ET LES GROUPEMENTS DE FORCES
C’est toujours une puissante image que l’on suscite, quand on a prononcé ce grand mot : la Nature^ Mais l’image est essentiellement subjective et variable. Suivant les dispositions philosophiques et le tempérament intellectuel de votre auditeur,; vous aurez évoqué le sombre fantôme qui hantait les méïditations de Spinoza, ou bien cette divinité païenne et sensuelle, objet d’un culte pour le faux enthoiH* siasme et la prétentieuse sensiblerie du xviii® siècle^ cette Nature qui sous la plume des encyclopédistes conquit ses droits à l’initiale majuscule. Pour le positiviste, ce sera la combinaison mathématique de rouages inconscients qui accomplissent en grinçant leur tâche mécanique ; pour l’évolutionniste spencôrien, la nébuleuse qui se fait et se défait, l’immense océan de l’Intégration et de la Désintégration, sans cesse construisant de nouveaux rivages avec les débris sablonneux arrachés à la côte voisine. C’est la froide, l’impersonnelle Nature : elle poursuit son œuvre implacable, alternant ses destructions et ses constructions, passant toujours impassible entre des
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tombes et des berceaux, insouciante de nos larmes, de nos espoirs et de nos prières.
Pour toute une école, elle suffît à remplacer le Dieu des anciens jours.
Et pourtant, sur cette scène désolée, Thomme estil le seul être personnel V Le seul doué d’une activité consciente ? Y a-t-il vraiment des interventions spéciales de la Divinité ? ou du moins de créatures intermédiaires, esprits bienfaisants, ou démons ? Ces interventions sont-elles même possibles ? concevables ?
Le chrétien convaincu croit à leur réalité : il les appelle des miracles.
Mais, pour une foule d’âmes où la Foi s’est faite rare et vacillante, — j’allais dire nulle, — la croyance à l'intervention miraculeuse s’est conséquemment affaiblie. Tout au plus, on veut bien accorder une vague croyance à d’invisibles témoins, puissances mystérieuses, dominatrices de Vau-delà. Par moments l’homme s’inquiète de leur présence, comme le navigateur en marche vers une côte inconnue s’inquiète des feux intermittents qui percent l’épaisseur des brumes.
' Le néo-mysticisme contemporain nous ramène à de semblables préoccupations. Il a discrédité, ou du moins atténué le fétichisme superstitieux du xviii® siècle, ruiné sa conception étroite des lois de là nature. Le souffle d’un dynamisme spiritualiste est venu rajeunir la science, et pratiquer une trouée lumineuse dans les formules embroussaillées du mécanisme rigide.
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On admet donc plus facilement Viniercention de forces supérieures venant modifier le jeu des forces inférieures. On reconnaît que le cours des phénomènes peut être ainsi altéré ou compliqué. Mais, le principe une fois établi, on le perd de vue dans ses applications. Examinez attentivement les controverses relatives à des faits miraculeux : elles révèlent presque toujours l’inintelligence de cette donnée si générale et si féconde : l’association et la hiérarchie des forces. Tantôt on revient à la vieille conception de l’immutabilité des lois, telle que l’exposait le xviii® siècle, et on semble ignorer tous les travaux modernes qui l’ont battue en brèche ; tantôt on refuse d’admettre le caractère miraculeux d’un fait parce que l’analyse y découvre certains éléments scientifiquement expliqués. Ce dernier sophisme nous paraît le plus criant et le plus déconcertant : il se produit à propos de la guérison d’une plaie, où le sceptique croit triompher en notant le jeu de forces purement physiologiques ou chimiques, ou bien à propos de faits préternaturels, offrant avec les faits de l’ordre naturel (hypnotisme, catalepsie, extase...) de nombreuses et d’inévitables analogies.
Tous ces malentendus tiennent à des notions scientifiques incomplètes et à des conceptions philosophiques fausses, touchant Vordre de la nature ou plus exactement, Vordre naturel des groupements de forces physiques.
Tout d’abord, que faut-il entendre par : ordre de la nature f
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‘ Est-ce la succession régulière de certains faits visibles, de certains phénomènes apparents ? — Ou bien faut-il chercher cet ordre dans des éléments simples y inaperçus du vulgaire, mais démêlés par la science : forces, tourbillons, atomes, irritabilité vinante, réflexes nerveux — unités élémentaires de toutes sortes, baptisées de cent vocables, revêtues des symboles les plus divers ?
‘‘Les expressions si usitées: « ordre de la nature... lois de la nature » ne doivent point nous faire songer uniquement à ces successions de phénomènes com-^ plexes dont la belle ordonnance rend le spectacle dé Fuiiivers si intéressant pour le savant, le philosophe et le poète : « La succession des jours et des nuits, des saisons, des années, les phases diverses de la vie végétale et de la vie animale, la naissance, la croissance et la mort ; Tharmonie des règnes et des espèceSi.. sont des exemples généraux de Fordonnance dont nous voulons parler ici. On a donné le nom de loi à ces successions diverses de phénomènes ordon^nés ; on dit la loi de la succession du jour et de la nuit, la loi de la succession des saisons, la loi des produits végétaux, la loi des naissances, etc... Mais le sens du mot perd ici sa rigueur, comme un instant de réflexion le démontre (1). »
‘Il existe certainement dans cet univers visible, un enchaînement régulier de phénomènes, scientifiqueiment constaté, avoué de tous. Mais, en reconnaître
(I) P. de Bonniot, Le Miracle et ses contrefaçons y p. 12.
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l’existence d’une manière quelconque ne saurait suffire à la question présente.
' En un jour de revue, l’ordre d’une armée n’est pas .simplement la disposition générale des masses qui évoluent — saisie dans un coup d’œil superficiel : cette Jiarmonie d’ensemble, subordonnée à des causes plus immédiates et plus intimes, ne subsiste que par Tac- .cord individuel des parties en mouvement — par la solidarité qui relie les unités de toutes sortes, par l’exacte dépendance qui règne entre les divers grades l^iérarchiques.
De même l’ordre de la nature n’est pas simplement la succession de certains faits apparents : il consiste en.définitive dans les groupements, enchaînements d’atomes et de forces — minérales ou vivantes' conscientes ou inconscientes — véritables unités de combat sur le champ de manœuvre où la Nature exécute ses évolutions cosmologiqües.
En un mot : Vordre de la nature est pas la suite nécessaire et invariable de eertaius faits — il est le groupement et ^enchaînement des activités physiques élémentaires .
Au cours de la présente étude, nous distinguerons soigneusement : d’une part, la constance de Vordre partiel, ou loi élémentaire — d’autre part, la succession régulière des phénomènes^ l’ensemble des groupements physiques, chimiques, psychiques. — Ensemble ou série dont une cause étrangère, une
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force supérieure — humaine, angélique ou divine — peut interrompre le cours (1).
L’ensemble est modifié : le fait scientifique subit une déformation ; sa loi semble sous le coup d’une dérogation.
Le corps d’armée est disloqué : mais les petits bataillons, les groupements partiels peuvent bien souvent subsister avec leurs forces et leurs points d’attache. — D’où la persistance de certaines manifestations naturelles — parfois assez nombreuses ou assez considérables pour masquer — du moins pour obscurcir — l’intervention supérieure.
Par exemple :
Dans une cicatrisation miraculeuse^ on pourra constater des soudures hâtives, incomplètes : marques évidentes, semble-t-il, d’un travail naturel.
Dans Tétai mental du prophète ou de Textatique apparaîtront des éléments normaux parfaitement explicables par la science. Celle-ci va pousser des cris de triomphe.
De la sorte, soumis aux critiques de détail, le fait total semblera naturel ; et nous nous trouvons en présence d’une double difficulté, formulée comme il suit par nos adversaires :
(1) On voit que nous prenons le miracle dans son acception la plus large, en y comprenant le miracle angélique — c'est-à-dire toute intervention d'une volonté réjléchie dans le cours des phénomènes naturels. C'est le miracle auquel s’adressaient les négations de Renan. — Le positivisme alî'ecte de l'ignorer, comme échappant à toute sérieuse tentative d'observation scientifique.
En outre, pour éviter une terminologie trop rébarbative, nous employons le terme surmaturel — au sens très usité parmi nos contemporains — comme équivalent à l'expression theologique ; préternaturel.
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1^ w Dans les soi-disant guérisons miraculeuses y opérées par voie de cicatrisation, on trouve des traces irrécusables d’activités naturelles, chimiques ou physiologiques. Donc les guérisons elles-mêmes appartiennent à Tordre naturel ;
2° « Dans les soi-disant extases ou visions prêter^ naturelles y on constate des faits étranges, mais pourtant familiers à tous ceux qui connaissent la puissance de Torganisme, et la complication des phénomènes d’imagination. Donc, l’hypothèse préternaturelle n’est pas nécessaire. »
Etudions la portée de ces deux objections. Cette étude de réalités concrètes nous servira de préparation pour aborder une troisième objection, plus abstraite, mais plus précise et plus nette, en raison même de son caractère scientifique et logique :
3^ « Le miracle est une notion antiscientijique inconciliable avec l’immutabilité de la loi physique. »
FAITS SURNATURELS
Et
FÇRCES NATURELLES