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Chapitre I

Activité et persistance des forces naturelles dans les tissus vivants.

Commençons par le domaine de la vie plastique ; rendons-nous compte des conditions suivant lesquelles se forment les tissus vivants, conditions identiques d’ailleurs à celles de leur reconstitution après une lésion accidentelle.

L’atome chimique est, aux yeux de la science, l’élément ultime de la matière vivante. Seulement, entre l’individualité isolée de cet atome et la structure complexe du vivant, la science envisage des synthèses intermédiaires. Ainsi que dans une grande ville, les agglomérations partielles constituent des cités, ainsi dans le corps vivant, des synthèses intermédiaires s’échelonnent entre l’élément atomique et la totalité de l’organisme.

De la synthèse des atomes résultent ces édifices compliqués que nous révèle la chimie organique : corps gras, principes constitutifs des huiles et des

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essences végétales, principes immédiats des tissus animaux.

Et ces édifices deviennent eux-mêmes des éléments pour une synthèse plus haute : à Theure solennelle où s’opère l’évolution du germe, elle les élabore,elle les répartit, et les utilise dans la construction synthétique d’un organisme spécial.

. Et l’assemblage synthétique des organismes constitue l’être vivant.

( Formation des tissus t Fidée dircctriee. — Comme il n’y a rien de plus esthétique parmi la variété des harmonies Providentielles, aussi rien n’est plus philosophique, plus fécond en conséquences que l’étude de cette merveilleuse évolution où nous voyons s’exercer les activités inférieures^ chacune suivant sa loi, mais sous la dépendance d'une puissante hiérarchie.

Voyez ce petit germe, ce gland tombé du chêne : humble semence qui attend les fécondes influences du soleil et de la nature. C’est bien peu de chose ; mais cet atome a les promesses de vie ^: il va les faire valoir.

. Sa texturç est d’abord homogène ; elle n’est pas même une miniature de l’être futur. Car, la science s’est prononcée sur ce point : le germe ne se développe point par de simples additions extérieures. Ce n’est pas une construction dont les frêles cloisons seraient petit à petit renforcées, épaissies, dont les microscopiques compartiments seraient élargis par une sorte de. poussée intérieure et de dilatation pro-

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gressive. Non ! aucune trace de divisions primitives : les compartiments^ les grandes lignes même de l’architecture n’existent pas.

Où est l’architecte ? il est là, invisible, caché parmi les matériaux de son œuvre future. C’est le germe lui-même.

Le voici à l’œuvre. Il répartit les matériaux, chacun dans sa direction propre ; il distribue ici le carbone, là l’oxygène... Utilisant tous ces éléments de construction, il ébauche le dessin des organes ; il dégage l’hétérogène de l’homogène ; il fait sortir de la primitive indétermination un édifice compliqué dans ses détails, harmonieux dans son ensemble. Et par la vertu de ce groupement synthétique, par le travail sourd, l’active énergie de cet architecte microscopique, un être vivant est apparu dans le monde 1

Pour peindre cette évolution initiale de l’être vivant, Cl, Bernard use d’un mot, discutable pour l’exactitude, mais avantageux par sa concision pittoresque : il fait intervenir une idée directrice, c’est-àdire un principe donnant à l’évolution du germe sa forme générale, tout en laissant les activités élémentaires et inférieures s’exercer suivant leurs propres formules : « Ce qui caractérise la machine vivante, ce n’est pas la nature de ses propriétés physico-chimiques, si complexes qu’elles soient, mais bien la création de cette machine qui se développe sous nos yeux dans des conditions qui lui sont propres et d’après une idée définie qui exprime la nature de

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l’être vivant et l’essence même de la vie. Ce qui est essentiellement du domaine de la vie, et ce qui n’appartient ni à la physique ni à la chimie, ni à rien autre chose, c’est l’idée directrice de cette évolution vitale. Dans tout germe vivant il y a une idée directrice qui se développe et se manifeste par l’organisation. Pendant toute sa durée, l’être vivant reste sous l’influence de cette même force vitale créatrice, et la mort arrive lorsqu’elle ne peut plus se réaliser. Ici comme partout, tout dérive de l’idée qui elle seule crée et dirige. » (Introduction à VEtude de la Médecine expérimentale, p. 163.)

Ainsi la formation primitive est une synthèse, et cette synthèse est la réalisation d’une idée. Peutêtre est-ce la même pensée que cherchait à rendre M. Sully-Prudhomme, lorsqu’il nous dit de la matière :

Elle est à l'idéal de telle sorte unie

Qu’on y sent travailler l'esprit :

Non comme un modeleur dont court le pouce agile,

Mais comme le modèle éveillé dans Targile,

Et qui lui-même la pétrit.

Persistance des activités subalternes eai présence des forces supérieures* —

Mais si cette idée est justement appelée directrice, c’est qu^elle dirige certaines activités, c’est par conséquent ({Vielle les suppose s'exerçant suivant les lois physico-chimiques qui leur sont propres.

Ainsi la force dite vitale vient se superposer à ces lois et domine le cours des phénomènes moléculaires. Les choses se passent de la sorte non seulement dans

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l’édification initiale, mais dans la conservation de l’organisme, dans l’incessant apport et la continuelle utilisation des matériaux qui réparent ses pertes quotidiennes, ou même dans le travail de régénération plus intense, dans l’intervention renouvelée dé l’idée directrice, en présence d’une reconstitution nécessaire.

Voilà bien ce que nous avions annoncé : autonomie partielle des activités inférieures. Elles sont dépendantes, mais elles ne sont pas annulées. Les lois qui président aux combinaisons chimiques, à la chaleur de combinaison, les lois de dissolution des solides et des gaz dans les liquides, en- ün mot tous les faits partiels subsistent dans le grand fait de plasticité de l’organisme : seulement à l’état de faits subordonnés et d’activités instrumentales (1).

S’il en est ainsi des forces physico-chimiques à l’égard du principe vital, en sera-t-il autrement des diverses manifestations du principe vital, des diverses propriétés de l’organisme, dans l’hypothèse d’une force plus élevée venant les diriger, et, tout en les modifiant, les utiliser en vue d’un effet supérieur au cours ordinaire de leur activité. Cette propriété de l’idée directrice présidant à la construction de l’organisme, à son entretien, à sa restauration partielle^ est-il nécessaire qu’elle soit annulée au cours de la reconstitution d’un tissu et de la cicatrisation d’une plaie?

(1) Inutile de rappeler aux familiers de la métaphysique scolastique tout ce que doit leur dire ce terme : activités instrument taies. Nous ne lavons point écrit sans dessein.

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Le bon sens et la tradition théologique nous disent que Dieu ne s’est pas interdit le concours instrumental des causes secondes. Jusque dans la guérison d’une plaie, nous pouvons reconnaître ce que lo physiologiste appelle parfois la nature médicatrice. Le pouvoir plastique qui reproduit l’être vivant suivant son type et son moule primitif peut tout à la fois être miraculeux et contenir des traces de l’activité naturelle.

Ainsi, qu’on cesse de s’étonner de certains caractères secondaires, qui trahissent, dit-on, le caractère naturel d’une guérison. Ces effets secondaires n’ont rien qui nous embarrasse, powrrw que le fait miraculeux soit sérieusement établi par ailleurs. Que la cicatrisation soit progressive en certains points ; qü elle laisse après elle toutes les traces dé soudure plus ou moins' parfaite, ordinairement consécutives aux cicatrisations d’ordre naturel ; que certains restesde débilité s’accusent encore ; que l’usage d’un membre ne soit pas rendu de prime abord dans son plein et entier exercice, qu’est-ce que tout cela prouve,, sinon le rôle joué dans toute guérison par des activités naturelles subordonnées à la cause adéquate du fait miraculeux ?

Objection et réponse: distinction capitale* — « S’il en est ainsi — vous dira-t-on — le fait miraculeux devient un fait comme un autre. —- Résultat plus compliqué, agencement nouveau de forces existantes : soit. Mais scientifiquement,, il rentre dans une série de phénomènes natu-

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rels, susceptibles de s’expliquer par des lois connues.

« Et donc, s’il satisfait aux formules qui régissent ia nature, — au regard de l’observation scientifique, il demeure un fait naturel. Autant dire qu*U ne saurait être constaté scientifiquement. »

Nous répondrons :

Pour satisfaire à toutes les lois qui régissent la matière, l’effet merveilleux n’est pas nécessairement expliqué, il se peut qu’il réclame une explication ultérieure.

Quand même l’observation scientifique n’y trouverait démentie aucune formule physique ou chimique — elle peut y constater un fait supérieur à la physique et à la chimie, supérieur à la biologie elle-même (supérieur et non contradictoire). Elle peut suspendre l’activité d’une force qui va plus loin sans procéder autrement.

C’est qu’il faut bien retenir une distinction capitale.

Autre chose est le mode cCaction d’une force,, sa direction, sa loi : autre chose, la limite qu’elle ne saurait franchir dans cette direction même.

En d’autres termes :

Autre chose est la loi — la raison idéale, comme disaient les anciens ; Vidée directrice, comme s’expriment les modernes — autre chose, le caractère borné de toute activité créée.

L’effet miraculeux, tel que l’entend la théologie catholique, respecte l’idéale nécessité de la loi : il

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porte toujours Tempreinte de Vidée directrice : mais il ajoute à la puissance dynamique, il complète la richesse de vie. Embryonnaire ou médiatrice, l’activité vitale est comme une semence : elle est circonscrite dans les limites de l’espèce, et ne saurait aller plus loin. Mais Teffet miraculeux ira plus loin. « En (( quelque façon les formules idéales méritent le « nom de causes sans être pourtant comparables à « des causes productrices (séminales)...Les miracles « ne se font pas en dehors de ces formules idéales... « mais on peut dire légitimement qu’ils se font en « dehors des activités productrices (1). »

Loi directrice et ptiissauce bornée* — Insistons sur cette distinction.

Dans les phénomènes biologiques, tels que la production ou régénération de tissus organiques, la science constate : d’une part. Vidée directrice^ le plan d’organisation suivant lequel s’opère l’évolution génératrice ou médiatrice — d’autre part, certaines conditions de jinitude^ de limitation^ je veux dire que cette activité ne peut s’affranchir des limites normales. Son exercice requiert une durée déterminée ; elle est incapable d’effets trop vastes ou trop compliqués.

Vidée directrice. Nous pensons en avoir suffisamment expliqué la nature : elle constitue la forme essentielle de toute évolution vitale (2).

(1) Somme Théologique. I, 115, (a. 2).

(2) Nous disons de toute évolution vitale. Car toute évolution de ce genre, assujettie à passer par une succession de formes définies, reproduit dans cet ensemble un type caractéristique

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a En! ce sens, tout fait, ; si -merveilleux qu’il soit, pirésente une conformité réelle avec les lois de la nature. Le miracle ne se fait point en dehors de^ l’idéale nécessité des causes réelles ou possibles : i(t-PrçeJt&r rationes idéales non fiant miraeula, »

4 En d’autres termes : le miracle n'est point Vivraiionnel.

Mais, en tout genre d’activité, autre chose est.; V-m'dre, slaiXvq chose ldi. puissance,

, Et, pour le cas présent, en fait de production et de. régénération — OMlvddi. direction typicpaey outre la loi idéale du phénomène évolutif — nous pouvons.considérer les conditions caractéristiques de sa puissance : c’est-à-dire sa soudaineté, son ampleur et sa. complication relatives.

■^Sa soudaineté : pour la même œuvre,dans la même direction d’activité — (soit la reconstitution d’un poumon lésé) — l’évolution génératrice ou médicatrice peut être instantanée, ou bien elle peut suivreun cours normal, progressif et lent. Entre une tuiheur lentément assainie et soudainement guérie, la; différence est notable, quand même l’évolution est identique. Mêmes, lois observées, mais suractivité de force déployée. — Et l’observation nous apprend que > eéttè suractivité est au-dessus du pouvoir àe Is. im,lMfe^ 4^and il s’agit de certaines lésions organiques.

Son ampleur ei sa complication, —r Autre choso^

(autrement il nV aurait pas - de Mt scientifiquement défini).

T'eu te évolution, entendons-le, normale ou accidentelle, spécifique ou monstrueuse, saine ou morbide, en un mot, pour un type, dpjQpé, l’évolution est constante. , , .

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la

es,t la cicatrisation d’un fragment de tissu : autre chose, la reconstitution d’un organe important et compliqué. L’observation nou^ apprend que pour une espèce àorméQ^lapuissance médicatrice a ses limites,

* '■ « 11 ne serait peut-être pas facile de dire où s’arrête <:< dans la nature vivante la vertu de régénérer telle « bu telle partie de l’organisme. L’observation per- <5( met cependant , d’affirmer que cette vertu est d’au- «'.tant plus complète que l’organisme est plus imparte fait et qu’elle diminue à mesure qu’on s’élève dans « l’échelle zoologique. Ainsi un simple fragment « de polype reproduit un nouveau polype ; le crus- « tacé ne régénère déjà plus que certains organes, « par exemple les pattes. Dans les mammifères, lé «■ privilège est restreint à la restauration de fragb ments de tissus. A ce degré jamais la partie essen- « tielle d’un organe ne reparaît quand elle a été déî:( truite (1). » ^

Au delà, des puissances finies : Constatations médicales* — Ainsi, bien que le savant se trouve en présence d’un fait certainement biologique,, d’un processus soumis aux conditions des sciences spéciales (physique, chimie, biologie) — il peut en même temps constater que les limites naturelles ont été -certainement dépassées : limites imposées par la nature intime de la force vitale —^ génératrice, soumise aux conditions du temps —

.* <1)P. de Bonniot, Le miracle et ses contrefaçons, p. 229-30.- •

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imposées encore par la complication de la synthèse produite.

Le médecin parle comme le théologien :

« Bourriette avec son œil perdu depuis vingt ans, sa pupille dilatée et immobilisée par la cicatrice ; Blaisette Soupenne avec ses deux yeux entourés d’un demi-cercle de chairs violacées et saignantes ; Busquet avec son vaste abcès scrofuleux, qui depuis trois ans résiste à tous les traitements, nous fournissent des observations concluantes.

En présence de lésions matérielles bien constatées, que tout le monde peut apprécier, la discussion est facile à conduire. On sait à quelles lois sont soumises dans leur évolution ces plaies et ces altérations profondes. Sur ce terrain, ces merveilles opérées par l’imagination ont une limite, et cette limite n’est pas loin ; c’est d’abord la loi même de la formation des tissus organiques.

Les nerfs ne peuvent seuls restaurer les tissus ; il leur faut des matériaux nouveaux apportés par le sang. Dans certaines circonstances, la restauration est absolument impossible aux forces ordinaires de la vie. Un membre amputé ne peut se reproduire ; un œil enlevé ne se reforme pas. Dans ces conditions, la guérison est toujours miraculeuse.

- Mais pour les tissus qui peuvent se régénérer comme la peau, les muscles ou les os, une restauration instantanée est encore supérieure aux lois de la

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nature (1), à la puissance de Vorganisme, I.es tissus se reforment comme ils se sont formés, au moyen de cellules nouvelles engendrées sur place. Et pour cette opération, il faut que le courant sanguin apporte des matériaux : rien de tout cela ne peut être instantané. Voilà pourquoi une plaie étendue, ancienne, dont on ne peut rapprocher les bords, ne peut être guérie en quelques heures.

Attribuer ce résultat à des émotions morales, comme le font quelques médecins en parlant des guérisons de Lourdes ; croire que l’imagination a une force assez grande pour modifier les lois de formation des tissus : c’est se mettre en opposition avec les principes les plus incontestés de notre science. Autant vaudrait imiter Bacon, qui se proposait de rechercher si l’imagination ne parviendrait pas à mûrir des nèfles en vingt-quatre heures. L’illustre chancelier ne paraît pas avoir réussi dans sa tentative. Nous ne pensons pas que personne, même parmi ses plus fervents disciples, ait continué ses recherches (2). »

En résumé : quand même nous admettons que tout phénomène de production ou de régénération — si merveilleux qu’il soit — s’opère suivant une

(1) Nous respectons l’intégrité du texte, et reproduisons toutes les expressions du savant médecin. Elles ne constituent pas — nous le pensons — un désaccord philosophique. Du reste, bientôt serrant de près la question, nous finirons par voir en

a uel sens il y a dérogation aux Lois de la nature : en ce sens, 'une activité surpassant La puissance Jinie et se manifestant par des effets ultra-normaux,

(2) D' Boissarie. Lourdes depuis 1858, p. 96-97. ^

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formule Tationnellè:^ conforme à là -logique dés causes (1) .; pourtant cette direction évolutive laissera constater une intervention supérieure, dont les effets surpassent en soudaineté, en grandeur et en com^ plication, la portée normale dés effets naturels.

De cette possibilité, la raison foncière est très simple^ quoique profondément philosophique : auss^ bien que toute cause naturelle, la puissance généra;^ .trice et médicatrice est finie. Sans pouvoir toujours exactement délimiter ses bornes, nous voyons qu’elles •existent ; nous les connaissons même avec une approximation suffisante, pour affirmer que seule une -intervention supérieure est capable de les reculer, de déplacer notablement leur limite d’élasticité.

Puissance finie : Xouvel aspect expérimental. — Mais cette finitude de la force naturelle, cette supériorité caractéristique d’une intervention étrangère s’accentuent encore plus, lorsque le savant vient à constater (en présence d’un agent naturellement très déterminé, c’est-à-dire restreint et défini dans une sphère d’opérations naturelles) la production d’efféts très différents^ sans analogie entre eux. ^

C’est ce que. le Vergez signale avec insistance, et désigne sous les termes de « divergence d'action absolue. »

((, Si l’on me demande ce que j’ai vu à Lourdes, je puis répondre :

(1) « Rationes idéales possunt dici causales... et prœter hujusmodi rationes non jiunt miracula. » (Somme Théolog. I. US» 2.)

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« Par rèxamen des faits les plus authentiques, placés au-dessus du pouvoir de là science et de Fart, j’ai vu, j’ai touché du doigt l’œuvre divine, le mirack. “ t( J’ai vu de l’eau naturelle, dotée d’une contingénie, supérieure aux forces dont peut disposer la nature et d^une divergence d'action absolue. Cetle eau toujours la même, invariable, je l’ai vue - produire des effets surnaturels très différënts^ sans analogie entre eux.

« Arracher un enfant à la mort ; rétablir la vue dans un œil insensible à la lumière par suite d’une lésion traumatique profonde 5 rendre la plénitude dés mouvements et des membres paralysés ; guérir im ulcère chronique, étendu, très rebelle ; telles^ ont éfé ses premières opérations..... '

« Il y a là certainement une force contingente supérieure à celles qui ont été départies à la nature ; étrangère par conséquent à l’eau dont elle se sert pour manifester sa puissance (1). » •

Nous le répétons, le miracle n’est pas Virrationnel. Ce complément d’une puissance finie, cet agrandissement d’une activité naturelle, cet enrichissement de la vie qui semble se réveiller du fond des possibilités latentes, à Fappel d’un Fiat créateur ( 2 ) — tdût

(1) Ces dernières lignes sont du premier Rapport du D' Vérgez. Voir le D" Bôissarie, Lourdes depuis 1858. Chap. II.

(2) Saint Augustin a dit : « Nous disons de tous les miraclés qu'ils sont contre la nature ; 'or cela n'est pas. Comment en serait contre la nature ce qui est produit par la volonté de Dieu,

^ puisque la volonté du Créateur souverain est ce qui constitue la nature de toute chose créée f » (Cité de Dieu, XXI. c. 8.) Le -P. de

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cela est bien susceptible d’une constatation scientifique, sans que cette observation inflige un démenti aux lois de la nature.

Ainsi envisagé, le miracle n’est pas l’irrationnel,

La force naturelle peut encore suivre un processus rationnel^ tout en allant plus loin que ses. bornes ordinaires.

Dérogation? — Question do mot. —

Si pourtant l’on voulait appeler loi de ta nature cette impuissance à sortir de certaines bornes naturelles, et compter pour dérogation cette irruption de l’activité au delà de ses limites normales — les querelles de mots peuvent être évitées : il suffit de s’entendre.

Finalement, nous nous trouvons en face d’une acception toute spéciale du mot loi. Sous cet aspect, la loi n’est plus le rapport entre deux activités, entre deux quantités variables : (1) il s’agit plutôt de ce que l’on peut appeler loi interne, principe substantiel et foncier qui mesure dans chaque être sa possibilité d’action : à peu près comme l’étiage d’un fleuve mesure la richesse de ses eaux.

En ce sens, la loi d’un être est sa limite : « Tout ce qui est fini a un double aspect, le dedans et le

Bonniot remarque à ce propos : « Le miracle est de même ordre nue l’acte créateur, une opération immédiate de la nature divine. Or la création ne saurait déroger à aucune loi, ni se trouver en opposition avec la nature ; car rien ne déroge et rien ne s'oppose

à ce qui n'est pas.Le miracle pour Dieu dont il est l'œuvre

immédiate est en dehors de la nature et de la loi. » {Le miracle^

(1) On verra plus loin que telle est la définition donnée par les physiciens actuels.

dehors, sa réalité et sa limite ; il en est de même pour la loi physique. Envisagée par le dehors, du côté de sa limite, elle devient négative... Tout agent créé se trouve nécessairement enfermé dans des bornes étroites, au delà desquelles son action ne peut pas plus s’étendre que sa substance. De même que sa substance matérielle remplit positivement un lieu d’une étendue déterminée, au delà duquel elle cesse d’être et se trouve comme enfermée par le vide, la négation de son être ; de même ses propriétés actives perdent toute énergie, toute efficacité au delà d’une certaine sphère que sa loi négative lui interdit de dépasser.

Un être vivant, par exemple, porte en lui-même le principe qui le fait vivre et la loi suivant laquelle sa vie parcourt son évolution ; en cela tout est positif. Mais il est une limite où ce principe de vie s’épuise totalement : cette limite s’appelle d’un nom tristement familier, la mort ; or, c’est une loi négative pour tout être vivant de ne pas revenir à la vie après la mort (1). »

(1) P. de Bonniot. Le miracle^ p. 9.

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