Chapitre IV
Les forces physiques et Vimmutahilité des lois.
Examinons les diverses attitudes de ceux qui repoussent le miracle comme notion antiscientifique,
1° Le miracle est antiscientifique, parce que la science expérimentale ne Va jamais observé.
2® Le miracle est antiscientifique, parce que les progrès de la philosophie scientifique rendent sa notion de moins en moins acceptable.
3® Le miracle est antiscientifique, parce qu'il serait une dérogation aux lois'de la nature.
1" La scîeoce expérimentale ne l’a jamais observé. — C’était la grande objection de Renan ; elle est encore usuelle — en apparence très simple, exempte de toute subtilité philosophique.
Détrompez-vous : cette fin de non-recevoir, si audacieusement appuyée sur le grand mot de science expérimentale, est précisément celle qui cache le plus de pièges métaphysiques.
Dès qu’un écrivain catholique allègue certains faits — d’une suffisante authenticité historique — ils ne sont même pas mis en discussion, mais sommairement jugés indignes d’examen ; cela, au nom de principes, de systèmes, et d’interprétations philosophiques.
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Qu’il s’agisse de faits extérieurs et visibles^ on proteste au nom de l’impossibilité ph^^sique. Ainsi parle M. Rabier : « Que le témoin le plus autorisé vienne dire qu’il a vu tout à l’heure un rocher se détacher du sol et s’élever spontanément vers le ciel, tout homme de sens tiendra son témoignage en pareil cas pour nul et non avenu, » {Logique^ c. xviii. p. 323).
Qui ne voit les abus criants où nous conduirait l’absolutisme de cette règle ? En la citant M. Fonsegrive remarque très justement : « Avec une pareille règle les hommes du moyen âge auraient eu raison de traiter de fous un Graham Bell ou un Edison. Ils auraient dù refuser toute créance au téléphone, si on leur en eût parlé... C’est en s’appuyant sur cette prétendue règle que l’Académie des sciences a refusé si longtemps d’examiner les faits d’hypnotisme qui sont maintenant si avérés. » {Logique,^ II, 130).
Qu’il s’agisse de faits psychiques on allègue les découvertes récentes et l’on dit avec M. Taine: « Grâce aux recherches des psychologues et des physiologistes nous commençons â connaître ces régions souterraines de l’âme et le travail latent qui s’y opère. » (1)
Ainsi, l’on se rejette sur de lointaines et problématiques analogies — qu’on fait soigneusement et péniblement ressortir — entre des faits de laboratoire.
(1) Revue des Deux-Mondes y du 15 juin 1891.
Ainsi, récemment encore, fat accueilli un livre de réel mérite (1). Et pourtant le vénérable auteur prétendait s’en tenir à la pure méthode historique — n’apporter que des faits. Il établissait la réalité du monde préternaturel, en invoquant des autorités non suspectes — témoignages de spirites, aveux de matérialistes — les uns comme les autres entourés de toute garantie d’authenticité.
Conclusion morale à l’usage des apologistes : c’est en vain que, désertant le terrain de la philosophie — on prétendra contenter les coryphées d’une certaine méthode expérimentale. Longtemps encore ils opposeront aux témoignages les plus sérieux une impitoyable fin de non-recevoir.
Les progrès de la, pliîlosophie scîentiiîcfue rendent cette notion de moins en moins acceptable. — — C’est, sous une forme un peu diverse, la dogmatique de Renan
(1) La Science et les faits surnaturels, par le R. P. Lescœur. Il est vrai, deux Revues Catholiques ont formulé le même reproche. Notamment on aurait désiré trouver dans l'auteur au moins une rapide mention des théories professées au Collège de France, théories que nous avons nous-mêmes mentionnées. — Ce reproche nous paraît peut-être un peu sévère. A notre époque, la division du travail s'impose — aux uns la méthode anecdotique — aux autres la méthode philosophique. L'auteur nous a paru surtout soucieux d’éviter les complications de cette dernière.
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— et aussi celle de Littré (1). — Elle survit encore chez quelques esprits attardés.
Et pourtant, la véritable philosophie scientifique nous ramène au contraire à une conception générale de la nature, de plus en plus éloignée du déterminisme. — La meilleure expression de cette doctrine de la eontingenee, — comme on Tappelle, se trouve dans les remarquables travaux de M. Boutroux (2).
L’éminent professeur fait bien ressortir tout ce qu’il y a dans la nature de place pour la contingence. A cet effet, il insiste sur la superposition des degrés divers qu’on observe dans les forces et dans les lois
— étages où s’exercent des activités hiérarchisées — groupes cohérents, caractérisés chacun par sa loi particulière, par son déterminisme spécial, mais susceptibles pourtant de subir la domination d’une acti-
(1) « Pour la science, une explication surnaturelle n"est ni vraie ni fausse, ce n'est pas une explication ; il est superflu de la combattre, parce qu'une telle hypothèse correspond à un tout autre état de l'esprit humain que celui qui a définitivement prévalu depuis que le principe de l'induction est devenu l'axiome fondamental qui règle nos actes et nos pensées... Les sciences... supposent qu'aucun agent surnaturel ne vient troubler la marche de l'humanité... » (Renan, Questions contempor. 2* édit. p. 223).
— « Aujourd'hui que la notion des lois naturelles est devenue prépondérante, la conception des choses a changé et l'on écarte le miracle et le surnaturel de ces manifestations que j'ai rappelées et où il paraît resplendir. » (Littré, préface du livre de Salverte : Des sciences occultes). — Et tout récemment encore JM. Sabatier écrivait : « L'idée de miracle est en train de s'évanouir à mesure que se transforme l’idée de la nature. » {Esquisse cVune philosophie de la religion, p. 47.)
(2) De la contingence des lois de la nature (2* édit.) — De Vidée de loi naturelle dans la science et la philosophie contemporaines.
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vité supérieure qui vient en diriger et en modifier le cours.
Et il conclut : « La doctrine de la contingence ne se borne pas à ouvrir devant la liberté, en dehors du monde, un champ infini, mais vide d’objets où elle puisse se prendre. Elle ébranle le postulatum qui rend inconcevable la liberté dans le cours des phénomènes. Elle se prête donc à la conception d^une
liberté qui descendrait des régions suprasensibles pour venir se mêler aux phénomènes et les diriger dans des sens imprévus.
(( Dès lors, la liberté n’a pas le sort du poète, que Platon couronnait de fleurs, mais qu’il bannissait de sa république.
« Dieu n’est pas seulement le Créateur du monde : il en est aussi la Providence, et veille sur les détails aussi bien que sur l’ensemble (1). »
Par là, nous revenons à notre assertion primitive : L’immutabilité des lois de la nature n’est qu’une immutabilité relative.
Mais sans doute, tel fervent de la science positive ne se rendra point à cet assaut de métaphysique. — Les lois de la nature, leurs formules mathématiques et nécessaires ne cessent de le hanter.
Finalement, il faut en exorciser le spectre — il faut prendre l’objection telle que la forme un abonné des Revues scientifiques et industrielles — un lecteur des vulgarisations chimiques ou astronomiques.
(1) Ds la contingence des lois de la nature^ p. 149.
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S" Le miracle serait iicie dérogation aux: lois de la nature. — Qu’est-ce qu’une loi ? Que peut bien être une dérogation ?
Les physiciens nous disent qu’une loi est un rapport constant entre des cpaantités variables (1). Cette définition peut s’éclaircir facilement, tout d’abord par des exemples très simples. En physique mécanique, c’est un rapport entre la vitesse d’un projectile et la chaleur que développe sa percussion sur la cible. En optique, c’est un rapport entre l’angle d’incidence et l’angle de réfraction du rayon lumineux. En chimie, c’est un rapport entre les poids de charbon et d’oxygène, d’où résulte l’acide carbonique.
Dans ces divers exemples, le rapport constant doit être considéré comme une loi parce que sa constance persiste sous la variation des phénomènes : c’est-à-dire lorsque varient la vitesse du projectile, l’angle d’incidence, ou le poids de la substance chimique.
Voilà ce qu’on doit entendre par une loi, voilà le véritable sens de son immutabilité^ qui n’est nullement Vimmutabilité du phénomène.
Aussi, dans le jeu d’une machine à vapeur, tandis que toutes les pièces sont dans un va-et-vient continuel ; tandis que nous constatons une incessante variation des phénomènes physiques, — chaleur, compression de la vapeur, volume qu’elle occupe, — éléments d’un groupement bien défini ; tandis que
(1) Jamin et Bouty, Traité de Physiqaey init.
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tout change, position des organes métalliques, et valeur numérique des éléments physiques qui entrent en jeu — dans cette instabilité absolue, une chose demeure fixe : la Loi, ou les Lois.
Car on peut en considérer plusieurs : on peut envisager une loi mécanique reliant les diverses pièces métalliques, aussi bien qu’une loi physique, reliant entre eux des éléments solidaires : chaleur, compression, volume.
De meme que la position d’une pièce métallique est déterminée par l’ensemble, de même la valeur d’un élément physique (chaleur, par exemple), est déterminée, ou pour ainsi dire conditionnée par les diverses valeurs constitutives du groupement. Et cette détermination — cette relation, qui est la loi demeure essentiellement la même lorsque varient tous les éléments.
En un mot, entre le phénomène et la loi, nous trouvons cette opposition essentielle : le phénomène est variable et la loi est constante.
Si Ton veut un autre exemple : la pesanteur est très diverse aux différents points du globe ; ou, plus exactement, son effet est très variable. Nous avons affaire à un phénomène essentiellement changeant, et cependant sa cause : la loi de la pesanteur, est toujours la même. La variation se produit seulement entre les termes corrélatifs : distance au centre de la terre et intensité d’attraction.
Bien plus, le phénomène peut être complètement supprimé, tandis que la loi demeure : c’est ainsi que
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la loi de la pesanteur subsiste quand une cause quelconque annule son effet, comme on peut le voir lorsque ma volonté libre intervient pour suspendre la chute d’une pierre.
De là sorte, nous revenons à la distinction du pAenomène et delà loi^ telle que.nous l’avons établie au début de cette étude :
Loi constante — phénomène variable.
Cette distinction va nous permettre enfin de lever une équivoque fâcheuse entretenue par cette formule: Le miracle est une dérogation aux lois de la nature. D’excellents théologiens ont jugé, non sans raison, cette définition embarrassante, compromettante, sinon fausse (1). Pourquoi?
Cette formule ne peut être admise qu’à la faveur d’une confusion fréquente entre la loi et le phénomène qui résulte de la loi.
Etant donné un groupement de deux, trois activités, ou plus ; — à ce groupement, qui était soumis à une loi, nous superposons un nouvel élément : le phénomène résultant sera modifié. Est-ce à dire qu’il y ait dérogation à la loi? Oui, si l’on veut, il y a dérogation matérielle^ en ce sens que le groupement, matière de la loi précédente, n’est plus le même. Mais en un sens également très vrai, le groupement s’étant compliqué, la même loi subsiste, n’est point annulée
(1) Voir le P. de Bonniot, op. cit.y c. I. Nous pensons avoir reproduit fidèlement, au cours de cette étude,' la pensée de l'éminent et regretté philosophe. Voir aussi le très clair et très vivant opuscule de M. Gondal, Le Miracle,
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dans ses tendances, bien qu’elle comporte l’apparition d’un phénomène nouveau.
Voici un exemple très simple ; il nous est fourni par un groupe de deux éléments : un soleil et une planète. Suivant la loi de Képler la planète doit décrire une ellipse parfaitement régulière autour du soleil foyer. L’ellipse est le phénomène ; mais elle peut être altérée sans qu’il y ait dérogation formelle de la loi.
Il suffit de la présence d’un troisième élément ajoutant son influence perturbatrice : alors l’ellipse est sensiblement déformée ; on peut dire que la loi de Képler s’exerce encore ; mais le phénomène a été modifié.
Nous pourrions de même considérer un groupement de trois éléments qui fonctionne suivant une certaine loi ; — que ce soient trois atomes ou trois astres décrivant leurs trajectoires, peu importe.
J’altère le groupement par l’adjonction d’un quatrième élément ; qu’arrivera-t-il ? Nouveau groupement, nouvelle loi plus compliquée que la précédente ; pourtant on ne peut dire que ce soit une dérogation formelle à cette précédente loi . Car celle-ci se retrouve, subsiste dans la complication d’un groupement plus extensif et d’ordre supérieur.
Que ce soit en astronomie, que ce soit en chimie, ces considérations sont d’une application continuelle. Sans cesse, nous voyons les groupements s’altérer et les phénomènes se modifier par l’adjonction de nouveaux éléments. Dans tous ces exemples, lenou-
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vel élément ou force modificatrice n’offre aucun caractère de supériorité hiérarchique en vertu duquel il semble supérieur au groupement modifié. C’est un nouvel astre dont l’action vient compliquer un groupe astronomique ; c’est un nouvel élément physique — une nouvelle variable — qui s’introduit dans une formule de thermodynamique ; c’est encore une nouvelle molécule qui vient modifier le sens de certaines réactions chimiques et la nature de leurs produits.
Mais nous pouvons supposer que la force modificatrice (disons simplement élément modificateur, si nous voulons éviter d’effaroucher un moniste) comporte des caractères spéciaux ; le métaphysicien pourra reconnaître en ce nouvel élément un titre supérieur. 11 sera toujours vrai que dans le nouveau groupement plus complexe, dans la production d’un phénomène plus spécial, — soit par exemple le phénomène vital, — les lois du groupement inférieur conserveront une persistance virtuelle.
Si donc nous avons affaire à un groupement de molécules chimiques : carbone, oxygène et hydrogène ; si à ce groupement défini vient se superposer une nouvelle force, la force directrice attribuée à l’influence du principe vivant ; si à ce groupe chimique ainsi dominé par la vie nous appliquons les considérations précédentes, nous aurons le secret de cette contradiction, en apparence paradoxale : engagée dans un corps vivant, et soumise à son influence
CONCLUSION
De la sorte, nous revenons aux faits concrets — d’ordre biologique ou psychique — nous y reconnaissons l’application du principe abstrait que nous venons d’expliquer. Qu’il s’agisse d’une force préternaturelle opérant dans la guérison d’une plaie, ou bien mettant en jeu les phénomènes de l’imagination, l’activité de la cause supérieure peut intervenir sans qu’il y ait une dérogation strictement formelle aux lois des activités inférieures. Et pourtant elles sont modifiées dans leur cours.
Il n’y a point, en pareil cas, de démenti donné aux lois scientifiques.
Au contraire, jusque dans l’ordre naturel, ces perturbations et dérogations partielles furent bien souvent un moyen d’étude scientifique, un indice qui fit reconnaître l’existence de la cause supérieure, ou conduisit à étudier son mode d’action.
Il suffirait de rappeler ce que nous avons dit des perturbations planétaires et de leurs déformations elliptiques. Ainsi, au frémissement d’un astre dévié de sa route, on a reconnu l’astre caché qui l’inquiétait ; et ce fut une glorieuse date pour l’astronomie française.
De même, à quoi reconnaissons-nous la vie, force
CONCLUSION
supérieure, si ce n’est aux modifications subies par Tordre régulier des phénomènes physico-chimiques — pourtant, sans le moindre démenti donné à la régularité et à la stabilité de cet ordre ?
Ainsi, nous reconnaissons Taction divine par la déviation que sa toute-puissance imprime au cours régulier des choses : déviation, qui, en pareil cas, loin d’être un démenti infligé à la nature, en est plutôt une élévation, un ennoblissement.
C’est la profonde pensée de saint Augustin : Ut solita suhlimaret insolitis. Le Créateur veut rehausser la splendeur de Tordre par Téclat des phénomènes exceptionnels ; de sorte que le miracle est une perturbation précieuse, un témoin, une empreinte divine qui révèle Tordre surnaturel. Sans cette perturbation, nous aurions assurément une belle œuvre, mais un sujet d’étude limité ; des ressources précieuses feraient défaut à l’investigation. La raison pourrait bien se confiner dans un domaine restreint, privée de lumière supérieure, et la volonté se désintéresser des biens infinis. Tout au plus, une vague idée de Créateur, une aspiration indécise sans espoir ferme et sans issue probable, laissant bientôt l’homme retomber dans sa fatale impuissance et son inconsolable désespoir.
Le miracle illumine la prison et en fait un vestibule de l’éternel palais. Si l’homme est toujours captif, c’est à la façon de la chrysalide. Au delà du cours régulier des choses, il sent venir une transformation éclatante. Il sent par le travail intermittent de Tordre
CONCLUSION
surnaturel, les premières secousses de cette révolution qui doit inaugurer l’Eternité.
Une immense espérance a traversé les deux :
Malgré nous, vers le ciel, il faut lever les ycux.
Ainsi l’adolescent, dans ses heures de travail lent et pénible, se sent envahi par une influence mystérieuse, illuminé par l’éveil du génie. Il éprouve je ne sais quel tressaillement salutaire qui rompt la monotonie de ses efforts et lui fait entrevoir comme un rêve d’ascension glorieuse. Ainsi l’humanité, durant les progrès de son évolution historique, se sent arrachée au cours régulier des causes secondes, et toute pénétrée d’une action divine, action qui marque ses luttes temporelles du sceau de l’éternelle Providence.