Chapitre III
Persistance des forces psychiques dans les faits surnaturels.
Tels sont les faits qui se produisent suivant un déterminisme rigoureux. Telles sont les lois qui s’exercent pleinement dans le domaine du rêve absolu et de Vautomatisme indépendant; leur connaissance constitue la psycho-physiologie. Mais on les retrouve encore (bien que le phénomène résultant soit modifié), on les retrouve, disons-nous, lorsque les puissances imaginatives asservies par les facultés supérieures, travaillent pour ces facultés, sous leur direction et leur contrôle.
A plus forte raison, si l’ensemble des forces naturelles est dominé par un élément préternaturel, fùt-ce simplement un esprit bon ou mauvais. Dans le système théologique, les sens intérieurs sont le champ d’activité spécial des esprits ; ils peuvent, dans l’ordre de choses actuel, agir sur ce merveilleux instrument de l’imagination, s’en emparer, le posséder, comme le musicien s’empare d’un instrument pour lui faire exprimer tantôt une suave mélodie, tantôt une sonnerie désordonnée.
Qu’il en soit ainsi dans certains cas — que les esprits, bons ou mauvais^ puissent exercer une réelle action sur l’organisme humain aussi bien que sur
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le reste du monde matériel — l’Ecriture et la Tradition catholiques l’enseignent clairement.
Mais la simplicité de la croyance populaire — l’inexactitude de certaines vulgarisations théologiques ne distinguent pas toujours soigneusement ce qu’ont distingué les grands maîtres : l’action de l’esprit d’une part — d’autre part, l’action subordonnée des forces psychiques naturelles.
Il sera donc utile de passer brièvement en revue : d’abord certains faits fréquemment relatés dans la vie des saints, des contemplatifs et des grands mystiques : extases et stigmates — puis les faits que la tradition chrétienne attribue aux esprits mauvais : tradition d’ailleurs trop souvent confirmée par de téméraires et malsaines curiosités — par d’imprudentes et même de coupables tentatives, âpres à sonder les mystères de l’au-delà.
Faits liagîograpliîciues : extases, stigmates. — La question des extases moins que toute autre doit faire difficulté. L’ignorance seule (celle des adversaires, et trop souvent hélas ! celle des fidèles) a permis à une science légère de prendre des airs triomphants (1).
La doctrine des plus grands théologiens sur l’extase laisse le champ libre aux plus larges interpré-
(1) « Si les gens simples pensent d’une autre manière, dit le P. de Bonniot à propos de l'enseignement théologique relatif aux extases — c'est le fait de leur simplicité, et si les médecins {des médecins, dirions-nous) rangent, sous ce rapport, les théologiens avec les gens simples, c'est un effet de l’ignorance qui est une forme de la simplicité. » {Le miracle et les sciences médicales, p. 198).
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tâtions des faits observés. Celle de Suarez a été clairement résumée par un éminent professeur (Ij. Nous lui laissons la parole.
« 1 " L’extase véritable suppose deux éléments essentiels : P un intérieur et invisible, l’activité extraordinaire des hautes facultés de l’âme, intelligence et volonté ; l’autre extérieur et apparent, l’inertie des forces inférieures manifestée par l’immobilité des membres et l’insensibilité des organes (loc. cit. xv).
2 ° U extase externe est un effet naturel de l’extase intérieure, toutes les fois que l’âme parvient à concentrer son énergie dans une profonde contemplation. L’unique raison en est que la puissance de l’âme est limitée : absorbée par les opérations supérieures, elle cesse d’envoyer du cerveau aux membres le courant qui les vivifie. Ainsi la cause physiologique de l’anesthésie, pour Suarez, comme pour M. Charcot, c’est la rupture de communication entre les sens et le cerveau. La cause psychologique, c’est la surexcitation de l’intelligence ou plutôt de l’imagination...
effort de V âme pour concentrer son attention,,, ( 1 . c. XVII, 9 . — XV, G).
3 ° Dans les extases même des saints,, la suspension des sens n’est point en elle-même miraculeuse : inertie,rigidité, insensibilité,tout cela découle naturellement de l’activité extraordinaire de l’intelligence. Le
(1) Suarez : De orationey lib. Il, cap. xn-xx. — Résumé par le R. P. Portalié, S. J., dans un article des Etudes (Mars 1892) : LH(/pnotisme au Moyen Age,
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seul miracle c’est l’action de Dieu qui fixe le regard mobile de l’âme sur les célestes vérités et la ravit au point que les forces lui manquent pour les opérations des sens (Le. xv, 5).
4° Mais Vextase interne^ cette absorption totale des forces vives de l’âme dans une seule pensée, estelle sans miracle au pouvoir de l’homme ? Suarez pour Vaffirmative*,. (1. cit. xix, 30) »
Aux siècles suivants, même doctrine : le cardinal de Lauria écrivait en 1686 (1) : (cVoilà treja^j^^^^que j’assiste aux Congrégations : je l’affirr^qha^'il:^^ question de canoniser un serviteur de|^lçu^^ans\fe^^ vote sur les Miracles, on ne tient jam60^o^p^ extases fi moins qu’elles ne se présentenfcâvéè-qTE^l^^ prodige évidemment surnaturel (2) ».
Quant aux stigmates,, on sait avec quelle largeur de vues le grand et pieux saint François de Sales cherche â y démêler la part de la nature. Il s’agit de la transfixion du séraphique stigmatisé d’Assise.
Selon notre Docteur, l’imagination, dans ce cas, a pu tout produire sauf les plaies extérieures: «L’âme comme forme et maîtresse du corps, usant de son pouvoir sur iceluy, imprima les douleurs des plaies dont elle était blessée, ès endroits correspondants à ceux esquels son amant les avait endurées. L’amour est admirable pour aiguiser l’imagination, afin qu’elle
(1) De Oratione. Opusc. 5. c.VI, p. 309. Cité par le R. P. Portalié, p.493.
(2) Benoît XIV cite ce passage et ajoute : « Dans ce dernier cas,
ce n'est pas l’extase, mais le prodige exceptionnel-qui est ap¬
prouvé comme miracle. » De canonis. S.S. Liv. III. c. 49.
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pénètre jusqu’à l’extérieur... Une imagination puissante blanchit un homme en une nuit, détraque sa santé et toutes ses humeurs. L’amour fit donc passer les tourments intérieurs de ce grand amant saint François, jusques à l’extérieur et blessa le corps d’un même dard de douleur, duquel il avait blessé le cœur. Mais, de faire les ouvertures, par dehors, l’amour qui était dedans ne le pouvait bonnement faire : c’est pourquoi Tardent séraphin, venant au secours, darda des rayons d’une clarté si pénétrante qu’elle fît réellement le» plaies extérieures du crucifix en la chair, que l’amour avait imprimées intérieurement en l’âme (1). »
Faits cliabolicfues : Possessions. —Médiums* — Nous le répétons : l’esprit, bon ou mauvais, quand il s’empare des sens intérieurs, — imagination, instincts, tendances, — le plus souvent se borne à combiner des groupes naturels ; on y retrouvera les lois spéciales à ces groupes d’images et de tendances ; on y retrouvera donc partiellement les faits décrits par le physiologiste et le médecin.
Mais le physiologiste et le médecin auraient tort d’en conclure à l’identité du naturel et du préternaturel. Des éléments communs, des facteurs communs ne suffisent pas pour établir l’identité d’un tout. Autant vaudrait conclure l’identité de deux édifices, parce qu’ils sont construits avec des matériaux de même origine, ou même parce que les
(1) Saint François de Sales: De Vamour de Dieu, liv. IV, ch. 15.
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détails du plan — couloirs, appartements, escaliers — offrent certaines similitudes de proportionnalité et de connexion.
« Il ne faudra donc jamais s’étonner, bien au contraire, de rencontrer telle ou telle névrose dans un énergumène. Sans doute il ne serait pas sage de conclure de la névrose à la possession, car la névrose n’est qu’une disposition : la possession est avec elle dans le même rapport que l’hypnotisme, état accidentel volontairement provoqué chez le névropathe. Mais il ne serait pas plus sage de raisonner comme le font tant de médecins, et de dire : « Voici des symptômes de névrose, donc il n’y a pas de possession. » Ce serait exactement comme si l’on disait : « Il n’y a point ici d’hypnotisme, car le sujet est névropathe. » De même que l’hypnose, la possession est un phénomène surajouté à la névrose y> (1).
Que le médecin constate la névrose, que le théologien constate la possession — il n’y a ni incompatibilité ni identité.
Ce que nous avons dit de la névrose, nous pourrions le répéter du « dédoublement de la personnalité » dans un médium. Que toute une fraction de l’organisme — ayant rompu avec l’autre fraction les liens de solidarité normale — se trouve toute disposée à fonctionner — soit dans une parfaite indé-
(1) P. de Bonniot. Possession et hypnotisme (Etudes t. XLVIII, 533).
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pendance, soit au service d’une activité spirituelle étrangère — quoi d’étonnant?
Dans ce cas, il suffirait de répéter avec l’écrivain déjà fréquemment cité : l’explication de l’instrument est-elle toute Vexplication de l’air joué par cet instrument ? des caractères spéciaux ne peuvent-ils pas se produire^ s’imposer à l’observateur, le contraindre à conclure la présence d’un artiste étranger ? (( L’organisme humain est donc un instrument obligé. Mais ce que l’on tire d’un instrument est à la fois effet de l’instrument et effet de celui qui l’emploie : c’est un phénomène mixte où chacune des deux causes apporte sa part. Voyez, par exemple, ce que peut le flûtiste sans flûte, ou la flûte sans flûtiste. L’organisme humain préparé par la nature; par l’éducation, par les événements et par le concours de la double vie de l’homme est un instrument d’une infinie complexité et d’une infinie variété. Qu’un agent d’une grande habileté le mette en jeu, il en tirera certainement des effets qu’un agent plus borné n’en obtiendra jamais (1). »
Récapitulation. — Ainsi l’étude des faits nous a fourni l’intelligence des groupements hiérarchiques de forces et par là nous a montré la possibilité de faits partiellement réguliers, partiellement anormaux.
Faits réguliers par rapport à un ensemble de forces — par exemple, activités chimiques, activités psychiques.
(1) P. de Bonniot. Possession et htjpnotisme (ibid. p. 551).
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Faits anormaux, en raison d’une activité supérieure, qui vient diriger et modifier ces ensembles.
Déjà, cet examen des faits peut bien suffire à renverser la théorie inexacte et superficielle de Vimmutahilité des lois physiques. Une s’agit en somme que d’une immutabilité relative : immutabilité de la loi élémentaire et non du phénomène total.
L’examen des faits concrets pourrait donc suffire, non seulement à réfuter l’objection tirée des analogies entre faits naturels et faits surnaturels — objection qui tend à récuser toutes les constatations médicales, à infirmer tous les procès-verbaux, pourtant si impatiemment réclamés par l’école de Renan et de Zola — mais il suffirait encore pour écarter les tenants arriérés de cette vieille théorie : Vimmutabilité des lois.
Malheureusement, l’étude des faits ne suffit pas à nombre d’intelligences, hantées par les abstractions et les formules. A la considération forces réelles, des activités associées et vivantes, on s’efforce de substituer principes et des définitions relatifs aux lois abstraites.
Car c’est finalement la ressource de tous ces négateurs, décidés à écarter, .coûte que coûte, l’hypothèse de volontés réfléchies intervenant dans le monde visible. Les positivistes ne font pas exception à la régie : ils commencent par récuser le miracle, alléguant le défaut de faits et d’expériences — puis, aux faits observés — aux procès-verbaux des Congrégations Romaines comme à ceux d’un comité médical — ils opposent d’inflexibles impossibilités théoriques.
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