CE QU*ÉTAIT LA TERRE DE BOSSERVILLB
Bosserville, dont le patronage appartenait aux Dames de Bouxières, était une seigneurie remontant à une époque très-reculée, et qui, après avoir été possédée successivement par diverses familles, avait été réunie au domaine par un édit du 2 septembre 1661, sans jamais avoir eu grande importance. Ce village, ainsi était-il qualifié, ne se composait que d'un château très-modeste, de sept où fanit petites maisons y attenantes où logeaient les officiers et domestiques des seigneurs, de deux censés ou habitations de fermiers un peu éloignées dq château et, enfin, du presbytère et de la petite église paroissiale, ou plutôt de la chapelle qui suffisait à peine à la subsistance du curé, tant son revenu était modique. Aussi, dans Torigine , Bosserville était-il desservi par des prêtres de Nancy qui venaient le dimanche y célébrer les offices et y administrer les Sacrements. Bientôt la paroisse s'éteignit conune d'elle-même, les Chartreux ayant racheté, en 1684, aux Dames de Bouxières les droits qu'elles avaient, tant i la perception des dimes qu'à la collation de la cure, et ayant
LES CHARTREUX A BOSSBRVILLB. ^5
éiè autortaés à choisir un curé du voisinage pour administrer les Sacrements à leurs ouvriers.
ajoutez que le peu d'importance que Bosserville avait par lui-même, se trouvait encore avoir été amoindri par les ravages de la guerre, par les dévastations sans nombre résultant de l*invasion des troupes qui formaiem la confédération protestante sous le commandement de Gustave - Adolphe, par les marches continueOes des armées françaises qui écumaient et pressuraient le pays en allant de France en Allemagne et en revenant d'Allemagne en France par la Lorraine, leur chemin direct. A peine peut-on croire aux récits des contemporains relatant les maux qui fondirent alors sur notre malheureux pays, victime de tous les fléaux déchainés et devenu comme une vaste nécropole. La guerre y amena les plus horribles désastres. Les Suédois, dont le nom répété avec effroi de génération en génération suffit è lui seul pour provoquer dans tous les cœurs lorrains la plus vive et la plus patriotique indignation, enlevaient el profanaient les vases sacrés, déshonoraient les vierges consacrées au Seigneur, brûlaient les églises. Us étaient tellement acharnés contre la Lorraine, à cause de son zèle pour la défense de la vraie foi, qu'ils portaient un étendard sur lequel était représentée une figure humaine fendue de haut en bas, environnée de soldats tenant à la main des armes et des torches et au-dessous de laquelle leur haine avait tracé le mot significatif de Loiharingia, A la guerre succéda la famine, sa suite naturelle, car qui n'est porté à quitter la culture et à laisser les terres en friche, lorsqu'il n'y a plus de sécurité et qu'on ne peut espérer moissonner là où on a semé ? Les forêts et les broussailles avaient envahi de toutes parts les terres auparavant cultivées. La désolation devint telle que le menu peuple ne trouva plus moyen de se nourrir que de glands, de racines. On vit des malheureux, au rapport des contemporains les plus dignes de foi, chercher dans
206 LE DUC CHARLES lY (SUITE).
les cadavres humains une horrible nourriture, des parents s'entr*égorger pour se repaiire les uns des autres, des mères dévorer leurs enfants, et s'inviter mutuellement à un festin de Thyeste en disant : < Aujourd'hui je mangerai ma » part du tien, et demain tu auras aussi ta part du mien. > Pour comble de maux, la peste reparut et exerça des ravages d'autant plus meurtriers quMl n'était pas possible de la prévenir ou de la combattre par les moyens ordinaires, à cause du mouvement continuel des armées. Sous l'action de ces trois fléaux réunis, la dépopulation devint effrayante. Les villes et les campagnes perdirent les trois quarts de leurs habitants et furent réduits à si peu que rien. Quelques-uns de ceux qui restaient quittèrent un pays qui dévorait ses habitants; toute agriculture , toute industrie , tout commerce avait péri , en cette Lorraine auparavant si prospère. Certains villages étaient tellement déserts que les loups faisaient leurs retraites dans les maisons abandonnées, tiraient de terre les cadavres qui y étaient enterrés, puis, prenant par là goût à la chair humaine, pénétraient dans les maisons habitées où ils dévoraient principalement les femmes et les enfants. Dans plusieurs lieux, les religieuses cloîtrées faillirent périr d'inanition. La cloche destinée à révéler au public le péril dans lequel elles se trouvaient ne cessa de tinter pendant des mois entiers, et Ton fut obligé de leur faire distribuer des rations de pain semblables à celles que l'on donnait aux soldats. Les nobles et les ecclésiastiques étaient, comme les artisans et les laboureurs, réduits à l'indigence ; les curés qui gouvernaient les paroisses de la campagne étaient fréquemment exposés au danger de mourir de faim et se virent réduits à vendre les vases sacrés pour subvenir aux dépenses du culte. « Ce lugubre récit, dit M. d'Haussonville»
> n'a rien d'exagéré. Ses traits les plus saillants sont
> exactement reproduits dans une foule de mémoires » contemporains. L'histoire manuscrite de l'Université de
LES CHARTREUX A B0S8ERVILLE. 207
> Pont-à-Mousson est toute pleine, à ce siiget, d*affreux » détails dont la lecture fait frémir, quoique son auteur, » le Jésuite Abram , assure « avoir passé sous silence 9 beaucoup d'abominations qu'il aurait honte, dit-il, de
> publier, et que la postérité ne voudra jamais croire. »
> Telle parait être, en effet, la préocupalion des chroni-
> queurs du temps qu'ils s'imaginent tous ne pas devoir » rencontrer de créance parmi les générations futures,
> lorsqu'ils racontent les misères présentes. « On ne vou- » dra jamais s'en rapporter à ce que nous écrivons, s'écrie » l'un d'eux, Cassien Bidot, mais nous attestons ce que » nous avons vu, guod vidimm leslamur. Au moment
> même où elles se faisaient si vivement sentir, ces cala-
> mités ont inspiré une sorte d'élégie nationale, d'abord 9 écrite en latin, et publiée plus tard en français par Jean » Héraudel, avocat à Nancy. Elles ont mis le burin aux » mains de Jacques Callot qui, dans la suite des gravures » si connues et qu'il a intitulées « les maux de la guerre, > » a voulu surtout retracer les souffrances de sa contrée B natale. Aiyourd'hui, quoique graduellement affaibli, le » souvenir n'en est pas encore effacé dans toutes les mé-
> moires lorraines. Au sein des familles qui habitent la » campagne, il est demeuré toujours assez vif et défraye » parfois quelqu'une de ces conversations populaires, où, » pendant les longues soirées d'hiver, les vieux parents » aiment à raconter à leurs enfants les misères des temps » passés (i). >
A qui demanderait des témoignagnes textuels, nous dirions : Voulez-vous entendre Dom Cassien Bidot, témoin oculaire ? Voici en quels termes il décrit les affreuses calamités dont la Lorraine fut à la fois le théâtre et la victime :
« La misère continua à être si extrême partout (1657) 9 pour la nécessité des vivres, que plusieurs sont morts
(I) Hi$t. de iarhmion, etc. T. II, ch. XVI, p. 77-78.
S08 LE DUC CHARLES IV (SUITfi).
» de malefaim. Les carnages et bétes mortes sont recueil- • lies des pauvres gens comme de bonne viande. Ce qui
> augmente les calamités, c*est Fextrême froid qu*i] a fait, » qui en a fait mourir un grand nombre. Partie des pau- » vres villageois s'élant retirés aux bois, les autres, de- » meurant dans leurs cabanes toutes ruinées, destituées » de bois, sont péris, en sorte que Ton trouve des villages » qui étaient peuplés comme des petites villes, tout dé-
> serts, sans être habités que de peu de gens si h&ves » et si décharnés qu*on les prendrait pour des sque- » lettes (1). »
Voulez vous entendre Jean Iléraudel, dans son Elégie sur ce que la Lorrain^ a souffert depuis quelques ctnnées par la peste , famine et guerre (2). Après avoir dépeint les malheurs de Thabitant de la campagne, il s^écrie dans ta traduction française de son œuvre :
Trop heureux quand il peut pounoir à la saison De fruits indifférents, sa ehétrve maison. Qo'eapérer en effet, d*nne terre infertile, D'un héritage en friche et toat-à-fait stérile? Puisque Ton ne voit plus les laboureurs aux champs, Entr*onvrir les guérets de leurs coutres tranchants, Les sillons abreuvés poorfrnit de leor culture. Pousser de blonds épis du sein de la naturje. Et, dans l'espoir prochain de la maturité, Payer tout ce travail par leur fécondité. Les voir. Ah comment! Malheur incomparable. Peste sans parangon, difgrâce sans semblable I
Voulez-vous entendre le Jésuite Abram : « On ne » voyait de tous côtés qu'incendies, massacres et pillages, > en sorte que dès les commencements, Tagriculture fut » abandonnée. Les vivres vinrent ensuite à un prix exces- » sif et lorsque tout fut consommé, la famine se répandit
(1) Journal de Dom Bidot, cite par Lionnois, Histoire des vilUi vieilte ei neuve de Nancy, t. III, p. StAÏ et 242. Nancv, 18il.
(2) Nancy, 1660.
LES CBARTREUX A B0S8BRVILLE. 209
partout, une grande partie des Lorrains mourut de faim» celle qui resta ne trouvant plus d'herbes pour se nourrir, mangea tout ce quMl y a de plus sale et de plus dégoûtant, comme les charognes des chiens, des chevaux et des chats qui souvent étaient pourris et exhalaient une odeur insupportable. Il y en 'eut même plusieurs qui, pour soutenir leur Inisérable vie, ne trouvant rien, mangèrent les cadavres des hommes qui avaient été tués ou qui étaient morts de faim. Il y en avait aussi qui allaient à la chasse des hommes comme on va à la chasse aux lièvres. Ils tendaient des embûches pour les attraper et pour les manger ensuite. D*autres ouvraient la terre où Ton avait récemment enterré le corps de leurs père, mère et autres parents, les en tiraient et les mangeaient. On trouva près de Metz, trois tètes d*enfants, enterrées et dont on avait mangé les corps. On condamna à Mirecourt au dernier supplice une femme qui fut convaincue d*avoir tué son petit enfant et de ravoir mangé ensuite. U se répandit même unbruitque deux jeunes hommes mangèrent leur grandpère, après ravoir tué. Enfin, il y eut tant d^autres abominations que j'aurais honte de les publier et que la postérité ne voudra jamais croire (1). »
Voulez-vous entendre Forget, il nous rapporte qu'un soldat de Tarmée du duc Charles, ayant eu la main fracassée par son mousquet et la grangrène s'y étant mise, « le chirurgien qui la lui coupa, la demanda pour ses » peines et la mangea (2). »
On sait que dans ces calamités si affreuses, la Lorraine eut pour ange protecteur, pour providence visible^ Fim-
(i) HUiùire de l'Université et du Collège de Pont^à-Mousson. Tnd. manuscrite par Marigotbas, p. 75 et soiv. Bibliothèque de la ville de Nucy.
(9) Viemanuêcrite de Charles IV. Cf. Vie de CharleelV, par Hogo, «Yéque de PtoIémaTde, abbé d*EstivaI. Ms. de la Bibliothèque de la Chartreuse ée Bosserrille. L'impression de cette histoire fut empêchée par la Cour de France^ qui ne goûiait pas les faits y rapportés.
SIO LS DUC CfllRLES IV (SCITE).
luortei Vincent de Panl, qui, se falsaol quêteur^ lendit U main à toutes les classes, depuis la reine de Framee josr qu'à la femme de Fartisab , et recueillit pour les pauvres de Lorraine près de seize cent mille litres» sans paMer d'objets mobiliers en valant plus de quatre cent miUe, ^it en tout deux millions, sooune énorme pour . Fépoque. Sans lui, le pays eut été entièrement dépeuplé. Qu'attendre en effet de la France, ennemie de rempire» dont la Lorraine était Falliée ? Qu'attendre de Richelieu, qui avait déchaîné sur notre pays plus de cent cinquante mule soldats étrangers, français, allemands, suédois, eroates, hongrois, sans compter les femmes, tes videls^ les vivandières deux où trois fois plus nombreux que les soldats, en sorte que tous ensemble formaient ua nombre de quatre ou cinq cent mille. Aussi quand Vincent alla parler au cardinal, en faveur de la Lorraine, ne reçut-il que cette froide et brève réponse : « Que la paix ne dépendait pas de lui seul, mais aussi de > plusieurs autres personnes , tant du royaume que du n dehors (1). »
Mais la partie de la Lorraine qui avait eu le plus à souf^ frir était la contrée où se trouvait Bosserville, parce que la route par laquelle on communiquait de la France à l'Allemagne y avait amené souvent le gros des armées ennemies. C'est ainsi queBuissoncourt était devenu désen, qu'Art-sur-Meurthe était réduit ^ quarante-deux conduits à six, la Neuveville de soixante-quinze à dix. C*est ainsi que Saint-Nicolas surtout, dont l'église avait depuis des siècles été enrichie parla piété d'une foule de pèlerins, fut l'objet d'une convoitise toute particulière, d'une dévastation qui ne respecta ni le sacré, ni le profane, ni Thuuiain, ni le divin. Cette ville, dont le pèlerinage avait été autrefois très-fréquenté, mais dont la célébrité aujourd'hui
(!) Abclly, Vie du vénérable êerwleur de Dieu, Viumm d» Paul, eic.
LES CHARTREUX k BOBSSRTIUiE. 911
est toute dans Thi^oire, élaU devéHue i(»|^leàte par son Otafiè et siss richesses. DeilTuis le règiie de Chartes lil, xpA y avait établi plusienrs foires franches, ëlte se trônyait ttre le dentre d'an eetnmeroe de bijoifteiie tfès-aôtif (I). Son égKse, Gomméticàe dans les derniëreà années du qilincièmé siéele pat Siinoti Moyset, dominait an IbiA de riches campagnes et se faisait remarquer te dehors par la hardiesse et Féléganee de sa construction, h Tintéridur par une foule d'ornements qu'y avait accumulés la rectihnaissance des peuples. Tant de richesses dévalent être fa* laies à la ville, tant de magnificences k la Maison de Dieu. Les Suédois s'y ruèrent comme le tigre sur se proie, mais voyant qu'ils avaient été prévenus et que le meilleur du butin avait disjiaru, leur cupidité dé^ue se changea bientôt en une rage cruelle et réfléchie. Ils résolurent d'avoir au moins la vie de ceux dont ils ne pouvaient plus raVir tes biens, ils jurèrent de détruire cette église que d'autres avaient dépouillée avant eux et transformée en écurie» Saint-Nicolas, cité ouverte et paisible qui, la veille encore, ne se savait inenaoée d'aucun dangef , éon^ DOt les dernières horreurs d'ohe placé emportée d'assaut tt livrée à la brutalité du soldat. Ses habitants, homdies et femmes, vieillards et enfants', furent massacrés dàïis lés rues ; les couvents qui étaient en grand nombre furent forcés et saccagés ; les religieuses, victimes des plus infâmes outrages, furent traînées nues à la queue des chevaux et le feu mis à la ville et datis la nef de régMe. Néanmoins, par la solidité de sa structure, le beau menument bravait l'incendie. Acharnés à sia destruction, les Suédois portèrent jusque sur les galeries supérieures des masses de fagots qu'ils allumèrent tous à la fois afin d'en m^rer k ruine. Leur détestable dessein ne s'accomplit encore qu'en partie. Dégradées jusqu'au sommet, les hau-
(i) Mmîeîpio tota Baropi nobHiumto et «deSetis egregiè ornilo. De Thoa, 1. 87, p. S6.
SIS W DUC €HARLBS IV (SUITB).
tes tours de Saial-Nicolas ne croulèrent point» Elles* gardent encore auiiourd'hui les traces visibles de la flamme ainsi que de la résistance qu^elles lui ont opposée et semblent par là, du haut des airs, protester avec autant d'éloquence que d*indignation contre le fanatisme et le vandalisme des alliés du cardinal Ricbelieu, des adeptes de Tapostat Luther (1).
Qu'était devenu, par suite de ces effroyables ravages, le village de Bosserville qui ne s*est jamais relevé ? Il était devenu une de ces nombreuses localités lorraines qui, ayant été abandonnées par leurs habitants, finirent par disparaître, c ensevelies sous leurs propres ruines , > à lel point qu'il ne reste d'elles qu'un hameau, une farme, un moulin et pour beaucoup le nom seul conservé dans nos tristes annales auxquelles on ne peut pas même comparer, à celte époque, les chroniques nous rappelant les excès et les dévastations des Goths, des Ostrogoths, des Bourguignons, des Hérules, des Huns, des Vandales, de Gengiskan et de Tamerlan. Ecoutons plutôt le procès* verbal dressé le 6 février 1666, pour mettre les Gbarireux en possession de la terre et seigneurie de Bosserville, oui, écoutons les rapporteurs, M. François deSecre, seigneur de Glévant et Nicolas Rousselot, seigneur d'Hë* deval, tous deux conseillers auditeurs en la chambre des comptes :
« Nous avons reconnu qu'au dit Bosserville, il ne reste > à présent aucun bâtiment que l'église, la maison du » censier avec les granges, écuries et étableries en dé- » pendant ensemble, une autre maison dépendante qui » appartient à MM. de Lenoncourt ; n'étant restés aucuns 9 vestiges du château que quelques fondements ; et k » l'égard des dites deux maisons qui restent, celle de Son » Altesse, granges, écuries et étableries, se sont trouvées
(1) D'Haussonville, Hiêt, de la réunion, etc. T. II, ch. XVI, p. 72-73, Ciifliet, H. de L., 1. XXXVIII, n. 35-39.
LES GHARTIiEflX A BOSSfiRVILLE. SIS
« en fort mauvais état ; les murailles menaçantes de » ruines de toutes parts par leur caducité, et les bois des
• toitures étant entièretnent pourris, et les couvertures » aussi en trés*mauvais état.
» Les bois qui, avant les guerres, étuent de haute
• futaie ont été dégradés par la garnison de Nancy et » sont réduits en méchantes rapaiUes.
» La chaussée de Tétang est rompue et celui-ci est » couvert de broussailles.
» Les prés et paquis {pascua) sont remplis de brous- » sallles et d*épines.
» La vigne située près de Téglise qui était autrefois
• fermée de haies, est à présent ouverte en plusieurs en- » droits et le bétail y entre librement. Les autres vignes
> sont entièrement ruinées, et il ne parait pas qu'il y en » ait eu du passé, sinon par quelques vieux tocs restés en •» quelques endroits.
» Il ne reste aucun vestige du moulin situé sur uo » ruisseau qui sépare le ban de Bosserville de celui « d*Art-sur-Meurthe , sinon quelque» murailles cachées » sous les buissons qui y ont crû, ledit moulin ayant été 9 brûlé au commencement des guerres..., etc. (1). »
Voilà, dirons*-nous avec M. Lepage dont les savantes recherches nous servent ici de guide, « voilà le triste
> spectacle que présentait vers la fin du XVII® siècle
• l'antique seigneurie des Lisseras ; tel était le domaine, ■m on pourrait presque dire « le désert » que Charles IV -» abandonna aux Chartreux (^). >
Hais les Chartreux ayant pris possession de ce désert, tievaient bientôt le fertiliser et le faire refleurir, lui rendre la vie, et changer son aspect désolé en un aspect riant, par leur présence, leur activité, leur industrie. Ils y paru-
(1) Procèê-verbal dresêé le 6 février \Q66 par hi commiuairtê députée pour mettre les Chartreux en poêêeêtion de la terre et Mei— ffneurie de Bonerville,
(3) Ottrrage cité, p. St.
BU MJL 0UO GHARLIS W (SUTS).
renleomine »» signe d^espérance au inHiev des tonbeaux et leur maison y devait être, comme autrefois les eovwiili primUife, un poste avaneé de la eivilisation en même temps qu*un foyer de lumière, un asile pour la prière, le gymnase de» plus hautes vertus, Paalle ebéri d'une multitude drames supérieures, qui, fatiguées de la vie %Mt qu'elle s*écoule dans le monde, dissipée, prosaïque, vuN gaire, oherehent k 9e rapprocher de ridèal. Singulière destinée des Chartreux venant s'établir près de Nancy ! Sans cesse ils ont eu à relever des ruines, à lutter contre Pingratitude de la situation qui leur était faite. Ruines de Sainle-Anne où ils avaient eu tout k faire ; ruines de Bosserville qu'il leur fallait dérober aux ronces et aux épines, aux destructions accumulées par le temps et les honunes ; ruine de leur propre maison, qui, à la En du dix-huitième siècle, fut sécularisée et subit, nous le verrons, des dégradations inouïes auxquelles il leur Callut porter remède. Si quelque disciple du citoyen Proudbon étail tenté de jeter sur leur couvent ou leur monastère, car une Chartreuse est à la fois Tun et l'autre, un œil d'envie^ nous lui dirions : Mais quoi ! La Chartreuse de Bosserville n'est- elle pas autant l'œuvre de ceux qui Phabitent que celle de ses fondateurs f Ne sont-ce pas eux qui l'ont construite comme l'oiseau son nid, comme le eastop son logement, comme l'abeille sa ruche t Ne 8ont-ee pas eux qui l'ont relevée 1 N'y a-t-il point là, leurs préoccupations, leurs travaux, leurs privations, leurs sueurs, leur génie créateur et restaurateur ? Ne leur tfppartient-elle pas par le plus sacré des droits, au plus juaie des titres? Si la Chartreuse n'appartient pas aux Chartreux, rien n'appartient plus à personne et si quelque chose appartient à quelqu'un , la Chartreuse appartient aux Chartreux. Si vous voulez les spolier de ce qu'ils possèdent, commencez par vous dépouiller vousmême de vos possessions, puisque étant propriétaire^ aussi légitimes que vous, vous n'êtes p^ propriétaire
LB8 C«AI^TItlU& ▲ BM8BRV1LLB. 31. H
plus tégidme qu'eux. Il ne faut pont avoir deux poida et éemL mesures ; n'en ayez qu'un, n'eu ayez qu'une.
rONDATIOFI ET CONSTRUCTION DE LA CHARTREUSE DE
BOSSBRVILLE.
Tfous venons de le dire, la vie devait Bientôt sortir de la mort, et autant la terre de Bosserville était stérile, autant elle devait devenir féconde à la présence des moines. Antiguas tuinas erigenL Assistons, en effet, au spectacle de ce qui se passa sur cette terre, veuve de ses habitants.
Charles IV, par lettres-patentes du 23 janvier 1666, avait dit qu*il croyait ne pouvoir mieux employer le domaine de Bosserville qu*à Taccomplissement d*une oeuvre qui ne regardait pas seulement sa personne, maif: encore celle de ses successeurs, lesquels devaient porter le titre de fondateur de cette œuvre et enfin « le bien de VEtai ; » en conséquence, il accordait aux Chartreux ledit lieu de Bosserville, pour y faire et bâtir une Chartreuse, ensemble les maisons. Jardins, vignes, terres labourables, prés, paquis, bois, tant sur le ban de Bosserville que ceux circonvoisins, droit de troupeau à part, de colombier, moulin et de pèche dans la rivière de la Meurthe, avec tous les droits de haute, moyenne et basse justice, audit lieu, ban et finage, avec le droit d'établir un bac sur la rivière à Bosserville, et ta propriété d'acquêts d*eau sur le territoire de Laneuveville. Par suite de ces lettres-patentes, les Chartreux de Sainte-Anne, ayant pour représentant Dom Pierre d*Hoff!ize, prieur, et Dom Errard, procureur, prirent possession de la terre de Bosserville et de tous les droits seigneuriaux qui en dépendaient. Aux droits énumérés plus haut, Charles ajouta 40 paires de resaux, moitié froment et moitié avoine, qui lui étaient dus pour droit de sauvegarde, par Fabbaye do
!2i6 LE DDC CHARLES IV (SOITE).
Beaupré, les prieurés de VarangéYille, Landécourt et Saint-NicolaSy il y ajouta 1,500 francs qui devaient leur éire payés annuellement sur les grueries du duché de Lorraine, réduisant ainsi, en considération de la donation de Rosserville, la somme de 6,000 francs quHl avait accordée aux Chartreux de Sainte- Anne. En même temps qu*il leur accordait des droits par suite de ses donations, Charles IV leur accorda aussi des exemptions et des privilèges, afin d*alléger leurs charges. Il veut que les Chartreux, ainsi que leurs domestiques, censiers, vignerons, meuniers, gardes des bois, bangards, pécheurs, passagers et autres résidant à Bosserville, au-dedans ou au -dehors de la basse-cour de la Chartreuse, soient à toujours francs et exempts de toutes impositions, redevances et contributions imposées ou à imposer, soit pour le fait des guerres, gendarmerie, fortifications, gardes et corvées, logements de gens de guerre, et généralement de toutes autres charges, impositions et levées dont ils ont été affranchis, exemptés et déchargés par les lettres-patentes de 1661, données pour la maison de Sainte- Anne. Toutes ces donations et privilèges furent successivement confirmés par arrêt du conseil de Louis XIV, 12 février 1671, et par des lettres-patentes de Léopold, du 20 mai 1715. Bientôt d'autres privilèges vinrent s'ajouter à ceux-là. Le 35 juin 1729, la Régente accorda aux Chartreux le privilège de pécher dans les mois défendus et avec leurs filets ordinaires. Enfin, par un arrêt du conseil des finances, du 12 septembre 1751, ils furent exemptés des droits d*entrée et issue de la ville de Nancy (1).
Voici du reste, telle qu'on la trouve dans le procèsverbal des plaids-annaux tenus à Bosserville en 1788, les droits dont jouissaient les Chartreux comme seigneurs du lieu :
« Les prieurs et religieux de la Chartreuse de Bosser-
(1) Lepage, oavrage citéi p. 22-23.
LES CHMITaBCJX A BOSSBaVlUK. 217
» ville sont seuls seigneurs hauts, moyens et bas justi-
» ciers du village et ban de Bosserville En cette
» qualité ils ont droit de créer un maire et autres officiers » pour Tadminiatration de la justice, de les changer » quand bon leur semble, de jfaire ériger audit lieu un » carean et autres signes patibulaires pour Fexécutioa
• de ladite justice, comme aussi d*établir un forestier et
> garde^rivière pour la conservation des bois et de la
• pèche dans la rivière qui coule le long du ban de » Bosserville, et aussi pour le ruisseau qui coule au milieu » de rétang de la marcarerie sous LaneuveviUe.
» La pèche dans la rivière de la Meurlhe depuis les » diauffours de Sainl-Pblin jusqu'à la vanne de Tom* » Maine appartient en toute propriété auxdits Pères » Chartreux, sans que personne ait aucun droit d*y pè- » cher, depuis le rachat qu*ils ont fait de rHètel-de-Ville 9 de Nancy le 9 mars 1784 (4). Lesdits Chartreux ont droit » de marcarerie, bergerie, avec parcours sur les bana » voisins, droit de colombiers et autres appartenant à la » haute justice. Toutes épaves et confiscations, attrahières » et amendes qui se font sur le ban de Bosserville, ap-
• partiennent aux seigneurs,
» U n*est permis à aucun habitant de vendre vin en » déuiil sans la permission des seigneurs et sans que la » justice eu ait réglé le prix, lesquels gens de justice » visiteront les mesures pour vérifier si elles sont justes, » et leur sera payé 4 gros par pièce d*un virlin et des » autres à proportion.
> Le moulin de Bosserville est banal ; les habitants du
> lieu sont obligés d*y porter moudre leurs blé et grains,
(1) Noos dirons, k propos de Nancy, qae les Chartreux, en même temps qu'ils construisaient Bossenrille, avaient non-seulemenl fait reconstruire à neuf leur chapelle et leur maison de Sainte -Anne, mciis encore fait constitiire à Nancy une asses Taste maison avec chapelle. Cette maison, qui s'appelait la Chartreuse, était située à gauche de la porte Saint-Georges en entrant. De là le nom de Chartreuêe donné i un hôtel qui fut établi à droite de la roéme porte.
31ft
hE DCC GHARLB8 IV (SUITB).
» à ID0H18 quHl n*y ail point d^eau, eîenee seul cas, les » Ittboureure pourront moudre ailleurs deuK resau de » grains à la fols, el les manoeuvres un demi^resal, de » quoi ils serottt obligés de donner avis a« meunier par
> acte , à peine d'amende arbilraîre et des dommages » et intérêts en résoluini et de eonftscation du sur^
> plus.
> Tous ceux qui possèdent héritage sur ledit ban sont » oUigés de comparaître une fois Tan au jour fixé pour » la tenue des plaids -annaux à peine de dix sois d*a- » mende au paiement de laquelle somme ils seront oon** » traint$ par saisie desdils héritages.
» Tous nouveaux possesseurs, par droit dliéritage,
> d'argent, échange ou autremem doivent chacun dix » sols pour droit de revélure desdits héritages aHués » sur ledit ban, quils sont obligés de payer quarante » jours après main* morte et, faute d*y satisfaire, lesdUs
> héritages sont confisqués au profit du seigneur (t) . » En accordant ces privilèges, les dues de Lorraine n'avaient fait que se confontier aux traditions des âges précédents qui partout avaient concédé aux Chartreux des droits correspondants à leur genre de vie, aux devoir» qu'ils s'étaient imposés par dévouement au bien puMîc : ainsi le droit do faire paître les bestiaux sur les propriétés voisines, la laine étant le vêlement el le laitage étant en partie la nourriture de la famille cannsienne ; ainsi le droit de prendre du bois dans les forêts, les veillées nocturnes et l'immobilité de la prière gtafani les membres des religieux, qui ont besoiu d'être réchauffés au sortir de rofflce ; ainsi le- droit de péehe, l'abstinence perpétuelle exigeant du poisson. La concession de ces droits était d'autant plus nécessaire que l'Ordre de^ Chartreux n'est, ne peut pas être, nous l'avons
(1) Cité dans Lêê Cmnmune$ de la MêurU»^ art. BMservillt» par Henri Lepage.
LBS CHARTRBUX A BOSSBIlflLLB. fl9
ëéjh dit» UB Ordre meadiant, un Ordre qwdteur, puisqu'il est un Ordre érémitique et cootemplatif.
Après la fondation et la dotation de la Chartreuse, il féDaift la eonstructîon du bâtiment à laquelle Charles avait désiré qu*on travaillai au plus tôt. Pour y oontribuer kù*- Blême et venir en aide aux religieux dans cette vaste et eoùteuse entreprise, il leur fournit k la fois des matériaux et de rargenl.
Lee matériaux fèurqis par le duc furent les pierres de taille provenant de la démolition des forlifiealions de Naiiey, ainsi que de la démolition d*autres châteaux- forts. Oft sait que Richelieu, voulant rester maicrede laLorraîse et ne trouvant d*autre moyen d*y assurer la domination de la France que le désarmement général, ordonna de démanteler toutes les places fortes qui s'étaient si vaittamment défendues contre les armées françaises, et avaient été pendant si longtemps le rempart de rindépendaaee de notre pays. Donc, « pour réduire la Lorraine en un Btal tel eà elle ne put jamais foire ombrage à ses vol* sias (1), » le Conseil du roi avait ordonné, en 4636, de raser, de ruiner tout ce qui restait des châteaux de la provinee. De par la volonté de Paris, on se mit impitoya* Moment à Tœuvre, et Ton démolit successivement ces forteresses devenues fomeuses par les brillants (aits d'armes et la vigoureuse résist»ice de nos pères, et où tant de braves soldats, de vaillants eapitaines, de chevaliers sans peur et sans reproche, avaient combattu pour la cause de la fèi el de la liberté, mus par les sentiments du christianisme le plus sincère et du patriotisme le plus pur. Ah! Pont-à-Moussen, Mirecourt, Saint-Mihiel, GondreySÊ^f Charmes, Dampierre, Pont-Saint- Vincent, Ubexy, Brûlé, Vénelise, Vaudémont, Ville^sur-IHon, Foug, Méaiè* pes, Autrey, Gironcoupt, Dombrot, Rupt, Neufchèteau, Beueenville, Frouard, l'Avant-garde^Condé, la Chaussée,
(I) Calmei, H. de L., 1. XXXVII, n. SS.
Gondrecouriy Ruvigny, Morley, Louppy, Mandres*aux- Quaire-Tours, Preny, Varennes, Pierrcfort, Troyon, Viviers, Nomeny, Port-*sur*Seille, Amanoe, Eiaville, La Garde, Glémery, Ogéviller, Bioncourt, Yalhaie, Paroye, Marimont, Moyen, GerbévilleF, Gonflans, Etain, GondrecoHrt-en-Voivre, Bruyères, Raon-FEtape^ Sainl-Dié, Badonviller, Saint-Hippolyte , Sainie-Marie-aux-Miaes, et beaucoup d*autres , jusqu'au nombre d'environ deia cents ; ah f vous surtout, Nancy, qui par Tensemble de vos beaux et bons remparts étiez « la plus forte place de l'Europe, > d'après l'aveu de Richelieu lui-même (1), ah! oui» TOUS tous qui avez donné asile aux preux, vous êtes tombés sous les coups du vandalisme, vous avez été sacrifiés à l'ambition des forts ! et aujourd'hui vos ruines devenues de plus en plus rares, mais aussi de plus en plus sacrées, semblent porter le deuil de la pairie qui n'est plus ! Mais consolez- vous au fond de votre tombe. Si vous avez succombé, vous l'avez fait noblement, puisque vous n'avei disparu qu'après la disparition de vos défenseurs morts au poste de l'honneur et ne pouvant plus vous protéger. Si vous n'êtes que des ruines, ces ruines sont éloquentes et donnent encore à la postérité des leçons d'honneur, de valeur guerrière et d'amour du sol natal. Oui, consoleivous, car les débris de quelques-uns d'entre vous oot servi à construire au Dieu des armées, que vous connaissiez, un temple où ses louanges sont chantées et le jour et la nuit par une milice autre^ il est vrai, que celle que vous avez abritée, mais qui n'en est pas moins une milice dévouée à l'Eglise et à la patrie.
Ce fut principalement avec les démolitions provenaat des fortifications de Nancy, des châteaux de Pont-SaiuV Vincent, de Gondé (Gustines) et de Bosserville, que fut construite notre Ghartreuse. On tira de Naiicy d'abord 644 chariots et ensuite 8,350 pieds environ de pierres de
(1) Dumast^ fifancy, Hiëtoire et Tobteau, p. jt5-
LB8 CHARTREUX A B08SBRV1LLB. Ht
taille, ain^i que la quantité énorme de 177,846 briques. Condé fournit, 1,509 pieds de pierres de taille. Pont- Saint'Vineent , dont le château avait < la face toute de caille, > fournit, tant il avait d'importance, d*abord â5,67â pieds cubes de pierres de taille^ et huit colonnes qui ornaient son portail ainsi que leurs corniches. Il fournit ensuite 5,S6â pieds également de pierres de taille qui avaient été préparées pour commencer le pont de Pont-* Saint-Vincent, pont qui ne fut construit que plus tard, au confluent du Madon et de la Moselle. Disons toutefois que ees ruines du château de Pont-Saint-Vim'cnt avaient été achetées le 35 septembre 1668, par les Chartreux, au Duc qui ùe les donna pas.
Nous le répéterons, si le cœur est navré en voyant démolies des forteresses qui furent si longtemps la sauvegarde de la nationalité lorraine, il est quelque peu réjoui en voyant la destination inattendue de ces ruines. Si les pierres dont elles étaient formées n'entendent plus les cris de la guerre et le cliquetis bruyant des armes, elles entendent le chant grave et doux des hymnes et des cantiques saints; si elles n*abritent plus le soldat défenseur de la patrie, elles abritent le moine défenseur de FEglIse ; si elles ne sont plus témoins des luttes sanglantes par lesquelles on repousse les ennemis du dehors, elles voient chaque jour les saints efforts, les luttes morales par lesquels on repousse les ennemis du dedans. Ainsi va le monde. Dieu fiait servir tous les événements au triomphe de son Eglise et à la gloire de son nom. Les architectes qui construisirent ces forteresses fameuses dont nous avons parlé, ne pensaient guère qu'ils préparaient les matériaux d'une Chartreuse; Richelieu, qui les fit démolir, ne le pensait pas davantage, mais Dieu était là et il voulut que la patrie lorraine concourut jusqu'au bout à la gloire de son ^ise. Et reconnaissons que les choses auraient pu ne pas si bien aboutir. Employez ces matériaux à la construction d'une maison bourgeoise, ils n'ont plus qu'une
itt LB W}C CilARLBS IV (SVITB). ,
deatiiiâtton prosaïque et vulgaire» Us cessem d*élre éio* \ quenu,. le profane a fait disparaître tout prestige. Non, on ne pouvait construire maison plus sainte avec plus nobles min^.
. Ajoutez que le Duc avait donné aux Chartreux la jovissame et Tusage d une des meiUewos $eieê du comté de Sakn« afin d*y faire seier, façonner et débiter les b<NS qui leur seraient nécessaires.
. Ifais les matériaux ne suffisaient pas, il fallait payer la main-d'œuvre, les ouvriers maçons, charpentiers^ sermfiers, les peintres, les sculpteurs ; le duc Charles pensa et pourvut à tout, afin de mener à bonne fin le noble dessein qu'il avait formé, la sainte enu*eprise qu'il avait commencée. Par lettres-patentes du i^' mars 1666,- il donna aux Chartreux pour cinq années tout le domaine ordinaire et extraordinaire de l'Office de Rosières, période quinquennale qui fut successivement prolongée, une fois par Charles IV, et une fois par le roi de France, jusqu'en 4694, ce qui, avec les 1,500 francs de pension qui avaient été accordés aux Chartreux, produisit pour les 23 années la somme totale de 305,600 francs. Plus tard, en i669, Charles étant tombé malade et s'étant retiré à Vézelise pour y changer d'air , y fit venir le Prieur de la Chartreuse, et comme il n'avait pas d'argent à lui donner, il lui fit un billet de trente mille francs payables après sa mort, et pour sûreté desquels il déposa entre les mains des Chartreux le plus beau diamant de la nouvelle duchesse , Marie -Louise d'Apremont (i). D'une largesse inépuisable, il ajouta peu après, à ce présent, celui d*un billet de 3,000 pistoles et une assignation de 4,000 écus blancs qu'il avait prêtés au comte d'Areai* berg, gouverneur du comté de Bourgogne. Enfin, par ses testaments datés de 4652, 1654, 1668, 1674 et 1675, il léguait aux Chartreux de {Bosserville cinquante
(1)Digol,ff. rf«L.,i.V,,p. 385.
L1(S CHARTREUX A BOSSERVIbLB. ^3
francs ^ei^presomait de les laisser jouir des revenus de la prév^ de Reaiéres» afin qu*ils fussent en état d*aehever leur monifitèFe (l). Il est vrai que, par suite des com^ rnotiens qui ébranlèrent la Lorraine, la Chartreuse de Bosserville profita peu de ces libéralités, mais ce n*en est pas moins pour rhistorien un devoir de les rappeler, soit pour montrer combien le Duc avait le cœur large et dévoué, soit pour montrer combien les princes formés à recelé de rÉglîse étaient supérieurs aux hommes d*Etat formés à Técole de Fhérésie et du rationalisme, hommes d*Etat qui ne surent que démolir la hache et la pioche à la main, des établissements qui s*étaient élevés comme par enchantement sous Tinspiration de la piété chrétienne.
Tout étant prévu, arrêté et disposé, Charles IV députa le courrier de la Chartreuse, dom Louis Rousselot, ^ers le R. P. Général pour lui témoigner son affection et sa bonne volonté pour FOrdre. Le R. P. Général ayimt appris que rétablissement de la Chartreuse avait été conclu et arrêté dans FOctave de la Conception de la sainte Yierge, dit qu'il fallait Tériger sous ce titre. En conséquence la Chartreuse de Bosserville, qui était auparavant appelée Damus sanetœ AnncB^ reçut la nouvelle déaomkiation de Domus gonceptionis BBATiB MARiiS propâ Naihïeiuii^ Ce titre dut être très-agréable à Charles IV qui, nous Vavons vu, avait une très-grande dévotion pour la Conception Immaculée et qui avait fondé Toctave de la fête que l'Eglise célèbre en Thonneur de ce Mystère.
Bientôt, les matériaux étant prêts, on mit la main à Tiieavre et Charles, assisté des princes et d'un grand nombre de gentilshommes, posa lui-même, le samedi de Tactave de la Visitation de Notre-Dame 1666, la première lûerre du magnifique édifice, Fun des plus beaux monu-
(\) tbid., p. w.
âSi LE DUC, CHARLES IV (sUITE).
ments qui embellissent la surface de la Lorraine. La première pierre fut placée sous le pilier du portail de réglise, à main droite en entrant ; on y grava cette inscription t
« Charles IV, par la grâce de Dieu duc de Lorraine et
> Bar, a posé lui-même cette première pierre de cette
• Chartreuse qu*il a fondée pour Thonneur de Dieu et
• sous le titre de la Conception Immaculée de la Vierge
> Marie ; il Ta posée comme un monumeht éternel de sa
> dévotion toute particulière envers la Vierge-Mère, Fan » du Christ 4666. »
Après avoir donné la traduction pour les lecteurs qui ne seraient pas assez familiers avec la langue de TEgUse qui, du reste, est la langue de Cicéron et d^Hortensias, nous donnons Toriginal que les savants aiment à avoir sous les yeux :
CaROLUS ini D. G. LOTHARINGliC ET BaRRI DcX, ETC., HUNC PRIMARIUM LAPIDEM CARTUSIifi HUJUS A SE FUl>IDATiB AD HONOREM DeI ET SUD TITULO CONCEPTIONIS ImMACDLATjE VlRGINlS MARliE SUiG ERGA DeI PARAM SINGULARIS DEVOTIOUIS MONUMENTUM iETERNOM POSUIT QUINTO NONAS JuLII ANRO XPI
MDCLXVI.
On voit par ces paroles que la croyance à la Cooeeption Immaculée de Marie vivait dans le cœur des Lorrains comme dogme de foi divine longtemps avant d*étre proclamé comme dogme de foi catholique et que Pie IXt en la définissant comme révélée, fut loin d*in venter un dogme nouveau, ainsi que Ta prétendu la libre-pensée. Il ne fit que proclamer une vérité qui depuis Torigine a été transmise jusqu*à nous par le fleuve de la tradition et le torrent des siècles chrétiens.
La première pierre posée, les travaux furent poursuivis avec une telle activité qu*après trois ans la Chartreuse de Bosserville put déjà être habitée par ses hétes et recevoir un commencement de clôture. On plaça le
LEB GHARTittUX A BOdSBRVILLE. 2S5
SainlrSacreoiebt dans une ehepelte provisoire destinée à servir plus l&rd de chapelle domestique, lorsque Téglise sertit Kâltei et» k samedi 7 cléeembre, veille de rimma* eolée Goooeption, la première messe fut solennellement cbantée par le Prieur. Le diie y assista avec les princes de $a maison et ses musieiens qui, par leurs accents, ajoutèrent à la pompe et k Féckt de la solennité. « La céijénooie, dit H. Lepage, fut terminée par un Te Deum solennel en musique, et Ton tira en signe de réjouissance viiiglrquatre bottes ou petits mortiers, « afin d'annoncer 9 à tout le pays voisin » la solennité qui s'accomplissait. Charles IV dîna à la Chartreuse, • témoignant beaucoup « de gaité et de satisfaction (i). » Un ingénieur de Tlancy, nommé CoUignon, avait donné le plan de rédîfice, qui fui gravé par Nicole vers le milieu du dix-huitième siècle. L'architecte italien Jean Betto, qui résida presque eontinuellement à la Chartreuse jusqu'en 1686, dirigea les travaux du monastère ainsi que ceux de Téglise dont la construction, commencée en d670, traina en longueur à cause des guerres qui désolèrent le pays, jusqu'à ee qu'enfin, le 7 ^tobre i7i2,,régUse qui était très-avancée, fut consacrée par M. Camilly, évéque de Toui, en présence du duc Léopold, de trois princes d'Allemagne et des principaux seigneurs de la cour de Lorraine. En i69i, on avait déjà dépensé pour la construction de Bosserville la somme de 126,000 livres, et on reconnaissait qu'il en fallait au moins 77,000 pour terminer ce qui restait à faire. On constata en même temps que jusqu'à ce jour les Chartreux avaient déjà reçu, tant du duc de Lorraine que du roi de Fraâce, 125,000 livres.
Hais Chartes IV avait choisi pour le lieu de sa sépulture le grand monument que sa piété avait élevé et la Chartreuse était privée des restes précieux de son fondateur, qui provisoirement avaient été déposés, d'abord dans
(1) Ownge c\^, p. 26.
Sâ6 LE DUC CHARLES IV (SUITE).
réglise des Capucins de Berencassel, voisine du lieu où le duc avait expiré» puis ensuite à Coblentz également dans réglise des Capucins de cette ville (1). En 4675» son cœur, placé dans un cœur de plomb, fut remis par les soins de Charles Y aux Chartreux de Bosserville et déposé dans la chapelle près de TEvangiie, en attendant qu'il put être transféré dans la grande église, lorsque celle-ci serait terminée. Sur Tenveloppe de plomb que surmontait une petite croix, aussi de plomb, furent gravés d'un côté, un double C entrelacé d'une croix de Lorraine, c'est«4dire d'une croix à double croisillon et surmonté d'une couronne ducale, et, de l'autre, l'inscription suivante, qui nous le montre mourant comme il avait vécu, sur le champ de bataille et les armes à la main :
Coeur du sérénissime Charles IV, duc de Lorraine et de Bar, qui subit sa destinée dans son camp d'Alemback {siit ses lauriers de Consarbrûk), le i 8 septembre 1675, a l'agb
de 72 ANS.
Cor serenissimi Caroli quarti Lotharingiœ et Barri Ducis^ qui fatis cesêit in casîris Albœemibus, iSsep&" anni 4675, natus 72 annis. #
Peu de temps après, les Chartreux firent recouvrir l'enveloppe de plomb, qui contenait le cœur du prince, avec une enveloppe d'argent, sur laquelle furent reportées les inscriptions rappelées plus haut. La princesse de Libellone, fille de Charles IV, leur avait donné, à cette fin^ quelques pièces de vaisselle d'argent. Le corps de Charles IV ne fut ramené à Bosserville que beaucoup plus tard, le 20 mai 1717, c'est-à-dire quarante-deux ans après* Il le fut sur un bateau, sans aucune cérémonie, sous la conduite de M. de Mahuet, prévôt de Saint-Georges, qui arriva à la Chartreuse à onze heures du soir. Le cercueil ayant été placé au milieu de l'église, on le descendit après avoir chanté le De profundiSf puis un Répons,
(1) Cftlmet, H. de I., 1. XXIX, n. 182.
LES GHARTBEUX A BOSSERVILLE. 927
dans le caveau, où Von procéda à son ouverture. Le €orps, qui avait été embaumé avec soin , fut retrouvé «ain et entier.
Il paraîtrait, d'après Lionnois, que le duc Léopold aurait interdit toute pompe et toute cérémonie officielle pour la translation des restes de Charles IV, parce qu'il avait présents à Tesprit tous les maux dont sa maison et «on paya avaient été affligés sous le règne du duc, auquel il ne pardonnait ni les traités désavantageux qu'il avait faits avec la France, en aliénant une partie de ses Etats, ni les guerres calamiteuses et ruineuses qu'il avait attirées sur la Lorraine (I). On peut lire dans cet auteur f épitaphe latine de Charles IV, la plus propre à faire connaître son génie et sa vie, entre tant d'autres qui sont satiriques, ayant été composées au point de vue de l'esprit français, uniquement dans le but de ternir la gloire du prince et que la dignité de l'histoire ne nous permet pas de rapporter. Il est dit entr'autres dans cette épitaphe : c Charles, duc de Lorraine, général courageux, » ne fut dépassé par aucun homme de son siècle. Il ne • fut pas infétfSur à Pyrrhus, dans l'art d'asseoir un » camp, il fut plus sagace qu'Ànnibal, plus avisé qu'D- > lysse (â). > Disons toutefois que quelques jours après, Léopold vint à la Chartreuse avec plusieurs seigneurs de la cour pour assister au service dont il avait ordonné la célébration. La messe fut dite par le Prieur, selon les rubriques de l'Ordre, après quoi on chanta un De profundis et un Répons au milieu du chœur, au-dessus de l'endroit où était déposé le cercueil.
C'est ainsi que les dépouilles de Charles IV reposèrent sous la garde de ceux qu'il avait affectionnés et protégés, auxquels il avait fait construire plus qu'un palais, et
(1) LioDnois, 1. 1^ p. 620.
(2) Daz streoous» nnUique soi cvi secoodiu, castrasetindi arte Pyrrk» •OB infêrior, Annibale sagtcior, Ulysse solertior.
Lr WiC CHARLES IV (SDITB).
dont le& prières soUioîtèrent auprès du Très4Iaul le lieu du rafraiobisseneni et de la paix pour leur bienfaiteur et fondateur. Ces dépouilles restèrent dans le caveau de révise jusqu'à Tépoque où les religieux furent obligés de quitter leurs cellules tant aimjées et de prendre h roi|le de Texil ou du martyre, jusqu'à l'époque de la Bévolution française^ Elles furent alors transférées dans le cimetière de It Cbartreuse, d*où on les exhuma en 1826, alors que le monastère était encore veuf de ses babltanls, pour les transporter avec celles de son fils, le prince de Yaudémont, également inhumé à la Char- Ureuse, dans le caveau ducal des Cûrdeliers. La caisse renfermant les ossements de ces deux princes porte cette inscription :
Dépoviltes mortelles de Très-Haut^ Très-^Puis^ant et Tt€9-Exeellent prince^ Charles IV du nom^ dw de Lorrame et de Bar^ et de Charles-Henri de Vaudémontj 9an filSt inhumés l'un et Poutre dans un caveau de la Chartreuse de Bosserville.
« La construction de la CharUreuse de Bosserville, dît » M. Lepage, commencée en 4666, fut à pen prés terminée
> en 1731. Les travaux avaient donc duré 65 ans. H » fallut toute la persévérance des religieux, toute la pro- » tection et la bienveillance dont ils furent environnés « pour qu'il leur fut possible de mener à fin une aussi » gigantesque entreprise. On s'étonne en effet, en jetant
> les yeux sur le magnifique plan dressé par Nicole en » 1752, de l'immensité de cet ouvrage dont le dessin
> seul peut donner une idée exacte (1). » Comme il est de toute justice que celui qui a été à la peine soit à la gloire, disons en terminant l'historique de la cons* truction de Bosserville, que c'est principalement à Dom Pierre d'Hofflize, sixième prieur de Sainte-Anne, qu'elle doit son établissement et ses progrès et que notre pays
(1) Ouvrage cit^, p. i2.
LES CHARTREUX A BOSSERVILLB. iW
en est redevable. Par son nom, pat te erééit dont il jouissait auprès des prinees, par sa mortificaiion et ^ piétés qui le rendaient reeotnmandable à tous, par mb zèle infatigable» îl fût un de ceux qui eouctibuèi'enl le plus purssamnieBt à la prospérité de cette maisolÉ; îl mourut le 45 mai 1688 à Pdrts^ où il était allé ^our s'occuper des affaires de sa communauté^ <lommé Touvrier meurt à la peine, comme le soldat meurt à son poste.
L'opinion, qui exagère toujours qtihnd il s^a^t d'évaluer lés richesses et les revenus des oouvents, et qui croit rester dans le vrai, bien qu'elle ne possède ni les données ni les éléments de celte évaluation, s'imagine eiicore aujourd'hui que la Ghai'treuse de Bossét^ville avait, avant sa sécularisation, des possessions immenses, dès revenus fabuleux ; or ce sont là deà appréciations apoérypbes et menteuses, qui ont eu leur origine uniquement dans la haine de l'impiété qui cherche k faire passer les couvents pour richissimes afin d'exciter plus facilement contre eux la cupidité et de faire décréter leur sécularisation, c'esl-à-dire leur spoliation. Lés revenus de la Chartreuse de Bosserville pouvaient s'élever à la ûh du dix-huitième siècle, à environ trente mille livres. Ce chiffre était trèsmodeste comparativement auxfeveniis de certaines autres abbayes, Saint-Germain-des-Prés, par exemple, qui avait 300,000 livres de revenus, Saint-Dedys, qui en avait 200,000, Fontrevault, abbaye de femmes du diocéée de Poitiers, qui en avait 80,000. Il l'était aussi relativement, si l'on considère les dépenses que nécessitait l'achèvement d'une maison récemment construite, l'entretien et la conservation des bâtiments, le noinbre des religfieux qu'il fallait pourvoir de nourriture et de vêtements, le nombre des pauvres et des nécesâiteut qu'il fallait secourir et assister, et auxquels les Chartreux donnèrent toD^urs d'une main aussi large qiie leur cœur était généreux. Il l'était si l'on considère encore le noihbre
â9Q LE DUC CHARLES IV (SCITE).
des 4)uvriers qu'il fallait solder, des élrangers qui reeevaient rhospilalité la plus large, la plus cordiale, digne en tout point des siècles homériques. Aussi- les anciens Pères appelaient-ils leur Chartreuse de Bosser* ville une belle gueuse. Du reste, à supposer qu'ils eussent possédé davantage, quMls eussent nagé dans Tor, quel droit de les incriminer pourrait avoir un siècle qui a formulé sa pensée de prédilection en ces maximes : Enrichissez-vous, — On ne peut être trop riche ? — Un siècle qui s'est incliné, qui s*est prosterné à deux genoux, les mains jointes et la tète profondément inclinée devant cette déesse que Von appelle la Ploutocratie ? un siècle travaillé par la fièvre des intérêts ? un siècle auquel surtout on peut appliquer, comme le caractérisant par un de ses traits les plus saillants, ces paroles : Omnia pecunùB obediunlj Tout obéit à Targent.
Terminons cette première période de Thistoire de Bosserville en donnant la liste des prieurs qui, depuis 166^ jusqu'à \ 792 , la gouvernèrent , et par leur vigueur, leur fermeté et leurs exemples maintinrent toute Taustérité primitive de la discipline. Cette liste ne peut être formée sans quelque lacune, probablement du moins, Forage ayant dispersé et jeté au vent les pages qui contenaient les annales de la maison et en formaient le journal» ou si vous aimez mieux, la chronique.
D. Pierre d'Hofflize. 4666-1688.
D. Urbain Malarcher. 1688-1709.
D. Joseph Jacquet. 4709 .... 1748.
D. Boucheron. 1748-1755.
D. François-Marie de Coêtivy. 17S5-1760.
D. Grégoire Lenfant. 1760-1767.
D. Hyacinthe Landry. 1767-1774.
D. Rouillot, 1774-1792, mort à Nancy,] le 12 floréal ann.
En parcourant la liste des religieux qui, avant ce siècle, ont fait profession à la Chartreuse de Bosserville et dont
M. Lepage a rappelé les noms et qualités, on y trouve, non-seulement des manants et des gens de rien, mais des hommes de tout ordre, de tout ftge, de toute condition et de toute profession, nobles, roturier, médecin, chirur* gien, curés, officier au service du roi. Il semble que toutes les classes aient voulu payer leur tribut à la Chartreuse de BosserviUe et y avoir des représentants qui se vouassent^ au nom des divers rangs de la société, à ce que Tascétisme chrétien a de plus vigoureux et de plus austère. Puissent le présent et l'avenir marcher sur les traces du passé et s*en montrer dignes.
CHAPfTftE VI
LA RËVOLUTIOH.
CONSIDERÂTIOKS GENERALES.
Satan a été le premier révolutionnaire.. Après s*étre insurgé contre Dieu, il n'a cessé de souffler dans le monde Tesprit d'insurrection, afin de se conquérir autant de victimes qu'il peut recruter d'adeptes. Il le fit surtout et avec un succès qui paraissait tenir d'un triomphe définitif, à l'époque du protestantisme, par l'organë de Luther qui s'attaqua à l'ordre divin et à l'ordre humain dans tous leurs éléments constitutifs : Dieu, Jésus-Christ, le pouvoir spirituel ou ecclésiastique, le pouvoir temporel ou civil, la propriété, la liberté, et par là même, l'ordre moral qui croule tout entier là où l'on prétend que tout ici-bas est régi par les lois d'une fatalité inflexible et inexorable. Satan le fit encore, à l'époque de la Révolution française, cette fille naturelle du protestantisme. Sans doute, grâce à la Ligue et aux sentiments chrétiens du peuple qu'elle représentait, le protestantisme n'avait pu s'établir en Franee comme religion officiellement reconnue et, à plus forte raison, comme religion d'Etat, mais l'espnt protestant n'en avait pas moins infecté, au souffle de Lucifer, dans le royaume très-chrétien, bon nombre d'esprits qui, bien
GONSlDÊRATlOIiS CÉNÉRALES. 235
quUls ne se donnassent pas comme protestants, le furent plus que beaucoup de protestants eux-mêmes. Le proteslantisme produisit bientôt le déisme ; le déisme, Vathéisme ; ratbélsme, le philosaphisme, qui ne rêva rien moins que Tabolitlon sur la terre« je ne dirai pas seulement du nom chrétien et de la religion surnaturelle, mais du nom de Dieu et de la religion naturelle elle-même. Voltaire fut bientôt, grâce au poison dans lequel il savait tremper sa plume aroère et venimeuse, grâce à Tesprit satanique dont il savait assaisonner son impiété et son fatras philosophique, Voltaire fut bientôt proclamé le chef de la troupe, le généralissime de la bande, et travailla avec une rage inépuisable à faire honnir le christianisme, lui opposant de subtils sophismes, dMmpudents paradoxes, des anecdotes controuvées qu*il donnait comme authentiques, des historiettes d'invention protestante ou de fabrique moderne, faisant passer contre lui les mouches pour des éléphants et les taupinières pour des montagnes, le livrant au ridicule et au mépris de la foule ignorante et légère dont il flattait les bas instincts, dont il caressait les passions grossières. Rien n'échappa à son rire moqueur et sarcasUque, tout fut souillé de sa bave impure et menteuse, car, loin d'être rhomme juste et sincère qui « ne se sert de la parole
> que pour la pensée, et de la pensée que pour la vérité
> et la vertu, > il était passé maître dans l'art de manier le mensonge, de dissimuler la fourberie.
La secle, le suivant de loin, fit, elle aussi, au christianisme une guerre acharnée mais moins habile, car trop souvent elle n'avait d'autres armes que de fades plaisanteries, des saillies qui n'excitaient que le gros rire, le rire épais et dans lesquelles on courait après l'esprit sans pouvoir l'attraper ; que des pamphlets qui ne valaient pas la peine d'une réponse et tombés aujourd'hui dans le discrédit qu'ils méritaient, dans l'oubli le plus profond, à tel point que Ton n'en connaît même plus les titres et <|ue leurs auteurs, s'ils n'étaient pas sortis de leur vocation.
auraient élé jugés dignes tout au plus de balayer les écuries d*Augias. Tous, se réunissant dans une ligue qui, certes, n'était pas la ligue du bien public, s'attaquèrent à Tantique foi qui avait fait la grandeur et le bonheur de la France, de concert, avec un plan arrêté, avoué, d'après lequel les moyens d'attaque étaient combinés, les rôles distribués selon les lois d'une habile stratégie, d'une savante tactique. Les adeptes de la philosophie nouvelle, qui formaient comme le haut clergé de l'athéisme, tenaient régulièrement leurs réunions, leur cercle, dans les petits appartements du Régent et encore chez |le baron d'Holbach qui, à défaut d'esprit naturel et de science acquise, fournissait aux propagateurs des lumières de l'argent, une bonne table, des vins choisis, et cela si largement qu'il fut surnommé le maUre dhàlel de la philosophie. Dans de telles conditions, la secte nouvelle devait fleurir. Aussi, d'Holbach qui, du reste, était agréable en société, voyait-il se réunir tous les dimanches dans ses salons les seigneurs de la cour. Tout allait au mieux dans le pire des mondes. D'un côté l'immoralité des grands s'accommodait de l'incrédulité des pseudo-philosophes, et, de l'autre, les pseudo-philosophes ne dédaignaient pas les suffrages des grands dont ils se moquaient entr'eux par les plus amères satires, par les plus piquantes et les plus mordantes railleries. Parmi ces hôtes frivoles et amis de la bonne chère, tous d'accord dans leur haine contre le christianisme, tous parlant avec un air capable d'une doctrine qu'ils ne connaissaient pas ou qu'ils ne connaissaient qu'à travers le prisme trompeur du préjugé, parmi ces hôtes brillaient, comme les planètes les moins opaques, Diderot, Duclos, Helvétius, Marmontel, Grimm, La Harpe, Gondorcet, Raynal, Morellet lui-même, d'Alembert, Rousseau et Buffon. Les sophistes pullulèrent et par leurs écrits aussi maigres que nombreux, mais d'une morale facile, ne tardèrent pas à gagner de plus en plus de crédit, leur manière superficielle allant à l'ignorance, leur morale
CONSIDÉBATIONS GÉNÉRALES. S35
commode et facile allant à la corruption et à la dépravation des mœurs. Ils ne savaient, en effet, que faire retentir aux oreilles les mots d*indépendance et de liberté, ces mots si doux à l'oreille humaine, mais si perfides et si fallacieux. Le philosopbisme comme le protestantisme, s*attaqua à la religion chrétienne dans tous ses éléments constitutifs : à Dieu contre lequel on vomissait les plus horribles blasphèmes; à Jésus-Christ dans lequel on ne vît plus qu'un Socrate juif et même un imposteur, qu'il fallait rayer à tout prix de la liste des grands hommes qui ont le plus marqué dans l'histoire ; à l'Eglise qui, appréciée à la mesure des préjugés les plus étroits, fut représentée comme l'ennemie de la science, de la vertu, da bien-être, de tout progrès intellectuel, spirituel, matériel, comme la grande ennemie du peuple, comme le fléau des nations. Il s'attaqua à la hiérarchie ecclésiastique, le pape, les évéques, les curés dont la plèbe des beaux-esprits ne pouvait parler sans ajouter à leur nom d'injurieuses épithètes, d'outrageantes moqueries. Il s'attaqua aux religieux de tout nom, de tout habit, de tout institut, ce qui devait être, les Instituts religieux ayant toujours été un des plus fermes remparts, une des milices les plus courageuses de l'Eglise et leurs membres représentant l'esprit chrétien dans ce qu'il a de plus parfait. Il s'attaqua aux Saints dont il ne rappelait la vie qu'avec un mépris souverain; il s'attaqua aux grands hommes produits par le christianisme, qui sont les gloires les plus pures de la patrie et de l'humanité et que l'on traitait d*àmes vulgaires, de petits esprits, esclaves des préjugés les plus étroits, des erreurs les plus ridicules et les plus sottes. Il s'attaqua à tout et à tous et cela par tous les moyens ; tous les moyens en effet n'étaient-ils pas avouables, permis, lorsqu'il était question de se débarrasser de la foi barbare des chrétiens, de la rustique religion du Christ, d'en détruire le dernier levain, d'en extirper jusqu'à la dernière racine? Ne devait-on pas recourir à
la calomnie, à rhypocrisie, au sarcasme » au rireînfernal rappelant celui qui glissa sur les lèvres de Saian lorsqu'il trompa nos grands ancêtres? Ne devait-on point savoir faire flèche de tout bois ? Le christianisme^ qui a saové le monde, n'était plus qu'une doctrine de fourberie inventée par douze imbéciles, propagée à l'aide de rignorance, maintenue uniquement d'un côté par la simplicité des fidèles, de l'autre par la ruse et l'ambition du clergé ; il fallait à tout prix le remplacer par le naturalisme, par tous ces rêves qui avaient bercé Timagihation de Pythagore, amusé la plume de Platon, distrait les promeneurs du Lycée et abusé les esprits-forts du Portique. Telle fut la guerre déclarée contre le christianisme, qui est la Lumière, au nom des lumières d'une philosophie qui n^était que ténèbres. C'était une vériteble campagne, une levée de boucliers, un assaut général. Jamais guerre plus acharnée n'avait été déclarée à l'Eglise, mais aussi^ hàtons-nous de le dire, jamais, depuis l'Evangile, la philosophie n'était tombée si bas, n'était devenue plus boueuse et plus méphitique.
Qu'avaient fait en effet les fils de la négation et du doute ? Qu'avait fait Tincroyance pour mieux combattre la religion surnaturelle? Elle s'était attaquée à la religion naturelle elle-même qui en est la base, attendu que la grâce suppose la nature, comme l'édifice suppose le fondement, comme la greffe suppose le sauvageon, comme ce qui est dessus suppose ce qui est dessous, ne serait-ce que comme point d'appui. S'étant ainsi placée aux antipodes de la foi, la libre-pensée, dans ses doctrines de mort et de néant, ne respecta plus aucune donnée et en fut réduite à prôner les systèmes les plus creux, les plo^ infimes et les plus dégradants, en haut l'athéisme, en bas le matérialisme, cette doctrine tellement grossière que le plus grand orateur de ce siècle n'a pas craint de l'appeler du haut de la chaire « une canaille de doctrine. > L'homme, aux yeux de celte philosophie bestiale