XI. Il faut les supprimer. Que deviendrait le monde
PRÉJUGÉS DOPfT ILS SONT L*OBJET. 5S3
SI TOUS SE FAISAIENT CHARTREUX ? Oui, îlfaut Ics Supprimer, répond Bergier avec sa fine ironie, « de peur que » l'exemple des vertus pures et persévérantes de ces Re- » ligieux ne devienne contagieux et ne prouve trop > clairement Tabsurdité de la morale-philosophique (i). »
// faut les supprimer. Mais nous le demandons^ si les allégations contre les Moines ne sont que des lieux communs, de fades déclamations, des mensonges aussi effrontés que grossiers, de noires calomnies inventées et propagées par la cupidité et Fenvie, si les réponses que rhistoire donne à ces allégations et par lesquelles elle les met à néant, sont décisives, irréfutables, aussi lumineuses que les rayons de Tastre du jour, sur quoi pouvez-vous vous appuyer pour vouloir leur suppression? Votre demande n'est-elle pas sans motif, et ceux qui veulent détruire les Maisons religieuses ne démontrent-ils pas suffisamment qu'ils sont des sauvages ne connaissant d'autre loi que la force aveugle et brutale ? Ne démontrent-ils pas aussi que l'ingratitude, ce vice que le monde lui-même ne pardonne pas, est le fond même de leur nature ? N*insultent-il pas leurs bienfaiteurs, puisque les Chartreux versent sur le monde le bienfait à pleines mains? Ne ressemblent-ils pas à ces Juifs qui se riaient du Christ, au moment même ou, victime volontaire, il priait, souffrait et mourait pour expier les crimes du genre humain?
Que deviendrait le monde si tous se faisaient Chartreux? M^is si selon vous la vie du Chartreux est si triste, si pénible, si malheureuse, comment pouvez-vous appréhender que la société devienne un désert? Ne devez-vous pas plutôt espérer que les Chartreuses se dépeupleront ? Quand serez-vous enfin d'accord avec vous-même, et saurez-vous enfin tirer les conclusions de vos propres principes ? Rassurez-vous donc de ce côté, que la crainte
(I) Diction, de théologie, art. Charlrfut.
ne trouble pas votre sommeil. La plupart des hommes ont les idées trop terrestres» non-seulement pour devenir Gbartreux mais pour penser à le devenir. — On a donné dans la suite des siècles des surnoms bien divers aux différents docteurs qui ont illustré la science. Il y a eu Doelor singularisa Doclor illuminalus^ Doclor aculus^ Doclor angelicust Doctor exlaticus^ Doclor fnelliftuus, Docior irrefrtigabilis, Doclor resolutissimuSf Doclor seraphicus^ Doclor solemniSj Doclor sublilis^ etc., etc. ; quel surnom donnerons-nous à nos nouveaux docteurs qui ne peuvent alléguer contre la monasticité rien qui se sautienne, et ne savent que lui opposer des bulles de savon qui s'évanouissent d'elles-mêmes? Ne pouvons-nous pas les nommer des docteurs légers, très-légers de doctrine et dont, par là même, il ne faut faire aucun cas ? Placés dans la balance, ils se trouvent n'avoir point le poids voulu. Appensus es in slatera el invenlus esl minus habens (f ). C'est pourquoi nous nous permettons de rappeler à leur endroit ces paroles de Licentius, dans saint Augustin : « Je crois qu'on n'a pas fait pçu de progrès dans la > philosophie quand on préfère le plaisir de trouver la » vérité à celui de l'emporter dans la dispute (S). >
Faisons une dernière justice des allégations que l'on colporte, des reproches que l'on formule contre les Moines en montrant combien ces allégations et ces reproches sont contradictoires, combien les incroyants, loin de mériter qu'on les entende, ne s'entendent pas eux-mêmes, tant leur camp est le camp de la confusion, tant Tédifiee qu'ils s'efforcent de construire contre le catholicisme est une tour de Babel et, pour cela, citons une page écrite par nous à une autre âge de notre vie :
« Si des Religieux, à force de sueurs et d'épargnes, » améliorent ou étendent tant soit peu leur propriété.
(1) Dan. V, 27.
(2) Contra Acad., I III, n. 8.
PRÉJUGÉS DONT ILS SONT L^OBJET. o5b
on les accuse de s*enricbir et U faut les spolier de peur qulls ne deviennent trop riches. Si leurs terres ne procurent pas une récolte abondante, on les accuse d être paresseux, on dit que leurs couvents sont des niches de frelons et il faut les spolier encore puisqu*ils ne savent pas tirer parti de leurs biens. S'ils partagent avec les pauvres et les voyageurs les fruits de leurs travaux, ils entretiennent la fainéantise, encouragent la mendicité, dilapident leurs revenus et sont de mauvais administrateurs qu'il faut mettre en tutelle. S'ils paraissent ne pas les partager assez largement, ce sont des avares qui ne voient que leurs intérêts. Quand ils mènent une vie austère, retirée et purement contemplative, ce sont des hommes qui se séquestrent, qui s'annulent et dont il faut se défaire à tout prix. Quand ils franchissent le seuil de leur couvent et se prêtent à la société, ce sont des ambitieux, des chevaliers d'industrie qui se jettent dans le siècle après avoir renoncé au siècle. Quand ils prêchent à la campagne, ils agitent le peuple ; quand ils prêchent à la cour, ils flattent les grands et les rois. Quand ils ne donnent à leurs demeures aucune apparence, c'est par calcul et à dessein, ils font les pauvres pour exciter la commisération et la pitié, ils ne savent pas bâtir ; puis, quand ils bâtissent selon la règle de Fart, ils affectent la domination et la puissance, ils ont du faste. Quand ils se bornent au travail des mains, on insiste sur leur ignorance; quand ils se livrent à l'étude, ils corrompent la science,* ils sortent de leur vocation qui est la mortiflcation et la prière. S'ils appuient sur les principes, ce sont des êtres intolérants qui veulent ramener Tinquisition et les bûchers; s'ils tiennent compte des faiblesses du siècle, s'ils n'éteignent pas la mèche qui fume encore, ils corrompent la morale, ils altèrent l'Evangile. Quand ils sont nombreux, on leur défend de recevoir des novices, et quand cette défense les a réduits à n'être plus que quel-
I)5G LES CHARTREUX JUSTIFIÉS (sUITE).
» ques vieillards qui demain vont descendre dans la » tombe, on déclare que n*ayant pas de successeurs^
> leur patrimoine appartient tout naturellement à TEtat, » tant Fintoléranee moderne a d*aprété, tant elle connaît » les ruses de Satan. Voilà les reproches contradictoires
> dont on les accable, voilà Tiniquité et la mauvaise
> foi avec lesquelles on les condamne, c Comment, se
> demande Bergier {Diction.^ art. Moines), contenter des » esprits bizarres qui ne peuvent soufTrir dans les Moines, » ni le repos, ni le travail, ni la solitude, ni Fesprit de » société, ni les richesses, ni la pauvreté (i)? »
Mais laissons ces considérations que nous ayons faites bien plus.pour la gloire de TEglise etThonneur des principes, que dans Vespoir de concilier aux Moines bon nombre de leurs adversaires, dont le siège est fait, qui se relranchcHt dans leur endurcissement comme derrière une cuirasse impénétrable aux armes les plus fines et les mieux trempées. Qu'attendre de certains esprits qui ont poussé le délire jusqu'à prétendre que le vol est indispensable, parce que sans lui les serruriers mourraient de faim? que FeaU' de-vie est une des boissons les plus salutaires, parce que, prise en certaine quantité, elle fait oublier aux malheureux les misères de la vie, et que, d'ailleurs, elle fournit à ceux qui la débitent une occasion de vivre largement et même de faire rapidement fortune? Un aveugle ne peut diriger ses pas d'après les rayons de la lumière, quelque brillante et quelque éclatante qu'elle soit ; un sourd ne peut se mouvoir selon la musique, quelque pur et quelque exact que soit le rhythme musical, de même les sophistes ne peuvent se gouverner d'après la raison contre laquelle ils ferment les yeux et se bouchent les oreilles. Quoi qu*il en soit, si les Instituts monastiques doivent jusqu'à la fin compter des adversai-
(i ) Les grandes questions religieuses résolues en peu de nwts, tom. HI, rEf^lise et le monde, p. 22S-226. Paris, 1861.
res parce que la lutte du bien contre le mal, de la lumière contre les ténèbres, de Dieu contre Satan, doit durer autant que le monde, dont la catastrophe finale aura pour signe le règne transitoire de Tantechrist, nous n'hésitons pas à dire que, d'un autre côté, ils auront de chauds partisans, des amis sincères, des défenseurs ardents ; qu'ils rencontreront des âmes sympathiques. Oui, il y aura toujours des esprits sérieux qui , remontant aux sources de la vérité historique, loin d'imiter tant d'écrivains qui ne font que se copier les uns les autres, et endosser successivement les mêmes trouvailles, rendront aux Religieux l'honneur et le respect qu'ils méritent, les proclameront comme les premiers bienfaiteurs du genre humain, comme les créateurs du passé, les sauveurs du présent et l'espoir de l'avenir. Il y aura toujours des esprits pour reconnaître que les Moines, quelque torturés, défigurés, calomniés qu'ils aient été, n'en ont pas moins accompli tout le bien que comportait la situation de l'humanité aux diverses époques auxquelles ils ont paru, n'en soQt pas moins les premiers maîtres auxquels l'Europe doit tout développement intellectuel et moral, toute civilisation et que par suitç l'Eglise, sous l'inspiration de laquelle ils se sont organisés, peut seule donner la vie aux nations. L'expérience de chaque jour est là, du reste, pour établir cette vérité. Quand les Etats s'attaquent aux couvents, ils ébranlent le sol qui les porte, ils allument l'incendie qui bientôt les dévore, ils creusent la fosse dans laquelle ils tombent à la première secousse.
Bref, les adversaires, et c'est là ce qui ressort des considérations précédentes, blasphèment parce qu'ils ignorent, ils vilipendent les choses de l'ordre supérieur parce qu'ils en sont exclus ; toutes leurs allégations réunies, en un faisceau qu'ils croient formidable, ne valent pas, parla même, une pitance de Moine.
Aussi le grand moyen de rendre justice aux Chartreux et de les apprécier, est-il d'apprendre à les connaître.
ChateaubriaQd a dit quelque part dans ses écrits : « Les » pèlerinages étaient autrefois fort utiles. Il n*y avait pas » de pèlerin qui ne revint à son village, avec des préjugés » de moins et quelques idées de plus. > Nous dirons, nous aussi, à ceux qui auraient Tesprit imbu de qvielques préjugés contre les Religieux dont nous parlons : Faites un pèlerinage à Bosserville, venez voir par vous-mêmes si ce que nous disons est vrai, et comme les pèlerins de Chateaubriand, vous retournerez dans vos foyers avec des préjugés de moins contre les Gbarlreux, et des idées de plus en leur faveur.
Nous avons étudié la Chartreuse de Bosserville k ses divers points de vue, poinl de vue historique, point de vue descriptif, point de vue apologétique ; il nous faut conclure. Que conclurons-nous ? C'est que cette Chartreuse est, comme toutes les autres, digne à tous égards de nos sympathies, de notre admiration, de nos respects et de notre amour. Il est, du reste, deux considérations qui disent tout parce qu'elles démontrent que les Chartreux ont su résoudre le plus difficile des problèmes, celui dont la solution est le plus désirée, je veux dire le problème du bonheur. Ces deux considérations, par lesquelles nous terminerons ce travail, sont celles-ci :
Le Chartreux vit heureux et content.
Le Chartreux meurt calme et tranquille.
L Le Chartreux vil heureux^ conlenl. Voyez plutôt quelques faits, autres que ceux déjà cités. Le Bienheureux Albergatli, Chartreux, étant devenu évéque, puis cardinal, et ayant rendu de grands services à TEglise, le pape Eugène lY, qui connaissait son mérite, lui dit qu*il était disposé à lui accorder tout ce qui pourrait lui être agréa- Ile. Or, que répondit le Bienheureux? « Mon grand désir > serait de retourner à ma Chartreuse, pour m'y préparer B à réiernité (i). >
(1) De Tracy, Vie de $aini Bruno, sainu de VOrdre des Chartreux, p. 187. Theatrum CarluBieneiê Ordiniê, p. V, n. CIV, p. 180.
h^O CONCLUSION.
Saint Bernard ayant visité la Grande-Chartreuse écrivit, après son départ, à Guigues, qui en était alors Prieur, une lettre dans laquelle il envie le bonheur des Chartreux, qu*il avait vus de près. Il lui dit entr'autres : • Quel bon-
> heur pour vous d*étre caché dans le tabernacle du Seî- » gneur pendant les mauvais jours ! Pour moi, je me vois
> environné de périls, je suis pauvre, nu, un oiseau fai- » ble et sans plumes toujours hors de son nid, exposé aux » vents et aux tourbillons. Ainsi, quoique je ne mérite
> pas votre compassion, que tant de maux me Tatli- » rent (1) ! »
Louis-Alphonse du Plessis de Richelieu, frère aine du trop célèbre ministre de ce nom, qui devint archevêque d*Aix en 1G26, puis cardinal en 1629, après avoir été Chartreux environ pendant vingt ans, disait « qu'il eût
> mieux aimé mourir sur le lit de Dom Alphonse que sur » le lit du cardinal (2). »
Nul Chartreux qui ne s'écrie dans son bonheur :
0 beat a solitude ^ 0 êola beaiiludo, PU» seceaticolis !
Qvam beati candidati.
Qui ad te volant alati Porro a mundicolis.
0 bienheureuse solitude, 0 Tunique béalitudey Pour les habitants du désert.
Qu'ils sont heureux les appelés.
Volant vers toi tout empressés Loin de ce monde si pervers.
(!) Félix quos abscondit in tabernaculo sue in die malorom, in ambn alarum suarum sperantes. Csterum ego infelix, pauper et nndas homo nalas ad laborem, implnmis ayicula^penè omni tempore nidnlo exulans, vento exposila et turbini, turbatus sum et motus sum sicut ebrius et omnis conseientia mea devorata est. Bp. XIII, Guigoni priori Carthutiensi, 0pp., t. I. Parisiis, 4667.
(2) De Traey, Vie de iaint Bruno. Des évèques de TOrdre des Chartreux, p. 314.
Voilà le fait constant^ quotidien, se renouvelant sans cesse et bientôt huit fois séculaire. Le Chartreux se trouve heureux au milieu de ses austérités, plus heureux que le mondain au milieu des fêtes et des plaisirs. N*estce point là un argument irrésistible, à répreuve de toutes les répliques, et qui pèse plus en faveur de la vie cartusienne que ne peuvent peser contre elle les préjugés mesquins, les diatribes violentes de Técole de Voltaire ? Ne devez-vous point céder sous le poids de cette réflexion et vous désister de toutes vos poursuites, vous qui avez pour maxime que chacun prend son plaisir là où il le trouve ? Le Chartreux dans sa cellule, dit, répète sans cesse : U fait bon être ici. Ne lui laisserez-vous pas la liberté d*étre heureux ?
IL Le Chartreux meurt calme et tranquille. Cela doit être. En se dépouillant de tout, n'a-t-il pas prévenu la mort, qui nous réduit à notre plus simple expression t Mais, comme partout, ici les faits abondent : citons-en quelques-uns.
Le Bienheureux Hugues, qui devint évéque de Lincoln, de Chartreux qu*il était, voyait la mort approcher à pas lents. Ses frères s'étant réunis près de lui et fondant en larmes, il leur dit pour les consoler : • Ne pleurez point » ma mort, car le jour où je mourrai sera pour moi non > pas un jour de jugement, mais un jour de grâce et de » miséricorde (1). »
Un autre Chartreux, qui remplissait dans sa Maison Toffice de sacristain et dont Dorlandus rappelle les vertus sans en rappeler le nom, ayant été atteint de la peste en soignant les pestiférés, répondit à son Prieur, qui venait Fexhorter à souffrir patiemment : « Sachez, mon Père, » que demain je mourrai d*une sainte mort, les anges de
(1) Noiite Uoloperè neam mortem lacrymari. Non eoim jadicii sed gratie €i misericordic di«s erit qaa ego defongar. Dorlandos, Chron. Cartutien . , I. m, e. XII.
» Dieu viendront me chercher et ainsi nos Frères auront » un double Office, Tun de saint Jérôme, Fautre de mes » funérailles. > Bientôt, toujours avec le même calme, il ajouta : « Apportez un cierge béni et donnez-le moi. » Un des Frères lui ayant dit : « Pourquoi demandez-vous » un cierge? nous ne voyons encore aucun signe de mort > prochaine, > il répondit : « Donnez-m'en un, car le » tiemps de ma fin approche. > Ayant pressé le cierge, il ajouta avec une sainte allégresse : c Encore un peu de » temps et je vais à Celui qui m*a envoyé, > et bientôt il s'endormit avec calme et tranquillité dans la paix du Seigneur (1).
Dom Laurent, qui fut vicaire et Prieur de la Chartreuse de Sainte-Marie, près d'Enghien(1477), était depuis longtemps en proie à d'horribles ulcères. La fin de ses souffrances approchant avec celle de ses jours, la Communauté s'assemble ; on Texhorte à combattre avec courage le dernier combat, il répond : « Fortifié par la grâce de » Dieu, je ne crains ni la mort, ni le démon auteur de la » mort, ni Fenfer. Le Petit-Enfant et TAgneau que j'ai » tant aimé m'ont délivré de toute appréhension (2). »
Voilà le Chartreux pendant la vie et à la mort, voilà les résultats produits par la profession austère à laquelle il se dévoue comme l'effet est produit par sa cause. Cela seul ne suffirait-il point, à défaut de toute autre raison, pour justifier l'Ordre de saint Bruno ? Dire qu'une institution a la vertu de produire le bonheur, cette plante si rare, hélas ! sur la terre, dire qu'elle a la vertu de faire des heureux, n'est-ce point en faire la plus éloquente, la plus décisive, la plus irréfragable, la plus invincible des apologies ?
Mettez en regard du Chartreux l'incroyant qui se pique
(i) Dorlandiu. Ibid., I. V, n. XXV.
(2) Ego» mi Pater, oee morlem timeo, Dec diabolum monis aiictorom, neqae infernum, roboratos Dei gratia pertimesco. Id enim mihi Panrolus qoea coloi et Dei Affmn contolerant. Theatrwn Cariu»ienn$ Ordiniê P. ?, n. CXL, p. iOO. Dorlandus, Ibid., 1. VII, c. XXV.
coKcLCdiON. 545
de phitosojAiie , le rationaliste, le sceptique, le librepenseur ? Est-il heureux, lui ? Peut-il dire qu'il lui est doux de vivre et de mourir au sein de ses systèmes? Non, loin de là, il est dévoré par les angoisses du doute, la vie lui pèse, il prend tout à dégoût et après avoir vécu dans le malaise et Tennui il finit en se précipitant dans le sombre abime, dans le gouffre sans fond du désespoir, de la désenpérance^ comme rappelait un de ceux qui en ont le plus souffert. Voulez-vous quelques faits, afin de rendre plus saisissant le contraste entre le Moine et le philosophe, entre le Chartreux vivant dans sa cellule et le libre-penseur vivant dans le vide ? Nous ne sommes eihfoarrassés que du choix.
Voyez Jouffroy. La foi le rendait tranquille, sur le chemin de la vie. Mais bientôt, ne sachant pas se défendre contre la philosophie, il la laisse ébranler les fondements du paisible édifice, c au sein duquel s*était abritée sa jeunesse. » Que lui arrive -l- il bientôt? Le regret du passé où la religion le rendait heureux, le dégoût du présent, le défaut de confiance dans Favenir. A Tàge de quarante ans, dix-huit mois avant de mourir, il disait aux élèves de TUniversité, dans un discours de distribution de prix au collège Charlemagne, discours qui devait être son dernier : « Le sommet de la vie vous en dé- » robe le déclin. De ses deux pentes vous n*en connais- » séz qu'ttne, celle que vous montez ; elle est riante, elle » est belle^ elle est parfumée comme le printemps. Il ne > vous est pas donné comme à nous de contempler Tau- » tre avec ses aspects mélancoliques, le pâle soleil qui » réelaire et te rivage glacé qui la termine. Si nous avons » le front triste, c*est que nous la voyons (1). » Ne voit-on point, par ces paroles, qu*en Jouffroy, Fhomme intérieur s'affaissait en même temps que Thomme extérieur, contrairement à ce qui a lieu dans le chrétien, dans le Moine ?
(i) Voir ce discours au Moniteur universel du 24 août 1840.
On peut lui appliquer ces vers d'ua jeune poète de son école :
Et moi tel qu'un aveugle aux murs tendant la main A tâtons dans la nuit, je cherche mon chemin. Le don te aussi m'accable, hélas ! et j*y saccombe. Mon àme fatiguée est comme la colombe Sur le flot du déluge égarant son essor Et Tolivier sauveur ne paraît point encor.
Voyez Haine de Biran, avant que la pensée philosophique Teùt ramené au Christianisme pratique. Etait-il heureux? Loin de là. Pendantle séjour qu'il fit àParis, il se disait le soir des plus brillantes fêtes : « Pourquoi vais-je dans » le grand monde? Est-ce que je suis un homme de salon? » Quel rapport y a-t-il entre ces hommes et moi? O misère » quecette vie de Paris^ où jeperdstout ce queje vaux(i)!» Il ajoutait, pour donner plus de relief à sa pensée : « Un » vrai philosophe, s'il en existait aujourd'hui, ne pourrait » vivre qu'au fond des déserts (â). > Dans une autre circonstance il s'écriait, fatigué du monde : « C'est une belle » chose qu'une fête.... quand on en est revenu (5). > Enfin, « souffrant comme un galérien, » il laisse échapper ce root : « Une vie si malheureuse, si elle durait, ne vaudrait pas le néant (4). >
Voyez Santa-Rosa. Victime des préjugés philosophiques, il écrit à M. Cousin : « 0 mon ami, que nous sommes » malheureux de n'être que de pauvres philosophes pour » qui le prolongement de l'existence n'est qu'un espoir, un
> désir ardent, une prière fervente ! Je voudrais avoir les
> vertus et la foi de ma mère ! Raisonner c'est douter et » douter c'est souffrir. La foi est une espèce de miracle. » Lorsqu'elle est forte, lorsqu'elle est vraie, qu'elle donne
(1) Pen$ée$ de Maine de. Biran, p. 290-291.
(2) Ibid., p. 127.
(5) Ibid., p. ii9, 29 août 181 i.
{i)ïbid,, p. 267, et Vie de Maine de Birm, par Em. Na%ille» p. 321.
CIMICLU8IO«. 545
» de bonheur 1 • Fatigué de Texistenee, désespéré, et, #iin autre eôté, ne voulant pas enurer dans la vie future parla porte du suicide, il alla se faire tuer eomme simple soldat sous le nom emprunté de Derossi, pour Findépendanee de la Grfèee, daw Taffaire de Navarin (1).
Voyez Silvio Pellieo égaré momentanément. Il dit au premier chapitre de ses Priions : « Mille doutes sophis- » tiques assiégeaient ma foi. > Revenant dans ses lettres sur cet ébranlement de ses croyances, il ajoute : c J*ai grande pitié de ceux qui ont besoin d*étre rappelés à rEglise. J'ai trop connu leurs inquiétudes et leurs dou* leurs pour ne pas les plaindre de toute mon àme. . . . Quoique dans les années qui ont précédé ma captivité, la fortune et les hommes s'empressaient à me sourire, cependant les incertitudes de mon esprit ne cessaient de me tourmenter. Livres, rediercbes, systèmes, je dévorais tout...; à une àme agitée comme la mienne, il fallait la solitude, le temps et la douleur. J'étudiai et je vis que le catholique peut, comme le grand Volta , dire humblement son chapelet et rester une intelligence saine, clairvoyuue et robuste... Lorsque j'eus trouvé Dieu, je m'appuyai sur lui et j'espère ne plus l'abandonner ni dans les souffrances, ni dans les consolations (S). »
Voyez lord Byron, ce malade de Vinfini, comme nous le sommes tous. Dans Manfred (aet. I. se. I), il demande « l'ouMi, l'oubli de lui-même. » Dans Harold, il s*appeUe « le citoyen ennuyé du monde. > En I8ii, il écrit : « En » vérité, je suis bien malheureux : je passe mes jours dans
> l'indifférence, mes nuits sont sans sommeil. Je vais ra-
> rement en société, et lorsqu'on vient me trouver je » m'enfuis. Je crois que je finirai par devenir fou (3). »
(\) Lettre à M, Counn, Bourges, itf sept. Revue des Deitx-Mimdet, i" mai 1840, p. 605.
(2) Lettres de Silvio Pellieo, trad. par M. A. Latoor.
(3) Lettrée de AyroN, ea IS1I. CEovres complètes, p. 382.
î)46 CONCLUSION.
Dans son désespoir, il écrit cette sirophe : « Mourir, » las ! mourir ! Aller où tous sont allés et où tous iront un » jour! Redevenir le rien que j*étais avant de naître à la » vie et à la douleur vivante (I). » Walter Scott, parlant de Byron, nous dit que ses amis le voyaient « triste, mé- » lancolique, souriant au dehors, déchiré au-dedans, et
> laissant pénétrer une ombre de tristesse jusque dans les » accès de la joie la plus folle (2). >
Voyez Schiller. De Manheim, où il se trouvait, il adressa cette lettre à ses amis : « G*est dans une an- » goisse de cœur inexprimable que je vous écris, mes
> excellents amis. Je ne puis plus rester. Pendant douie » jours, j'ai porté partout avec moi, au dedans de Tàme,
> comme une résolution de sortir de ce monde.;Les hom-
> mes, toutes mes relations, le ciel et la terre me sont » odieux (5). > Ailleurs il exhale ces plaintes et ces regrets sur la foi de sa jeunesse : c Heureux temps où, les yeux
> fermes, je suivais encore avec ivresse le cours de la vie.
> Je m'abandonnais à mes sentiments et j'étais heureux. » Raphaël m'a appris à penser et je suis prêt à pleurer » sur cette découverte. Tu m'as enlevé la foi qui me don- 9 nait le calme, tu m'as enseigné à mépriser ce que je
> vénérais. Tant d*idées étaient pour moi sacrées avant » que ta triste sagesse les dépouillât de leurs charmes t » Quand je voyais le peuple se rendre en foule à l'église, » quand j'entendais les membres d'une nombreuse as- • semblée unir leurs voix dans une même prière : Oui,
> medisais-je, oui, elle est divine cette loi que les meil-
> leurs des hommes confessent, qui subjugue Tintelli- » gence et qui console le cœur (4). »
(1) Euthanasia. Œuvres complètes, p. 160
(2) Noie de Walter Scott eur lord Byron. Œuvres complètes, p. 100.
(5) Vie de Schiller t p. M. Ad. Régnier, p. 58. Voir, pour plus de développements, M. Tabbé Banuard, Le doute et $es victimeê dan$ le eièele présent. Paris, 1866.
(i) ScliilUr, Lettres de Jules à Raphaël.
CORCLUSION. 547
Telle est la différence entre le Chartreux vivant de la simplicité et Faustérité de la vie monastique et le philosophe à la recherche du transcendental : Tun est heureux avec « la triste religion du Mercredi des Gendres et du > Vendredi-Saint ; » il meurt content, n^ayant plus de pensée que pour le ciel, de parole que pour la prière ; Fautre est malheureux, accablé sous le poids de son apostasie, déchiré par le remords. L'incroyant se consume dans la mélancolie et la douleur. S'isolant de Tatmosphère divine, il ne trouve que Fillusion, le mensonge, des aspirations stériles, il étouffe dans le vide et devient à ses propres yeux un objet de pitié. Pas une étoile au ciel qui brille pour lui, pas un seul rayon d*espérance ; partout, la chimère succédant à la chimère comme le flot succède au flot ; toujours la faim et la soif qui le condamnent, dès le monde présent, au supplice de Tantale. Enfant du doute, il ne sait à quoi se prendre, il se fuit, il invoque la mort,riant quelquefois au dehors mais triste au dedans, à tel point que chez lui le sourire, comme on Fa dit, forme le sillon d'une larme à venir. Fatigué de la terre, n'attendant pas le ciel, Fespérance ne vient point comme un baume consolateur adoucir ses maux ni jeter quelque lumière sur les sombres réalités de sa vie. Il voudrait boire une goutte du fleuve de Foubli, il ne le peut ; il en est réduit, pour s'étourdir, à chanter le néant. U n'étreint que des glaçons. Jeune encore, il trouve que la vie est une dérision et bientôt, fatigué de tout, morose, desséché, triste, insociable, il se croit mûr pour la mort alors que la carrière s'ouvre seulement devant lui. Ne pouvons-nous pas dès lors faire ici, en faveur des Chartreux et en faveur du christianisme, cette réflexion décisive : On ne peut être heureux que par la possession du Bien et par la possession du Vrai ; par là même ce qui ne rend pas heureux n'est ni le Bien ni le Vrai ; ce qui , au contraire, rend heureux, est nécessairement le Bien et le Vrai ? Si la philosophie humaine avec tous ses sys-
Xt8 CONCLUSION.
lèmes ne rend pas rhomme heureux , ne sommes-nous point en droit de oonclure qu'elle ne possède ni le Ken ni le Vrai? Si le christianisme, au contraire, a le secret de donner le bonheur k celui qui , comme le Chartreux, se plonge par la eontemplati<Hi dans tooles ses profondeurs, vit par Tascétisrae de ce qu*il a de phis parfait et de plus élevé, ne sommes-nous pas en droit de conclure que le christianisme est le Bien ? quil est le Vrai ? qu*il est le Vrai^ien ?
Une dernière réflexion. Lorsque Ton prend en matai la eause des Ordres religieux contre les ennemis du monasticinne, on fait ordinairement justice de cette allégation i lly a de$ abus. Nous nous sommes trouvé dans rheureuse nécessité de ne point r^ondre à cette allégation, les Chartreux ayant su se préserver de la contagion générale, étant toiqours restés fidèles à Tesprit de lem^ saint Fondateur, aux Constitutions quisont Pexpression de cet esprit. Toujours inaltérables, incorruptibles, ils ont vu passer les corruptions et les décadences sans se laisser atteindre, ils ont vu des ruines tomber sur des ruines sans se laisser maculer le plus légèrement par leur poussière ; ils ont préféré la qualité au nombre, sacriiant impitoyablement les maisons dans lesquelles la discipline s*était énervée et qni ne voulaient pas revenir k la rigueur primitive, y renonçant par des abdications héroïques, ne voulant ni transactions ni compromis, afin de rester toujours ce qu*ils ont été k Torigine et de sauver les principes de leur Institut. Déjà au commencement du quinzième siècle, Thomas à Kempis, déplorant le relAcbement de bon nombre dlnstituts monastiques (i), rendait justice à la ferveur et à l'incorruptibilité des Chartreux qu*il proposait pour modèles, en disant : « Comment font • tant d*autres Religieux qui observent dans les |cloitres
(1) Tôt mala et sctndalt in populo, tantt dissolutio in cœnobiis. De fmit.^ 1. 1, e. in.
CORGLUSiON. S49
» une si éiroîie disoîpHnet Ik sorient rafemenli Us vivent » retirés, ils sont nourris très-pauvrement et gresaière*
• ment vêtue, ik travaillent beauceupi parlent peu« veil*
> lent longtemps, se lèvent matin, font de longues prièrest ->
> de fréquentes lectures et observent en tout une exaete » dncipline. Considérez les Chartreux... qui se lèvent
> toutes les nuits pour chanter les louanges de Dieu(l)» » Or ce qu*étaient les Chartreux au commencement du quinzième siècle, ils Font toi^ours été depuis, ils le sont enoore aujourd'hui, se montrant toujours dignes de leurs commencements* Si un passé de sept siècles peut être une garantie d'un avenir indéfini, ne pouvons-nous pas induire que les Chartreux seront le modèle des Moines, le type de la monasticité, tant que les Moines et la monasticité existeront? Ne pouvons-nous pas conclure qu'ils seront à jamais une protestation contre le scandale qui monte toujours, qu'ils l'empêcheront de prescrire et feront ainsi que le mal ne pourra jamais être confondu avec le bien, ni le vice avec la vertu? Ne pouvons-nous pas conclure que l'Ordre de saint Bruno, semblable au soleil, inondera le monde de ses ' clartés et de ses feux, d'immortalité en immortalité, jusqu'à l'immortalité finale et suprême dans laquelle sa gloire et sa splendeur iront se mêler et se confondre avec la gloire et la splendeur de Dieu? Ne pouvons-nous pas conclure enfin qu'en même temps qu'il fera k jamais l'admiration du genre humain il sera à jamais une preuve vivante de la divinité de la religion chrétienne, ainsi que l'a dit D. Innocent le Masson dans ces paroles : « De » quelle admiration ne serait pas saisi celui qui fouillant
• un cimetière y trouverait un cadavre resté entier et » bien conservé depuis six cents ans. Mon admiration » n'est pas moins vive, mes Amis et mes Frères bien-
• aimés en Jésus-Christ, quand, après avoir fouillé dans
(1) Se in Omni dûciplina eastodiunt. Ibid., 1. 1, ek. XXV, ■. S.
tous les écrits relatifs k notre Institut, je le trouve tel tiu*il était au commencement, ayant conservé sa forme et son intégrité, ayant seulement subi des changements si légers qu'on peut les comparer à ceux que subit un corps dans les vêtements dont il est couvert et qui par là même ne lui ajoutent et ne lui ôtent rien (I). > — « Cette ténacité de volonté parmi des hommes de nation, d'éducation, de caractères si différents, apparaît aux yeux comme un miracle de premier ordre opéré par Dieu lui-même. Quand je le considère, je ne puis qu*être stupéfait et m'écrier : Le doigî de Dieu en là. L*&me humaine, qui ne sait produire que des épines et des chardons, ne peut porter de tels fruits (2). »
(1) Si que muUUo videator facu id mnutioni Yesiium ad sammam débet comparari qam substaoUs corporis oihil addit anl minuit. Annaleê Ordinig Cariuê.y 1. 1, c. VII, a. 9, p. !f7.
(2) Id Yelut (grande miracolam a Domino factum ocnlis mentis apparet, qnod dwn intaeor obstapesco et succlamo : Digitos Dei est iste, non enim simfles fructus profert terra tordis hamani» spinas et tribulos tantam de se germi- Mns. ibid,, 1. 1, e. Vin, p. 32, lin. 50-iO.
Le poème qui suit fut composé en 1755 par le Père Mandar, Oratorien, à roccasion d*UD voyage qu'il fit à la Grande-Chartreuse. Il fut ensuite traduit en vers latins par le Père Viel du même Ordre, connu dans te monde des Lettres par son élégante traduction également en vers latins hexamètres des Aventures de Téléfnaque. Nous allons mettre ici en regard le texte et la traduction.
99S APPBRDIGBS.
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CARTUSIiE MAJORIS