‹ L'Ordre des Chartreux et la Chartreuse de BosservilleChapitre 5 sur 57 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

ou LES CHARTREUX NAISSANTS.

I.*Tout homme se fait un devoir de remonter à son berceau, toute famille à ses ancêtres, tout peuple à se^ origines ; toute science veut remonter à ses principes, tout effet à sa cause. Il nous faut par là même, dans un travail sur la Chartreuse de Bosserville, remonter à la source première d'où elle découle et dire quelques mois de rillustre Bruno qui donna naissance aux Chartreux. D va de soi que n*ayant point pour but spécial de retracer la vie si admirable et si remplie de cet illustre fondateur d'Ordre, nous ne pouvons entrer dans tous les détails que comporte une biographie. Nous nous bornenous donc à reproduire les traits principaux qui révèlent sa grande âme, mettent en relief sa noble figure et nous montreront à la fois en lui Thomme, le chrétien, le prêtre, ie moine et )e saint.

n. Vers Fan de grâce 1055, au plus tard, naissait à

Cologne un enfant à qui la Providence réservait une

grande et sainte mission, un homme qui devait briller

comme un astre éclatant au firmament de l'histoire et de

l'Eglise, jeter le plu9 grand éclat sur la robe du moine et

obtenir un culte public au sein de la catholicité tou entière. Cet enfant, cet homme avait nom Bruno. Bien qu*il fût allemand par sa naissance, ce qui est un fait acquis pour jamais à Thistoire, il a été néanmoins appelé quelquefois Bruno de Reims — Bruno Remensis — Bruno le français — Bruno Gallicus, mais ces surnoms lui furent donnés uniquement, soit parce qu'il passa la plus grande partie de sa vie à Reims où il était venu chercher la science comme nous le verrons, soit parce que ses talents et ses vertus brillèrent surtout en France, sa patrie adoptive. On a remarqué avec infiniment de raison que la plupart des fondateurs des grands Ordres religieux, bien qu'étrangers à la France, y sont néanmoins venus poser les fondements de leurs institutions. C'est ainsi que saint Golumban, auteur d'une règle monastique fort célèbre, passa d'Irlande en France et s'établit à Luxeuil. C'est ainsi que saint Norbert, allemand comme Bruno, obtint de l'évéque de Laon un marais où il éleva une abbaye et fonda l'Ordre des Prémontrés. C'est ainsi que l'espagnol Dominique de Gusman fut poussé en France par la Providence . C'est ainsi que le stigmatisé d'Assise, s'il ne vint pas en France, ne laissa pas que de subir, à un certain degré, l'influence de l'esprit français, lui dont le prénom, qui était Jean, fut changé en celui de François à cause de la facilité avec laquelle il parla de bonne heure la langue française, bien qu'il fût né Italien. Plus tard, la colline de Montmartre, au-dessus de Paris, vit une troupe d'écoliers espagnols commencer par un vœu cette Compagnie de Jésus qui s'est répandue dans tout l'univers, et que l'on a pu reconnaître comme animée de l'esprit de Dieu à ce signe qu'elle a eu, plus que toutes les autres familles religieuses, l'honneur et la grâce de la persécution. Disons donc, pour résumer ce que l'histoire nous apprend de la patrie de Bruno, que si Cologne lui a donné la naissance, la France lui a donné le lait de la science selon ces paroles de l'Eglise de Tournai,

dans le Titre funèbre^ c'est-à-dire Téloge qu'elle composa après la mort de notre Saint,

Qaem ganuisse Colonia, qoem Franeii Tult alaisse. A Cologne il niquit, en France il se forma.

m. La famille de Bruno, qui subsistait encore en Allemagne à la fin du dix-huitième siècle, était noble et tellement ancienne que son origine se perdait dans la nuit des lemps — parenlibM non obscuris. — Elle avait nom Du poignet vigoureux — De duro Pugno^ et se faisait gloire de sa piété plus encore que de sa célébrité. Aussi l'éducation qu'elle donna au fils que Dieu lui avait envoyé, futelle avant tout religieuse et chrétienne. La mère de Bruno s'étudia à cultiver en lui, dès sa plus tendre enfance, toutes les nobles qualités qu'il avait reçues de Dieu, à le nourrir du lait de la sagesse, selon l'expression d'un pieux biographe et à le faire progresser dans la vertu à mesure qu'il avançait en âge (1). Sous sa sage direction, les premières années de Bruno parurent appartenir plutôt au ciel qu'à la terre. Enfant, il n'avait rien d'enfantin et semblait déjà faire présager, par la gravité de son esprit et l'innocence de ses mœurs, ce qu'il devait être un jour. Les qualités qui brillaient surtout en lui et en faisaient un spectacle digne d'admiration, étaient un bon naturel, un caractère doux et énergique, un esprit docile, une mémoire tenace, une volonté qui se portait comme d'ellemême vers le bien (2). Lorsqu'à la première éducation qui s'était faite en famille, dut succéder l'éducation des écoles publiques, Bruno fut placé par ses parents à la

(1) Hojos a eunabnlis mater sapientiâ lactabat infantiam et semper in profecta aetatis proficere ad meliora edocoit. BlomeuTenna, ap. Surium, Vita S. BrunonU, n. 1.

(2) Sortitos est a Domino animam bonam, laadabilem indolem, iDgemam doeiity memoriam lenacem, voluittatem affectaose inclinatam ad optima. Id. ap. Àeia SS., VI Cet., n. 50.

eollégifde de Saini-Gunibert à Gofogne et confié aux mains des prêtres qui lui donnèrent la culture plus haute que réclamait le développement de ses facultés. Le jeune étudiant se montra digne, à Técole, de ce qull avait été dans la famille. Son application, ses progrès, son amour de la discipline et du devoir, sa docilité et sa piété lui conquirent à tel point Taffection de ses maîtres que saint Bannon, archevêque de Cologne, pour le récompenser et en même temps pour cultiver en lui une vocation naissante à rétat ecclésiastique, lui donna un canonicat dans rEglise deSaint-'Cunibert, quoiqull sortit à peine de Tado** lescence, et comme on Ta dit « changea Thabit de Têtudiant applaudi en robe de chanoine. »

IV. Mais Bruno nourrissait dans son àme d*autres pensées. Malgré la faveur dont il venait d*étre l'objet, bien qull eut une position toute faite dans la ville même où il avait reçu le jour, et qui lui permettait de jouir des charmes et des douceurs de la famille, il voulut, dans son amour pour la science, afin de mieux servir VEglise un jour, aller étudier dans les écoles les plus illustres et les plus fameuses du temps. Pour mener son dessein à bonne fin, il se rendit, vers l'âge de treize ou quatorze ans, à Reims, dont Técole, dirigée par le clergé de la Cathédrale, était célèbre entre toutes et le disputait en renom à l'école même si renommée de Paris (i). Elle devait son Illustration entr'autres au fameux Gerbert, plus tard Sylvestre n, qui, après avoir été initié en Espagne à toutes les sciences cultivées par les Arabes, la philosophie, Tas-^ tronomie, la médecine, la mécanique, en avait été le directeur vers la fin du dixième siècle. Il avait donné un si grand élan aux études et en avait tellement élevé le niveau qu'il vit se presser autour de lui, comme élèves, les deux empereurs Othon I et Othon II, ainsi que le fils

(i) Ecclesia Remensis qute nulli inter GaHicants s«c«D4t est» Actm SS,, VI Oci., n. 7.

ou LES GHARTRBUX HAÏSSANTS. 6

de Hngaes Gapet, Robert, «pn devim roi ëe France. A cette école qai était h ia hauteur de sa reaonmée et où l'on venait de partent se former aux sciences et aux lettres;» eomme à wie école de hautes études, Bruno parcourut avec une rare distinction la carrière de toutes les sciences, «^Itivant à la fois les lettres humaines et les lettres divines, e'est-à-dire la théologie où il excella. Il se fit aussi rexnar^ quer par son talent poétique, et rhistoire nous a conservé de lui, sur le mépris du monde, des dystiques qui sont d'une grâce et d*une beauté que Ton ne rencontre pas toujours dans le onzième siècle et qui pourraient mériter le premier prix dans beaucoup d'écoles du dix-neuvième. Volei cette Elégie :

« Dieu a donné la lumière à tous les mortels sAn qu'Us 9 puissent par leurs mérites conquérir la suprême béati-

> tude du ciel. Heureux celui qui toujours élève jusque-là » ses pensées, se gardant de tout mal par une vigilance

> attentive, sans que cependant on doive réputer malhea* » reux le pécheur qui se repent de son crime et qui » souvent se purifie par ses larmes. Mais les hommes » vivent eomme s'ils ne devaient point mourir, comme si » Tenfer n*était qu'une table vaine. L'expérience cepen- » dant ne nous apprend-elle pas chaque jour que la vie » aboutit à la mort ? Les pages saintes ne nous atiesteiit- » elles point les châtiments de TErèbe? Insensé et malheu* » reux à la fois celui qui vit sans redouter ces châtiments, » car, après sa mort, il éprouvera la rigueur des flammes 9 brûlantes. Que les mortels vivent donc de telle sorte » qu'ils n'aient pas à redouter le lac souterrain (1). »

(1) Mortalcs Domînus funclos in lue« ereavit

Ui capiant meritts gaudia sumraa poli.

Félix îlle quidem qai mêniein jugitêr flluc Dirigit, atqne vigil noxia quœque cavet.

Nec tamen infelix sceleris qa(*m pœnitet acU Quiqae suum faeinus plangere smpt solet.

V. Bruno, selon une opinion, ne serait pas allé étudier à Paris, mais on se demande s*il alla étudier à Tours sous le trop fameux Bérenger qui était TEcolàtre ou, si vous aimez mieux, le Sebolastique de la Cathédrale de eette ville où il eut Fautorisation de demeurer, bien qu'il fût archidiacre d* Angers. On connaît la triste célébrité que cet homme s*est acquise, tant par sa doctrine anticatholique que par la manière dont il servit d'instrument à la politique française qui voulait dominer Rome et par elle imposer son despotisme à la chrétienté tout entière. Présomptueux, léger, sans goût pour la philosophie, sans expérience des choses de la vie, abusant de la langue, se jouant du sens des mots comme des idées elles-mêmes, d'après le portrait que nous en font les contemporains, Bérenger s'amusait à pourchasser des opinions nouvelles dont la singularité le séduisait, dont Tartifice reposait sur de fausses et subtiles interprétations des textes. Par suite de cette disposition d'esprit faux, qui le portait à faire reposer le dogme, non plus sur la parole de Dieu, sur la tradition soit vivante, soit écrite, mais sur les conclusions d'une philosophie tout humaine, d'une dialectique qui ne tenait point compte, qui ne faisait aucun cas des données de la tradition et de l'histoire, Bérenger avait été amené à «ouiller de sa bave hérétique le plus saint et le plus auguste des mystères en niant le dogme de la transubstantiation, en réduisant à une simple impanation la présence du Christ dans le sacrement de l'autel. Cela

S(>ii vi\unt homines lanqaam mors nuUa sequalur

Et velat iofernus fabula vana foret.

Cum doceat sensus viventes morte resolvi,

Atque Erebi pcenas pagioa sacra probet.

Qnas qui non mêlait, infelix prorsùs et amens

Vivit et eitinctus seotiet ille rogum.

Sic igitur cuncti mortales viverc curent

Ut oihil iofemi sit metaenda paJus.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. Y

établi, on s'est donc demandé si Bruno était allé entendre les leçons du précurseur de Luther. Les uns ont dit non, les autres ont dit oui, et les Bollandistes, qui se sont déclarés pour Taffirmative, ont donné quelque fondement à i*opinion que Bruno aurait étudié à Tours, sans toutefois se laisser infecter du venin de Thérésie. Bruker est allé jusqu'à prétendre, pour donner des ancêtres aux protestants qui n'en ont pas, que, non-seulement Bruno avait suivi les leçons de Bérenger, mais qu'il s'était constitué son disciple et avait adopté son système. Or, c'est là une assertion toute gratuite. Mabillon l'a radicalement réfutée (i). Du reste, nous trouvons dans les œuvres de saint Bruno une preuve incontestable qu'il conserva son àme vierge et pure des souillures de la nouveauté. Dans son Commentaire sur la première épitre de saint Paul aux Corinthiens, il fait sur le dogme eucharistique cette profession de foi aussi explicite qu'on peut la désirer : « Toutes les fois que vous mangerez ce pain, c'est-à-dire » mon vrai corps, qui conserve l'apparence et le goût du » pain, afin que vous n'ayez point de répugnance à le rece- » voir ; toutes les fois que vous boirez ce calice, c'est-à- » dire mon sang qui, pour le même motif, conserve le » goût et l'apparence du vin, vous annoncerez la mort » du Seigneur (2). »

Nous verrons aussi plus loin, que sur le point de rendre sa belle âme à Dieu, l'illustre Bruno professa, en termes dont la clarté n'est pas moins vive que celle des rayons du soleil, la foi de l'Eglise touchant le dogme eucharistique. Son orthodoxie ne peut pas même être mise sérieusement en question, tant elle est incontestable.

{i)Prœf. in sœeulum YI Benedictinum.

(2) Qaotiescamque manducabitis panem huoc id est verum corpus meuni ffood speciem et saporem panis retinet ne sumentes illud abhorreant, et qaotiescamque bibetis hnnc calicem, id est sanguinem meum propter idem saporem et speciem vini rctinentero, etc. Comtnent. in I Cor,, e. XI, fol. CCCVI. Parisiis, 1523.

^ SAIKT BBUNO

M. Après avoir terminé glorieusement le eours de ses études, Bruno retourna à Cologne, sa patrie. Y ayant étudié sérietisement sa vocation, il résolut de donner son nom à la milice des autels, et reçut Fonction sacerdotale des mains de saint Annon, qui avait succédé sur le siège de Cologne à Herimann II. Les historiens qui ont prétendu que Bruno n'était pas prêtre ont pris le rêve pour la réalité et rimagination pour rhistoîre. Nous pouvons, en effet, en appder ici à un témoignage irrécusable, au témoignage de notre saint lui-même, qui, après avoir rapporté ces paroles de saint Paul : « Le calice de bénédic- » tion que nous bénissons n'est-il pas la communication • du sang de Jésus-Christ ? » ajoute : « Le calice de » bénédiction est celui que Dieu lui-même bénit et con- » sacre, et que nous bénissons par notre office, car » Dieu opère la bénédiction et la consécration par ie > prêtre son ministre (i). » Le sacerdoce de Bruno est aussi incontestable que son orthodoxie. Il nous est lui-même témoin de l'un et de l'autre.

A peine Bruno eut-il reçu la prêtrise que, brûlant de zèle pour le salut des âmes, il voulut rendre ses frères participants des lumières qu'il avait acquises dans ses études, des grâces qu'il avait reçues dans l'ordination. En conséquence, se considérant « comme placé dans le monde pour la défense de l'Evangile, » à l'exemple de l'apôtre (2), il se voua à l'apostolat, à l'œuvre si pénible mais si fructueuse et si salutaire des missions. Prenant à la main le bâton apostolique, à l'exemple des premiers envoyés du Christ, il parcourut les hameaux, les villages, les bourgs, les villes, non-seulement dans sa province, mais dans d'autres plus éloignées, réveillant la foi

(1) Calix benedictionis, id est qaem Deus ipse benedicil et consecrat, et rui DOS benedicimus per officium nostrum, Deus enim hoc efficit per sarer- «lotein ministrum. Comment, in I Cor., c. X, fol. CCCIII.

(2) In defensionem Evangelii positus sum. Ad Philipp. 1, 16.

des peuples endormis, opérant partoul des fruits de sanctifieatioDy recueillant les élus de Dieu. Peu* soucieux de la réputation de beau diseur et de prédicateur à la mode, il parlait simplement, solidement, avec force et onction , amenant les peuples à la pénitence et trouvant dans les larmes qu il faisait couler le plus significatif de tous les éloges, le seul que doive ambitionner le ministre de la parole sacrée. On peut juger de sa manière ou de son genre si vous aimez mieux, par ces paroles qu*il met sur les lèvres d*un réprouvé : « Que Ton ajoute » de nouveaux tourments à ceux que j^endure, qu'on me » fasse déchirer pendant toute réternité par un million » de nouveaux bourreaux, pourvu que je ne sois pas • entièrement privé de mon Dieu ! Les flammes les plus

> dévorantes me sembleront des roses ; la rage des dé- » mons d'agréables embrassements, les cris horribles de » ces cachots une harmonie charmante, ces épouvan- » tables prisons des palais délicieux, si je puis être

> délivré de ce que me fait souffrir la perte de Dieu (1). » A Tappui de ce fait que Bruno se livra à la prédication conmie missionnaire, nous pouvons citer ces paroles du Tilre funèbre de TEglise cathédrale d'Angers :

Moltos faciebat sermones per regiones.

Il prêcha fréquemmcot en diverses contrées.

VU. La réputation de prédicateur que Bruno s'était acquise dans ses missions, parvint bientôt jusqu'à Reims où il avait fait ses premières études. Gervais, archevêque de celte ville, se rappelant les brillants succès de l'ancien élève de son école-cathédrale, l'invita à venir auprès de sa personne, lui fit connaître le besoin qu'il avait d'un directeur pour l'enseignement, et lui proposa l'emploi

(1) Cité dans Godescard, Vie des Saints, swM Brnno, 6 Octobre et 0pp. S. Brononis, p. SSii.

éminent d'Ecolàtre ou de Scholaslique dont dépendait rinstruction des clercs, puis remploi de Chancelier qui donnait la direction des écoles publiques de toute la ville et l'inspection sur toutes les études du diocèse. Ces emplois étaient alors considérés comme tellement importants dans FEglise que celui à qui ils étaient confiés était presque partout un dignitaire du Chapitre, ayant la troisième place au chœur et prenant rang immédiatement après le doyen. Bruno hésita quelque temps avant d'accepter les charges que Gervais lui proposait. Dans son humilité, il les croyait trop lourdes pour ses épaules et, du reste, il ne les avait ni cherchées, ni mendiées, laissant aux honneurs le soin de courir après lui bien loin de courir après eux. Néanmoins, après avoir consulté Dieu dans la prière et s'être consulté lui-même, il finit par accéder au désir de l'archevêque, et remplaça comme modérateur des grandes et hautes études Herimann, qui avait quitté le siècle pour se livrer tout entier à la vie contemplative.

Vni. Bruno se montra à la hauteur de ses nouvelles fonctions et justifia complètement par son administration le choix de son archevêque. Tous les écrivains qui ont parlé de notre saint n'ont qu'une voix pour célébrer les brillantes qualités qu'il fit paraître, pour glorifier la science et la piété qui en faisait le modèle vivant, l'exemplaire parfait de toutes les vertus. Lisez plutôt les Titres funèbres j les éloges qu'en firent les diverses Eglises lorsqu'elles apprirent que, déchargé du fardeau de la vie, il avait passé à un monde meilleur.

L'Eglise de Saint-Denis de Reims le compare aux quatre fleuves qui, sortant du Paradis terrestre, allaient arroser et fertiliser les pays les plus lointains, et encore & « un astre qui inondait de lumière tous ceux qui vc- » naient s'éclairer à lui (1). »

(i ) Syderis instar crat cunctis quos ipse docebat.

(fiY. /«II., 6!.)

' ou LES CHARTREUX NAISSANTS. i!

L*EgIise de Saint-Nicolas d'Angers l'appelle « la fleur » de tous les docteurs, la source limpide et profonde » où venaient se désaltérer les savants et d'où a dé- » coulé dans l'univers une si grande sagesse que ceux » qui s'en nourrissaient devenaient de vrais philoso- » phes (I). »

L'Eglise des saints martyrs Timotbée et Apollinaire de Reims disait que Bruno était « un docteur si recommandable au double point de vue de la science et de l'éloquence, qu'il surpassait tous les maîtres, non-seulement de Reims ou de Paris, mais de Tunivers entier (3). » Bruno est appelé encore dans les Titres funèbres tantôt « l'image vivante de la justice, de la doctrine et de la philosophie, » ~- Jmago verœ jusUiiœ^ doctrinœ, philosophiœ^ — tantôt, selon l'expression de Baldaric, abbé de Bourgueil, « le modèle des études latines, » — Lalinorum Sune studii specuium^ — tantôt, « la perle de la sagesse, » — Gemma sophiœ^ — tantôt, « la lumière des Eglises, » — Lux ecelesiarum, — tantôt, « le docteur des docteurs, » — Doclor doclorumj

— tantôt, • le philosophe célèbre, » — Clarus philosophusj — tantôt, « le rempart de l'Eglise, » — Ecclesiœ muruSf — tantôt « la lumière du clergé, » — Clericorum ftfmen, — tantôt 1' « arbitre de l'éloquence, » — Loquendo diserius^ — tantôt, 1' « oracle des philosophes, »

— Fons philosophiasy — Le philosophe incomparable, — Incomparabilis phiiosophus^ — la gloire du clergé tout entier, — Totius cleri decus, — la lumière de presque tous les clercs, — Pêne omnium clericorum lumen^ — la lumière de la France, — Lumen francigenarum^ — la

(1) Ex hoc mtnavit sapieniia (anta per orbem

Ut quos imbueret philosopbos faceret.

(riï. /an., 151.) (S) Hajus doctoris fuit hsc vis cordis et oris

Ut toto cDoetos supeniret in orbe magistros.

(riï. /im.,6<.)

1^ SAINT BaUNÛ

lumière et la gloire de son temps, — Decu» et ffihna kujus temporif^ — la norme ou la règle de Torthodoxie, — Norma vert dogmaiis^ — la gloire des deux natîMs^ de la Germanie qui Tavût produit, de la Fraaee qui Tavait formé. Guibert, abbé de Nogent , lypelie Brune un homme « instruit dans les arts libéraux, et dont oh avait une très-bonne opinion dans toutes tes Eglises de France (I). » La chronique dite des Quatre prtmien Prieurs de la Chartreuse rappelle aussi « un homme » très*yersé dans les lettres tant séculières que di» » vines (i). » Les chanoines réguliers de SaiAt-Vineent dirent hautement qu' « il était un maître excellent dans » Texplication du Psautier et dans les autres sciences, N qu*il fut longtemps la colonne de la métropole tout en- > tière (3). » De toutes parts, ses contemporains firent reloge de sa haute intelligence.

IX. Mais si Bruno, pendant qu'il enseignait à Reims> brillait de Téclat de la science, il paraissait briller bien plus de réclat de la vertu. Ici encore, les contem^ porains sont unanimes. Il ne se contentait pas debieft dire comme les philosophes de Fantiquitc, dont les mœurs contrastaient d'une manière si frappante avec les doctrines, il s'appliquait aussi à bien faire; il ne croyait point qu'il suffit de beaux discours pour s'acquitter envers Dieu et envers la vie, il était persuadé qu'un maiure doit commencer par mettre en pratique la sagesse qu'il enseigne afin de donner a ses leçons le poids de ses exemples. Témoin ces témoignages extraits entre mille des Tiire$ funèbres :

(1) LiberaJibus instractus artibus..., in ecclesiislunc GaHis opinatissimiis. De vUa sua, 1. 1, c. XI, 0pp., Lutetiae 1651, p. 4d5.

(2) Litteris (am sseularibus quani divinis valdè muDitus. Tit. fun,, II. 175.

(3) In Psalterio et ceteris sci«ntiis lacalenlissimus et colomna totius roe- Iropolis diù exUlit. Ap. Acta SS,y n. >t3.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 13

« Il s*étudia à vivre selon les enseignements qu'il » donnait (i). »

El encore :

« II réalisait dans sa vîe ce qu'il enséâfnaat dans sa » ehaire (2). »

Et encore :

« D fut la gloire des maîtres et' la forme des » mœurs (3). »

Et encore :

« D brillait de la sainteté de ses mœurs comme d'un 9 ornement ; c'était un vase rempli du parfum de la » piété (4). »

Et 'encore:

« L'intégsité de ses mœurs lui tint lieu du comble des » honneurs (5). »

Bruno fut donc un maître parfait» enseignant et dirigent à la lois les étudiants. Aussi le regarde-t-on gêné* ralemeot comme une des têtes les mieux organisées, eomm^ un des hommes les plus éclairés de son siècle. Et mil doute que le titre de Scolastique ne supposât alors, malgré ce que l'on est convenu d'appeler les ténèbres du HMyen^ége, beaucoup plus de science au onzième siècle, dans l'Eglise de Helms, ^'il ne s'en trouva plus tard au aeia de certaines Universités et dans certains hommes pourvus du.titre de docteur. Au quatorzième siècle, l'école de Liège était tellement déchue que Pétrarque, comme il le rappelle lui-^méme, ne put ramasser à Liège l'encre nécessaire pour copier un manuscrit de Cicéron qu'il y «mit trouvé, et encore celle qu'il put se procurer en patite quantité était si vieille qu'elle était devenue jaune

(1) Nec aliter docuit vivere qatm stadait. TU. fun,, n. 124.

(2) FtcUs complebat opérande quod ore docebat. Tit, fun,, n. 45.

(3) lUe magistrorom décos, ioformado moram, TU. fun., n. 109. {éyUunhus ornitaa, vas el pleniim pietatis. TU. fun,, n. 150.

(5) lotegritas moram sopple?it cumulom honorum. TU» fun., S. Mari» LaudomenHêf a.

i4 SAINT BRUNO

comme du safran (4). Au dix-septième siècle, le titre de docteur était tombé en Allemagne dans un tel discrédit par suite de la facilité avec laquelle on délivrait les diplômes à quiconque en payait les droits , qu*il était reçu de dire par manière de dicton :

Leurs bons écus nous perceTons»

Pais ânes nous les renvoyons (S).

Ajoutez à tout ce qui précède que les cours confiés à Bruno avaient pour objet le haut enseignement, les grandes études (5) et que son auditoire était formé, non pas de jeunes clercs comme qui dirait ayjourd'bui des élèves de grand-séminaire à qui Ton ne peut guère apprendre que les rudiments de la science sacrée, la théologie positive, parce quMls n*ont pas encore Fesprit assez mûr pour la haute contemplation ; il était formé par des prêtres parvenus à TÀge de la réflexion profonde, que dirai-je? par les docteurs eux-mêmes qui se faisaient un honneur et un bonheur de se constituer les disciples d*un tel maître, d'assister à ses leçons, de s'éclairer à son enseignement et de recueillir comme autant d'oracles les paroles qui tombaient de ses lèvres. C'est là encore un fait incontestable, tant il est attesté par les monuments contemporains. L'Eglise de Saint-Maurice, d'Angers, écrivit à la Grande-Chartreuse, aussitôt qu'elle eut appris la mort de Bruno : < Il l'emportait sur les docteurs, il » faisait lui-même les docteurs les plus distingués, ne » s'occupant pas de ceux qui venaient au second ou au » troisième rang. Il fut le docteur, non pas des clercs qui » débutaient , mais des docteurs eux-mêmes . Ceux-là

(1) Ref\ seniL XV, ep. I, p. 448.

(2) Sumimos pecuniam et miuimus asinam in patriam. Cité dans le Diction, encyelop., trad. Goschler, art. Grades académiques.

(3) Magnoram studiorum rector. Guibert. De vita tua, 1. 1, c. XL

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. i5

> seuls qui avaient un esprit éminent pouvaient saisir la » portée de ses paroles (i). »

Eloge qui peut se résumer dans ees deux vers :

Il enseignait non pas les clercs inférieurs Mais les prêtres instraits et même les docteurs.

Aussi, nouvelle preuve de la haute valeur scientiflquc et ascétique de Bruno, vit-on sortir de son école toute une pléiade de grands et saints hommes qu'il sema dans le inonde après les avoir formés et qui exercèrent sur leur siècle une telle influence qu'ils sont devenus des personnages historiques. Tel Robert des ducs de Bourgogne, qui devint évéque de Langres, tel saint Hugues, évéque de Grenoble, qui, dans la suite, reçut son ancien maitre dans les montagnes du Daupbiné, tel Rangerius, cardinal-archevêque de Reggio ; tels Lambert, abbé de Poulthières^ dans le diocèse de Langres, Pierre, abbé des chanoines réguliers de Saint-Jean-des-Vignes de Soissons et une foule de prélats, d*abbés qui se glorifièrent, à la mort de Bruno, de l'avoir eu pour maitre, d'avoir été ses disciples et portèrent son nom jusqu'aux extrémités de la terre. Tel surtout Eudes, plus tard cardinal-évéque d'Ostie et qui devenu pape, sous le nom d'Urbain II, se fit le grand et immortel promoteur des Croisades. Non, les auteurs des Titres funèbres n'ont pas fait du panégyrique, mais de rbistoire et de l'histoire seule quand ils ont dit : « De » son école a découlé dans tout l'univers une sagesse 9 tellement grande que ceux qui en étaient remplis se » trouvaient philosophes. Ses enseignements ont formé

(1) Hic praecellebat doctoribus, hic faciebat

Summos doctores, non instituendo minores. Doctor doetorum fuit hic, non clericuloram. Nam nec honestates verborum nec gravitâtes Snmpsit Bmnonis nisi vir magnae rationis .

(TU, fun,y n. 166. Cf. Acta SS,, n. ÂL)

» tant de savants, que mon esprit ne peut les eonnaitre ni » ma plume les énumérer (1). »

Et encore : « Il a communiqué les eaux salutaires de la » science au monde et à TEglise (2). » %

Autant d*étudiants Bruno compte à son école, autant de savants il forme pour les divers pays d*où ils étaient accourus sur le bruit de sa renommée. Et, chose d'autant plus remarquable qu'elle est plus rare^ surtout dans notre siècle d'égoïsme où Télève ne voit trop souvent dans ses maitres que des hommes qui sont payés pour instruire et qui instruisent pour être payés, les disciples de Bruno lui conservèrent toujours les sentiments de Taffection la plus vive , de la reconnaissance la mieux sentie. Urbain II, comme nous le verrons, voulut Tavoir à côté de lui et le fit venir à Rome pour s'éclairer à la lumière de ses conseils. Mainard, abbé du couvent de Saint- Paul, à Cormari, diocèse de Tours, répondit par ces paroles touchantes à la lettre par laquelle on lui fit part de la mort du saint : « Pai appris par votre billet » que la bienheureuse âme de mon très-cher maitre » Bruno est sortie de ce monde périssable et a été por- » tée aux cieux sur les ailes des vertus. La fin si glo- » rieuse de ce grand homme m'a rempli de consolation. » Cependant comme depuis longtemps je désirais de jour » en jour l'aller voir, l'entendre, lui découvrir le fond de ma » conscience et vivre avec vous sous sa direction, j'ai été » ému au-delà de toute expression en apprenant sa mort >• inattendue et je n'ai pu m'empécher de pleurer amère-

(1) E\ hoc manavit sapientia tanta per orbem

Ut quos imbueret philosophes faceret.

Ejus doctrina tôt facli lunt sapientes

Qaos mea mens nescit et mea penna tacet. (Tit. fun., 131, S. Manœ Eccles. S. Nicol, andegav.)

(2) Doctrinae prabuit andam Gentibus et cleris.

(Ibid,)

ou LES GHARTEEUX NAISSANTS. 17

> ment. Je suis originaire de Reims, f si étudié pendant » qodfaes années sons le seigneur Bruno ; avec Taide de

> Dieu j*ai fait des progrés considérables, dont je lui » 9oi8 redevable. Gomme je n*ai pu lui en témoigner ma 9 reconnaissance de son vivant, je veux lui en donner des

> preuves après sa mort. Je Taurai présent à mon esprit » jusqu'à mon dernier souffle, et, d*ici k mon décès,

> f exciterai tous mes fils et mes frères en religion à » offrir à Dieu pour lui, comme si c'était pour moi, des » l^rières, des sacrifices et des aumAnes (1). »

XI. Jusqu'ici, Bruno avait coulé une vie, occupée il est vrai dans la silencieuse activité de Tétude et dans les pratiques austères de Tascétisme, mais une vie tranquille el paisible. Son front n'avait pas été battu par l'orage, il liH manquait le cachet des grandes âmes, je veux dire la vef tu dans Fadversité. Aussi, le jour de l'épreuve devaitil arriver pour lui comme il arrive à tous les grands ser- Yileurs de IMeu, afin, qu'après avoir montré sa fidélité dam un état prospère, il pût montrer sa fermeté et sa constance au milieu de la tempête. B arriva par suite (fte changement d'archevêque. Comment et à quelle oeeasion ? Le voici :

A Gervais qui, grâce h Bruno, avait donné tant de célébrité k Fécole de Reims, succéda en mil soixante-seize rafTchevéque Manassès, qui ne se montra digne ni de son prédécesseur ni de sa haute position. L'avarice et la simonie, sa fille, exerçaient alors dans l'Eglise les plus affreux ravages. En même temps qu'il y avait d'un côté l'Investiture violente par la crosse et l'anneau, il y avait déjà de l'autre une usurpation sourde, Iftche et rampante des bénéfices parvoie de simonie. Ce mal avait jeté de si profondes racines, devait être si difficile à extirper q«c, dtfia les siècles suivants, les personnages les plus

(I) Adaodom profeci, profectosqoe mei gntes Domino Branoni, etc. TU. fun.f n. 176.

autorisés dans TEglise s'en plaignaient encore dans les termes les plus amers. Saint Bernard disait avec une sanglante ironie : « Des écoliers enfants, des adolescents impu- » bères sont promus aux dignités ecclésiastiques à cause » de la dignité de leur sang, et passent de dessous la » férule au gouvernement du clergé ; plus joyeux quel-

> quefôis d*étre soustraits aux verges que d'avoir obtenu » un commandement, plus flattés de Fempire auquel ils » échappent que de celui qu'ils acquièrent (i). » Trente années plus tard, Pierre de Blois s'écriait : « O vaine » gloire ! O aveugle ambition ! 0 faim insatiable des

> honneurs de la terre ! 0 désir des dignités qui est le » ver rongeur des cœurs et le naufrage des âmes ! D'où

> nous est venue cette peste ? Gomment s'est enhardie » cette exécrable présomption qui pousse à la recherche » des dignités les indignes d'autant plus Apres à les » poursuivre qu'ils les méritent moins ? C'est par toutes » les portes, c'est sans souci de leur Ame et de leur corps

> que les malheureux se précipitent sur la chaire pasto- » raie devenue pour eux une chaire empoisonnée et » pour tous une cause de perdition (2). » Or, Manassés était arrivé à son siège archiépiscopal par des voies simoniaques, en trafiquant honteusement des choses saintes, ce qui montrait en lui non pas des sentiments élevés, mais une Ame vulgaire et basse. Il avait gaspillé le trésor de l'Eglise. Ne rêvant qu'armes et chevaux, il s'était fait plutôt les habitudes d'un homme de guerre que celles d'un évéque. Il était même allé jusqu'à tenir

(1) De sub ferait transferantar td priocipandam presbytcris» Intiores îdterim quod virgas evaserint qaam quod meraerint prindpatam. Bp, XLU, ad Benric. Senonemem archiepiscoputn. 0pp. T. I, col. 461, éd. Bened. Parisiis, 4690.

(2) Unde obrepsit h»e peatis? Uode inhalait h«c exsecranda praaomptio ul indigui dignitates ambiant et quanto minus meraerant ascendere ad honores tanto importonins bonoribos se importent ? Hodie per fas et nefas homines cttiTont infeliees ad cathedram pastoralem. £p. XXIIl, ad Octavium roman» ecclesic cardinalem. Migne, Patrol., T. CCVlf, col. S5.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 49

ce propos impie : « L'archevêché de Reims serait une 9 belle chose sMl ne fallait pas dire la messe pour en tirer » les revenus (1). > Aussi , bientôt après avoir ceint la mitre, s'attira-t-il la haine et le mépris de ses diocésains par son caractère hautain, violent et emporté , par ses oppressions et ses tyrannies ainsi que par la corruption de ses mœurs. Il n'était pas entré par la porte, aussi n'était-ce pas un pasteur qui protégeait le troupeau, mais bien un loup qui le dévorait. Disons toutefois, qu'au début de son administration, Manassès, loin de se révéler dans toute sa perversité, s'était montré sous beaucoup de rapports un vrai pasteur. Il avait cherché à se concilier Vestime et Faffection des prêtres les plus méritants de son clergé. Bruno, en particulier, n'avait pas à s'en plaindre. Le nouvel archevêque l'avait confirmé dans ^a charge de chancelier et avait cherché à se concilier son amitié, peut-être par politique et par calcul, pour tie point trouver en lui d'adversaire dans l'exécution des desseins pervers qu'il méditait. Il connaissait trop, en "effet, son esprit de droiture et de justice pour pouvoir espérer le réduire par la menace. Mais Bruno, malgré la bienveillance que lui témoignait Manassès, malgré les faveurs dont il en avait été comblé, ne put plus y tenir quand il vit les biens ecclésiastiques vendus, le mobilier de l'Eglise pillé et dispersé, des prêtres et des fidèles en grand nombre injustement excommuniés, quand il vit les biens des clercs, des Eglises et des abbayes enlevés.

Xn. Que va faire Bruno dans des circonstances aussi délicates, dans des conjonctures aussi difficiles? Prendra-t-il parti pour le droit, pour la justice, pour la dignité de l'Eglise, pour les canons, contre Manassès qui les foule si honteusement à ses pieds ? ou bien prendra-t-il parti pour Manassès qui s'est montré si bienveillant à

(1) Bonus esset Remensis trchiepiscopatus si non Missas iode caotafî «porteret. Acia SS., VI Oct., o. liO.

soo égdrd ? Preiadru^t-ril parti pour les principes contre rbwwe nvâ tes méconnaît, ou prendra-t-il parti pour rhomme con^o l^s prioeipçs? A tout le moins prendraitil Iç parti de garder un silence prudent, afin de ne point sQ compromettre» de conserver $a haute position, de couler une vie cedme et tranquille ? dans la pensée aussi d'avoir de Favancement, comme on dit de nos jours, ei de voir de nouveaux revenus s*ajouter à ses revenus, de nouvelles dignités s'ajouter à ses dignités, déjà si considé<> r^les ? En un â)ot agira-HI comme un homme qm v^ui faire son sah^t, ou comme un homme qui veut faire son chemin ? Ne pouvant, tant son cœur brûlait du zèle de la maison de Pieu, rester le témoin impassible des maux de son diocèse qui étaient les maux de TËpouse du Christ, indigné de voir son Bglise livrée à la merci de Farbitraire qui est la plaie des plaies, Tabus des abus, parce qu'il entraine tous les autres, il ne put transiger avec la conscience et le devoir. Ce fut pour lui un besoin de protester. De concert avec plusieurs dignitaires du clergé, entr*auures avec Pontius, chanoine de TEglise de Reims, et Manassès qui en était le Prévét, mais qui n'avait rien de commun avec Tarchevéque que le nom, il se prononça aveq hardiesse et franchise contre des excès qui af(M^ guident son àme autant qu'ils la révoltaient et se porta comme accusateur de Tintrus au Synode d'Autun en 4077* Le^ chefs d'accusation contre le prélat furent « d'avoir » usurpé le siège de Reims et d'y être entré par simonie ; » 4*ftvoir enlevé les vases sacrés de la Cathédrale, d'avoir » dépouillé les clercs, les Eglises, les couvents, enfin^ » 4'avoir abusé de son auU)rité par des excommunicaUoiis » iiûu^tes (I). > Manassès ayant refusé de comparaître

(1) Prscipoa criminnm sea accusationnm crimina erant simoniaca in Remensis Ecctesi» pontifleatom intrasio, sacrs supellectilis direptio, spoliatio c&afieoram» ecdesianimy abbatiarum et injosUe in plerosqne eicommunicalionés. Mabillon, Mmœum Italicum^ 1. 1, II p., pag. il7, Latetis 1687.

ou LES GftARTttECt NAISSANTS. SI

pduf évîi^ la hoftte de h cMfrottmion, fui eôtiAamiïé, eomme contumace, par le légftt dtt pap^ Hugneê de Die, qui présidait le CofieHe. A eeue nouvelle, dûns la première explosion de sa eolère, il foit enfoneer ted mtrisonsr de ses accusateurs , confisquer leurs Mens, vendre leurs prébendes (t), sitns toutefois pouvoir s*aftaquer i leurs personnes, car Bruno et ses dent amis, éepuis k tenue du Concile d'AutUn, âi*étalent mis à récart ea attendant que la tempête soulevée par eut fût apaisée, parla décision du Souverain-Pontife, qui était safisi de Tofibire ; ils s'étaient retirés, ces vaillants athlètes de TEglise, au ehftteau du comte de Rouci, où ils restèrent jusqu*au mois d*aoât 1078. Hanassès ayant adressé au pape Grégoire Vil de vives plaintes sur Tes conclusions du Concile d'Autun, et étant même allé à Rome pour se défendre, obtint de notables adoucisse* ments aux rigoureuses mais justes mesures dont il avait été Tobjel. Un Concile tenu k Rome en 1078 ayant levé la aenleace de celui d*Autun, Tarcbevéque paraissait triompher de ses accusateurs ; mais le trouble eontinuant tofQours, soit parce que plusieurs de ceux qui s*étaient élevés contre lui ne voulurent pas retourner à Ketmsy soit parce que de nouvelles accusations furent for- Biulées contre sa conduite, il fut déposé au Concile de Lyon, malgré rApologie qu*il avait rédigée lui-même de son administration. Il chercha pendant qudque temps à se maintenir sur son siège par la force et la violence, mais il fut enfin obligé de le quitter et devint errant de pays en ^ys sans que Ton sache en quelle aimée et en quel lieu il moiirul. Guibert nous apprend quMI se réfugia près de rempereur Henri lY, qui, hii aussi^ était excommunié et qu*il mourut sans être réconcilié (3). Je^ ne m'étendrai |Htf davantage sur ce personnage trop fameux. Il mérite

( t) Domos eoram fregii, pnebenda eorum Tendidit et bona eorum disrapiC. Eago FlfTÎae, in Chronicâ.

(2) Sine communione postremo defungîtur. De vita $ua, 1. 1, e. XI.

d'être livré à la vindicte de rhistoire et ce que j*ai dil suffit pour lui faire rendre la justice qui lui est due. Xni. L*orage dissipé, le calme devait revenir. Bruno» dans toute la suite de Taffaire que nous venons de rappeler, n*avait écouté que son zèle et nullement cédé aux suggestions de la passion. Il s*était attaqué non pas à la personne même de Tarchevéque, mais à ses vices ; non pas à son autorité, mais à Tabus quMl en faisait ; il avait suivi la marche régulière tracée par les canons, portant la cause devant un Concile présidé par un légat du pape ; il s'était dévoué puisqu'il avait sacrifié à la fois sa dignité, ses revenus, sa chaire, ses auditeurs, sa position. Ajoutez qu*il ne s'était pas plus laissé abattre par l'adversité qu'il ne s'était laissé enfler par la prospérité ainsi que le dit un Titre funèbre :

Nec mens fracta malis, nec erat nimis alta secandis.

Il s'était montré d'un caractère toujours égal, ne donnant rien à l'acrimonie, à la colère, à la rancune, et parla s'était concilié l'estime générale. Le jour de la réparation devait luire pour lui. Sans doute Manassès dans son Apologie s'en était plaint en termes amers, l'accusant d'ingratitude et disant : « Je me suis accommodé avec tous mes » accusateurs excepté deux, dont Bruno est un, mais ce 9 Bruno n'est pas un clerc de notre Eglise, il n'y est pas » né, il n'y a pas reçu le baptême, c'est un chanoine de » l'Eglise de Saint-Gunibert de Cologne , au pays des » Allemands, nous ne recherchons guères sa société parce 3 que nous ne connaissons point du tout sa vie et sa » liberté, c'est-à-dire s'il est serf ou libre de naissance. > Tout ce que je sais c'est que je l'ai comblé de signalés » bienfaits pendant qu'il était à Reims et qu'en retour il » m'a traité méchamment (i). » Mais d'autres voix plus^

(1) Mollis beneficiis a nobis in eam coUatis ma]e et neqniter (ractali somus. Ap. MablUon, I. e.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 25

autorisées s*étaient prononcées en faveur de notre saint, lui avaient rendu pleine et entière justice et avaient fait son éloge en termes tellement significatifs qu*ils ne laissent rien à désirer. Le légat Hugues de Die ayant écrit au pape Grégoire VII après le Concile d*Autun, pour lui rendre compte de ce qui s*était passé, lui disait entr*autrès : c Nous vous recommandons Bruno qui préside aux

> écoles de Reims et dont la vie est irréprochable. Il » mérite, ainsi que le Prévôt de cette Eglise, que vous le

> souteniez de votre autorité, car ils ont souffert pour le » nom de Jésus-Christ. Il faudrait les employer comme « vos conseillers dans la cause de Dieu et comme vos » coopérateurs pour le pays de France (i). b Le pape Grégoire YII avait écrit à Manassès, alors que sa cause n'était pas encore désespérée et tout-à-fait perdue : « Sache votre fraternité que nous confirmons la sentence » qui a été portée contre vous au Concile de Lyon (qui » avait suivi celui d*Autun). Néanmoins, voulant user

> d'indulgence à votre égard, nous vous accordons pour » vous justifier, jusqu'à la fête de saint Michel, à condition

> toutefois que vous rendiez tout ce qui leur a été enlevé, » au Prévôt Manassès, à Bruno et aux autres qui paraissent » avoir parlé contre vous en faveur de la justice (2) ; » paroles d'un poids immense pour la justification de l'attitude prise et gardée par notre saint, puisqu'elles sont sorties de la bouche la plus auguste de l'univers, parlant officiellement.

Si Bruno ne fut pas rétabli dans sa dignité immédiate-

(1) CowneBdaiiiBs gralic SaneliUtîs itsmt sicot eatholicc fidei tiocemm éthaêonm et DoDÎaom Bnmonem Remensis Ecclesi« in onai hoocsuie ■■ftîiliiiiH. DifBî soBt «nbo à vobis et in bis qncDei sont eonfinaari, fini 11 dîgai habiti nnt pro noiiine Jesn contnnifKani ptti. Et idée eon* soltnre» eanse Dei et eooperal«res m partibos Franeae adhibentU . Labbe, t. Xy dme.f p. 365 et s^.

(2) Ea Tîdelicel eondilione nt Miaait» et Bratani et e«tcris qni pro joslitia eoatn la loeati faiue ndaninr, rebas sais ia iategraai restilolisy tU* Labbe, t. h BibUatheeœ movtt Mu,, p. SOS, Aeta 8S., Vf Oeiab., a. îiê.

ment après ces ordres du Souverain-Pontife, il le fut aussitôt après Texpulsion de Manassès qui avait été obligé de fuir devant le mépris coounun du clergé ei du peuple, devant la toute-puissance de Topinion publique soulevée par son indigne administration. H avait tellement grandi dans Testime générale, qu*aussitôt après son retour de Cologne, où il avait passé une partie de son exil, on voulut le faire archevêque de TEglise de Reims restée depuis deux ans sans premier pasteur. Les suffrages du clergé et du peuple se portèrent sur lui comme sur Fecclésiastique le plus digne de succéder à saint Rémi, c Nous le préférions

> à tous et à juste titre, dit TEglise de Reims, dans son

• Titre funèbre, car il était doux, savuit, éloquent, assez

> riche et puissant ; mais lorsque les suffrages parais*

• saient lui être favorables, il quitta tout pour Jésus-Christ » qu*il suivit dans son dépouillement (i). > Hugues de Die, dans la lettre citée plus haut et adressée à Grégoire YII, avait ajouté en parlant du Prévôt Manassès et de Bruno : « Il faudrait mettre sur le siège de Reims, ou le Prévôt ou » Bruno (2). »

XIV. Que va faire Bruno, lorsque le vent de la fortune lui souffle si favorable, lorsque Tavenir lui tend les bras en souriant et qu'après la tempête il est arrivé au port? Que va-t-il faire à une époque où tant d'ecclésiastiques souillaient Tétat clérical par Favidité avec laquelle ils recherchaient les fonctions lucratives ou honorifiques, convoitant les riches bénéfices, les opulentes abbayes, les ivéchéê dar f Sans doute, il va se laisser séduire à la

(1) Qui com miiltimodè nostri poUerel in urba

Solamenque sois atqae decus fieret, Camqve faveret ei fortuna per omnia jamque Hune prafairemos omnibus et oiento, Namqoe beoignos erat, oinoiqne peHtiis is arie

Facundas satis, divitiisqae potens, Omnia pMtposnit Cbristo nudnmqtta seentUy ^ie.

{TU. fun. êcehêiœ caihêd. Jlemeiiita, n. 5.)

(2) Hos, rogamos, Ecelesias Rheœansi desUnate. Labbe, l. c.

ou LES GHAHTKEOX NAISSANTS. 25

vue de la croise et de h mhre archiépiseopaks, il va e'eetnner heureux et fier d'éire appelé h gouverner Tune des plus illustres Eglises des Gaules, de ecHumander à un dergé «ombreux , savant, et qu*il a en partie initié à la science et lormé à la vertu ? Non. Ayant le cœur plus haut que le monde avec toutes ses gloires et ses dignités^ même ecclésiastiques, montrant à tous qu*il n*était ni ambitieux, ni eupide, qu*il ne tenait pas plus aux honaeuTB qu'aux richesses, poussière à ses yeux, il prit parti pour la solitude et la retraite, il choisit la pauvreté et rhumilité du Christ, il aima mieux être simple moine dans un désert que prélat sur un trône (I).

il y a, dans la vie de chacun, des circonstances décisives oA rhomme se révèle et montre ce qu*il est. On peut juger de Bruno par le parti qu'il prit lorsqu'il aurait po être tout autre ehose qu'un ermite mal logé, mal eouché, flsal nourri, mal vêtu, mal chauffé, ne vivant que d*austèrités, de pénitences, de mortifications, de priva* tiens et de Jeûnes. Aussi, ses historiens ont-ils eu soin de célébrer la noble et courageuse détermination qu'il prit de s'ameher à tout pour être tout à Dieu : « U a » renofieé k toutes les richesses, à tous les honneurs du

> monde pour vous, 6 Christ, notre Père, disait l'Eglise

> de Saint-Denis k Reims, il s'est fait pauvre pour ga* » gner le del, donnant l'exemple k ceux auxquels il avait » auparavant donné des leçons (3). » Et ce que Bruno fit alors, il ne le fit pas seulement une fois. Nous le verrons plus tard ne point vouloir accepter l'archevêché deReggio, que le pape Urbain II lui offrait, qu'il le pressait même d*aeeepter. Dès fors, il avait pris pour maxime spéciale

(1) Caleatis dîgnîutaoi pompis in erfmam secessit. Aeta SS., VI Oet., n. 9\,

(2) CaMtta li^ opes, CQMfeM sianri nrKs k#Dores,

Pro te, Christe pater, pro cœti miuiere paoper, BroDo factus itar qQoinD fuit anla magister.

(TU. fun.y S. Dionffê, Rem )

et comme pour devise, ces paroles de rBcrilure qui devinrent Tobjet favori de ses méditations : « Mes yeux de- » vançaient les veilles et les sentinelles de la nuit : j'étais » plein de trouble et je ne pouvais parler. J'avais les » années éternelles dans l'esprit. Je me suis éloigné par » la fuite et j'ai demeuré dans la solitude (i). »

XV. Quel fut le motif qui porta Bruno à lUne résolution si décisive, à une démarche si radicale dans sa vie ?

Les uns ont allégué les disgrâces qu'éprouva Bruno sous l'administration de Manassës, le dégoût des hommes et des choses qui en fut pour lui la suite. Cette raison ne peut être alléguée comme fondamentale. Sans doute, la vue des excès, des vices de l'archevêque, amena Bruno à comprendre par expérience que l'on peut se perdre alors même que l'on est revêtu des plus hautes dignités ecclésiastiques, et lui montra le côté faible de la vie que l'on mène dans le siècle ; mais si le spectacle dont il avait été témoin peut être considéré comme la cause occasionnelle de sa retraite, il ne peut être allégué conmie en étant la raison dernière. Si Bruno avait eu des mécomptes, il les avait voulus, il les avait cherchés, avec calme, avec réflexion, par conscience, uniquement, en vue de soutenir la justice méconnue, l'innocence opprimée, pour la gloire de Dieu et de son Eglise. Après la déposition définitive de Manassès, il avait retrouvé plus qu'il n'avait perdu, puisqu'on lui offrait de lui succéder sur le siège de Reims et de devenir le pontife d'une Eglise où il était estimé, honoré, aimé, dont il avait été la colonne et le rempart dans les jours difficiles que nous avons vus. On ne peut donc point faire de la vocation de Bruno une vocation de dépit.

XVI. Selon d'autres, la nouvelle disposition d'esprit de Bruno aurait été l'effet d'une sorte de prodige arrivé dans l'Eglise de Notre-Dame de Paris. Bruno aurait fait

(J)Pf. LXXVI, n. 6.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 27

connaissance dans cette ville , d'un docteur célèbre » nommé Raymond Diocrés. Ce docteur, racontent les chroniqueurs, vivait entouré de la considération publique, était estimé pour rétendue de son savoir, et l'apparente régularité de ses mœurs, professait avec succès, prêchait avec éloquence. Rien, jusqu'à sa dernière heure, n'était venu à rencontre de la bonne opinion que Ton avait conçue de lui. A peine eut-il passé de vie à trépas qu'on s'occupa de lui faire des funérailles dignes de son titre et de son renom. Une foule considérable accompagne sa dépouille mortelle à l'Eglise, l'offlce est commencé. Or, lorsqu'on arrive à ces paroles de Job : Responde mihi quanlas habeo iniquilales et peccata , « Faites-moi connaître, Seigneur, le nombre de mes iniquités, 9 tout-à-coup, le cadavre se dresse sur son cercueil et s'écrie d'une voix formidable : Je suis accusé au JUSTE JUGEMENT DE DIEU. Tous Ics assistauts sont glacés d'effroi, l'office est interrompu, et la cérémonie remise au lendemain. Or, le lendemain, aux mêmes paroles, le cadavre se dresse de nouveau en s'écriant : Je suis jugé PAR le juste jugement DE DIEU. La cérémonic est encore remise au lendemain, et lorsque l'on commence à chanter la leçon tirée de Job, les assistants, que le bruit du prodige avait attirés en grand nombre de tout Paris, sont en proie à l'anxiété la plus vive, pâles de terreur et dans l'attente de ce qui pouvait arriver. Or, le cadavre, ou si vous aimez mieux le défunt, se redressant une troisième fois, aurait fait entendre avec un geste horrible et une voix plus foudroyante encore qu'elle ne rélait les deux jours précédents ces terrifiantes paroles : Jb suis condamné par le juste jugement de dieu (1). — Or, peut-on attribuer à ce prodige d'une manière défi-

Ci) Jasto Dei jodido aeensatos sim. —

Justo Dei jadieio jodiealos f lun. —

Juto Dei jadieio condeanalas raa.

{Aeta SS., VI Oelob. Viia aiiera a FuUo, n. 4-7, VUa antiq., : t el5.)

S8 SAIHT BRONÔ

nitive et absolue k détermination de Bruno? Non. Et pourquoi? Parce que, je le dirai sans être anti-Brunonien comme on appelait autrefois quiconque ne croyait pas à ce miracle sur la réalité duquel les savants étalent alors très-partages, parce que ce miracle est regardé comme légendaire et non historique par bon nombre de critiques qui motivent leur opinion par les considéra^ lions que voici : Le pape Urbain VIII, après enquête, fit, par un arrêt de son autorité souveraine, rayer ce récit du Bréviaire Romain où il avait été introduit. Bruno n*en parle pas dans sa Lettre à Raoul, ou, si vous aimes mieux, Rodolphe le Verd, bien qu'il lui parle de sa détermination à quitter le monde et de la juste sévérité des jugements de Dieu. Aucun des TUres funêbreê n*y fait la plus légère illusion et Ton sait que ces Titres furent écrits aussitôt après la mort du saint. Pierre le Vénérable, qui nous a laissé des documents sur les premiers Chartreux et sur leur saint Fondateur, n'en fait pas davantage mention, bien qu'il ait écrit un ouvrage sut les miracles arrivés de son temps. Guibert, abbé de Nogent, qui vivait dans le siècle où mourut saint Bruno, s'en tait également. Guigue, Prieur de la Grande-Chartreuse et cinquième Général de l'Ordre, parlant de la retraite de saint Bruno, dans la vie de saint Hugues, évèque de Grenoble, garde le silence le plus comjriet sur un miracle aussi surprenant. Même silence dans la chronique des cinq premiers Prieurs des Chartreux, de telle sorte, qu'il n'est question de l'apparition de Diocrès dans aucun des auteurs contemporains. Le premier manuscrit qui en fait mention, date de longtemps après la mort de Bruno , ou , à tout le moins , après l'événement, et encore ce manuscrit ne donne-t-il point le fait comme transmis par une tradition certaine, mais comme ne reposant que sur un on^t (1). Ajoutez qu'il

(i) Taie prodigion dicitnr aecêdisse. Cf. Aeta SS., VI Cet., S X el sqq. Traey, Vie de 8, Bruno, p. 111.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 2t^

y a ées variaoies considérables dans les chroniqueurs qiû rapportexK le miracle. Comment^ dès lors, lui donner créance 7 Ne faut41 poini dire avec Godescard : « Celte bJBtoire doit éure regardée comme une fable et n'a d'autre fondeonent que la crédulité de ceux qui récrivirent (i). > Aua^i, est-ce là le jugement de bons critiques, comme MabiUm {À^L^ x. IX)» Dubois {HUL Parisienm, \. XI, c. â, n» $ et sqqOf Traey, dans sa vie estimée de saint Bruno. Baronius, Fleury, Noël Alexandre, Dom Cellier, qui parlât de rilhistre fondateur des Chartreux et de son Insii* lui» ne daignent pea même parler de Diocrès,. tant ils le eooAidèrent comme ua personnage fabuleux, ou n'en parlent que pour dire qu'ils n'y croient pas. Celui-là done, concluent nos critiques, qui voudrait le faire passer séfieusement pour un personnage historique ne parviendraîl qu'à se faire déconsidérer comme historien. Du reste» la vie de saint Bruno est assez merveilleuse par ette^méme, sans qu*il soit nécessaire d'y igouter de fawses merveilles.. Il est plus glorieux pour lui d'avoir venoDoé au inonde par de saintes considérations,, que par suite des terreurs religieuses qu'aurait excitées dans «•H àme l'appairitlon d'ua revenant, ainsi que l'a dit le P. de Tracy qui ajoute : « L'ordre des Chartreux ne doit » pas sa naissance à un spectre sorti de l'enfer ; une » sainte conversation de saint Bruno avec deux de ses » amis en a été le principe (2). » La légende parisienne a im parler à l'imagioation du peintre Lesueur et offrir à son pjaeeau plusieurs tableaux à reproduire, mais elle ne satisfait point pour cela aux exigences de la critique historique. On l'a fait observer avec raison : En vain la peinture expose sur ses toiles la légende de Diocrés, la peinture est comme la poésie, elle ne garantit pas ce qu*eUe rapporte.

ti) Viû de§ SakiU. S. Braiio,VI Ociob., note.

(2) Vie de fatal Bruno. Controv. sor une appagrition» |. US.

Disons toutefois, pour tenir d*une main équitable la balance de Timpartiale et de la véridique histoire, qu^après tout ce n'est là qu'une opinion, et que celui qui admet comme réelle et non apocryphe Tapparition de Diocrès ne le fait pas sans quelque fondement. Cette apparition a toujours été transmise comme réelle par la tradition de rOrdre tout entier des Chartreux, tradition immémoriale et qui s'est perpétuée d'âge en âge sans la plus légère interruption, tradition transmise et de vive voix et par la numismatique, et par la sculpture, et par la gravure, et par la peinture soit sur toile, soit murale, de telle sorte que les murailles, muettes par elles-mêmes, témoignent en faveur de l'apparition. Ajoutez que de nombreux écrivains, qui n'étaient ni simples, ni crédules, ni rêveurs, ni visionnaires, y ont ajouté foi. Tel, entr'autres, le célèbre chancelier de l'Université de Paris, Gerson, qui la rapporte sans chercher à l'infirmer (i). Tel saint Antonin, dont le pape Nicolas Y disait qu'il ne ferait pas plus de difficulté de le canoniser pendant sa vie qu'après sa mort. Tel le célèbre Denis le Chartreux, tel Laurent Surius également Chartreux , tel le célèbre Bellarmin (3), tel le célèbre Suarez qui fait mention du fait sans vouloir le rapporter dans tous ses détails parce que , dit-il , il est assez connu (3). Tel le P. Columbi, Jésuite, qui a fait une dissertation spéciale en faveur de l'apparition (4). Tel le P. Tromby qui, dans son grand ouvrage, Hisloire du saint patriarche Bruno ^ contredit dans le plus grand détail les raisons contre et fait valoir les raisons pour la réalité

(1) De Bimplicitate cordis, Notula XXIII, 0pp. T. III, col. 466.

(2) Qo6d ex inferno animœ apparuerint apparat ex iUa appariUone Doc* toris Parisiensis in Vitâ B. Branosis, qui post triduom à morte, dixit se coudemoatum. Credibile est, animam illam mox a morte in infemum descendisse, sed tamen ter apparaisse. De Purgatorio, 1. 11, c. 8. Opp, T. II, col. 638. C. D. Parisiis, etc.

(5) Tremendoffi exemplum qaod omitto qata satis Tolgatam est. De Religione. Tract. IX, 1. II, ch. 4. Opp. T. XV, p. 279. Venetiis 17U. (4) Voir cette Dissertation dans Tromby. T. I, Appendix.

ou LES CHARTBEUX NAISSANTS. 31

du miracle (i)« Tel le P. Dom Innocent Le Masson, disant que le récit du miracle, considéré dans ce qu^il a de substantiel, peut être soutenu comme n'étant pas improbable (â). Gomment d'ailleurs pouvoir infirmer la tradition cartusienne ? Gomment expliquer qu'une histoire si extraordinaire ait pu être inventée? Est-ce ainsi qu'on invente ? Gomment expliquer qu'elle ait pu l'être par les premiers Ghartreux , qui étaient remplis de la crainte de Dieu ? Gomment supposer que de tels hommes aient voulu accréditer le mensonge, et cela surtout lorsque le mensonge était de nature à jeter de la défaveur sur saint Bruno leur Père, attendu qu'il donnait à penser que le chanoine dé Reims ne se serait déterminé à quitter le monde que par un sentiment de crainte et non plus pa^ un sentiment d'amour? Gomment supposer qu'après avoir imaginé un tel conte, les Chartreux aient pu l'accréditer lorsque la vie de saint Bruno était connue dans tout l'univers chrétien ? Si l'on supposé que le récit a été le fait des séculiers, comment expliquer que toutes les Ghartreuses l'aient admis sans contradiction aucune ? l'aient transmis sans que nulle réclamation se soit élevée? Quant aux raisons alléguées par les adversaires, ne peut-on pas dire que si le récit de l'apparition a été retranché du Bréviaire Romain, comme tant d'autres récits, « ce retranchement n'a pas été fait dans » la pensée que l'histoire fût fabuleuse, ainsi que répondit » la Sacrée Gongrégation des Rites consultée sur cette » radiation, mais pour d'autres causes (3), » c'est-à-dire entr'autres pour éviter la longueur des offices, etc. ? Ne peut-on pas dire que le fait de l'insertion du récit dans le Bréviaire Romain, est une preuve que primitivement l'on avait foi h l'apparition ? Si les écrivains du temps

(1) Storift del Palriweha S. Brnnone. Napoli 1775, 1. 1.

(2) DU opinio non improbabiliter defendi potest. Disciplina OrdUnis cariu»ien$is. L. I, c. I, n. 4.

(3) Giry, Vie de» Sainte, 6 Octobre.

32 SAIHT BRIINO

n*ea parlent point, leur silence ne peut-fl pas s'expliquer par les égards que Ton devait à la famille du réprouvé? Si Guibert de Nogent garde le silence» que peut-on en conclure ? Deux témoins qui parlent, n*ottt-iIs pas plus de poids que mille témoins qui se taisent, attendu que des témoins qui se taisent ne sont pas de» (èmoinA, comme dit le Droit ? N'est-il pas vrai que toute la catholicité croit à la résurrection de Lazare , bien qu'elle ne soit attestée que par le seul évangéliste saint Jean, les trois autres évangélistes n*en disant rien^ n'y faisant pas même allusion ? Depuis quand le silence est-il une preuve décisive ? Si la critique du dix- septième sièele n'a pas admis la réalité de l'apparition, ne peut-on pas répondre que cette critique est outrée et que trop souvent cHe a considéré comme légendaire ||e qui est historique, dépouillant les vies des Saints, sous l'inspiration d'un naturalisme aussi impitoyable qu'étroit, de ce qu'elles ont de merveilleux et de divin f Pour toutes ces raisons, ne doit-on point dire que si le récit coneernant le Docteur n'est pas certainement vrai, il n'est pas non plus certainement faux ? Ne doit-on point dire avec le savant Rohrbacher : « La question ne parait pas décidée sans appel. » Un nouveau biographe de saint Bruno fera bien de » revenir là-dessus (i). » Pour toutes ces raisons encore, ne faut-il point savoir respecter la tradition qui s'est perpétuée dans l'Ordre des Chartireux, et les Chartreux n'ontils point quelque motif de dire avec le P. Dom Innocent Le Masson : « Nous persévérerons dans notre simpKeité, » pensant que la substance de cette histoire est vraie. » Et encore : « Adhérons avec un respect que rien n'é* » branle et qui ne se démente jamais, à ce qui nous a été > transmis par nos Pères (2). »

(1) Hist. univ. de l'Bglise caihoL, I. LXV, t. XIV, p. 3S7, 1'* édic.

(4) In simplicilale nostre perseverabimiu existifflantes vtnm esse hejos historis sabstâDtiam. — Firma vero constantiqae reTerenliaPalro» nostronm adhcreamas tradiiioDJ. Diseipiina Ordiniê eariuiieniiê, 1. 1, e. I, o. 7 et 12.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 35

XVII. A quoi donc faut-il attribuer la déterminalion qui porta Bruno à prendre parti pour le désert ? A Tappel de Dieu qui voulait en lui et par lui fonder un Ordre illustre ; à un mouvement parti des profondeurs d*une âme travaillée par la grâce. Le monde, ainsi que nous l'avons vu dans Télégie quMl composa, alors qu*il n*était encore que simple étudiant, était trop petit pour Bruno, qui s'y trouvait comme à Fétroit, qui en sentait Finanité. n fallait à ce grand cœur des biens plus solides que les biens présents, des joies plus durables que les joies éphémères de ce monde, même les plus recherchées, les plus goûtées, les plus enviées ; il lui fallait plus que la vie active, je veux dire la vie contemplative par laquelle lliomme peut, dès ici-bas, poursuivre incessamment ridéai dont le vulgaire n*a pas même le sentiment ; par laquelle encore il peut mener une vie non plus terrestre mais céleste ; il lui fallait la retraite à laquelle aspirent toutes les grandes âmes comme à un moyen d'abstraire leur vie et de s'appartenir à elles-mêmes (1); il lui fallait la solitude où Tair est plus pur, Dieu plus proche, le salut plus certain; la solitude dans laquelle l'homme, dégagé de toute servitude, libre de tout souci, sorti de cette prison que saint Jérôme appelle le cachot enfumé des villes (2), peut se vouer exclusivement à la culture de son âme, s'élancer dans les hauteurs par des ascensions continuelles, se dilater sans fin dans Télemité et l'immensité de Dieu. La vie de chaque homme est dominée par une idée principale, par une idée-mère, à laquelle elle se rapporte tout entière, qui en est comme l'àme et le principe moteur, et autour de laquelle se coordonnent toutes les pensées, toutes les IMuroles, toutes les démarches. Dans le monde, les uns recherchent principalement l'argent, les autres les plai-

(1) Qui aoimifli « corpore abstrMenut. S. Greg. Nanziioz. Orat. XI, •.43.

(2) Career fumoeot arbinm, etc.

sirs» les autres les honneurs, les dignités et Forgueil de la vie. Dans TEgUse, les uns se vouent plus spéciale-* ment à la science, k la prédication, les autres à Téducation, les autres au gouvernement des fidèles et à la direction des âmes, les autres aux missions, les autres aux œuvres si diverses et si multiples de la charité. L'idée qui domina Bruno fut celle de vouer sa vie à la solitude et par elle à la prière et à la pénitence , à la contemplation et -à Texpiation. Cette pensée n^est-^lle point noble et sublime entre toutes ? Ne conçoit-on point qu'elle puisse subjuguer et captiver une grande àme? Du reste, Bruno, qui avait environ quarante-sept ans lorsqu'il quitta Reims pour renoncer au monde et dont les moments avaient toujours été si occupés, ne s'était-il point largement acquitté envers la vie acUve dont il avait pu peser le fort et le faible ?

A qui douterait de la pensée qui inspira Bruno, savoir : un profond mépris du monde et de sa caducité, un vif désir de se dépouiller de tout afin de vivre pour Dieu et pour Dieu seul, nous dirions : Lisez les Titres funèbres et vous verrez qu'ils n'attribuent pas la retraite du saint à un motif autre que celui-là. Ils rendent tous hommage à la sainteté du mobile qui le détermina.

Le Titre de l'Eglise cathédrale de Reims porte : « Ce » Père , fondateur illustre d'un Institut nouveau , se n montra comme le modèle de ses frères, leur donnant » l'exemple du mépris de ce monde méprisable. H préféra » Jésus-Christ à' tout et le suivant, dans sa pauvreté, il se 9 fixa dans ee désert avec une suite nombreuse (I). »

Un autre Titre de la même EgUse contient ces paroles

(1) Hic pater eximins fandator relligioiiis

Emn^lar aDM fratrîbtas «diibuit Dans illis formam spernendi vilia mundi... Onmia postpoaait Ghristo nudaiDqoe secutus Christam^ coin maltis soacipit hanc eremum.

{TU, /i»n., D. 52.)

ou LBS CHARTRBUX NAISSANTS. 85

non mmos sîfaJtficatives : n De aràme que Jkiflq[>b 4éflai- » gna la niaitcos^e de :1a maison wjl itoit et]Sut;se swsm imire cpuirageu^ement à. ses (eotatixres > ooupiAdes, ainsi

> Bruno , vous .avez su laisser Mi , f^vec )e plus pro* 9 fond mépris, Ja. gloire du monde, alocs que vous ten-

> dant Jes jbcas il voulait vous y ens^rper,' faisant briller 9 à vos yeux Tédat de grandes ricbeases et .d'bonnenrs » plus ^ands encore. Vous avez pris la fuite et ponr » ^voir embrassé le désert au mépris des vêtements pom-

> peuxy vous êtes revêtu de la gloire divii^e (i). »

Le ïître de TEglise caibédrale de Royen ne ^ient pas un langage diflérent: « Jl. a quitté le monde itprésiiVQir » iriompbé.d£s bonneurs mondains, ioulant aux pieds jies « ricbesses, méprisant Jes bonneurs, écrasant Tambition » sous le poids de son mépris «etise dévoilât à ta création » d'une nouvelle famille religieuse ..â*écbpppant4ju monde, j» évitant ses grandeurs, il a préféré la^yie ^privée (}). »

Le Titre, de l'Eglise Saînt-PiQrre:d'J(>ri)K,.Qn AppgletQire, porte à .son tour : « Il possédait, autant «qu'il .ppnvpit Jes 9 désirer, gloire, rlobesse, bonneurs, *sciQi(ice, -mais jl Jes * mit sous le pied (5). »

(i) Ut seryire Jpseph dopiocieoiitfmpfîl ajpori

Et fugit ampleins incestos mente virili, Sic contempla jftcet, Brano, tibi fient mandi Anpleeti dnm te cqperet, tibi bra^a:m9ifng,

Mnllas mondas opes, moltos ostendit booorts Tnqae fngft kpsns, pompali veste rejecta,

Amplectens eremum, vestiris sorte beata.

(2) .Honani genm ilens irrepaal^e jtbmwm

Mando decessit mundanî yictor bonoris, 'Proenlcator opam, canctorun spretor bonoram,

Et mondi stoltvft pede eos^ditisvil^itî^oepn Et stadio sanctam fandavit Relligioneo,

Mondum declinans, mondi soblimia vitans fitogit potiiis printa degtre vite*

(3) Gloria, dÎTilic^ pesons, scientia remm ,U)i alfra j|itia,«ed pede preMîtea.

{TU. /im., t36.)

A qui douterait encore de la pureté» de la sainteté, de la spontanéité du motif qui détermina Bruno à la retraite» nous dirions : Ecoutez-le lui-même, nulle source ne peut être plus authentique et plus sûre, et il vous dira dans une de ses lettres heureusement conservée qu'il se retira au désert pour accomplir un vœu qu'il avait formé, alors, probablement du moins, qu'il enseignait à Reims et avant qu'il n'eût suscité des affaires à Manassés, ou plutôt avaàt que Manassés ne s'en fût suscité à lui-même. Il nous apprend en effet que, se trouvant un jour dans le jardin d'un nommé Adam, chez qui il était reçu, il eut avec deux de ses amis, l'un Raoul, dit le Verd, qui plus tard Alt prévôt de l'Eglise de Reims, et l'autre Fulcius, dit le Borgne, un entretien à la suite duquel il fit avec eux le vœu de renoncer au monde : « Vous souvient-il, ce sont » ses paroles à Raoul, qu'ayant eu avec vous et Fulcius » un entretien sur les faux plaisirs, sur les richesses péris- » sables de la terre, ainsi que sur les délices de la gloire » éternelle, nous avons promis et voué au Saint-Esprit^ • sous l'inspiration de l'amour dont nos cœurs étaient

> enflammés, d'abandonner au plus tôt, m pro^rtmo, tes » biens fugitifs du siècle, de poursuivre les biens éter-

> nels, et de revêtir l'habit monastique, vœu que nous » aurions exécuté sans retard si Fulcius n'eût pas fait le

> voyage de Rome et si nous n'eussions pas attendu son » retour (i) ? »

Concluons donc avec le célèbre Pagi dans ses remarques sur les Annales de Baronius : « Il est certain que

> la cause de la retraite de Bruno ne fut autre que le » désir de la vie solitaire comme il s'en explique lui- » même au Prévôt de Reims (3). »

(!) Promisimas ac vovimos Spiritoi Suicio in proximo fagitiva Sftcnli relinqnen «I cleroa eaptare necnoo monadiicam habitom recipere. Bp. ad H^duiphum Viridem»

(2) Cnm conatet de aeceaaa Braoonis que oob alia fdt quam vite soHta— m desiderioiB ut iptemet in Epistola ad Prepoaitiim Ramensem scripsit.

ou LBS CHARTREUX NAISSANTS. 97

Concluons avec VEglise Sainte-Marie de Reims dans son litre funèbre : « Il méprisa tout et s*attacha pauvre au » Christ pauvre. Il aima mieux vivre pauvre pour le Christ » que de vivre riche et honoré dans le monde (1). » Si Tapparition de Diocrés put exercer sur lui quelque influenoe, ce ne fut que comme une occasion d'accomplir une résolution auparavant arrêtée, d'exécuter enfin un dessein conçu depuis longtemps.

XYin. Une fois son parti pris, Bruno, quoiqu'il fût resté seul, Fulcius ne revenant pas et Raoul s'excusant sur différentes affaires, Bruno se mit à l'œuvre avec résolution. D'après une tradition ancienne, il voulut, avant de dire adieu au monde, monter une dernière fois en chaire pour prendre congé du clergé et des fidèles de l'Eglise de Reims dont il avait été l'appui et dont il était devenu la gloire. A peine eut-il commencé de parler qu'on remarqua l'esprit nouveau dont il était animé. Au lieu d'aborder comme autrefois les subtilités de la Scolastique ou de chercher à pénétrer dans les profondeurs du dogme sacré, il ne parla, tout rempli qu'il était de ses méditations favorites, que du renoncement aux vanités du monde. Il commenta la maxime qu'il avait adoptée ainsi que nous Favons vu, c'est-à-dire ces paroles dont David, tout roi qu'il était, faisait retentir les voûtes de son palais : « J*ai eu ' dans mon esprit les années éternelles, je me suis éloi- » gné parla fuite et j'ai demeuré dans la solitude (S). » il parla avec tant de force, d'onction et d'autorité, l'impression qu'il produisit fut si vive et si profonde, que quelques-uns de ses auditeurs se montrèrent prêts à le suivre. L'histoire cite entr'autres Pierre et Lambert qui remplacèrent ainsi Fulcius et Raoul. Bruno, avec ses nouveaux compagnons, se rendit auprès de saint Robert que les solitaires de Molesmes avaient choisi pour leur

(1) Omnia contenpsit et Christo panper adbssiC

Màluit hic Christo paaper quam inwtrt mnndo. (TU. fun., 95.)

(2) PM/m. LIV, 8.

Atibé et qui fdndtt'phl» tardl-Ordire de GiteanxvNe voulant pas s*en rappot^et à ses profères lumières, il se mit sous là^ diréietion def cet? bômnie de Dieu, poui' éûre initié ao nouveau genre de vie qu*n voulait embrasser et puisa dans les entretiens c)uMi euCavee lui et aveé ^eê religieux, de gràmdies lUttiiéi^' tëUIOiaiit la vie érëmllique ec contemplative. A: lÎBk' suite de ces saints' coKoqiies^, Pierre et Lambert fondèrent un couvent dans- uiie terlre appelée Sècbe*FôAtbine, au diocèse de Langtes. Quant k Bruno, il alla, siîloii' les uns, demeurer quelque temps* avec eux et, selon les attirer, il quitta directement l'abbaye de Holesmes pom- aller là oA* il devait aller, là où Dieu* rappelait pour jeter led ftmdementis de son Ord^e, c'e^-à^^dlre dhns les Alpes du Dàupbiné.

XIX. ILs*y rehdit aVee six compagnons dbnt rhistoire nous a conservé' les ikoms et qui ont dtoit à itre mentionnée icf, puisque (!*eât en eux et par eux que Dieu a commencé l'un des Ordres les plus honorés dand fÊgfise. Ils méritent de passer à la postérité à plus juste titre que les béros mi-historiques et mî-fabuleux de Tamitiuicé, votre même à plus juste titre que les sept sages de la Grèce qui n*ont su que disserter, tandis que ces bumbles solitaires ont su construîre, édifier, créer pour des siècles un Institut qui, aujourd'hui encore, compte bon nombre de florissantes maisons. C'étaient Landuin, qui ét^it natif de la Toscane et succéda à Bruno dans le gouvehiement de la Maison-Mère, Etienne de Bourg et Etienne de l>ie, tous deux chanoines de Saînt-ltof, près d* Avignon, Hugues â\i le chapelain, André et Guérin, laïqtres, c*est-k-dh*e eonvers. Bruno avant de les admettre avait mis leur vocation à répreuve, en feur faisant la peinture la phis vive des privations dé to*«te espèce auxqu^s il léin' faudraft SEe dévouer dams h solitude ; mais rien n'àtait pu h»s ébranler ; tous s'étaient déterminés à renoncer au monde et, pour cela, à chercher un désert où ils pussent se livrer à une pénitence perpétuelle, suivre le Christ, rien

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 59

que le Christ en marchant dans la voie étroite qui conduit à la Yîe.

On voit que ces nouveaux solitaires étaient au nombre de sept, nombre symbolique et sacré. Un biographe de saint Bruno les compare aux sept colonnes que la Sagesse s'est taillées pour construire une maison, aux sept épis reposant sur une seule et même tige, aux sept branches du candélabre, aux sept corbeilles remplies de pain, aux sept trompettes dont on se servait dans le Jubilé (1). De ce que Hugues, Tun des compagnons de Bruno, était surnommé le chapelain, bon nombre d*auteurs ont voulu conclure qu'il était le seul qui fût prêtre dans la sainte Compagnie, tels entr'autres Godescard, Helyot et Fleury Itii-méme qui a dit : « Hugues était nommé le chapelain » parce qu'il était le seul prêtre d'entre eux (2). » Or, nous n'hésitons pas à dire que ces écrivains se sont lourdement trompés. Il est certain, en effet, nous l'avons établi par un texte irréfragable, que Bruno était prêtre, et comment supposer qu*il ne l'était pas, lui que nous avons vu parcourir en missionnaire un grand nombre de contrées, lui Seolastique et Chancelier de l'Eglise de Reims, loi que l'opinion publique avait désigné pour être archevêque de Reims. Aussi les textes les plus positifs nous apprennent-ils que si Hugues était surnommé le chapelain ce n'est point parce qu'il était le seul qui fût prêtre. Il avait ce surnom, soit parce qu'il était le seul d'entre les compagnons de Bruno qui, avant de quitter le siècle, n'eût pas de prébende, mais seulement une simple chapelle à desservir, comme le dit Poteus (5) ; soit parce que, comme le dit Guigue dans sa vie de saint Hugues, il était celui d'entre eux qui s'acquittait dé l'office sacerdotal.

(1) Pttleos, VUa S. Brunonisy n. 41.

(2) ma. eeelet., U LXXIU.

(3) Hugo quem cognominabant capellanam eo qaod solos sine canoaieo-ant pastorali bénéficie, eCc. Vita S. Brunonis, n. 23 et note rr. AeiaSS.

c*e9i-à-dire qui était Semainier ou Hebdomadaire et qui, à ce titre, disait la messe de Communauté, commençait l*offlce, récitait les oraisons, bénissait la table, entendait les confessions et était chargé d'une manière toute spéciale de ce qui concernait le culte divin (4).

XX. Nos pèlerins , quelque temps incertains sur le chemin qu*il$ voulaient prendre, songèrent à s'adresser, pour obtenir de lui un désert, à saint Hugues, évéque de Grenoble, soit à cause de sa réputation de sainteté qui était parvenue jusqu'à eux, soit dans l'espoir de trouver en lui un bienveillant accueil, un zélé protecteur, car Hugues avait été à Reims le disciple de Bruno, soit enfin parce que, dans le diocèse du saint évéque, il y avait de hautes montagnes qui pourraient leur offrir un désert propice à l'accomplissement de leur pieux dessein.

Leur demande devait être exaucée, car Dieu lui-même H*était chargé d'aplanir les voies à ses serviteurs, de ménager l'heureux succès de leur démarche. Hugues, en effet, la veille même du jour où nos pèlerins devaient aller frapper à la porte de son palais, avait eu la vision que voici. Transporté en esprit pendant la nuit au milieu des montagnes de Chartreuse qui étaient dans son diocèse et qui ont donné leur nom à Tordre des Chartreux, il avait vu le Seigneur y construisant une demeure pour sa gloire et^ en même temps, sept étoiles d'or disposées en cercle, différentes de celles du firmament, étoiles qui lui indiquaient le chemin de ces montagnes qui devaient devenir si fameuses. Aussi, lorsque le lendemain les sept pèlerins se présentèrent à lui et lui firent part du but de leur visite, Hugues fut-il favorablement disposé à leur égard, car il comprit que la vision des sept étoiles était le présage de l'arrivée de nos sept pieux voyageurs et lui indiquait le lieu où ces émules des Paul, des Antoine, des PacAme, des Macaire, des Hilarion, des Jérôme, allaient

(1) HugoDem etiam qoem cognominabaiit cApellanuiii «o qaod solas ex eis .HSfïfrdotis fungeretar officio. Goigo, Vita sancti tfugoniê.

ou LES CHARTBBUX NAISSANTS. 44

renouveler les prodiges de la vie anachorétique telle qu'elle s'était pratiquée dans les premiers siècles de l'Eglise. Il fut attendri jusqu'aux larmes lorsqu'il entendit Bruno lui dire en son nom et au nom de ses compagnons, qu'attirés vers lui par la renommée de sa sagesse et la bonne odeur de ses vertus (i), ils le priaient qu'il daignât leur accorder dans son diocèse un lieu où» éloignés des périls du monde et du commerce des hommes, ils pussent accomplir leur dessein de servir Dieu seu] et de lui construire un temple digne de lui.

Quelque rationaliste à courte vue, quelque sceptique railleur n'accueillera peut-être qu'avec le sourire de la pitié sur les lèvres, le récit de la vision de saint Hugues, et dira que c'est là une légende puérile à laquelle ne peut croire un esprit tant soit peu sérieux. A cela nous répondrons que la vision est un phénomène qui se reproduit sans cesse dans la mystique divine, et qu'elle n'est qu'une conséquence des données du christianisme sur Tordre surnaturel ; nous répondrons que la vision de saint Hugues a été admise par Fleury, appelé dans un certain monde c le judicieux, > par Launoy dans sa dissertation Sur la vraie cause de la retraite de saint Bruno dans le Désert (3), par Baillet, cet agiographe d'une critique si sévère, qu'il a été surnommé le dénicheur de Saints ; nous répondrons enfin par ces deux vers de Palissot à l'adresse de ces esprits qui sont disposés à croire tout, excepté le christianisme et ce qui s'y rapporte :

Pleins de crédulité poar des faite fidicnles Et sur tout antre objet sottement incrédules.

XXI. Saint Hugues retint quelque temps dans son palais Bruno et ses compagnons, soit pour qu'ils pussent se reposer des fatigues du voyage, soit pour leur donner le

(1) SoiTÎ cooTersationis ejos odore Irahente. Gaigo, VUa S. Bugonis,

(2) De vera causa êeee$su8 S, Brunoniê tn eremum.

42 8A1NC BRONO

loirir de réflëdlir plus sérieusement eneere sur le dessein qu'ils avaient formé. Dans ce but> il leun fit la peinture fidèle des lieux que le €iel, diaprés la vision, avait désignés pour leur demeure fUlure. « €e lieu, leur dft-iH est » un' désert appelé Chartreuse^ placé dans les hauteurs-d^

> la montagne, à dix milles de lu ville, vaste il> est^wai,

> mais tout-è-fait inhaëiié, accessible* aux bé tes férooes » seules, et entièrement inoonnU' aux hommes^ et aux. » animaux domestiques. D est environné de roeher» » escarpés, les arbres y sont stérites, le froid* y estrigou- » reux, la neige y couvre la terre pendant la plus, grande

> partie de Fannée ; on ne peut ni y moissonner ni y » semer. Au milieu de ces rochers* est une petite ri^iére » formée parles avalanches qui viennent dies montagnes » environnantes et dont les eauK forment, en s'écoulant, » un bruit semUablle è celui des torrents. Le chemin qui » conduit à la Chartreuse est montant et malaisé, rentrée » en est difficile et pleine de dangers, car on n*y pénètre » qu'à travers des rochers élevés qui inspirent au' voya- » geur la terreur et Feffpoi. En un mot, Thorreur de ce

> Ne» est telle qu'il parait plutôt destiné à être une prison

> ou un purgatoire, qu'une habitation humaine (1). » Cette peinture de la Chartreuse ne fit qu'enflammer

davantage le zèle de Bruno et de ses compagnons. Us voyaient là un endroit propice à Fexécution de leur dessein, un lieu retiré qui les préserverait de la contagion du siècle, une nature gigantesque qui leur rappelleraîr avec éloquence les grandeurs de Dieu, une ceinture de montagnes qui, leur voifant les horizons de la. terre, ne leur laisserait de jour que du côté du Ciel. N'est-ce point là ce qui avait fait l'objet de leucs rêves mystérieux ? ce qu*ils cherchaient, ce qju'ils ambitionnaient avec plus

(1) Tanla est loci illius asperitas, tanins horror ut carcer potius aut purgalMii locnsy faaiik baiMna vite habicacohm did posait. Patevs, Vita S. Brunonii, d. 31, 3S.

ou LES CUXAtRCUX NAISSANTS. 41

d^iMéilf qUélë» itOiidains n'ambitionnent lefs chàteau^p, le^ péMs, les vilùtÉ f N-est-ce point là ce <lull leur fàHé^it à ettt qui, rfcfies de leiur foi, ne cherchaieM que la namtt* et Dîen? « Il ik'y a pien, a dit un poète philosophe , » qui' soit plus propre que Faspect de ce désert à exalter >" rtfme et à Toccuper fortement. Le spectacle terrible et « d>ttile beauté sombre qui se présente partout, couvain wf ûfBix Ptitbée de l'existence d'un être suprême, tt suffi- »' rttlt'deie conduire en ce lieu et de lui dire : R^tan^d*'. » SWiH Bruno, qui a choisi ce lieu pour sa demeure, de- »' ttiilf être ou homme d*un génie peu ordinaire et, peut- «'êtt'e, n*aurais-je pas pu me défendre de me ranger > M lionAré de ses disciples si Refais né dfe son

» tM^s (I). »-

X}i3I. Saint Hugues voyant nos pèlerins inébranlables, leë^ conduisît Iui<-méme dans le lieu indiqué par la vision, verë la Rattivité dé ta saint Jean-Baptiste, ce fils et cetie gloa^ de Itf vie seMaîre ; il les pourvut de ce qui était néeessidré pôw \t voyage. Il leur servit ensuite d'abbé et cTéconoïkie, (f est-à-dire que, comme évéque diocésain, il était leùi^ premier supérieur et, comme protecteur de rO<fire naissant,! il s-Hniéressail du temporel. En place dcas humbfes fentes en cabanes sous lesquelles Bruna et ses eompagfnons avaient, au premier moment, cherché un abfi, et qui étaient construite» à quelque distance Fune ddrëulre, eoittme léslaures de la Palestine, de peur que pMt y^ voisimlgeT trop rapproché les religieux ne troublesseM réciproquement leur recueiHement ef leur soKiu4e, i la place (te ces cabanes, saint Hugues fft bientôt consfitrire deb céHéles plus solides et plus commodes; il obtint à Ma protêts, par sa haute influence, la propriété du dé- MTt auprèsf der ceux à qiri il appanedMt, eMr*autire9 auprès de Séguin, abbé de la Chaise-Dieu, qui était trop au-dessus de tant sentiment de Jalousie monastique pour s*opposer

(1) Cité dans FeUer. Biographie iintv.y art. Brono.

h rétablissement d*un nouvel Ordre religieux. Il écrivit aux prêtres et aux fidèles de son diocèse pour leur interdire la pèche, la chasse, le pâturage dans les domaines concédés aux religieux, et cela, sous peine d'excommunition, afin qu'aucun bruit ne vint les distraire de Dieu (4). Plus tard, les protégeant en toutes manières, il leur Ait construire un monastère dans lequel il aimait à aller se reposer des fatigues et des soucis de son laborieux ministère, de la contention des affaires administratives, et se livrait aux délices de la vie contemplative, en la compagnie et sous la direction de Bruno. U se laissait quelque fois tellement absorber par les douceurs de la solitude, que notre Saint se croyait obligé de rengager à abréger ses retraites trop prolongées pour un pontife chargé des soins d*un vaste diocèse ; lui disant : « Allez, allez à » votre troupeau et acquittez-vous envers lui de ce que » vous lui devez (2). » Il le dissuada aussi du dessein qu*il avait formé, tant était grande son humilité et sa charité, de vendre ses équipages pour en donner le prix aux pauvres et de faire à pied la visite de son diocèse, lui faisant sentir que cette singularité pourrait être pour lui une occasion de vanité et d*orgueil, qu'elle pourrait être blâmée par les autres prélats, que les routes et les chemins de son diocèse étaient trop difficiles pour être parcourus à pied, et Hugues, qui écoutait Bruno comme son oracle, se rendit à ces considérations. Bientôt le nombre des solitaires s*élant augmenté, les Chartreux se livrèrent sur une plus grande échelle au travail des mains. Ils construisirent des usines, éveillèrent Tindustrie et parvinrent à vivifier par leur labeur, après Tavoir sanctifié, un désert auquel on ne pouvait pas même, avant eux, arracher une maigre moisson et qui paraissait ne pouvoir pas

(1) Ne qaisqnam intra temiDos ipsoron ponessioais piscatioaem aat (iooem exerceat et sua animalia pascenda dedueat. Acta S S., n. 503.

(2) Ite, ite ad oves Testras eisque qaod debetis exsolvile. Viia anti— quor, etc., n. 13.

ou LES CHABTREUX NAISSANTS. 45

être habité par des humains (1). Le génie monastique lit ainsi ce que n'aurait jamais fait le génie commercial, tant il est vrai que la charilé sait aller plus loin que la cupidité elle-même, tant la puissance du christianisme est efficace, même dans Tordre temporel. On montre encore aujourd'hui, restée immobile depuis bientôt huit siècles, au milieu de la mobilité des choses humaines, la chapelle où priait saint Bruno.

XXÏn. Voici, du reste, le tableau que nous ont tracé, do genre de vie que Ton menait dans le camp retranché de la Chartreuse naissante, deux auteurs dignes de foi, Fun, Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, qui était contemporain, l'autre, Guibert, abbé de Nogerit, qui avait visité la Chartreuse en i 104, c'est-à-dire vingt ans après le commencement de rinstilut des Chartreux.

« Pour soumettre la chair et dompter la loi des mem- » bres qui lutte contre la loi de Tesprit, dit Pierre le Vé- » nérable, ils matent leurs corps par de durs ciliées, ils

> raffligent, Texténuent et le dessèchent par des jeûnes » continuels et rigoureux. Ils ne mangent que du pain

• de son. lia trempent tellement leur vin d'eau qu'il n'a

> plus du vin que l'apparence. Us s'abstiennent constam- 9 ment de viande , même lorsqu'ils sont malades. Ils » n'achètent jamais de poisson, seulement ils acceptent » celui que la charité veut bien leur donner. Le diman- » ehe et le jeudi seulement, ils se permettent le laitage

• et les œufs. Le mardi et le samedi, ils se contentent de M légumes et d'herbages cuits. Tous les lundis, mercredis

• et vendredis, ils ne se permettent que le pain et l'eau. » Ds ne mangent jamais qu'une fois par jour, excepté

• toutefois, pendant l'octave de Noél, de Pâques, de la

• Pentecôte, aux fêtes de l'Epiphanie, de la Présentation,

(1 ) Baqaê loca divino Bomine et saoctomm cnlUbiu êmieareni îd quitus et fennuD et speica latroDam extitertat. Gwliertvs. De vita tua, 1. 1,

de rAnnonciatîon, quand elle looibe «u Temps piBSAsl» de rAsoension, de rAssomption, de la NaUvité, exeej^ MMsi les fèces des douze Apôtres, de saint Jc^aa-Bap* liste, de saint Michel, de saint Martin et de la Topsaakit. Ils se- livrent au silenee, à la .lecture, à la prière, au travail des mains eiJturtoui à to 4ran$eripti(m des manuscrUs jdont ils s'oecupmt sans relâche. Maxime in scribendis libris irrequieti insistunt. Ils se réunissent pour Vêpres et Matines, qu'ils récitent les yfvtx baissés vers la terre, le coBur fixé au Ciel, montrant et par la gravité de leur maintien, et par le son de leurs voix, et par Fexpression de leur visage, que tout en eu9p,.tant rhemme intérieur que rhorome extérieur, e6t,absQrbé en Dieu. Jamais ils n'usent de viq en dehors, des T^|Mts, quoiquMIs puissent alors boire de Tobu pour apaiser leur soif. Us sont d'un grand désintéressement, ne voulant rien posséder, pas même Tespace que peut occuper le pied d'un homme» en dehors des limjj^es qu'ils se sont prescrites, nec sallem qumtum pes Aumanus occupât, quand même le mpnde entier leur serait offert. Ils nourrissent des boaufa, des «bèvines, des brebis, afin de pourvoir à leur subsistance. Ils.out :méme déterminé le nombre des bestiaux qu'ils pospé* deraient,, afin de ne pas s'enrichir (1). » Les premiers CbarUreux ne. se montraient-jOs .passes fidèles disciples de saint Bruno, 4ant un Titre fujQkèbi^ Dous dit : M Bruno a trépassé, lui à qui la forêt servaiM^ maison et l'berbe de nourriture ? »

Huit BroDO cni sjlva donius, cibus herbafuêre (2). L'herbe est son aliment, la forêt sa demeare.

Ecoutons maintenant l'abbé de Nogent : « Leur Eglise » est bâtie près du sommet de la montagne, fls ont un

(i) De miroMulis, h II, e. 28.

(2) 5». Ântonii Conieiensiê, TU. /iin., n.

ou LES €HAHTRBOX HAÏSSANTS. 47

cloître assez comiBode, mais ils ne demeurent ^pas ensemble comme les autres moines. Chacun a, autour du cloitre, sa celUde où .il travaille,; prend son repos et sa réfection. Ds reçoivent le dimanche du dépensier, ,pour nourriture, du pain et des légumes qui sont leurs seuls mets et quMls cuisent chez eux. Ils ont dans leurs cellules de Teau qui y vient par différenu conduits. Ils peuvent, les joursf de dimanche et de fête, manger du fromage et du poisson, mais ils ne font usage de poisson qu'autant t|u*Qn leur en domie , car ils n*en achètent pas. Ils n'ontnior, ni argent. danarleurs ornements <d*Eglise, il n*y.a ^ue le calice qui soit d'argent. Ils ne viennent pas à TEglise à toutes les heures ordinaires de Toffice, comme nous autres (Bénédictins). Ils jie parlent presque jamais; s'ils usent de vin, il est tellement trenipé, 4|u'il n'a aucune force, à peine est-il meilleur que de l'eau. Us portent le cilice sur la chair, et les autres vêtements se réduisent à peu de -chose. Ils Oint un Prieur, et Tévèque de Grenoble , qui est très^pieux — saint Hugues, qui vivait encore -— leur sert d'a^é et d'économe. Ils cultivent peu de^t^rre pour le bîé, flaais Us ont beauooi^) .de - troupeaux de diverses sorles d'animaux, dont la vente sert |Kiur leur sùbsiaiance. Il y a, au bas de la. montagne, une demeure rfevivgt laïques qui font valairravec.fldélité les biens dont on leur donne l'administn^tion. Ces «ermites sont si fervents et si unis à J)imi)qu;*ils ne s'éloignent jamais de leur Institut. Quoiqu'ils soient pauvres, ils ont cependant une îrès-riehe bibliolhéque ^ de telle sorte qu'ils semblent travailler avec d'autant plus d'ardeur à acquérir la nourriture qui rne périt point, qu'ils ont moins de ceflle qui ^t pémsflMe. Le comte de Nevers étant allé les visiter par dévotion, eut pitié de leur pauvreté, «t leur envoya à son retour de l'argenterie il*un^grand prix, mais ils la lui renvoyèrent et ieeomte, édifié de ce refus, leur Ht donner des cuirs et des par-

48 SAINT BBUNO

> chemins qu'il savait leur être nécessaires pour trans- 9 crire et relier des livres (1). »

On voit par là que les Chartreux combattaient, par leur genre de vie, la triple concupiscence, le triple mal de la nature humaine. Ils combattaient Torgueil et ses filles» en portant des vêtements grossiers, hérissés de poil» qui les rendaient dignes de mépris et provoquaient plutôt, dans ceux qui les voyaient, Thorreur que Thonneur {¥}. Ils combattaient la cupidité par la résolution inébranlable qu^ils avaient prise, par la loi qu'ils s'étaient imposée de ne pas étendre leur domaine, de ne pas augmenter leurs troupeaux, et pour cela de ne pas augmenter le personnel de la maison, qui avait été fixé primitivement à treize Pères, le Prieur y compris, à seize convers et à quelques ouvriers salariés. Us combattaient la concupiscence de la chair par le cilice, les jeûnes, une nourriture grossière, une boisson sans force, de longues veilles et le travail des mains. Yoilà comment ils avaient fait de ces montagnes où, avant eux. Ton n'entendait que le cri des bêtes féroces, un temple où retentissaient les chants sacrés et comme un éeho du concert des anges. N'est-ce pas ici le lieu de nous écrier avec un historien de saint Bruno : « 0 heureuse ! deux fois heu- » reuse Chartreuse ! toi si longtemps stérile, et mainte- » nant féconde. Heureuses montagnes qui ont mérité » d'être habitées par de tels hommes, cultivées par de » telles mains 1 Heureux enfin, cet Institut divinement

(i) Vinam si qnando bibunt adeô corraptam ut nibil virium, nil pêne m-poris utentibus afferety vix communi sit anda prcstaoa. — CetennMi ^estium multa tenuitas. — Com in omnimoda panpertate se déprimant dit»- «maffl tamen BibiioUieeam coaggerant, etc. Boom tergora et pergamena plarima eia transmisit qoœ pœne ineviiabiliter ipsis necesaaria esse cognoTit. Gaibertus, De vita sua, I. I, c. XI.

(2) Vestes vilissimas, abjeetissimas ipsoqae visu hoirendas assumpsenint, qoantilace enim brèves et angustc, qnalitate ita at vii aspici possenc, birsntA et sordids noilam gloriandi vitium se pesse adinitlere indicaot» Peirut venerab., h e.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 49

> ctaM, qui, par rantiquité, remporte sur tous les autres, » excepté, toutefois , Flnstitut de saint Augustin et de • saint Benoit et, par I*austérité de la vie, sur tous sans » exception (i)! »

3e ne sais plus qui a dit que la Chartreuse apparaissait comme un nid d'aigle au milieu des rochers. Gela n'est* Q point vrai spirituellement aussi bien que physiquement? Les Chartreux qui Thabitent ne sont-ils pas réellement des aigles qui, dédaignant la plaine marécageuse ou piétinent tant d'àmes vulgaires, où grouillent tant de passions mesquines, prennent comme Taigle leur essor vers le Soleil éternel, pour le considérer de plus prés en attendant qu'ils le contemplent dans tout son éclat, au jour de la vision face à face ?

XXIV. Une nouvelle épreuve était réservée à Bruno. Eudes ou Odon, né à Chatillon-sur-Mame, ancien élève de notre Saint, chanoine de Reims et évéque d'Ostie, avait été élevé sur le Saint-Siège le i2 mars i088 sous le nom d'Urbain II, et cela, selon les intentions manifestées auparavant par le pape Grégoire YII. Les temps étaient alors trés-difâciles pour l'Eglise ; les évéques se trouvaient dispersés de toutes parts, le schisme avait éclaté, car c'était l'époque où Guibert, archevêque excommunié et déposé de Ravenne, avait été intronisé par l'empereur Henri IV, dont il se faisait l'instrument , sur le siège de saint Pierre où il jouait le rôle d'anti-pape sous le nom de Clément HI. Comme Guibert était reconnu par presque tons les évéques d'Allemagne, qui, dans leur basse servilité, voulaient avoir un pape à eux, le parti catholique était dans la consternation et ne savait plus comment s'y prendre pour sauver l'Eglise en péril. Mais heureusement,

(1) 0 igimr il«ram atque ilerum feiix Carthusia tamdiu sterilis, nunc vero foeeiioda ! Felices montes qui taies meraerani habere incolas et caltores ! Felii deniqae Religio ista divinitùs institou, que Religiones esteras post Aoi^tiniim et Benedictum antiqoitate pnecedit et has illas etiam vit« ansleriuie. Puieos, Vita S, Brun,, n. 43, Cf. n. 37, 38, 39.

Urbain comptait parmi les illustres pontifes nés de la cendre de Hildebrand, et devait se montrer à la hauteur des circonstances, avoir un courage plus grand que les difficultés. Il chercha d*abord à s'entourer d*hommes capables qui pussent lui prêter assistance. Par suite, il jeta les yeux sur Bruno dont il connaissait la rare pnidence, la sagacité, Tesprit de conseil, les intentions pures et droites et lui ordonna, au nom de Fobéissance qu'il devait au Souverain-Pontife, de quitter la solitude et de venir près de sa personne, afin que, dans les tristes conjonctures où il se trouvait, il pût se décharger sur lui en partie du poids des affaires de TEglise et du monde (i). Le sacrifice était pénible pour le serviteur de Dieu. U lui fallait s*arracher à sa chère solitude, quitter ses frères quMl aimait tendrement, et s'exposer au danger de voir se dissiper le petit troupeau qu'il avait formé avec tant de peine. Il n'y avait pas encore, en effet, six ans qu'il avait mis la main à l'œuvre et, par là même, son Institut avait grand besoin d'être consolidé par sa direction, d'autant plus que le nombre de ses disciples s'était considérablement accru de novices qui n'étaient pas encore formés à la vie religieuse. Mais les Saints ne savent qu'obéir et le respect de Bruno pour le successeur de Pierre ne lui permet même pas de délibérer. Il assemble donc la communauté et lui fait part des ordres qu'il vient de recevoir. A cette nouvelle, la consternation est générale, les larmes coulent à flots , les sanglots se font entendre, les religieux disent à leur bien - aimé Patriarche, tant sa grande bonté les lui avait attachés : « Pourquoi, Père, » nous abandonnez-vous ? A qui allez-vous nous laisser » dans notre désolation ? Vous êtes, après Dieu, toute » notre espérance et tout notre refuge. Vous êtes notre » appui dans l'adversité, notre consolation dans la pros-

(1) Ut eiim dirigeret et juraret ad apostolatus sollicitudinem et onera perferenda. VUa antiçfttiar, n. XV.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 5i

• périté, notre conseil dans la tentation, notre secours » dans notre faiblesse. Que ferons-nous donc après votrq » départ ? A qui recourrons-nous pendant votre absence ? » Nous serons comme des brebis errantes qui n*ont point 9 de pasteur (i). > Allant plus loin, les disciples du Saint ajoutèrent quMIs ne croyaient point pouvoir, sans lui, rester dans la solitude et le désert, et finirent par lui dire : « Si vous restez nous resterons, si vous partez nous partirons (2). > A ces paroles Bruno fut ému et troublé, car il lui était très-pénible à lui-même de quitter sa chère et douce retraite, d*étre impliqué de nouveau dans les soucis et la sollicitude des affaires. Mais se surmontant avec courage, il s'efforça de calmer et de consoler ses religieux. Parlant le langage qu*ont toujours parlé les Saints, il leur dit : c Mes frères bien-aimés, il me serait très-doux » de rester avec vous, il m'est très-pénible de vous quit- > ter, mais c'est un devoir pour moi d'obéir aux ordres » apostoliques. A quoi me servirait d'affliger ici avec vous » ma chair par des jeûnes et des abstinences, si, par ma » désobéissance, je venais à perdre mon àme (5)? > Malgré ces graves paroles du Maître, les disciples restèrent inconsolés et ne purent se déterminer à demeurer. Que fit alors Bruno ? Craignant qu'après son départ la Chartreuse, qui était devenue la propriété de Dieu, ne vint à passer dans des mains séculières et profanes, pensant aussi que plus tard il pourrait venir l'habiter de nouveau avec ses disciples, Bruno en fit la cession à un des principaux donateurs, Séguin, abbé de la Chaise-Dieu, de qui il

(i) Tanc omnes corn lacryrois el ejalalu magno clamare cœperunt dicentes : Car nos, Pater, deseris aat cui nos desolatos relinquis ? Ta es enim post Deom omnis ^es noslra tolumque refagium. Ta nobis in adversis prssidiam, in prosperîs solatiam, in tentalione consilium, in infirmitate sabsidium. Quîd igiVar te recedente facîemas ? aat ad quem te absente recorremus ? Erimos proCecto sicnt oves errantes non habentes paslorem. Pateos, etc., n. 45.

(2) Si manerel manerent, si abirel, abirent et ipsi. Blomenvenna, ap. Acta SS.y VI Oclob., n. 512.

(3) Ibid.

espérait là reeotivrer sâtis difficulté ^*ily avait Ireu. Ayaiu aitisi itiis ordre à ses affaires qui étaient celles des siens et'célles de l*£glise, 'il eut hâte d'aller ïk où Tobéissance i*appelaît. Use init en route avec qaélqiies-uns de ises disciples, les autres s*étant dispersés et n'ayant 'pas voulu vivre soUs la éonduite de Landuln de Toscane, r^fn des sept, et que Bruno leur avait assigné pour Prieur. A jieine arrivé 'à Itome, notre Saint est accueilli avec les plus grandes marques d*affection et d*estime par Urbaifi n, qui le loge dan& son palais, en feit son con^di- 1er intittie, et suit ses a^^ dans les affaires les plus épineuses et les plus délicates qu'il ne conclut pas sans lui. X!XV. JBruno, qui avait vu avec la plus profonde tristesse ses frères abandonner la Chartreuse, ne resta point -pour cela inactif et désespéré à leur endroit. 11 les engagea à se réunir et bientôt, dociles à ses conseils, ih vinrent le voir Rome. Ne s*y trouvant pas daiis un niilreu convenable pour la profession qu^ils avaient embrassée, à cause de la vie agitée et bruyante du palais, n^ goûtant plus la manne céleste du Désert, ils allèrent trouver leur Père et lui dirent qu'ils éprouvaient une douleur cuisante d'avoir quitté leur solitude. « Ils «regrettaient, disaient-ils, non pas comme les Israé- » lites, les viandes succulentes et les fruits savoureux de > l'Egypte, mais leurs pieuses méditations, leurs prières, » leurs lectures, les consolations qu'ils avaient éprouvées » aux montagnes de Chartreuse, souvenir qui, joint au « contraste de leur vie présente, les faisait fondre en lar- » mes (i). > Bruno, voyant leurs bonnes dispositions, supplia le Souverain-Pontife d'user de son pouvoir auprès de l'abbé de la Chaise-Dieu, afin qu*il leur remit le territoire de Chartreuse dont lui, Bruno, lui avait fait cession. Le pape se hâta dje donner des ordres, disant à Séguin qu'il était de la dignité de l'Eglise Romaine de

(1) Poteas, n. 47.

ou LES CSARTREUX NAISSANTS. Hù

venir au 3Çcourj^ de ceux qui» jp^ obiëi^sapçe ppu^ eUlfi^ s*épiiisentdi^. travaux, que par sukç, il ne pouvait souffrir que. l'I^niitaye 4^. Bruup éprouvât, quj^lque. doxoma^ç çi^ qu'eu conséquence, Séguin eût à rendfr^e la Chartreuse à ses aj^ciens. poss.esseurs9 ainsi que Tapte. pqr lequel il lui enavaiifété fait cession. Séguin. s*ei](^esaa d'obéir* remi^ à Laoduin et à ses successeurs la Charti;euse où la colpffiç errante fut heureuse, de se reU'ouvçr loin du mouvement des cifés et du bruit importun du monde» et où el)e persilvéra^ malgré les horreurs du Désert, majigré Taust^rit^ de la vie q^. menaient ses nouveaux habit^nts^

XXVX. Quant à Bruno, qui aurait désif:é ramener lui* ipéme ses disciples daujs leur solitude* il resta, quelqjue temps, à Bx)me, se donnant tout entiicr aux affaires, faisant preU;Ve d^une prudence et d'une sagesse surhumaines, et soulageant le Souverain-Pontife par son zélé et soq infatigable activité (i). Mais il ne se trouvait pas là dans son élément. Sans cesse il gémissait de se voir dans un milieu si agité ; sans cesse il soupirait après sa grotte silencieuse; la pensée du bonheur qu'il y avait goûté le poursuivant nuU et jour. En vain le pape lui exprimait-il la joie qu*il éprouvait à le sentir à côté de lui ; en yain les grands de la terre qui venaient rendre hommage au Souverain-Pon- Ufe, lui témoignaient-ils une considération profonde ; ^n vain le demande-t-on pour archevêque de Reggio ; en vain est-il nommé à cette dignité éminente, par le clergé et par les fidèles, rien ne peut le détourner du désir qu il a de reprendre la vie érémi tique. Il fait tomber les suffrages pour Tarehevéché qui lui est offert sur un de ses anciens élèves de Reims, nommé Rangier, qui fut depuis cardinal, et à force d'instances il obtient du Souverain- Pontife de se retirer dans la solitude. ^ avait le plus vif désir de retourner à la Chartreuse, comme il s'en est

(i) Eidem assistens, consiliis et aaxiliis salaUrikiis Ejus mtilta onera snpporubat et maltiim in regiroine sanctc Dei Bcdesic ejas sollicUudinem saa proniptitadiDe sublevabal. Viia antiquiorf n. iQ.

expliqué lui-même dans une lettre que nous verrons plus loin : Mihi desiderium esi veniendi ad vos, mais il ne lui fut point permis de s*y rendre. Le Souverain-Pontife, en effet, ne Favaît autorisé à quitter Rome qu'à la condition qu*il ne s*en éloignerait pas, afin de Tavoir toujours sous la main et de pouvoir le consulter quand il croirait ses conseils nécessaires. Sous un certain rapport, Bruno parut assez s*arranger de cette condition ; d*un côté, il restait en Italie Tàme des affaires de TEglise, selon le vœu du Souverain-Pontife, et de Tautre, ce qui aurait contrarié son goût pour la solitude, son désir d*appartenir davantage à Dieu et à lui-même, il échappait à la nécessité d'accompagner le pape et toute sa suite, soit dans le voyage qui devait préparer le Concile de Clermont, soit au Concile même (i). Il se retira en Calabre à l'occasion que voici.

XXVII. Des chevaliers partis de la Normandie s'étaient dirigés du côté de la Péninsule et, promenant, avec leurs armes, leur fortune, leurs aveniures et leurs conquêtes» s'étaient emparés de la Basse-Italie, encore occupée par les Grecs schismatiques et les Sarrasins, sous lesquels gémissaient les chrétiens. Parmi ces chevaliers se trou* valent les fils du fameux Tancrède de Hauteville, et parmi ces fils Robert Guiscard et son frère Roger, qui s'étaient emparés de laPouille, de la Calabre, de la Sicile, par une série de conquêtes. Ces princes Normands avaient été tantôt mal, tantôt bien avec les papes. C'est ainsi que Grégoire VII avait excommunié Robert Guiscard, qui s'était emparé de diverses provinces que l'Eglise regardait comme ses domaines. Mais plus tard, se trouvant engagé dans une lutte violente contre Henri IV, cet immortel Pontife avait senti le besoin de se faire un appui dans

(1) Qaii Sammus Pontifex cam sua Caria (ransibat in Galliam, in cujas finibos Carthusia sita est, metuebat ne Curiam quam fagiebat ibi declinare Bon possel, et ide6 ad Caiabri» potius déserta se contolit. Acta SS., n. 559.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 55

l'Italie méridionale, et dans ce but s'était réconcilié avec les princes Normands, qui avaient définitivement pris le parti des papes (i). La Monarchie des Deux-Siciles était même devenue un fief du Saint-Siège. Urbain II, fidèle à la politique de Grégoire VII, étant allé en Galabre pour négocier des affaires de l'Eglise avec le comte Roger, pour s'assurer de son concours, pour le féliciter des services qu'il avait rendus, soit en chassant les infidèles de la Sicile, soit en arrachant les sièges épiscopaux de ce pays au patriarchat de Constantinople pour les soumettre au Saint-Siège, Urbain II s'était fait accompagner de son conseiller Bruno. Le Saint fit bientôt part au comte des sentiments qui le travaillaient, lui dit combien le monde lui pesait, combien il regrettait son Désert, d'où la haute volonté du pape l'avait tiré et le tenait éloigné. Roger, cherchant à être agréable à Bruno, lui avait offert une retraite dans ses Etals, il l'avait pressé d'accepter dans la Galabre un territoire appelé De la Tour et faisant partie du diocèse de Squillace, pour le moment où le pape le rendrait à la liberté. Devenu libre, Bruno se rendit dans cette nouvelle solitude, à la grande satisfaction d'Urbain II qui, d'un côté, comprenait qu'il ne pouvait, sans résister à Dieu, garder Bruno plus longtemps, et de l'autre, aimait mieux le voir se fixer dans un ermitage plus rapproché de Rome, que de le voir retourner dans les montagnes lointaines du Dauphiné, où il s'était fixé d'abord. On peut juger par l'acte de donation, combien le Seigneur normand avait en haute estime et en profonde vénération celui à qui il avait accordé un nouveau Désert. Le voici dans une partie de sa teneur :

« Nous voulons vous faire savoir (aux fidèles de ses » Etats), que par la miséricorde de Dieu, des hommes > pénétrés et embrasés de zèle pour la Religion, savoir » Bruno et Lanvin (qu'il ne faut pas confondre avec Lan-

(I) Cf. Biographie univ, Michaod, art. Robert et Roger.

» duio, qui était Prieur de la Chartreuse), sont venus avec

> leurs compagnons de la France en notre terre de Car » labre et ayant méprisé toutes les vanités du monde, » sont déterminés à ne vivre que pour Dieu. Connais- » saut leurs pieux désirs et voulant être aidé de leurs » prières, j*ai obtenu avec beaucoup de peine de leur » affection, qu'ils choisissent dans mes terres un lieu • favorable pour servir Dieu selon leur convenance. Ils y » oa4 choisi une solitude au diocèse de Squillace. Je leur

> donne ce lieu et à leurs successeurs pour y servir » Dieu. Je leur donne aussi une forêt et tout le territoire » qui Tenvironne à la distance d*une lieue, leur faisant - ce don en Thonneur de la sainte Trinité, de la sainte » Vierge et des Saints, et je défends à tous mes sujets de I* troubler ou d*inquiéter ces ser>'iteurs de Dieu (1). >

XXVin. Selon la légende qui embellit et dramatise I histoire, voici quelle aurait été Foccasion de la fondation du monastère de la Tour. Bruno serait aUé s'installer dans ce désert sans autre préambule, sans aucune formalité. Il serait ensuite arrivé, par une Providence toute particulière, que le comte Roger, se livrant à une grande chasse dans les forêts environnantes, les chiens, à la piste du gibier, auraient été lancés jusque près des grottes ou cavernes habitées par Bruno et les siens. Ces chiens, s*arrétant tout-à-coup, indiquent par leurs aboiements qu'ils ont rencontré une proie tout extraordinaire. Aussitôt, le comte arrive en toute hâte avec sa suite, entre dans les grottes et quelle n*est point sa surprise d'y voir des soUtaires louant et priant Dieu les genoux à terre, les mains jointes et les yeux élevés vers le ciel. Dès qu'il les aperçoit, il les salue respectueusement et humblement, s'informe du motif qui les a amenés en ces lieux, du but qu'ils se sont proposé, de leur genre de vie. Les solitaires ayant satisfait

(\) Acta SS,, n. m%

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. Îi7

à s^. légilùOie curiosité^ il éprouve les seiHiniieQts de la jpie la plus, vive et loue Dieu de ravoir jugé digne de trouyec uq tel l^utln. Il pensait, en effet, que ces nouveaux vepup sèment» poMr ses Etats, par leurs prières et lemis mémtes, uo^ source de bénédictions. G*est pourqupiy a0n de les retenir, il leur assigna deux Eglises» les visiia soavent, les pourvut de ce qui leur était nécessaire , se mii à leur école , faisant ses délices de la compagnie de Bruno, dont il écoutait les conseils et aux prières duquel il se recommandait souvent (i). Telle est la légende, mais nous Tavons dit, la légende n*est pas riûstojce, rimaginatîon n*est pas la vérité, la poésie n*es^ pas la réalité, la ftctioa n*est pas le lait^

XXIX. Bruno, malgré son désir de vivre pour Dieu seul^ ne put, dans son nouvel établissement de la Tour, jouij: d*une solitude aussi profonde qu*à la Chartreuse. Toujours S0U3 la main du Souverain-Pontife, comme nous Tavons dit, il mena quelque temps une vie mi-séculière, mirérémijbique. Urbain II, en effet, le fit venir à plusieurs Conciles : au Concile de Bénévent, au Concile de Troyes, dans la Fouille et, eroit-on, au Concile de Plaisance, où il aurait composé, en Thonneur de la Sainte Vierge, la sublime Préface que nous chantons eneore aujourd- hui. Il est certain toutefois , que Bruno ne suivit point le Pape au Concile de Clermont. Complètement retiré du moodie à partir de ceue époque , il ne s'occupa plus qu'à poursuivre sans relâche la pensée qui avait été la pensée dominante de sa vie, depuis qu'il avait refusé Tarcbevécbé de Q^ims, je veux dire de serviir Dieu dans la solitude par la prière et la pénitence. Considérons-le donc maintenant, après l'avoir étudié dans la vie publique, menant une vie cachée dans sa retraite de Calabre. XXX. Il s'y occupa d'abord à gouverner ses disciples et à les former aux vertus de leur saint état. Quel se

(t) BlomenTeoDa, ap. Acta SS„ n. 5^0.

montra-t-il dans le gouvernement de sa nouvelle maison ? Tel qu*on pouvait Tattendre d'un Saint qui, dans un si grand nombre d'occasions que nous avons vues, avait toujours été animé de Fesprit de Jésus-Christ. Simplicité et bonté, telles furent les deux grandes vertus qu'il pratiqua, tels furent les deux caractères par lesquels il se révéla. Ecoutons plutôt ce que les Titres funèbres nous disent de lui, en tant qu'il accomplissait la mission si difficile de gouverner les âmes. Ars artium regimen animarum.

Les éludiants de l'Eglise de Chartres ajoutèrent au Titre de leur Eglise, un éloge en vers latins dans lequel il est dit entr'autres : « Bruno était la fleur des Pères, le > soulagement et la gloire de ses frères. Il ne faisait cas » que de la vérité, de la loi et de la justice ; il était le « bâton de ceux qui tombaient, le doux allégement du » malheureux. Il n'a pas vécu pour lui, mais pour le « public qu'il a gouverné avec sagesse (1). »

Le Titre de Saint-Etienne d'Auxerre, nous le montre « large pour ceux qui vivaient sous sa conduite, et sévère pour lui-même, accomplissant tout ce qu'il prescrivait aux autres, désirant, non pas qu'on le considérât comme un maitre, mais qu'on l'aimât (â). »

 la suite de la Lettre encyclique par laquelle les religieux du monastère de la Tour firent part de la mort de Bruno , on lit ces paroles qui, probablement, furent écrites par ces religieux eux-mêmes et qui nous apprennent ce qu'était Bruno dans le gouvernement de sa nouvelle communauté : « Bruno fut digne de louange sous

(1) LabeDlom baciilas, miseroram dulce levamen. Hic sibi non vi\it sed mando quem benè reiit.

(TU, fun.j n. 32.)

(2) Subjectis largus fuit bic nimis et sibi parcas FacUs implebal qaidquid per Terba docebat, Non se prclatum sed se copiebat amatam. Indulgent pour les siens, sévère pour lui-même.

{Tit. fun,, S. Stepbani Antisiodorensis, d. 43.)

ou LES CHABTREUX NAISSANTS. 59

» tous rapports, mais en ceei principalement, qu'il fut » un bomme d'une vie constamment égale. Il avait un » air toujours joyeux, une conversation qui respirait la

> modestie. A Tautorité d*un père il joignait la tendresse » d'une mère. Ce qui frappait en lui, ce n'était point sa » supériorité, mais sa douceur semblable à celle de Ta-

> gneau. Nul doute que dans le cours de sa vie entière, « il n'ait été le vrai Israélite célébré par TEvangile (1). »

XXXI. De son monastère de Calabre, Bruno écrivit aussi à Raoul le Verd pour lui rappeler le vœu qu'il avait fait et l'engager à venir le rejoindre. Nous allons citer cette lettre tout entière malgré son étendue, soit parce qu'elle nous offre la description topographique des lieux qu'habitaient les religieux de la Tour, soit parce qu'elle nous fait connaître le genre de vie qu'ils menaient, soit enfin parce qu'elle nous donnera une idée de l'éloquence vive et pressante de Bruno, des sentiments dont sa grande àme était pleine.

« A son Vénérable Seigneur Raoul, Prévôt de Reims, » pour observer les lois d'une sincère charité, salut de la » part de Bruno.

» La fidélité d'une vieille amitié est d'autant plus admi- B rabe et plus digne de louange en vous, qu'elle se trouve

> plus rarement parmi les hommes. Bien que nous soyons » séparés extérieurement depuis de longues années, par » une grande distance, rien cependant n'a pu effacer de 9 votre àme vos sentiments de bienveillance pour votre

> ami. J'en ai pour garant non-seulement vos lettres si

> douces et si amicales, mais encore les nombreux services

(i) Laadandns fuit Bmno in muliis et în uno

Vir fait cqualis vile vir in bocspecialis. Semper erat festo vultus scrmone modesto, CoiD terrore patris monstravit viscera ma tris. Nallos eam nagnam, sed milem sensit ut agnum, Pronoa in hac vita verus fait Israelita.

(ActaSS,, col. 737.)

60 sAinr BHUFfo

> que vous ayez rendus, et à ipa peirsq Wfi et mm% en » ma considération , à notre frère Bemardi. J*eit ai » aussi pour garant d'autres nombreux bieofaUs^ Nous

> vous adressons à ce sujet nos actions de grâces, qui, » pour ne pas être à la hauteur de ce que vous avez fait » pour nous, n*en sont pas moins sincère&. Nous vous » avons écrit, il y a quelque temps, par un étrangec qui » s'est montré assez fidèle dans d'autres messages, mais » jusqu'alors nous ne l'avons pas revu^ Cette foifi, nous » avons cru devoir vous envoyer un des nôtres qui, de » vive voix et plus au long, vous fasse CQunakre ce qui » nous concerne, la plume et l'encre ne le poavant qu'inr » compléiement. »

XXXn. Après cet exorde adroit et insinuant et si propre à capter la bienveillance, ad caplandam benevolentiam^ Bruno passe à la description du monastèrç de la Tour et du paysage où il est situé. Nulle descr^>tion plus propre à impressionner favorablement, à déterminer Raoul depuis si longtemps irrésolu : « Nous vous faisons donc savoir ce qui sans doute vous sera agréable, que la santé de notre corps est bonne — plût à Dieu qu'il en fût de même de la santé de l'àme ; — pour ce qui regarde le temporel, tout va à peu près au gré de nos vœux. Je supplie la divine miséricorde d'étendre su^ moi sa main pour qu'elle guérisse toutes mes infirmités spirituelles et qu'elle satisfasse le désir que j'ai de bien faire, l'habite sur les frontières de la Calabre un désert assez élpigné de chaque côté de toute habitation humaine. Je suis là avec mes frères les religieux, dont quelques-uns sont remarquables par leur mvoir et qui tous, dans leurs saintes veilles, attendent l'arrivée du divin Maître, afin qu'ils puissent lui ouvrir lorsqu'il frappera à la porte. Comment pourrais-je vous dépeindre ma solitude avec ses riants aspects» son air pur et doux; avec la plaine spacieuse et agréable qui l'entoure, s'étendant au milieu d'une vaste enceinte de

'irioiitàgnes, et dans lacfuelle se (rotivent de verdoyants pâturages, des prairies émaillées de fleurs? Comment pourrais-je dépeindre la perspective enchantée des collines amoncelées comme par magie les unes sur les autres ? Comment décrire les profondes vallées toutes couvertes de frais ombrages et où se réunissent les eaux de mille fontaines pour se partager de nouveau en tnille 'filets différents? Comment dépeindre les jardins qtii jamais ne sont brûlés par les ardeurs du soleil ? les brbres diversifiés à Tinfini et chargés de fruits 'richement colorés? Mais pourquoi m'arréter plus longtemps sur ce tableau? N*y a-t-il point parmi nous, pour le sage, dés plaisirs plus agréables et plus solides parce qtiHls sont tout divins? Reconnaissons, toutefois, que ces admirables spectacles de la nature reposent et flîdeht b respirer Tesprit qui , dans sa faiblesse, se trttbve quelquefois fatigué par Fobservance contitme d^une étroite discipline et par de fréquents exeréicés spirituels. Un arc toujours tendu finit par se reUchér et devient moins propre à remplir son d/flce.»

'Qui nVdmirerait, dans ces paroles, la sensibilité exquise de Bruno pour les charmes, pour la poésie de la nature dans laquelle de tout temps les Saints ont vu comme une traduction de la Divinité, comme un reflet de ses splendeurs infinies, chaque créature particulière étant pour eux comme une lettre de son nom ineffable, et la création toute entière comme un livre, comme un poèniè, comme une harmonie, dont chaque note est vivante et parlante? Ne peint-il point la création comme David la dépeint dans ses Odes sacrées? comme Thomme des champs la voit et la sent, avec joie et bonheur? N'est-ce pas ici le lieu de dire avec Y Histoire littéraire de la France f rapportant la description riante que fait Bruno de sa solitude : < On voit par là que notre Saint • n*avait ni Fesprit farouche , ni Thumeur sévère pour

» habiter le désert, et qu*il ne prétendait pas bannir » de la solitude tout agrément humain pourvu qu*il

> fût innocent (i)? »

XXXIII. Bruno, toujours pour déterminer Raoul à accomplir le vœu qu'il avait fait d'embrasser la vie monastique, lui fait ensuite la description de sa retraite au point de vue du bonheur que Ton y goûte et des avantages spirituels qu'elle procure : « Quant aux biens et aux dou- » ceurs que donnent la solitude et le silence du désert à » ceux qui en ont fait leur héritage, ceux-là seuls les » connaissent qui en ont fait rexpérience. C'est là que des » hommes généreux peuvent à loisir se replier dans leur » intérieur, habiter avec eux-mêmes, cultiver sans relâ- » che le germe de toutes les vertus et déjà goûter au sein » du bonheur les fruits du Paradis. C'est là que l'on peut » avoir ce regard serein dont est blessé l'époux et dont » on peut voir Dieu. Là on travaille dans des loisirs occu- * pés, là on se repose dans une activité qui n'a ni agitait tion ni trouble. Là Dieu reconnaît les combats que » soutiennent pour lui ses athlètes en leur donnant la » récompense qu'ils ambitionnent, je veux dire la paix » que le monde ne connaît pas et la joie du Saint-Esprit. » Là on trouve cette belle Rachel plus aimée de Jacob » que Lia, bien que Lia soit plus féconde, je veux dire la » vie contemplative qui compte moins de partisans et de » sectateurs que la vie active, mais dont les fils Joseph » et Benjamin sont préférés par Jacob à tous leurs autres

> frères. Là est cette meilleure part que Marie a choisie » et qui ne lui sera pas enlevée. Là est la belle Sunamite » préférée à toutes les filles d'Israël. Plût au Ciel, frère

> chéri, que cette vie contemplative pût vous réchauffer » de ses chastes ardeurs ! Si une fois votre àme en était » éprise, bientôt la gloire du monde, cette captivante et

(1) Dom Rivet. Histoire littéraire de la France, t. IX, p» 2i9.

01} LBS CHARTREUX NAISSANTS. 65

> douce séductrice, vous paraîtrait méprisable ; vous vous » déchargeriez doucement du fardeau des richesses qui » pèse inévitablement sur le cœur, vous auriez à dégoût » les jouissances qui sont nuisibles à la fois à Tànie et au » corps. »

XXXIV. Après avoir cherché à déterminer Raoul par la peinture, tant au point de vue matériel qu*au point de vue spirituel, du monastère de la Tour, Bruno, allant toujours à son but sans l'oublier un seul instant, va devenir plus vif et plus pressant que jamais en rappelant au Prévôt le vœu qu'il a fait et dont nous avons parlé plus haut : € Que pensez-vous faire, mon frère bien-aimé, sinon vous rendre aux conseils divins, vous rendre à la vérité qui ne peut pas tromper ? N'e^t-ce point un labeur par trop ingrat et par trop stérile que d*étre sans cesse travaillé par la concupiscence, les soucis, les anxiétés, la crainte et la douleur ? Quel fardeau plus lourd que de se voir sans cesse obligé, au mépris de ce que Ton doit à Dieu et à soi-même, de faire descendre son esprit des hauteurs pour lesquelles il a été créé et de l'abaisser du côté de ce monde si infime! Croyez-moi, laissez là tous les soins et toutes les misères du temps présent, fuyez la tempête du siècle et venez chercher dans le port un abri où vous trouverez le repos et la sécurité. Vous savez ce que dit la sagesse incréée : « Si quelqu'un ne renonce pas à tout ce qu'il possède , il ne peut être mon disciple. » N'est - il pas beau , utile , doux de se mettre , sous la discipline du Saint-Esprit, à l'école de la sagesse pour y acquérir la divine philosophie, qui seule peut donner la béatitude ? Réfléchissez sérieusement à ces considérations. Si les invitations de l'amour ne suffisent pas, si la grandeur de la récompense, impuissante à vous stimuler, vous laisse froid et insensible, que du moins la nécessité et la crainte du châtiment vous déterminent. Vous savez, en effet, que

SAriNT BnuNo

vous êtes lié par une promesse, vdus savez combien il est puissant et terrible, Celui auquel vous vous êtes voué librement, auquel il n'est ni permis ni avantageux de mentir. Ce n'est pas sans éprouver bientôt les effets de sa vengeance qu*on se rit de lui. Il vous souvient de notre vœu d'autrefois, (viennent les paroles que nous avons citées plus haut).... Que vous reste-t-il donc à faire, qu'à voub acquitter envers les engagements que vous avez contractés, atfin de ne pas encourir pour le crime d'un si long mensonge, la colère du Tout- Puissant et des tourments affreux ? Quel homme laisserait impuni un inférieur qui ne voudrait point remplir ses promesses, surtout si cet inférieur comprenait le prix de Tobéissance promise ? Croyez donc, non pas à moi, mais au prophète, mais à TEsprit- Saint qui dit : « Faites des vœux à votre Dieu et soyez-y fidèles, vous tous qui apportez des présents dans son enceinte. > Pourquoi le Saint-Esprit vous dit-il ces paroles, sinon pour vous presser d'accomplir le vœu que vous avez formé ? Pourquoi vous pèse-t-il de prendre un parti qui, loin de vous faire perdre tos biens ou seulement de les diminuer, est lucre et gain pour vous, bien plus encore que pour celui envers lequel vous vous acquitterez? C'est pourquoi ne vous laissez point retenir par des richesses fallacieuses, qui ne pourraient vous sauver de l'indigence éternelle. Ne vous laissez pas arrêter par votre dignité de Prévôt, qui entraine pour votre àme une périlleuse responsabilité. Il serait aussi odieux qu'injuste de détourner i votre profit des biens dont vous êtes l'administrateur et non le propriétaire. Que si désireux de l'éclat et de la gloire, vous voulez conserver un nombreux domestique, faut-il, si les biens patrimoniaux que vous possédez ne suffisent pas, faut^il, sous quelque prétexte que ce soit, enlever aux uns pour donner aux autres? Croyez-moi, ne vous dispensez pas de l'accomplisse-

ou LES CflARfftEdt Pf^lSSANTS. 65

» fneni it votre vœu par le beau motif ((fit le seigneur

* iircbévé(fde a besoin de vous, qu*il a eonfiadce en vos « éoAseils sur lesquels H s^appuîê; il n'est pas tocrjours « hcïlt de n*en donner cpie d*mites et de prudents.

> Plaise à Dieu que vous ne méprisiez pas les avertissei mems d'un ami, que vous ne fermiea^ pas ToreiDe aux

> paroles de rËsprit-Saint ! Fasse le Ciel , mon eber

> ami, que vous mettiez tm terme à ma longue attente,

> aut inquiétudes et à la crainte que me donne I*a£hire

> de Vôtre salut ! S*il arrivait, ce qu'à Dieu ne plaise, que A vous vinssiez à quitter la vie avant de vous acquitter » de la dette de votre vœu» Je serais miné par ime tris- « tesse continuelle , sans qu*aucut> rayon d'espérance » puisse me consoler. C'est pourquoi je vous supplie. Je » vous conjure de venir, en faisant un pélerinagfe à

* Saint-Nicolas, jusqu'à nous^ atfu de voir e( celui que » vous aimez uniquement, et la situation de nos allbires,

* et notre communauté; afin aussi que nous puissions de « vt^ voix traiter ensemble de ce qui concerne Pucilité it commune et le bien pubfîc. J'ai la confiance que vous » ne regretterez pas d'avoir entrepris un si long et si ' pénible voyage. Je sens que j'ai excédé les borniés or- « dinaires d'une lettre, mais ne pouvant jouir de votre

* présence, far voulu, pBr récriture, converser plus long-

* temps avec vous. Je souhaite ardemmem que Vous

* ayez longue vie et inaltérable santé, vous souvenam et

* de nos avis, et de votre vœu. Faites-nous parvenir, je

* vous prie, ta vie de saint Itemi, que l'on ne trouve » Italie part dans nos contrées. Adieu. ^

Telle est la lettre de Êruno à Raout. Nous n*hésiions pas & dire qu'elle est, du commencement à la fin, un cbef- <rœuvre d'éloquence, et digne d'être proposée comme modèle dans les cours de littérature aux étudiants (fUi font feurs buihanités. Aussi ces paroles persuasives ùé feslArent-elles pas sans effet. SI RâOul n*allà pas se réunir à dans son monastère de Catibré, ff se fit religieux h

l'abbaye de Saini-Remi de Reims» où il resta jusqu*à ce qu'il fut appelé, par les vœux unanimes du clergé et du peuple, à occuper le Siège de cette ville- Il fut sacré en 1108, sept ans après la mort de Bruno, et gouverna son Eglise pendant seize ans.

XXXV. De son monastère de la Tour, Bruno entretint aussi une correspondance active et suivie avec ses frères de Chartreuse, qui continuaient à le regarder comme leur Père. 11 leur écrivit souvent — crebro scripsit — leur donnant de salutaires avis, les instruisant sur les pratiques de la vie solitaire, répondant à leurs difbcultés, les consolant, les fortifiant, les excitant à la persévérance. Us s'étaient vus, en effet, sur le point de succomber à une tentation que leur avait suscitée le démon, employant pour émissaires certaines personnes mi-chrétiennes et mi-mondaines, qui ne voyaient leur profession si austère qu*avec Tœil de Ténvie. On leur avait donné à entendre qu'ils n'étaient pas dans la voie de Dieu, qu'il y avait témérité à sortir des règles communes de la vie monastique, de se livrer à des mortifications indiscrètes qui ruinaient leur santé, abrégeaient leurs jours. Ces discours les avaient jetés dans le trouble et la perplexité, laissés dans les plus cruelles incertitudes. Mais les censures des hommes ne purent triompher de leur constance. Dieu les éclaira au milieu de leurs ténèbres momentanées. Surius, dans la vie de saint Bruno, rapporte qu'ils eurent une vision qui les fortifia. Un homme d'un aspect vénérable, aux cheveux blancs, leur apparut et leur dit : « Vous êtes incertains si » vous devez rester en ces lieux ou les abandonner. Mais je » vous dis, au nom du Très-Haut, que Marie vous conser- » vera dans ce désert, si chaque jour vous récitez son » office. » Puis il disparut. Us crurent que cet homme était l'apôtre saint Pierre, et se conformant à ses paroles, ils prirent Marie pour patronne de leur Ordre ^ comme ils avaient pris saint Jean-Baptiste pour son patron, et ils furent tellement raffermis, qu'à partir de ce

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 67

moment, ni la vie» ni la mort ne purent les séparer de la charité de Jésus-Christ (i).

XXXYI. Mais il ne suffisait pas aux Chartreux du Dau* phiné de recevoir des lettres de Bruno qu'ils attendaient tot^ours ; ils désiraient s'entretenir avec lui de vive voix. Voyant qu*il ne revenait pas , ils lui députèrent leur Prieur Landuin, afin qu'il eût avec lui un de ces entretiens dans lesquels rien n'est omis, ni au point de vue de la demande, ni au point de vue de la réponse et où il est plus facile de s'expliquer. Bruno, en revoyant celui qui l'avait remplacé dans le gouvernement de la Maison-Mère , crut un moment retrouver son ancienne solitude elle-même. Ils posèrent ensemble les bases de la Constitution que devait avoir le nouvel Ordre, metunt en commun l'expérience de plusieurs années pour perfectionner des essais toujours imparfaits. LanduiD recueillit avec soin, dans des notes détaillées, les conseils et les avis du saint patriarche; notes que Guignes reproduisit pour le fond, lorsque quelques années plus tard il rédigea par écrit, d'une manière définitive, sur la demande des maisons existantes, les Coutumes de l'Ordre Cartusien. C'est ainsi que les constitutions des Chartreux, dans ce qu'elles ont de substantiel, remontent par écrit jusqu*à saint Bruno qui en traça les grandes lignes sous l'inspiration de Dieu, avec lequel il avait un commerce si étroit et si continuel, des relations si intimes et si privilégiées* Les règlements qui furent rédigés de concert par saint Bruno et Landuin, sont connus parmi les Chartreux sous le nom de TestamerU de sainî Bruno... (2).

Le moment de la séparation arriva. Nouvelles larmes^ nouveaux déchirements. Bruno, qui avait de graves et de fréquentes infirmités, aurait voulu conserver Landuin

(i) Sarias, Vita S, Brunonis, n. 35.

(i) Ordinaiione» quœ vulgo sub nomine S. Brunoniê et B. Landûini Hreumftruniur, Ap.Tromby, Storia del P, Brunone, (. II, Appendix, d. 20.

68 SAIRT MONO

Mprèd de lui. Laaduhi» fc son tour, «urait fait ses dtiiee^ de la compagnie de Bruno, mais comprenant que sa pré^ aencc était nécessaire à ses frères de Chartreuse, et qnll ne poovait rester plus longtemps loin de ceox qu*il aimaii et pour lesquels seuls il avait vécu }usqu*aloi«, il supplia Bruno de le laisser partir. Le Saint hésita quelque temps, inquiet qu'il était sur Landuin, tant à cause de son grand âge et de ses iafirmités, qu'à raison des fatigues et des dangers du voyage, mais en considération de ses iirères du Dauphiné, y Énit par ne plus insister, il se résigna avec courage au plus amer des sacrifices, et remit k Landuîn, pour ses disciples, une lettre qui respire les sentiments de la plus tendre paternité. Il leur dit, en effet, que sot^ esprit tressaille de joie et bénit Dieu à la pensée de ce que leur Prieur lui a fait connaître touchant leur rigueur^n* flexible pour la discipline et leur lèle pour la perfection ; il les félicite de ce qu'ils ont échappé aux dangers nouK breux, aux naufrages incessants dont tant d*&utres sont victimes sur la mer toujours si agitée du siècle. S*adreesanf en particulier aux frères convers, il ajoute : c Noua ■ nous réjouissons de.ce que, malgré votre ignorance de» » lettres, le doigt du Dieu Tout^Putssant a gravé dana vu» » cœurs, non-seulement l'amour, maïs encore la connais- » sanee de sa loi saince. Vos esnvres indiquent ce q«e » vous aimez et ce que vous connaissez. Votre obéissance « montre que vous savez cueilUr le fruit sî doux et si 9 Utile de la sainte Ecriture (1>. » Il les engage ensuite à^ persévérer dans leur étal cl k ftiir comme une peste le troupeau galeux des moines laïques connus sous le nodi de GitûvagueSi qui n'observaient aucune discipline et ne savaient que promener partout leur oisiveté et leur désœuvrement.

Le Saint avait grandement raison de leur donner cet avis, car de tout temps, les girovagues ont été une tache

(1) Aetû S9,, VI Onob., n. 6S0.

ou LES OHAannux naissants. M

4«M rhtetoire 4n moMstieisme et ime fdaîe dans rEffHse. L'bttloire, en eflet, nous monlre ces faux moines sorlani 4e leur couveat, errmi sur toutes les roules ^u*Us faii*- S^aîent du poids de leur personne, parcourant les vUles» les |K)wg8, les villages» les baneaujh faisant d*inutiles pèlerinages, paresseux, hypocrites , charlatans , mendianta, égoïstes, n'écoutant que leurs caprices et leurs fantaisies, se mêlant des affmes des autres, sans stt^lîté, sans rési* éeûee^ vendant des reliques de Samts, recueillant des aunW^s au détriment des pauvres, justifiant leur vaga* t>ondage par toutes sortes de prétextes, courant de couvent en couvent, semblables aux papillonsqui v^mt ak Je vent les pousse, décampant de Fun lorsqu'au bout de quelques Jours on se fatiguait de leur donner rhospitaiîté, pour aller bientôt ^ot accabler un autre de leur incom<noKKle et importune présence, se faisant donner la tonawre et endossant Tbabit monacal pour ndeux cacher leur friponnerie, en imposer davantage et faire plus fa* cilement des dupes (t).

^ Viennent ensuite dans la lettre de Bruno des reeooi' mandations à tous les religieux de veiller sur la santé de Landuin leur père, de lui prodiguer tous les soins que réclament ses infirmités, de rengager à modérer son sèle, de le foreer même, s'il le faut, arec respect toutefois, en lieu et place de lui Bruno, à s'interdire des austérités au^* dessus de ses forces. Il termine en disant : « Sachez, mes > frères, que mon unique désir après Dieu est d'aller vers m vous et de vous voir. J*irai dès que Je le pourrai» » Adieu (2).»

XXXVII. Landuin partit avec cette lettre, mais en traversant l'Italie, alors déchirée par le schisme de Tanti-pape Gtiibert qui, ainsi que nous l'avons vu, s'était attaqué k l'unité hiérarchique de l'Eglise, il tomba entre les mains

(1) Cf. D. CalMt» Comment, in it9§ulam S. Bênêdieii. Lionl, ITSO.

T. I, I». 1-.5, 1. n, p. saa-asi.

(2) Aeia SS., n. 079^2.

des partisans de Fiatrus, qui recoururent tantôt aux menaees, tantôt aux promesses, pour ramener à reconnaître Fanti-pape comme le chef légitime de TEglise et le successeur canonique de Pierre. Landuin restant inébranlable fut jeté dans un affreux cachot où il resta détenu jusqu'à Fextinction du schisme, c'est-à-dire jusqu'à l'année suivante. Quand on vint lui annoncer la mort de Guibert, qui devait le réjouir, puisqu'elle mettait fin à sa captivité, il fut saisi d'une tristesse profonde, et comme on lui en demandait la raison, il répondit gravement : c Je pleure sur son » sort (1). » U mourut bientôt après dans un monastère d'Italie, par suite des rigueurs de sa prison, sans avoir pu arriver au terme de son voyage. Sa fin couronna dignement sa vie et illustra l'Ordre naissant des Chartreux, puisqu'il sut être emprisonné comme martyr ou témoin de la hiérarchie ecclésiastique, de la robe sans couture du Christ (3). La lettre dont il était le porteur et que nous avons vue, avait été remise à destination par un frère eonvers qui l'accompagnait au moment où il fut fait prisonnier et qui, plus heureux que lui, était parvenu à échapper aux créatures du faux pape impérial.

XXXVIII. On présume aussi que c'est dans son monaslère de Calabre que Bruno, profitant des loisirs que lui laissait sa solitude, écrivit ses Commentaires sur le Psautier et sur les Epitres de saint Paul, ou du moins mit la dernière main, donna le dernier coup de lime à des notes, à des manuscrits qui pouvaient dater de l'époque où il enseignait à Reims. Ces Commentaires, qui ne sont pas assez connus et que l'on a voulu sans motif contester à Bruno, révèlent en lui un homme d'un grand savoir, très-versé dans l'étude de l'Ecriture et des Pères, non moins habile hébraisant qu'habile helléniste, car il expli-

(i) Qoem in sao defoneUmi errore gravittr planxit. Aeta S$,, n. 078. (2) Vemm in Ghristi Vicarittm lestalos fideliCatem ad altimom nsqne spiribim. Aeia SS.f n. 67f .

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 71

que la vulgate à la lumière du texte original, ce qui surprendra peut-être certains savants modernes, qui croient que la science date du jour où ils ont brillé sur Thorizon du monde, et qui ne savent parler du moyen-âge qu'en prodiguant les épithètes de ténèbres profondes, dMgnorance crasse et de barbarie. Aussi les contemporains de Bruno le surnommèrent-ils le Docte exégète du Psautier — Docius Psalmisfa (1), — un maitre hors ligne dans Texplication du Psautier et les autres sciences (â). Voici du reste, k Tendroit des incrédules qui contesteraient la science de Bruno, les jugements qu*ont portés sur ses ouvrages des écrivains dont on ne contestera pas. Je pense, les affirmations.

n est dit dans \BBiogtaphie universelle: « Saint Bruno » était Turi des plus savants hommes de son temps. Ses » Commentaires sur les Psaumes et sur les Epitres de saint » Paul, ouvrage solide, clair, précis, d*un latin qui ne le

• cède à aucun des écrivains de la même époque, prou- » vent quHl était versé dans la connaissance du grec et de » rhébreu et dans celle des saints Pères. Presque tous les » premiers compagnons de sa retraite avaient fait de bon- » nés études. Il transmit le même goût à ses disciples, n recommanda qu*on établit des bibliothèques dans cba-

> que maison et qu*on les fournit de bons livres (3). » Dans V Histoire littéraire de la France^ ouvrage com-

posé par les Bénédictins qui, certes, ont laissé quelque réputation de savoir et de critique, il est dit touchant le Commentaire du Psautier : « Quiconque se don-

• nera la peine de lire ce Commentaire avec une médio-

> cre attention, conviendra quMl serait difficile de trouver

• un écrit de ce genre qui soit tout à la fois plus solide,

(1) TU, fun., S. Maximini Micias. Cœnobii, n. 107.

(S) Smnmos Didasealus atpote in Psalterio et csteris scientiis lucnlentis-

. TU, fun., S. Vincentii Cœnobii Nolensis, n. 173. (3) Biog» rnniv.t art. Brdno, par Tabaraod.

7i Sàl9T BRUHO

plus bunîneia, fins isancit ei plus elair. S%4éli éyb fUm connu, on en aurait fait pUis 4*u8age, ^ il ii*auffaU p0# été avssi négligé qu'il fa été jusqu^ici. On Faurait nt^wlé eamme trésrpropre à donner une juate intellîfen«e 4^» Psawnes. On y reconnaît aisément un auteur îostruîi de toutes les sciences et rempli de l'esprit de Dieu* » En expliquant las titres de chaque Psaume, ce fu^il fisît avec beaucoup de lumière, il montre visiblem«nt qu'H savait la langue hébraïque. On reconnaît la ménie chose en divers endroits du corps de Touvrage, et Ton s'aperçoit qu'il avait recours au texte original pour mieux expliquer celui de notre Vulgate. 11 est admirable dans tout le cours de son Commentaire, mais il l'esi principalement lorsqu'il développe les mystères de Jésus-Christ, et qu'il explique un endroit des Psaumes par un auu-e texte de l'Ecriture sainte. Son style est concis, simple, nerveux, dair, net, et son latin est aussi bon que peut l'être celui de tout autre écrivain de son temps. H serait cependant à souhaiter que ee eommentaire fût entre les mains de tous les fidèles, et p|irticulièrement des personnes consacrées à la prière publique (1). »

Les autres écrits que l'on trouve dans le recueil ies œuvres de saint Bruno appartiennent soit à notre Sa^nt luisnéme, soit à saint Bruno, évèque de Ségni, spità saint Bruno, évéque de Wurtzbourg, qui vécurent dans le même siècle. On cite parjni les éditions des œuvres du saint Patriarche, celle de Paris 1909, in*4<', qui est très*inoorapléte; une deuxième, Paris 1533, de Josse Badins, plus complète que la précédente ; une troisième, Cologne iêlO, renouvelée en 1640, qui est complète, puis enfin celle de M. Migne.

Mais hàtons-nous de revenir à Bruno, s'occupant de consolider l'Institut qu'il avait fondé ; c'est là surtout qu'il

(1) Hist, littéraire de ta Frtmce, t. IX, p. 345 et sojv.

ou LES C»iJa9W)i HAÏSSANTS. 79

nous faut le voir à Tœuvre. Feller l*a dit : « Le plus beau » de ses ouvrages est la fondation de son Ordre (1). » XXXIX. Bruno continuait dans son ermitage de la Tour à être, ainsi que ses compagnons, comblé des bienfaits de Roger, qui esUmait ses nouveaux hôtes, les aimait, les vénérait, les aidait de tout son pouvoir, prenant à eœur la réussite de leur œuvre au succès de laquelle il s*élliit yqué el dont il faisait la grande passion de si vie. Oéjà M \Wf fwait fait conatmire près de la inaison de la T^Mir* sws la protection de sainte Marie et 4e saint Jean- JPiaptistÇt patrons spéciaux qtte les €bartreux s*étaieot ehoi- #i#,ilQel^lise appelée Sainte Marie de-rErmUage {delF- ^emo)f et il ravaU: lait oonsaerer soIenneUenieot, le tout jifHir Twiour de Djeu. pour le remède de son âme, pour le salvt de r^ime de Robert Guiscard son frère, pour le remède 4e rame de ses frères, de ses parents, des trois fei»mas qu*i) avait eues successivement» Mai9 il poussa bientât plus leia ses iibéraUtés ; voici à quelle occasion. Ayant eu 4e la miv'quîse de Montferrat, Adélaïde, sa femme en troi- Même» pooe», un second enfant qui reçut le nom de Apffgfy il j^ les yeux ^ur Bruno pour lui donner le baptême et sur Lanvin pour être parrain. Les solitaires se prêtèrent de bonne grâce au désir de leur bienfaiteur» Le baptême lut administré avec grande pompe, et une desoriptien en vers de la cérémonie fut composée par Maraldus, un des disciples de Bruno, qui en avait été témoin i^enUm. Voiei quelques vers qui peuvent donner une idée 4e cette description :

Pr0 Uriiepf divo »%cr9 Upd« iuyn iuslralis Cornes oral et exorat Branon atemanicani.

Aeeeiato* non îpviuu, Ju)h1q«qs «fiveQit

(I) Biog, tmiv., art. Bnino.

74 SAINT BBUlfO

Baptùntar et lavator Sacro puer flumine LanTÎnus est patrinas Nobilis Northmaoîcus, Toraqne sacro de laraero OIÎTO Branone angilor.

« Le comte prie et supplie Bruno d'Allemagne de don- » ner avec Teau lustrale le bain divin et sacré. Bruno, ac- » cueillant cette demande avec plaisir, arrive plein de Joie, » Tenfant est lavé et purifié dans Fonde sainte. Lanvin » noble Normand est parrain, et Fenfant, au sortir de » son baptême , reçoit Fonction sainte des mains de » Bruno (1). » Cet enfant eut de grandes destinées sous le nom de Roger II. Il porta le sceptre et la couronne. Quatre archevêques le sacrèrent roi du royaume 'des Deux-Siciles, qui a subsisté jusqu'à nos jours. G*e8t lui qui, pai* son courage et sa valeur, acheva d'expulser de la Sicile les Sarrasins d'Afrique, déjà vaincus par son père. C'est lui aussi qui fit construire dans cette ville la Cathédrale de Palerme et la chapelle du palais royal, d'un style mauresque si remarquable.

A la suite de la naissance de son fils, Roger, nous l'avons dit, ajouta de nouvelles libéralités à celles dont il s'était déjà montré si prodigue envers Bruno et sa colonie. Lesquelles ? Les voici. Le nombre des solitaires de la Tour s'étant considérablement augmenté et le monastère se trouvant trop étroit, le comte fit bâtir pour ses protégés, à environ une demi-lieuë du monastère de Sainte- Marie-de-FErmitage, qui était le monastère primitif, une seconde Eglise et un second monastère, sous le patronage de saint Etienne, dont un doigt, conservé aujourd'hui encore comme relique dans la Maison de Calabre, avait été donné à Bruno, par la sœur du comte Roger. Comme cette

(1) Acia SS , n. 618.

ou LBS CHARTREUX NAISSANTS. 75

nouvelle construction était placée près d'une forêt, elle fut appelée Saint-Etienne del Bosco, ou, en latin, de Nemore, Bruno resta à la tête de la maison de Sainte-Marie, dont la règle était aussi austère que celle de la Chartreuse. Lanvin fut nommé Prieur de Saint-Etienne, où la règle était un peu moins rigide, parce qu'on y plaçait soit les valétudinaires, soit les religieux dont la vocation était moins éprouvée et la ferveur moiiis grande.

XL. Tant de bienfaits attirèrent sur Roger la protection divine, dans une circonstance où il fut sauvé par Bruno en personne. Voici le fait tel qu'il a été consigné par Roger lui-même, dans une charte authentique pour faire connaître à tous la miséricorde que Dieu lui avait accordée en considération des prières du Saint.

t J'assiégeais Capoue, nous dit il, et j'avais confié la » garde du camp à un Grec nommé Sergius, capitaine de > deux cents hommes d'armes de sa nation. Ce traître, » cédant à des instigations sataniques, avait promis au

• prince de Capoue, moyennant une somme considérable,

• de s'emparer de moi et de mon armée à la faveur des

• ténèbres. La nuit fixée pour la trahison étant arrivée, le 9 prince de Capoue et son armée s'étaient tenus prêts, » comme il en avait été convenu avec Sergius. Je m'étais 9 endormi depuis longtemps lorsque tout à coup, appa- » rut près de mon lit un vieillard d'un aspect vénérable. » Ses habits étaient déchirés, ses yeux inondés de larmes. » Je lui demandai quelle était la cause de ses pleurs, et » il me répondit : Je pleure les âmes des chrétiens et toi

• avec elles ; mais lève-toi sur-le-champ, revêts tes armes » et peut-être Dieu te sauvera-t-il ainsi que tes soldats. » Pendant cette vision, je croyais reconnaître les traits » de mon vénérable père Bruno. Bientôt je m'éveille » épouvanté, terrifié. Je saisis aussitôt mon armure, je

• crie à mes soldats de monter à cheval, voulant savoir si

• la vision n'était qu'un vain songe. Sergius, entendant le » bruit et le fracas des armes, prend avec ses hommes

8AIIIT BKUHO

• la direction île Capone , pensant y< tronver un re- » fuge. Mais vain espoir t Mes soldats faii font prison-

> oiers cent soixante deux des Grecs qn'il commandait, » et ces prisonniers , par leurs aveux, me dévoilent

• Texislenee du complot et la vérité de la vision. Le 30 » juillet, après avoir pris Capoue, je revins à Squillaee où » je fus malade pendant quinze jours. Le vénérable Brvuio

> étant venu avec quatre de ses frères, pour me consoler » dans mes souffrances par de saintes et pieuses paroles,

> je lui dis ce qui m* était arrivé et le remerciai de ce que, » pendant mon absence, il ne m*avait pas oublié dans ses » prières. Il me répondit humblement que ce n'était pas » lui que j*avais vu, mais Fange du Seigneur qui se tient » debout pour assister les princes au jour du combat. Je » le priai alors de daigner accepter sur ma terre de Squil- » lace d'amples revenus, mais il refusa, disant qu'il avait

> quitté la maison de son père et la mienne où il avait » tenu le premier rang, afin d'être étranger aux choses de » la terre, et de pouvoir servir Dieu plus librement. A » peine pus-je obtenir de lui qu'il acceptât un médiocre » présent (f). > Voilà quels furent le désintéressement et rbumilité de Bruno dans toute cette affaire. Sa bonté ne fut pas moins grande.

XLL Roger avait résolu de condamner à mort les traîtres qu'il avait faits prisonniers. Bruno, ayant intercédé pour eux, tant sa charité était grande, obtint leur grftce du comte qui commua la peine de mort en celle du servage, et rendit tributaires de l'Ermitage de la Tour, au nombre de cent douze , les familles des conspirateurs. Geue servitude, songeons-y, ne ressemblait pas à l'esclavage antique, qui était un crime de lèse-reli-

(i) ReAtt«ns ille reeip«ra dieebat qaod ad hoc dooioiii «ai paliis neuifUc dimisent ut à mandi rebas extraneus deserviret lil>ere Deo sao. Hic foflrat in totâ meA domo quasi primas et magnas. Tandem vix cam eoimpelrart» poloi Ht gratis aeqniascerat SMMrt nodican aïonas menm. Ado SS.y

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 77

gioi», de Idse^huoiaAifé, de lése-nation. On sait qtte 6i le servage en général était bien plus doux que resclavuge, il réiiit surtout pour les serfs qui dépendaient des Eglises ei des eouvenis. D était passé en proverbe, quil faisait iMm vivre sous la crosse, et c'était une maxime reçue, qu*uii' couvent ne pouvait recevoir d'esclaves. BeaucMp dte eouvenlsr s'étaient même imposé, par une Idi formelle, de he paa conserver de serfs sur leurs terres, et quand OU' leur léguail des domaines avec leun gensj e*est-hdire lés serfs qui y étaient attachés, ces gens étaient mîe M liberté, inssi la servitude des complices de Serglus: eonsista^t^elle uniquement à payer un tribut aux deux monastères de Notre-Dame de TErmitage et de SMm- Bâenne êelB&icù. Et nul, sans doute, ne prétendra que la vie, dSM de telles conditions, ne fut pour eux préféra- IMe h la mort violente et sanglante qu'ils avaient mérKée, ei k hquelle ils n'avaient échappé que ftkee à Tinterven- Uon de Bruno, comme Tatteste Roger lui-même dans VtM» de donation (4).

N'est-i? pas attendrissant de voir des rapports si inttane» entre Brumy et Roger, entre le moine et le guerrier, entre le fondiiteur des Chartreux et le duc des Deux-SicBes, entre le prince Normand, poursuivant le cours de ses victdiiies, dia ses craisades, et le religieux venu des Alpes, s'e»fonçsmt de phis^ en plus dans la solitude ? entre le religkraor, aMtstant le due de ses prières et le duc assistant le relK ffecrx de ses biens? Cette communauté si touchante de ftri et d'affectiun, est beaucoup plus fondée sur h nature des choses, que ne peuvent le croire des esprits adi^rflcielff. La vie du doitre, comme celle des camps, est fondée strrle dévouement, le don de soi, àrEgHse duis l\ç moine, 2r la patrie dans le guerrier. L*un et Pautre iHer e<(nnai88em que Tanstère discipline, robéissmice

ttonr olUMfMi ifi Mveivlotte mei SquiUMiuii serrivinm iKvérsis foméMf atd tiifl poslalalionibu liberalos,ete. Aela^S., n. AS-

78 SAINT BBI3N0

aveugle, le mépris et le sacrifice du moi, sur les aulels du bien public.

XLII. Mais le temps de la récompense approchait pour le grand serviteur de Dieu, dont la vie avait été si remplie. Bruno avait eu comme des avertissements de sa mort prochaine dans la perte successive de ses meilleurs amis. Urbain II était mort en 4099, Landvin en 1100. Le comte Roger lui-même, sentant sa fin approcher, avait fait venir auprès de lui, pour Tassister dans le combat suprême et Taider à mourir, Bruno et Lanvin, et il passait à une vie meilleure en 1101, après avoir reçu du pape Urbain II, pour lui et ses successeurs, le titre de légat du Saint-Siège dans la monarchie sicilienne, titre qui lui conférait les plus grands pouvoirs, même au point de vue du droit canonique. Bruno, qui aimait tant Roger et que Roger aimait tant, ne lui survécut que trois mois, comme s*il n'eût pu en être plus longtemps séparé, à tel point que Ton peut dire de Roger et de Bruno, ce qui a été dit de Saûl et de Jonathas : « Tous deux aimables et illustres 9 pendant la vie, ils n'ont pas été séparés à la mort (1). » Bruno vit s'approcher le dernier moment, non-seulement avec calme, mais avec joie et bonheur. Il rassembla autour de lui les solitaires qui avaient voulu vivre sous sa con* duite, fit en leur présence une confession publique, dans laquelle il se proclama digne de la colère de Dieu, puis leur demanda avec humilité s'ils le croyaient digne de la sainte Eucharistie. Après qu'il eut reçu les derniers sacrements, il recommanda à ses disciples de persévérer dans la charité fraternelle, leur assigna pour legs son attachement à l'Eglise Romaine dont il avait toiyours reconnu le chef légitime, alors qu'elle était déchirée par le schisme. Il fit ensuite une profession de foi sur les vérités principales de la religion chrétienne, et en particulier, contre Bérenger

(1) Amabiles et decori in tîU suâ, in morte qnoqae non sant difisî. Il HÊf. l, 23.

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 79

peui-ètre, sur le Sacrement de Tautel, disant : « Je crois

> les sacrements que croit et vénère l*Eglise catholique,

> et notamment que Ton consacre sur Vautel le vrai corps, » la vraie chair et le vrai sang de Notre-Seigneur Jésus- » Christ que nous recevons pour la rémission de nos

> péchés dans Tespoir du salut éternel. » Ce fut dans ces sentiments que Bruno, plein de mérites, exhala sa sainte àme à Dieu, le 6 octobre 1101, à Tàge de soixantehuit ou soixante-neuf ans, onze ans après être sorti de la Chartreuse, comme le dit Guignes dans son livre des Coutumes de rOrdre, dix-sept ans après avoir quitté le monde pour le désert, ce qui nous montre qu'il était resté à Reims, depuis son retour en cette ville, comme Scolastique et Chancelier, pendant près de vingt-cinq ans. Son àme se détacha de son corps sans secousse, sans violence, doucement, comme un fruit mûr se détache de Tarbre et, transportée sur les ailes des anges, alla recueillir dans le sein de Dieu, l'amour, comme récompense de son amour. Son corps resta exposé pendant trois jours à la vénération des fidèles, qui s'empressèrent de venir honorer les restes précieux du Saint. Il fut inhumé à la Tour, dans l'une des deux Eglises, sans qu'on sache précisément laquelle. On inscrivit sur sa tombe cette épitaphe en quatre distiques :

Primus io hoc eremo Christi fandalor ovilis

Promerai fieri qui tegor hoc lapide.

BroDo mihi nomen, geniirix Alemania, moque

Transtnlit ad Galabros grata quies oremi. Doetor eram, praco Christi vir nolus in orbe

Desttper illud erat graiia non meritum.

Cimis vÎDcla dies Octobris sexta resolvit,

Spiritoi requiem qui legis illa pete.

% J'ai mérité, moi qui gis sous cette pierre, de devenir » le premier fondateur de cet ermitage qui est le bercail » de Jésus-Christ. Bruno est mon nom, l'Allemagne est a ma patrie. Le désir de goûter la tranquillité du désert, • m*a amené en la terre de Calabre. Par la grâce d*Eii-

80 sAint n^efié

» Haut et non par mes mérite», j'éMa deM^teur^ prédiea- • tefff célèbre dans le inonde. Le 6- eclobre a brisé les t Hend qui fn*attacbaierH h kt chair. Passant <|ul Ha tes 9 paroles, demande le repo^ pour mon &me. »

XLin. Deux sorte» de témoignagrea ffirent rtadusr à la saiMeté de Bruno immédiatement après sa mort. Le premier, qxk\ n>st pas le moins significatif, fut le eôneofkrsr immense qui se ûi à son tombeau et qui sembla prévenff le culte solennel que FEglise devait lui rendre un jour. L*élarn fut tel, que d'après un des historiens du Saint, on Mfî affluer & la grotte où il aimait ir se retirer pouf con-ferser familièrement avec Dieu, et à son tombeau, dei fdiries entières, les vieillards et les jeunes gens, les ttï- Mnts etf leur» mères, les nobles et les roturiers, d^ évéques, des abbés, des prélats, des princes, des comtes, dés barons, lui demandant aide et protection, tant étaK grande to confiance en son intercession, et attendant qull se montrât, comme s*il eût encore été vivanT. Les pèlerins venaient se recommander à hii, les uns marcttant ma|>iedd, les autres de traînant sur leurs genoux, les auores baisant avec respect la terre qu'il avait foulée, les ro^ diers heureux témoins de sa présence, ceux-ci huméetant le sol de leurs larmes, ceux-^à, enfin, détachant de sa grotte des morceaux de granit quUls regardaient comme de précieuses reliques et que, joyeux, ils remportaient dans leurs familles (1).

XLIV. L'autre témoignage rendu à Bruno et qui nous montre incontestablement que sa mort fut un deuil public dans Tunivers chrétien est celui des TUreê fiinébres^ c'est-à-dire des éloges par lesquels tes EgHses, les monastères, les abbayes de France, d'Angleterre, dltalie, véffendirent à la Lenre-Girertaire ett Eneyollque envoyée par tea roHgleux dia Galabre pour faiw part^ de

(i> BlomenvenM. J^ila SmneU BrunofUê , snb fioem. Aeta SS., n. 71501

ou L£S CHARTREUX NAISSANTS.

la mon du Saini, et demander des suffrages en sa faveur. On a recueilli jusqu*à cent soixante-seize de ces TUres funèbra^ la plupart en vers. Ils exaltent tous les vertus de Bruno et seraient à eux seuls, à défaut de l'histoire, une preuve de la haute idée qu'on avait des talents et des vertus du Fondateur des Chartreux, de Fimmense réputation dont il jouissait. Nous ne pouvons citer ici ces différents éloges auxquels, du reste, nous avons eu soin d'emprunter quelques paroles dans le cours de cette biographie ; nous en relaterons, néanmoins, quelques-uns, tant pour donner au lecteur une idée du genre que pour la gloire de saint Bruno.

Les Chartreux de Dauphiné répondirent, sous le nom de Frères de la Chartreuse : c Nous sommes plus affligés que personne de la perte de notre pieux Père Bruno, cet homme si illustre. Nous ne savons que faire pour son âme si chère et si sainte. Nous ne pourrons jamais égaler par notre reconnaissance les bienfaits dont il nous a comblés. Maintenant et toujours, nous prierons pour lui comme pour notre unique Père et Maitre. En fils dévoués, nous appliquerons à jamais pour son âme, le fruit de nos sacrifices et de tous nos exercices spirituels (1). B

L'Eglise de Reims écrivit entr'autres : « Si une vie exemplaire a pu mériter à quelque saint le repos éternel, Bruno l'a obtenu par ses mérites. Alors que, sous tous rapports, il avait la prééminence dans notre ville , alors qu'il était la consolation et la gloire des siens, alors que la fortune se montrait à lui de tous côtés favorable, et que nous le préférions justement à tous, car il était bon, savant, éloquent et assez puissant par ses richesses, il mit le Christ avant tout, le suivit dans

(1) Vincttiit enim meriu beneficionmi ejos ergA nos qaidqitid possamu tt Talemus. TU, ftm., Eremi Carlhosic prope Gratianepolim , a. 12.

^ktnr Mimo

» sa pauvreté et viol, avbc un nombfe considéraUecde » disciples, habiter le désert. Aussi, croyoii9-ttt)uscpt*il » jouit du repos étemel. Si toutefois, car nul n'estsetns > pécbé sur la terre, son ème était ternie par quelque » tache légère, que Dieu Fen purifie en lui accordant 'le » pardon (i). »

Voici réloge funèbre de IT^lise de Rouen qui, dans sa brièveté, est tout un panégyrique : « Que tous iès Ordres' de la sainte Eglise pleurent le sort fatal auquel le genre humain est condunné. U est sorti dumonde, vainqueur de Vhonneur mondain, Bruno, le Père, le Fondateur d'une Religion sainte entre toutes. La grande honnêteté de ses mœurs a rendu sa vie tellement dii^ine et reeommandable qu'on ue jpeui lui comparer 'qui ce 'Soit. n a brillé ,par sa «agesse, >par tenobleiBe de son -caractère,, par sa science profonde et univeriaUe. Alors que la probité resplendissait ^en hiidetoufesan éclat et lui avait mérité des faiseeauxglariettx, ilui, dédaignant les richesses, mépilsadt 'les ^houiieuTs, foulant aux pieds la folle ambition du siècle, s*applt(pia à fonder un Institut qui est la sainteté iftime. ^Evitant le monde et ce que le monde a de ; pkis grand ctt de plus élevé, il préféra vivre dans la solitude. (3). -> XLY . Les Eglises et les maisons relieuses firent mieux encore quedecélébrer les vertus de Bruno/ elles .prièrent pour le repos de son Ame. Les taies inscrivirent son nom sur le catalogue de leurs religieux, afin ique^a mémoire ne périt pas, et qu'il particip&t à UMs les mérites de la Gonnnunauté ; d'autres firent > (Mre rbon nombre de Messes ou récitèrent pour lui des -Vigiles, des Psautiers ; d'autres en Son nom distribuèrent Uuspauvres, en pain, en vin, en légumes, des portions égales à celles que l'on distribuait aux religieux, comme s'il eût

(1) fit. fun,, n. S3.

(2) fit, fun., n. Ii6.

ou LES GHARTA1H5X KAISSANTS. ,^

été luMpème ja^hre de la V^iion. rQ'^t^nmi guéries .religtepx j|e S^inte-Marie <Je lAjqgfk qépppdfrçnt wk J'rèwsjdeCalabre : « Frères, «ui b^j^itgz le df^rt d^JI^ ,» Tour, aaob^ qve pour inaUrejBn^, no^ avo^s dit ,» S€y[>t yigiles.et 9ept Messes,, ^t ^ooi^é jflp pain.çt dp yjn .» d>pràs les ordres de Doin,Ilég|n?ld,,pQt^e abbé (4). ^ ,Toqfdi^le;frjat§niilé p^r;suite,de laqqelle ,tpjit .mojoe 4>u .tout.eiiiobUe avait part, en SQr|[aot de J^ .yie, apx pi:ières ,et auxbonnçs fsuyres de toptjçsiles cojnmupaiiiés jreli- ,£ieiises. Tou€bante fraterni^ qi^i faisait .régner re^H .jde Camille nop-seulen^ent entre , U)U3 les rel^peux d^pne même Ibison, nanrseuIemeDt entre ;tçn(^ Jes J)l9i9pqs f<lu.|Qé/pe Ordre, mais encQre çntre tous , les Ordres, |d^ ^ia ca^olicité! Quant à FE^glise 4e Grepoble, plepr^qt ^sur la perte jdU; grand ^t incomparable Bruno , .elle :^iroulut rinsçr|re au catalpgjue de ^es ^Ition^nes ilfus-

lËLVI. Bninp avait 4onDé Texemple^de toytesjes.yjertqs. 'Sa foi était restée viçrge, puiscpuCil.^yAitiprotÇjSté.çt .•eoQtre le schisooie .de Guibert, et pQnire Vbér^îe.4e rBérenger. Son espérance. était ^resjée.fenpe, puisqu'il j^tvait 'Sacriflé la terre pour wieux . concpiérir le *GieL -Sa .<€jbarité ay^ait été ardente ; puisqu'elle ^ayait >fait /fie «a vie, un dévouement et. un saçri0Ge.4e i^oi^s jles -beures. :Son humilité avait été . profonde : fl iS^vait {ui «les tbonneurs ecclésiastiques que tant d*aiAtres . ^oççpr-fent avec empressement et même |reehercbwt;i^yec .^avidité. Son détachement ayait été. complet : iliavfMt '<dioisi la pauvreté pour sa fiancée. Son ;zéle ^i^ilt /été brûlant : il ravaitportéàéyangéliserlespeuplj^, à «enaeigner dans, des cours publics une théologie ^aiiie /et -pure, de tout alliage .hétérodoxe, ..de tout ménage adultère, à rendre à TEgUse 4e Reûns ,3a gloire .an-

(f) TU. fuH., D. m.

(2> In ttadog«.8Mna Tironm iUiulciam.p«iMifl.->2*t(e.. Aiii.vn« iS.

84 SAINT BRCRO

tique, un moment ternie par Tintrusion d'un simo- Diaque. U avait pratiqué la mortification à tel point que le nom de Chartreux, qui semble être celui de Taustérité même, suffit à lui seul pour effrayer la sensualité et la mollesse. H avait fait fleurir le désert, se vouant à des privations qui auraient illustré les solitudes de TEgypte» de la Syrie et de la Thébaide. Il avait été le restaurateur de la vie solitaire dans l'Occident, le fondateur d'une nouvelle famille religieuse, d'une nouvelle milice, d'un des Ordres les plus illustres, les plus saints et les plus édifiants dont puisse s'enorgueillir l'Eglise, d'un Ordre qui par ses vertus fait la gloire de la religion chrétienne, et, par ses austérités, attire sans cesse sur la terre les bénédictions du Ciel ; d'un Ordre qui est l'un des plus beaux diamants du diadème du Christ; d'un Ordre enfin, dont on a dit : < qu'il compte autant de prédestinés qu'il compte de religieux. » Il avait été, par la science et par la vertu, la gloire et l'ornement de son siècle, l'admiration du monde chrétien ; il avait conquis l'estime du chef de l'Eglise; sa vie toute surhumaine avait été un miracle de pénitence. Ajoutez qu'avait jailli près de sa grotte une source dont la vertu rendait la vue aux aveugles, la santé aux malades, la délivrance aux possédés, et qu'ainsi le miracle, qui est un acte émané de la Toute-Puissance seule, parlait en sa faveur et rendait un témoignage divin à sa sainteté. Il ne restait donc plus qu'à le proposer officiellement à la vénération des fidèles , afin qu'on pût , en son honneur , construire des Eglises, ériger des autels, chanter des hymnes publiques. Aussi, Léon X autorisa-t-il le culte de Bruno en le canonisant ; les Chartreux, dans leur humilité, s'étant, jusqu'à cette époque, contentés de rendre à leur saint Patriarche un culte privé. Et, chose digne de remarque, quand il fut question de la canonisation de Bruno, le pape ne voulut point qu'on s'astreignit à toutes les formalités ordinaires de la procédure, tant la carrière de

ou LES CHARTREUX NAISSANTS. 85

cet homme de Dieu lui parut surnaturelle et divine ; s'appuyant sur le miracle de sa vie, il autorisa son culte par ce que Ton appelle en style de chancellerie romaine tin oracle de vive voix (i).

XLVn. Nous n*avons pas ici à faire Thistoire des Chartreux, ni à rappeler les fruits de sainteté produits par Tarbre Gartusien. Qu'il nous suffise de dire que TOrdre de ^int Bruno a compté, avant la sécularisation décrétée à la fin du dernier siècle, un grand nombre de maisons : cinquante-quatre à la fin du douzième siècle , cent quarante-huit à la fin du treizième, deux cent treize au milieu du dix-septième siècle, chiffres considérables, si Ton considère Taustérité de la vie chez les Chartreux , chiffres significatifs si Ton se rappelle que ces maisons étaient disséminées dans toute TEurope, en France, en Italie, en Allemagne, en Pologne, dans les Pays-Bas, en Espagne, en Portugal, en Suisse, en Angleterre, comme on peut s*en convaincre en jetant un coup-d*œil sur la carte géographique de rOrdre, imprimée en 4785 (3), par les soins de TOrdre lui-même. Qu'il nous suffise de dire que TOrdre des Chartreux a produit des cardinaux, c'est-à-dire des bommes élevés à « la première dignité du monde après la suprême, » comme l'écrivait à Louis XIV le cardinal de Bouillon ; qu'il a produit de saints évêques, des solitaires fervents, des écrivains renommés ; que dirai-je, des martyrs même, témoin entre mille ces Chartreux qui, lorsque la religion catholique fut proscrite en Angleterre sous le lubrique Henri Vin et le farouche Cromwel, aimèrent mieux subir les huées de la populace à travers les rues de Londres, la prison, les tortures, le gibet, la décapitation, que de forfaire à la foi et de déshonorer le saint

(1) Vnrc Tocis oraeolo. Acta SS., d. 761. <2) Triey, Vie de iaint Bruno, p. 397 et soi?.

8é SAIlifr BRDltO

hâiit éoàt FEglhe les avait revêtue (1). Ténloiki' encore céfir atitî^és^ mat^tyrs de la Chartreuse de Bo^sérville que dotfs^ V^ri^oil^ pf ùs^^ ^trin, à Tépoque de la Rérolûtion française, payer de leur tête leur fidélité à FEglise et à son* ebefy lâïr dàihb audace à bk'aver lés lois de TËtat qui YOulali; sé<iulâi»i6éi< lé clergé en le constituant civile-: meut. Qu*il ^ôu^ sufBke, enfin, de dîre avec la Biographie univérêèth parlant de riAstitut de saiht Bruno : « Gêt OMté a' toujours été regarde comme lé plus* parfait > modèle de la vie ébntemplative ; il n'a jamais eu besoin* » <fe réforme, qûèiquéla régie primitive ait subi quelquesr » modifications, ce qtfon peut attribuer à don entière » séparation du mondé et à la vigilance de ses^ supé- » rieurs (2). »

A Torfgine, 9 y avait eu un tel élan pour saint Brune et pour h vie eartusienne que, selon Fabbé de Nogent, on voyait entrer en Chartreuse une foule innombrable d^hoihmés et de feniiAes, de tout rang et de toutes conditions. On voyait même y entrer des enfants de onze ans, de dix ans qui se livraient à la contemplatioi^ comme des vieillards , et menaient une vie beaucoup plus austère que leur Jeune âge ne paraissait le comporter (5) ; » tant 11 est vrat que Bi^uno était un homme de Dieu, tant il est vrai que Jésus-Christ, en Itii donnant la bénédiction de lâf fécondité, montrait quil voulait dans rSglise son Institut^ arvec ses mâles exemples de mortification, de renoncement et de sacrifice.

XLVin. Résumons. L'observateur qui s'étève à l'ehsetnble, à ce <^ë Foh appelle la pinlosophie de Fhistoire,

(i)Tràc7, Vie de S. Bruno, Des Saints de TOrdré des Chartreux, p. SÎS-fôî.

(2) Art. Brono.

(3) His cohesere eontinao Tiroram fœminanimqae grèges ; omnts proUaus ordo concurrit. Quid de eUtîbus loqaar ? Cum decennes et undennes iofaDtuli senilia meditarentor et molto castigatiora gérèrent quain cUtula pâteretar. Guibertus abbas de Kovigento, De vita $ua, 1. I, c. XI, p. 468, éd. citée.

ou L£8 CRAETRIUX IfAISSANTS. 87" '

esamiiiamà.laifois' eti le siècle dans lequel parut Bruooy ei Finfluence iounense que- Bruno exerça sur son siècle» ne peut S'empéeher de reoonnaitt*e et de proclamer que le* Fondateur des: Chartreux fut wo des grands inetru* ments dont se servit la Providence pouf' remédier' aux maux du temps. Voyons plutôt.

Un premier mal du onzième siècle était Fignorance des lettres divines et des lettres humaines, menacées de faire un complet naufrage, et de disparaître englouties pour jamais sous les 0ots de la barbarie^ Bruno oppose à l'ignorance, la transcription active, infatigable des manuscrits, l'apostolat, le professorat, la publicité, c'est-à-dire ses lumineux Commentaires, ses écrits éminents ; il y oppose Tordre donné à ses religieux non-seulement de transcrire des livres, mais encore d*en composer eux-mêmes (i) ; il y oppose enfin son école dont Fleury a dit : < Celle de » Reims était alors la plus fameuse, elle continua de l'être 9 pendant tout le siècle suivant, et saint Bruno en fut le » principal ornement (2). »

Un second mal était la simonie, qui tenait bon nombre d'âmes sacerdotales abaissées vers la terre et portait des clercs indignes à acheter honteusement les suffrages pour arriver dans l'Eglise aux postes lucratifs. A l'avidité, mère de la simonie, Bruno oppose sa protestation contre Manassès, son archevêque, il oppose le poids de ses exemples, ne voulant accepter ni \e siège archiépiscopal de Reims, ni le siège archiépiscopal de Reggio, loin de les briguer ; il oppose dans ses religieux, le détachemeixt de$ richesses, la pauvreté volontaire qu'il commence p^r pratiquer lui-même, dont il fait la loi 4^ son Ordre en, qui elle resplendit de son plus vif éclat,

(i) Non desUt^Ai lU)ro9 scribere» cqmponebe, Ori^naticneê guvf ^^lm 9ub nomine $. Brunoniê et Beati Landvini cireumferuniur, n. 16. Ap. Tromby, Storia del patriareha S, Brunone et del soo Ordine caria- HtDo. T. n, Appeadix, p. %i, n. âS.

(2) Diêeoun $ur l'histoire eccléê, V. Disc, n. 1,

Un troiflième mai étidt rincontinence des clercs qui ne voulaient se donner à i*Eglise qu'à demi, oubliant que de tout temps, même au sein du paganisine, la chasteté virginale fut toujours la grande vertu du sacerdoce, témoin entr*autres ce vers de Virgile :

Qui Threbanl tuû dam vita manebat.

Le prêtre qui toojoiin girda la chasteté.

Bruno, dans son immortelle Préface^ rappela Marie « versant sur le monde la Lumière éternelle, tout en con- » servant la gloire de la virginité (4). > H montra à tous, en portant haut la bannière du célibat, en faisant briller en sa personne et en celle des siens toutes les splendeurs de la virginité, que la continence, loin d*étre une vertu impossible, chimérique, est praticable. Cet exemple seul fût-il parti du sommet des montagnes de Dauphiné, la Chartreuse eût rendu à TEglise et au monde un service éminent, inappréciable, d'une incalculable portée. Grégoire VII avait tracé le type, Fidéal du prêtre, ce n'était pas assez. Bruno montra cet idéal vivant, réalisé, tout était dit ; les passions devenaient sans excuse et n'avaient plus qu'à ronger, frémissantes, le frein de la loi, à chercher la victoire avec les armes de la mortification, de la prière et de la retraite, c'est-à-dire la fuite des occasions.

Un quatrième mal était la famine qui se renouvelait périodiquement, la misère publique, fruit de la guerre qui ravage les campagnes, du pillage qui ôte au cultivateur tout courage en lui ôtant toute sécurité, tout espoir de recueillir une moisson. A ce mal, Bruno oppose l'exemple de la culture de la terre, de l'élevage du bétail; il oppose l'aumône par laquelle il vient en aide au pauvre peuple, que les seigneurs grands et petits ne savaient que rançonner ; il oppose l'exemple de la pauvreté, non-seu-

(!) Virginitatis gloria permanente Lumen cternum mando effadit. Prœf. Beaiœ Mariœ,

lement résignée et contente, mais librement choisie et acceptée par amour pour Jésus-Christ qui est né pauvre, qui a vécu pauvre et qui est mort pauvre, quoique Dieu. Un cinquième mal était la décadence de la discipline ecclésiastique qu*il fallait sans cesse relever, comme un mur qui ne pouvait que crouler toujours dans des temps aussi agités et aussi troublés. Bruno se trouve comme agent principal aux différents Conciles célèbres en Italie sous le pape Urbain II, à Melfe, à Troyes, dans la Fouille, à Bénévent, peut-être à Plaisance ; il en est l'âme, puisque le Souverain-Pontife qui y préside Ta choisi pour être son conseiller particulier, intime, permanent, son auxiliaire indispensable, et n'agit que d'après ses avis, ne parle que sôus son inspiration.

Un sixième mal, c'était l'asservissement de l'Eglise, à laquelle les empereurs d'Allemagne voulaient river des chaînes de plus en plus étroites, qu'ils prétendaient enlacer dans les liens de la féodalité et du vasselage, menaçant non-seulement son pouvoir temporel , non-seulement son pouvoir politique, mais encore son autorité spirituelle ; c'était l'antipape Guibert dont Henri IV se servait comme d'un vil instrument, comme d'un pape à lui, pour mieux asseoir son despotisme sur l'Eglise et par là sur te monde ; c'était le schisme qui avait osé s'installer au centre même de l'Italie, à Rome, pour disputer au Souverain-Pontife le pouvoir qu'il tenait canoniquement de saint Pierre, de Jésus-Christ, de Dieu. Bruno, en se conciliant l'affection et en assurant à Urbain II la protection du comte Roger, sait délivrer l'Eglise de l'antipape, de Pintrus Guibert et lui rendre la paix en lui rendant l'unité ; il sait aussi la délivrer de Henri IV qui, en voulant opprimer la société spirituelle, opprimait du même coup la société civile dans laquelle, par son immoralité et ses infamies, il tendait à faire prévaloir une anarchie sans nom comme sans précédent, et cela bien que, par son titre d'empereur, il fût le défenseur officiel, le dé-

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fenseur obligé, de tous les prtiiei|KS diordre que pepré"seote FEglise.

Un septième oial,. e*étail) raniiude meiiaç«Bte, lesiavih r siens sans cesse reftouveléesi de» Muavlmins; qoL tqu-

iMeni détruire le nom chrétien tt opprimer l^Europe au. OMk de là. religion sen«dle et ahrutissanlB du pseuiÉi^ profite Mahomet, etcpii^. s*iis euseem triomphé, aivaieat I détruit toute vérité,, toute loi, toute science^ toute ciiûli'*

I satioB. Or, que Mi Bruno soua ce rapport pour apposer

\ le remède au mal ? D*abord, il prescrit à ses religieux de

I réciter dans YOffUe de la mrUe Vierge une oraiaov par-

ticulière contre les Musulmans, pour le succès des €roi* sadesy oraisoa que les Chartreux récitent encore asfîaur* d*hui, qu'ils réciteront toujours , parce: que toujours it faudra à TEgUse de nouveaux Croisés contre de nouveaux Musulmans (i). De plus,, il s*eBteod avee Boger pour chasser les Sarrasins qui,, du midi de Fltalie, Hienar çaient sans cesse la liberté du Saint-Siège, puis, de conr cert avec le Pape Urbain II, ii arrête lu tenue du CcNMile de Clermont, qui devait mettre en mouvement la chrétienté tout entière, la lancer contre rOriecil et re< fouler dans ses foyers la barbarie musulmane, au eri sauveur et mille fois répété : Dieu le veui^ Dieu le veuU Sans doute, Bruno n'assista pas à ce Concile en personne, nais il y était en esprit. Il y était représenté par sea disciples : par Rangier, qu'il avait fait élever h sak piaee sur le siège de Reggio v par saint Hugues» évéque de Gre-* noble ; par l'arcbevêque de Reimsi admirateur de Bruno, et qui avait appelé auprès de lui, comme Prévôt, Raoul le Vert, disciple chéri de Bruno; il y était représenté par le Pape Urbain, qui, sous la tiare, s'inspirait des conseils de son ancien maître comme dans sa jeunesse il s'était éclairé

' (1) Dema qui ad exkibenda oostre Rédemptions nijsterit t/enm proMîfsio* nis elegisti, libéra eaiu, qassiuniu, ab instantia pasDonun el restitoe eam ciiltui christiano, at gentilium incredalitate confasa, populos chrisllanas in tt conideBfr dé to« virtoiiff polentia glorielor. Ad Lmddê,

ou L£S CHAAfABra NAISSANTS. M'

jré^^le^il^. CréMPailM <|tie Tesprii do Saioi i^Mitsur vôHÇ lé Cônèitey ûépxÂB le SodveiiaiA-'Pontifë jHsqtfaux pi^élàls les 1^ irifluennsv Dxi reste^ si Brtito n^'était pa» VefefihiMl ÀVée (&• Puîné, il n*étaH pas à éd poste? moin» iCB][K>rtafnt éil ïtalie, ùk il MUait' 6ii< l'absence d^ chef dé fét ehvMmè. Qe^ Ui ee: qu'a tro^ bien fait ft^ot" ût un' bisfofieft nk>derne fK>àr que nous ne citions pas ses paroles.

< L^'etécutioh de ce plan (de la Crôisad;^) exi^eàif, dil lll, rfé Vineneuve-Flayose, un an de voyage de la pkn du l'àpe, et ft foltaii que, pendant qu'il serait absorbé pàv la préparation dé la Croisade, il fût bien prémuni eontre les périls qtfe pourraient courir et le Sîé gè de Kome, et léà^ améliorations déjàt obtenues eu ItaUe. Saint Bruno pour les affaires administratives^ Roger pour la* dé-^ fense militaire. Oh voit comment se pariagërent les rôles entre Urtyain II et son ancien maître aussi me^ déste qifhabtlé. C'était Bruno qui restait au foyer des difficultés, auprès du Siège de rautorifé, à Rorne^ point de mire de^ attaques souterraines de Fantipape Oui^ ben et dé son mnèchant protecteur Henri IV. Bruno, riâdpiratéur dô la Crôiôade, restait éloigné de toute son élaboration apparente i à Bruno le r61e cacbè de ta prudence et de la vigilance, au Pape, la mise en jeu de tout le predUg^ de sa suprême dignité en face du roi de FMdito, des évèqties et des barons...

i( l^ourquoi, dan^ le brillant ciortégè venu dltaMe avee lé Pape, Brdilo n'avait-il paâ pris sa ^lace cmnme il Tairait eue à Plaitonce, à Bénévetlt 1 Pourquoi Brune ne pdhvàit-il pas accompagner son ami Rangier, venir embrasser ieé ehers enfants de la Grahde^Cbartreuse, son ami, lè prélat dé Grenoble 1 Plus était gfàtld lé vide laissé etl Italie par les prélats veiius à Clermont, plus au-delà des monts la présence de Bruno était nécessaire.

» Cétait Bruno qui, en combinant sagement toute For-

> ganisation du Concile de Glermont, consentait à sacri-

> fler ses plus naturelles et pieuses affections, pour rem-

> )>lacer en Italie Fadministration pontificale et celle des 9 prélats. Le dévoué et humble organisateur de la paix B se dérobait à Tovation de la paix. Sa sagesse seule » suffisait pour rassurer en Italie contre toutes les éven- » tualités fâcheuses de Tabsence des grands fonction-

> naires d*Eglise.

» Quel autre que Bruno était capable de suggérer de » sages et prudentes combinaisons ? Qui mieux que lui » pouvait faire appuyer Tintérim pontifical par les armes » du prince normand, Roger, ami du saint anachorète » et défenseur de FEglise ? On ne craignait ni Tanti- » pape Guiberl, ni les trames de Tempereur. — Bruno et » Roger étaient là (1). »

Bref, Bruno oppose le remède à tous les maux, en opposant à la corruption générale, rincorruptibilité de sa sainte tribu, qui, après avoir été le sel du onzième siècle, a été celui des siècles suivants , sera celui des siècles futurs et vivra à jamais comme une protestation vivante contre toutes les tentatives par lesquelles on essayerait d'affaiblir la vigueur, d*altérer et de corrompre la sainteté de la morale évangélique.

Nous ne craignons pas de le répéter, après ce simple aperçu sur les affaires de la chrétienté au onzième siède, Bruno est une des plus grandes figures de Fhistoire ecclésiastique à cette, époque. Sa vie, du commencement à la fin, ne fut qu'un long dévouement à FEglise dans les positions les plus utiles et les plus éminentes. Elle se composa d*étude, de prédication, d'enseignement, d'administration diocésaine , de fondations cénobitiques , d'administration supérieure , de travaux scientifiques , des plus màles pratiques de l'ascétisme ; se peut - il

(i) Histoire de êcUnte Roêeline, religieuM Chartraose, p, 138*134. Paru 1S07.

oc LES CHARTREUX NAISSANTS. 95

une existence mieux remplie ? Bruno n*est - il pas une dés plus- belles fleurs qui soient jamais écloses dans le jardin de TEglise? Que dis -je? un des plus pands arbres qui s'y soient développés , puisqu'il a porté tant et de si bons fruits et qu'aujourd'hui encore, il protège des multitudes à l'ombre de ses rameaux pleins de sève et de vigueur. S'il ne jeta pas extérieurement un plus vif éclat, c'est que, cherchant uniquement à être utile sans chercher à briller par les dignités qui vinrent s*offirir à lui, il n'aimait point, selon l'esprit qu'il a communiqué à son Institut, à se produire, à se mettre en évidence ; c^est que recherchant la vertu pour la vertu elle-même, il dédaignait, sans en avoir le moindre souci, les avantages qu'elle peut procurer; c'est qu'il savait s*effacer, se cacher sous le manteau du Souverain-Pontife en qui et par qui il agissait, gouvernait, et cela sans paraître, comme ces principes moteurs qui donnent l'impulsion, mais qui sont invisibles à l'œil, comme ces grandes forces qui gouvernent le monde matériel, que l'on reconnaît aux effets qu'elles produisent , aux phénomènes, mais qui restent à l'état latent. Si son Ordre ne se développa point à l'égal des Ordres fondés par d'autres patriarches, à l'égal de l'Ordre de saint Benoit, de saint François, de saint Ignace, cela ne tient-il pas à sa sévérité, et cela ne prouve-t-il point, par suite, que son Ordre est dans la voie étroite et peu fréquentée qui mène à la vie? qu'il possède en profondeur ce qu'il n'a pas possédé en étendue?

Tel fut Bruno. Il ne s'arracha au siècle que pour mieux dominer le siècle des hauteurs de la contemplation. Nous sommes certains de ne pas mentir à l'histoire en affirmant qu'il fut un des plus grands instruments de la réforme méditée et commencée par Grégoire YII, une des plus grandes âmes de son siècle. Nous n'hésitons pas à dire qu'il y aurait lieu à lui élever des statues sur les places publiques, si l'Ëglise ne lui en avait pas élevé sur

M SAINT U1IH0 OU hËS OIIARIVIBUX HAÏSSANTS.

-ses autels, à le saluer du titre 4e. gnend .bomme, si 4!E^s[(e 'oe lui avait pas déoernéle iHre deSaiot. Nop^Qnl ^t «d'Ecole, dans rhisioire de la phtlosopbie liuniaiiie, dfofi «ron puisse eomparer à Bruno , nulle Ecole .que l^m •paisse .eoaqnrer à son Ecole, sqit au :poipt de vue .de ;la valeur des. disciples, soît au point de vue de la;diirée, -soit au point de vue de la sublifliité de:laiIoelr|Dej sQUiHii 'pointdevue de b. sainteté des ipœufSi.soitaupointrde -vue de raustérité de la vie , soît w ppipt de vue de rinffluence exercée sur les affaires .^ivin^iet hiupaînQs.,Q in*appartient qu'à l'EgUse de Diw- de créer de .H^ls bénîmes et de telles institutions ; en d^bQns>d*EUe ;n)il le^yîer .qui puisse soulever Thunoianité jjusqu'à de.teHes l|ai||e$irSy /nidle force, nul aimant ^qui puisse, la, rapprocb^ si pfè» du Ciel.

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