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L'ordre des primates et le transformisme par m.E. Dally

L'estîme que je professe pour les travaux de M. Prnner- Bey. pour son caractère et pour le zèle infatigable dont il

a fait preuve dans toutes branches de la science de rhomme me tait un devoir de relever le défi qu'il a bien voulu m'adresser il y a déjà plusieurs mois, sur quelques points de Tanatomie et de la physiologie comparées des vertébrés supérieurs, défi auquel s'est associé mon savant confrère M. Edmond Alix. J'ai pris d'ailleurs à cet égard une sorte d^eugagement ; il n'a pas dépendu de moi que je le tinsse plus tôt (Voir Bull, delà Soc. d'anth.^ 18(37. p. G38}. J'cbpere que mon savant collègue me pardonnera un retard involontaire.

L'engagement que j'ai pris est de démontrer qu'au point de vue anatomique les caractères différentiels des familles de singes, dont l'ensemble est si improprement

désitîné par Guvier ut lUaiiivilJe sous ie nom d'ordre des quadrumanes^ sont pins considérables que ies caractères différentiels des hommes d'une part et de ces mêmes singes pris en bloc, d'antre part En sorte que si les singes consti-* tuent légitimement un ordre de la classe des mammifères, les hommes doivent faire partie de cet ordre ; si les hommes n'en faisaient pas partie et formaient un ordre à part, les singes pouixaient, eux aussi, être divisés en plusieurs urdrof

de valeur à peu près égale, de façon que l'ordre des catarrhins et l'ordre des cébiens et d'aiUres encore prendraient place a côté de l'ordre des authropins. Conséquemment, si l'on pouvait, par hypothèse, assigner aux différents groupes simiens une origine commune, il n'y aurait aucune raison pour que l'on ne pût étendre aux races humaines le bénéfice de la raéme hypothèse et supposer que le groupe humain et les groupes simiens peuvent dériver d'une même souche.

L'objet du présent travail n'est point, toutefois, d'établir qu'il en est réellemeut ainsi. Ma seule préteotion est de soutenir la légitimité, ou, si Fou veut, le caractère scientifique de celte supposition et de la méthode de recherches qu'elle a introduite dans la science et qui a deja produit un mouvement d'idées et des résultats positifs considérables.

Toutefois, alors même que la conséqueticc que je viens d'indiquer serait illusoire et que l'hypothèse du transformisme serait sans appuis, le point de vue anatomique exposé dans les pages qui suivent resterait vrai tout entier, et l'opinion qu'il y a entre les hommes et les singes un abiuii; ou une distance énorme, tandis que parmi les singes les tlillérences sont petites, celte opinion, dis-je, doit être reléguée déiinitivement parmi les plus curieuses erreurs qui aient été dictées à la science par l'orgueil humain.

ÉTAT SX LA OnSSTlOH.

11 est peu de controverses où les opinions que Ton professe en matière religieuse ou philosophique soient, au fond, plus désintéressées. Si l'homme est d'une autre essence 'que l'animal, ce n'est évidemment pas à quelques poils de moins on à quelques os plus ou moins arrondis ou aplatis qu il le doit, mais an souffle divin que lui attribuent également presque toutes les traditions aiya^ues, sémitiques

et américaines. A quelque branche du rameau religieux que Von appartienne, il n'y a point de doute là-desans ; aussi est-ce avec la plus grande surprise que je toU les principales attaques contre Tanatomie comparée et surtout contre

les conséquences que Ton en tire à tort ou à raison, s'appuyer sur la cosmologie chrétienne et sur les convictions spiritualisles. Ce qui importe à la cause du déiste chrétien^ c'est que Dieu aie créé l'homme ; mus qu'il l'ait créé d'une façon ou d'une autre, par voie de transformations successives ou ex nihilo, voilà ce qui, dans cette conception, reste ouvert ntix recherches des hommes.

Oiiant aux spiritualistes naluristes, on peut s'étonner de i'importancf qu'ils attachont à la forme maleneUe de l'être ; dans l'antiquité^ ils n'y mettaient point tant de prétentions ; Tftme traversait aisément les formes les plus diverses et se logeait à l'occasion dans un âne, dans un arbre^ dans un taureau ou dans un cerf ; maintenant même la beauté d\ie physique n'attire que leurs mépris ou leurs dédains ; que donc à ce [loint de vue nous ressemblions ou non aux siogesplusou moins que ceux-ci ne se ressemblent entre eux, peu importe : la parenté de la poussière doit n'avoir rien de commun avec le sonfQe immatériel qui nous fait ce que nous sommes. Pussions-nous mille fois plus laids que le plus laid des animaux, nous resterions isolés du reste des êtres vivants, et nous en serions séparés, dans cette conception , par le gouli're de l'immortalité I Les spiritualistes et les chrétiens peuvent donc, sans aucune contradiction avec leur foi, admettre une opinion quelconque sur le ' relations anatomiques des hommes et des animaux et mém sur te mode particulier d'anlhropogénésie qu'il a plu à Celui qu'ils conçoivent comme créateur, d'adopter; de ce côté au moms la science doit être en paix.

Les protestations les plus vives devraient s'élever^ en bonne logique, du camp des matérialistes et non do rang

de lears contradicteurs ; car on ne peut manquer d'être frappé, d'un côté, de Tétroitesse des rapports iinatomiques qu'olTreut les singes supérieurs et les hommes; de Tautre, de la distance considérable que les facultés intellectaelles ont mise entre çnx ; il semble que ce que l'on appelle la matière (état statique) soit sans rapport direct avec ce que l'on appelle la force (état dynamique). La connaissance récente de l'état d'infériorité mentale des Mincopics et des Aus-t traliens a comblé cette lacune dans une certaine mesure. |<(éanmoins des races inférieures de l'iiumanité aux supérieures la distance mentale est sans parallèle avec la distance anatomiqne. C'est pourquoi, s'ils étaient plus soucieux de leur cause que de la vérité, ce qui heureusement n'est pas, les matérialistes, loin de rapprocher rhorarae des singes, devraient s'eflbrcer de creuser entre eux un abime organique. Or il se trouve, par une contra'^ diction bizarre, que c'est la situation contraire qui s'est produite; ce sont les spiritualistes qui s'efforcent de nous séparer matériellement du règne animal et particulièrement des singi'S !

Telle n'était pas la méUiiiil*' de leur chef, Buflbn, qui cherchait à établir que les formes extérieures de l'orang et de l'homme étaient v, parfaitement semblables, )> TorganÎT sation « absolument la même, » le cerveau u absolument de la même forme et de la môme proportion, t» hY a-t-|l une preuve plus évidente, ajoutait-il, que la matière seule, qaoi(]iie parfaitement organisée, ne pi ui produire ni la pensée , ni la parole qm en est le signe, à moins qu'elle ne soit animée par un principe supérieur » {MUtoire naturelk^ t. XIV, p. 61, 1766^ cité par Gratiolet).

Quant à, la vraie philosophie, quant à la science, ég^dement éloignée des métaphysiciens, qui, sous le nom ô^esprit ou suus le nom de matière, croient, parce qu'ils ont trouve un mot, avoir assigné une cause aux phénomènes §t à

l*aide de ce mot ftmdent une école, quant i la seience,

dis'je, elle se borne eur ce point à constater les rapports d'antécédence, de conséquence et de coïncidence, sans leur donner plus d'importance relative qu'ils n'en ont, mais sans négliger les déductions obligées qu'ils comportent. Gomme aueone doetrine absolae n*est attachée à la recherche des fiiits, la passion métaphysique n'en trouble pas la oonstatation, et il est absolument indifférent que la somme des ressemblances ou celle des dissemblances soit plus forte d'un côté que de l'autre. Mais l'extrj^me préoccupation que plusieurs ont apportée dans la discussion de cette question prouTO que les plus petits détails organiques on, si l'on Teut, matériels, ont leur Importance, en sorte que si M. Alix a pu voir dans le cdté doctrinal de cette discussion ce qnll a appelé le triomphe des idées, on pourrait trouver dans les observations de Pruner-Bey, Alix, Rochet etGiraldès le triomphe du matérialisme. Qu'à ce prix, spiritualiates et matérialistes soient satisfaits et que la voie soit libre, nous nous y engagerons plus Tolontiers.

Mais je ne pousserai pas plus loin ces remarques analy« tiques ; si elles ont établi que, sans blesser les convictions extrascieutltiques , nous avons le droit d'examiner librement si certains hommes ressemblent plus à certains singes que ceux-ci ne ressemblent à d'autres singes, elles auront atteint leur but. Or c'est à peu près Topinion que m'a prêtée M. Pruner-Bey quand 11 a écrit : «M. ÏDally nous dit qu'il y a moins de différence entre un singe anthropoïde et Thomme qu'entre deux sinp^es donnés. Nous ne peiisoiis pas, a-t^il ajouté, qu'il soit en état de soutenir sa proposi-* tion. n

C'est aussi fort semblable à la phrase de M. Alix : « M. Daily affirme qu^l y a moins de différenee entre un singe anthropoïde et l'homme qu'entre un singe anthropoïde

et un autre singe. »

Toatefoîs il y a eotre ces denx ymàm et la ibèse que ]*avarâ sonteniie une nnanoe différentielle assez aeoentaëe.

Je n'ai pas parlé en effet spécialement des singes anthropoïdes , j'ai parlé des singes en général, me réservant de prendre mes points de comparaison là où je les jugerais plus saisissants. À cette résenre près, je me rende à i^appel de MM. Praner-fiey et Alix, et je maintiens que la distance anatomo- physiologique qui sépare les êtres humains des singes pris en masse est plus petite que celle qui sépare certains singes de certains autres singes.

Ën d'autres termes^ je pense que Tordre des bimanes et celui des prétendus quadrumanes doivent être confondus sous le nom d^&rdre des primates^ ainsi que le voulaient Unné, Etienne GreoflQroy, Lesson, etc. ; que les termes ^imaim et quadrumanes doivent être supprimés comme reposant sur une cn eur aiHitoaiique ; car Huxley a démontré que les sol- i]is;irît mains inférieures des singes sont des pieds au même titre que les nôtres ; et enfin qa*il n'y a entre les hommes et les singes que des ditférences de famille^ qui dans aucun des ordres de mammifères ne furent plus lentement graduées : en sorte que la progression des types organiques est continue dans l'espace comme dans le Icmps, et que des singes aux hommes l'enchaioement, d'ailleurs multiple, n'est point rompu.

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