Voir plus haut chap. iv, paragraphe
réellement. Ce que nous voyons en bas, se trouve en haut, ce qui excite notre rétine à droite se trouve à gauche et ainsi (le suite. Mais nous ne nous en rendons pas compte, parce que nous n’avons pas aiïaire aux objets eux-mêmes, mais à leur action sur notre système nerveux ; et comme nous voyons toutes choses dans la position renversée, l’impression générale reste sans modification. Cette hypothèse paradoxale a déjà été repoussée par Ludwig et autres. Selon celle qui lui a été opposée, les points sensibles de la rétine qui reçoivent la sensation projetteraient la cause de leur excitation au dehors, dans une direction qui croise l’axe visuel; grâce à cette théorie les objets projetés parviendraient à notre perception dans leur situation réelle. Cette hypothèse est certainement meilleure, mais elle ne nous explique ni pourquoi ni comment cette projection des causes d’excitation au dehors s’accomplit dans une direction croisée. A défaut d’une explication acceptable, l’épineuse question de la cause du redressement de nos images rétiniennes n’est même pas discutée dans la plupart des Traités de physiologie.
Depuis que le fait a été établi, que nos impressions visuelles, de même que les sensations de tous nos autres organes des sens, sont localisées dans l’espace extérieur, grâce à leur projection sur un sj^stème de coordonnées rectangulaire idéal formé dans notre conscience par le fonctionnement des canaux semi-circulaires, l’explication du redressement de nos images rétiniennes se trouve considérablement simplifiée. Pour obtenir une solution claire et simple du problème, il suiïirait d’admettre qiiun redressement des images rétiniennes s' accomplit au cours de cette projection. Cette explication présente cet immense avantage, qu’une pareille orientation de toutes nos impressions sensorielles par une seule et même voie réaliserait dans notre perception une harmonie complète quant aux rapports entre les objets extérieurs et notre corps ; tandis que les hypothèses antérieures, celle do Muller en particulier, impliquaient inévitablement un conflit entre les perceptions des objets vus et celles des objets touchés.
L’hypothèse d’après laquelle les images négatives de la rétine subiraient un redressement du fait de leur projection
K OlUÎILLK
sur le système de coordonnées que les pcrceplions de direction fourniraient à notre conscience, cette hypothèse a déjii trouvé des a|)puis considérables dans mes expériences de l’année 1873. Qu’il me suffise de citer les expéiâcnces que j’ai faites en collaboration avec Solucha, et au cours desquelles nous avons réussi à provoquer chez les pigeons une désorientation complète, à la suite de l’emploi de lunettes prismatiques. Nous avons pu provoquer de cette façon tous les mouvements forcés, qu’on n’observe g’énéralement qu’à la suite des destructions des canaux semi-circulaires. Nous avons obtenu les mêmes troubles moteurs chez des chiens dont les muscles du cou ont été sectionnés d’après la méthode de Longet. Cliez ces animaux aussi, les troubles en question étaient consécutifsà une orientation anoi'inale des images rétiniennes, due elle-même à une projection inaccoutumée ou fausse sur le système de coordonnées des canaux semi-circulaii'cs.
Parmi les observations citées dans mou travail étendu de l’année 1878, il s’en trouve une qui pourrait être considérée comme 'la démonstration directe delà justesse de l’explication (pie je viens de formulei'. Voici en quoi consiste cette observation : les pigeons dont les canaux semi-circulaires ont été lésés ou détruits d’un seul cfdé, avaient présenté pendant quelque temps une attitude singulière de la tête : aucune des parties de cette dernière ne se trouvait dans sa position normale : le bec était dirigé en haut et en arrière, l’occiput en bas et en avant, l’œil droit se trouvait à gauche et vice versa, tous les méridiens de la rétine étaient également intervertis. Or, le u'rand intérêt de cette attitude de la tête consistait en ce que grâce à elle les animaux pouvaient résister à leurs violents mouvements forcés et conserver leur équilibre pendant le repos. La plus légère tentative de ramener la tète dans l’attitude normale suffisait pour provoquer de nouveau les mouvements brusques, et le pigeon ne retrouvait son calme qu’après avoir réussi à faire reprendre à sa tête l’attitude anormale. Il pouvait alors rester tranquille pendant des heures entières et même accomplir de petits mouvements utiles (voir plus haut, chap. i, § 3 et tig. 1 et (5 de la planche 1).
Hermann Munk a décrit depuis une observation tout à fait
RHIÎEUnS DANS DA PERCEPTION DES DIRECTIONS 283
analogue sur un pig’oon qui prcsenlail une absence cong’énilale des canaux semi-circulaires droits. L’altitude anormale de la tète du pigeon, dans laquelle le bec était tourné à gauche et l’occiput à droite était persistante. II trébuchait pendant la marche, mais ne présentait j)as d’aulres mouvemenls forcés, tant qu'on ne faisait pas la tentative de rectifier ï attitude de la tète. Le pigeon ne coui’ait jamais en ligne droite, mais décrivait de grands cercles vers la gauche. Ges observations concordent exactement avec celles que nous avons failes sur nos pigeons opérés, puisque vu la façon soigneuse dont }’ opérais. Les phénomènes consécutifs ti l’ablation des canaux semi-circulaires se présentaient dans toute leur pureté.
Comment expliquer la faculté que po.ssèdenl ces animaux privés du labyrinthe de conserver leur équilibre à l’aide de l’attitude particulière de la lèlc qui vient d’être décrite et d’éviter les mouvements forcés produits par la désoi'icntalion ? En enlevant soigneusement les canaux semi-circulaires des deux côtés, on. observe presque toujours, (juelquo temps après l’opération, que les pigeons adoptent et maintiennent longuement celte attitude anormale de la tète. Une seule explication satisfaisante est possible : l’ablation du lab}'rinthe prive ces animaux do la possibilité de projeter de la laçon habituelle leurs images rétiniennes négatives sur le système de coordonnées du labyrinthe et de les transformer ainsi en images positives'. Ils voient donc tous les objets environnants dans la position renversée ; ils ne peuv^ent ni conserver l’équilibre, ni accomplir les mouvements nécessaires et utiles en vue de l’orientation dans l’espace e.xtéricur. lisse trouvent par conséquent dans un état analogue à celui des pigeons munis de lunettes, dans nos expériences déjà mentionnées.
Ils impriment alors à leur tête, et par conséquent aussi à leurs yeux, l’attitude anormale qui vient d’être décrite. Les images qu’ils obtiennent des objets extérieurs sur leurs points rétiniens renversés correspondent alors à la position réelle des objets. En l’absence - du labyrinthe fonctionnant nor-
1. Ges systèmes de coordonnées joueraient à peu près le môme rôle <iue les dispositifs bien connus des petits apiiareils photographiques (les Kodaks). '
I/OUEILLE
malement, les pigeons transfonnent leurs images rétiniennes négalioes en images positives, en donnant à leur rétine une position renversée. La gTancle importance de ces données expérimentales réside ainsi dans ce fait qu’elles nous fournissent la possibilité d’expliquer de la façon la plus naturelle le redressement de nos images rétiniennes. Depuis que mes expériences ont démontré que les nerfs oculo-moteurs dépendent d’une façon normale et régulière de l’état d’excitation /les canaux semi-circulaires, c’est-à-dire depuis les années 1875-76, on pouvait déjà prévoir que ces canaux joueraient un rôle de ce genre dans les transformations des images rétiniennes négatives ou positives. Mais seules les expériences sur l’homme, telles qu’elles sont exposées dans ce chapitre, étaient capables de confirmer d une façon indiscutable les expériences antérieures L
De tout ce qui précède il résulte clairement que l’explication de la plupart des erreurs exposées dans ce chapitre est loin de présenter des difficultés insurmontables. 11 suffit de chercher les causes de toutes ces erreurs dans les déplacements des plans des canaux semi-circulaires.
Je me suis heurté à des obstacles plus grands dans mes tentatives de Irouver une explication satisfaisante du fait que chez G. toutes les erreurs de perception de la direction verticale présentaient toujours une inclinaison dans le sens de la direction de la tôte en rotation Dans ma première communication, j’ai relevé cette circonstance que G. est gaucher ou plutôt qu’il était gaucher dans son enfance. Gela se manifestait aussi bien dans le rôle prédominant que la moitié gauche du corps jouait dans les mouvements, que dans quelques particularités qui semblent être en rapport avec le sens de la direction. Lorsqu’il commença à apprendre à écrire, il était très difficile de le déshabituer à écrire à rebours
d. Voir, sur le mécanisme de ces sensations et perceptions, le paragraphe 11 du chap. III de Dieu et Science, Paris. F. Alcan, 1910.
2. Quelques expériences que j'ai faites sur un autre violoniste âgé de neuf ans montre que la cause ne réside pas dans 1 inclinaison à gauche qu’on imprime hahituellement à la tête pendant qu’on joue du violon : chez ce garçon l’erreur dans la direction verticale présentait le même caractère que chez tes autres sujets.
certaines lettres, telles que K, U, B. Encore à l’age de 7 ans, il commettait souvent la même erreur en écrivant les cliifîres 4 et 7. En dessinant des têtes, il dirigeait les profils non à gauche, à l’exemple de la plupart des enfants, mais à droite.
Invité lorsqu’il avait déjà 11 ans, à écrire son nom sur une bande de papier fixée sur son front, il saisit aussitôt la plume avec la main gauche et traça son nom en écriture de miroir, c’est-à-dire renversé.
Quand G. en traçant la ligne verticale commettait une erreur qui différait de celle des autres sujets, il est donc permis de voir la cause de cette dilîérence dans les particularités qui le caractérisaient en tant que gaucher. L’examen de son acuité auditive pratiquée à cette occasion, par un auriste connu, montra que son oreille gauche était également un peu plus sensible que la droite. Mais tous ces indices ne suffisent pas encore à expliquer, pourquoi un gaucher n’est sujet à aucune erreur, ni à celle d’Aubert ni à celles, décrites dans les paragraphes 4, 6, et 9, au point de vue de la détermination de la verticale pendant les rotations de la tête autour de son axe sagittal, 11 s’agit évidemment dans ce cas d’un facteur intermédiaire de nature psychologique, au sujet duquel il serait encore prématuré de se prononcer. Qu’il me suffise de rappeler que j’ai déjà eu l’occasion dans mon travail : Canaux semi-circulaires et sens de l'espace paru en 18-97, de constater une résistance analogue à certaines erreurs de la part de G. alors âgé de quatre ans. C’est ainsi qu’il n’éprouva pas l’erreur ordinaire au cours de l’ascension en chemin de fer funiculaire ; il voyait toujours, même dans les ascensions les plus rapides, les arbres et les poteaux télégraphiques dans la position verticale. En revanche, l’illusion du non parallélisme, lorsqu’il fixait le modèle Zôllner, se manifestait chez lui de la même façon que chez les autres personnes. Il se distinguait d’ailleurs, dans sa plus tendre enfance, par une faculté d’observation extraordinaire pour tout ce qui concernait les états de son corps.
11 déclarait lui-même ainsi que je l’ai dit plus haut, que s’il traçait les lignes verticales dans la direction des inclinaisons de sa tête, c’est parce qu’il savait à force d’avoir fixé des croi-
l'oueillr
sées dos fcnôtres, que le barreau verlical se pencliait toujours du côte do la tôle, lorsqu’il inclinait celle-ci sur une épaule. Aussi trace-t-il la verticale telle qu’il la perçoit dans la pièce claire, lorsqu’il incline la tète. Cola peut être vrai en partie, mais n’explique ni pourquoi il entend le son également dans la direction correspondante, ni pourquoi en ce qui concerne la direction horizontale, il est sujet aux mômes erreurs que les autres. Pour le maintien de l’angle droit, il serait beaucoup plus avantageux de tracer cette ligne dans la direction opposée. Son explication ne permet pas davaatage de comprendre pourquoi il n’est pas capable^ avec la meilleure volonté et dans les mômes circonstances, de tracer volontairement la ligne verticale dans la direction opposée C’est tout au plus s’il réussissait alors, comme sur la figure 5, à réduire au maximum l’inclinaison habituelle de la verticale. Ceci confirme une fois de plus le fait, tant de fois signalé par Helmholtz, à savoir que nous sommes impuissants à faire disparaître une erreur des sens par la simple connaissance du processus de sa produclion. Ce fait montre également que nous ne pouvons pas produire une erreurartificiellementet à volonté, alors môme que nous sommes sujets en môme temps à d’autres erreurs (Voir cha|). III, I 11 de Dieu et Science).
Appendice . — Les expériences décrites ici ont été exécutées il y a dix ans environ. Depuis cette époque, G. a fait ses études secondaires et a beaucoup travaillé les mathématiques. Il s’est montré tout particulièrement doué pour l’analyse : l’algèbre, la trigonométrie, les logarithmes l’attiraient. 11 rencontrait au contraire de grosses difficultés dans l’élude de la géométrie descriptive et du dessin graphique. Soumis à de nouvelles expériences sur les erreurs pendant les rotations de la tôte autour de l’axe sagittal, les résultats furent les suivants ; dans les rotations légères, il imprime à la verticale, lorsqu’il dessine dans l’obscurité, la môme direction qu’à l’âge de dix ans, mais l’écart de la norme est tout à fait minime; quant à l’horizontale, il la trace d’une façon très juste. Les écarts des angles sont donc extrêmement légers ; de 3° à o“. Dans les rotations fortes au contraire, il est sujet, en ce qui concerne la verticale, à la môme erreur que toutes les autres personnes : la direction
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(le la ligne tracée est opposée, très peu il est vrai, à la direction de la tète. Quant ù l’horizontale, qu’il traçait auparavant comme toutes les personnes, ilia trace au contraire maintenant dans une direction tout à fait opposée : dans l’inclinaison à gauche, la ligne horizontale se dirige de gauche à droite et de bas en haut. Dans l’inclinaison de la tète à droite, la même ligne présentait une inclinaison sensible de haut en bas et de gauche d droite. L’écart d’angle atteignait à peine, dans le premier cas, ü° à 2°; il était au contraire, dans la rotation à droite de 10° à 15°.
L’erreur dans la direction horizontale pendant la forte inclinaison de la tête est surtout intéressante, parce qu’elle prouve une fois de plus que le dessinateur a une tendance inconsciente à observer l’angle droit. Cela lui réussit quelquefois complètement dans l’inclinaison à gauche, jamais dans l’inclinaison à droite. C’est peut-être par cette tendance qu’on pourrait expliquer le fait que tout en commettant l’erreur normale en dessinant la verticale, il cherche au contraire, sans s’en rendre compte, à donner à l’horizontale une direction opposée à l’erreur normale.
HIBLIOGHAPIIIE
A. g. P. Archiv fur die gesammle Physiologie (Pfliiger).
A. A. P. Archiv fiir' Physiologie u. Analomie v. du Bois-Reymond En-
gelmann.