‹ L'orfèvrerieChapitre 4 sur 40 · L OR ET SON EMPLOI · texte numérisé non relu

L OR ET SON EMPLOI

RFÈVRE est formé « des mots or et fèvre, ancien mot françois imité du latin: auri fahcr, artisan en or ». Il sert à désigner « celui qui vend ou fabrique de la vaisselle ou des ouvrages et bijoux d'or et d'argent ». Cette définition, empruntée au vénérable Dictionnaire de Trévoux, u"a pas cessé d'ôlre exacte. Sous le nom d'orfèvrerie on embrasse, d'une façon générale, la mise en œuvre des métaux précieux, et la fabrication ainsi que la vente des objets mobiliers exécutés en argent ou en or.

De tous les métaux connus, l'or est le |)lus recherché, et la préférence qu'on lui accorde se justifie par des qualités tout à fait exce|)lionnoIles. Sa densité, qui est de 19,26 lorscpi'il est fondu et ([ui atteint 19, 3G lorsqu'il a été forgé, ne h; cùde (pi'à celle du platine. Sa ductilité et sa malléabilité surpassent celles de tous les autres métaux. Les livres spéciaux nous apprennent qu'il est [)Ossible de le réduire en feuilles assez minces pour que mille d'entre elles ne pré-

sentent pas plus d'un millimètre d'épaisseur, et qu'un gramme suffirait au besoin pour habiller un fil de plusieurs kilomètres de longueur. Enfin, sa couleur, qui est d'un jaune superbe, son éclat particulièrement agréable à l'œil, et surtout son inaltérabilité ', justifient la grande estime dans laquelle le tenaient les anciens, qui n'hésitèrent pas à le proclamer « le roi des métaux ».

La seule critique qu'on lui puisse adresser, concerne sa résistance. Celle-ci laisse quelque peu à désirer; mais on remédie à cet inconvénient en l'alliant au cuivre, métal à la fois plus fusible et })lus dur. Trois alliages sont actuellement en usage dans l'orfèvrerie :

Le l*^"" titre, formé de 920 parties d'or et de 80 de cuivre. Le2« — — 840 — — IGO — Le3« — — 750 — — 250 —

Suivant l'emploi auquel on les destine, ces trois alliages, comme dureté et comme résistance, donnent des résultats satisfaisants.

Fait curieux, ce métal si recherché et si rare est un de ceux qui se trouvent le plus régulièrement répartis sur presque toute la surface du globe. L'ancien monde s'en est approvisionné non seulement en Afrique et en Asie, mais aussi en Europe. On a pu relever, en France notamment, la trace de gisements aurifères relativement nombreux, qui furent exploités à une époque très lointaine. Le sol de l'Espagne et de l'Italie renferme des mines d'or épuisées aujoui'd'hui. On en rencontre également dans le pays de Galles. La production des mines de l'Oural, quoique leur exploitation dure depuis deux siècles, n'a ])as sensiblement diminué. Mais tout ce qu'on a extrait de ces diverses con-

1. Il est non seulement inaltérable ù l'air et au contact de Icau, mais il résiste à la plupart des acides : il n'est attaqué que par l'acide sélénique, et par l'acide nitromuriatique, qui, à cause de cette propriété, a reçu le nom d'eau rc:iale.

trées n'approche pas de la quantité fournie par le nouveau monde.

Au XVI*' siècle, les Espagnols, en s'emparant du Mexi que, du Chili et du Pérou, mirent la main à la fois sur les placcrs précédemment explorés par les Incas, et sur les masses de métal que ceux-ci en avaient tirées depuis un nombre respectable de siècles. Ils se livrèrent à un véritable drainage de l'or sous toutes ses formes, et lui firent prendre le chemin de l'Europe. Au siècle suivant, la découverte des célèbres mines de Pasco (16.30) développa encore cette exportation. Des milliards sortirent des flancs du Pérou, qui, pendant longtemps, suffit à lui seul à approvisionner le vieux monde. Enfin il appartenait à notre siècle de voir se constituer de nouvelles exploitations aurifères. En 1848, un hasard révéla la présence de [)ailleltes d'or dans le Sacramento , et depuis lors, sur le littoral du Pacific|ue, six Etats appartenant à la République des Etats-Unis ont fourni jusqu'à cinq cents millions d'or et d'argent par an. Plus récemment encore, l'Australie, la Nouvelle-Zélande, la Colombie anglaise, en ont, à leur tour, expédié des quantités considérables en Europe, et cependant, malgré cette incessante importation, ce métal n'a pas cessé d'être relativement rare et extrêmement recherché.

Fait plus curieux peut-être : avant que la découverte de l'Am'érique eût décu[)lé la masse d'or en circulation; aune éjioque, par conséquent, où ce précieux métal était infiniment moins abondant et singulièrement plus difficile à se procurer que de nos jours, on l'employait à une foule d'usages pour lesquels il paraît aujourd'hui trop coûteux. Pendant tout le moyen âge, les princes et les rois mangèrent et burent dans de la vaisselle d'or. Un ancien Inventaire royal nous apprend que le « roy Dagoubert », dont le trône forgé par saint Eloi était d'or, faisait journellement usage d'une « grosse coupe d'or toute plaine », c'està-dire tout unie, qui pesait quatre marcs, soit près d'un kilo-

gramme. Saint Louis, Philippe le Bel, Louis le Ilutin , Philippe le Long, Charles le Bel, étaient également sei'vis dans de la vaisselle d'or. \j' Inventaire du duc Louis P'' cl' Anjou, dressé en 1360', se termine par la constatation que l'orfèvre du prince avait en garde 1,308 marcs d'or « au marc de Troyes^ ». En faisant le relevé des objets de toutes sortes en or décrits àasisY Inventaire de Charles T'(1380), ^L Charles Labarte est arrivé au total de 3,879 marcs*. Si l'on prend pour base d'estimation le prix actuel de l'or, qui est de 860 fr. le marc, on constate que la vaisselle d'or du duc Louis l" d'Anjou vaudrait 1,124,880 fr., et celle de son frère, le roi Charles V, 3,336,140 fr. En tenant comj)te du ])ouvoir de l'argent, à cette époque dix fois plus considérable que celui qu'on lui attribue aujourd'hui, on aura un aperçu de ce que pouvait rei)résenter une ))areille orfèvrerie. On chercherait vainement dans les temps modernes l'exemple d'une semblable prodigalité.

Ajoutons qu'à ce moment ce n'était pas seulement les rois et les princes de la famille royale qui mangeaient et buvaient dans de la'vaisselle d'or. Tous les seigneurs riches et puissants se donnaient ce luxe, et même dans leurs déplacements se faisaient suivre d'une profusion de ces beaux vases en métal précieux. Froissart, j^arlant du voyage qu'accomplit en terre sainte le comte de Douglas, pour porter au saint sépulcre le cœur du l'oi Bobert d'Ecosse, nous apprend '* que ce gentilhomme convoyait avec lui « toute vaisselle d'or et d'argent, potz, escuelles, hanaps, bouteilles, barils et aultres si faictes choses ». Ailleurs'', notre chroniqueur raconte l'indignation que ressentirent le

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