CHAPITRE IH
La Question de la dénomination de l’État
Lors de l'élaboration de l’article premier de la Constitution de Vidovdan, un problème se posa et entraîna de longues discussions. C'était le problème de la dénomination du nouvel Etat. Comment le dénommer ?
Les uns proposaient le nom de « Serbie » ou de « Grande Serbie ». Les autres étaient pour la dénomination de « l'Etat des Serbes, Croates et Slovènes ». D’autres enfin, pour celle de « Yougoslavie », « Etat Yougoslave » ou « Royaume des Yougoslaves »,
A un moment donné, il paraissait évident que l’intitulation de « Yougoslavie » avait le plus grand nombre d’adeptes, aussi bien parmi les partis gouvernementaux que parmi ceux de l’opposition. Le Ministre de la Constituante, M. Marko FRI- KOVITCH, déclara à la Commission de la Constituante que, < une telle dénomination se justifie précisément parce qu’elle prouve bien que tous les noms représentant les parties de notre nation sont également aimés et ont respectivement les mêmes droits » (1).
Quel ne fut pas l’étonnement général lorsque le gouvernement présidé par M. Nicolas PAcxiTcx fit voter la dénomination du « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ». Ce
(1) Compte rendu de la Commission de la Constitution de l’Assemblée Constituante, livre 2, page 26, Belgrade, 1921.
même ministre, qui s’exprima en termes si louables pour la dénomination de Yougoslavie, déclara à l’Assemblée Constituante : « Puisque c’est déjà l'Etat des Serbes, Croates et Slovènes, il n’y a qu’à prendre ces noms dans la désignation de l'Etat, pour que tout le monde sache et voit que c’est bien l'Etat des Serbes, Croates et Slovènes. (Applaudissements.) Les Croates doivent, dès le début, dans l’article premier de la Constitution, voir que c’est leur propre Etat. Ils doivent voir, à l'intitulé même, qu’ils sont maîtres aussi bien que les Serbes et les Slovènes, qu’ils leur sont absolument égaux et qu’ils ont les mêmes droits. Ils doivent voir à la dénomination ellemême que ce n’est pas un Etat étranger dans lequels ils sont, où les Serbes et les Slovènes sont entrés par des conventions, pactés ou je ne sais quoi. ;
« C’est, Messieurs, également nécessaire encore, parce que c’est la première fois que nous créons notre Etat commun, et il faut que dès la création de cet Etat et dans sa dénomination elle-même on s’aperçoive que c’est un Etat commun de toutes les trois tribus d’un et même peuple. Ce n’est pas excitation des individualités de ces tribus, mais symbole de légalité fraternelle.
« Pourquoi, Messieurs, fuir nos jolis et chers noms : Serbes, Croates et Slovènes ? Pourquoi prendre un titre artificiel, « la Yougoslavie », comme si nous étions une société anonyme ? Si nous-mêmes ne sentions pas que nous sommes un peuple, la dénomination de l’Etat pourrait-elle le faire ? Cette dénomination ne peut ni nous unir, ni nous séparer, mais peut mieux montrer que les trois parties sont sur un même pied d'égalité.
« Faïsons en sorte que ces trois noms soient également chers à tous, et créons dans le peuple entier, la certitude que ce sont trois noms pour un seul et même peuple » (1).
(1) Compte rendu de l’Assemblée Constituante, livre 1, n° 25, page 11 Blagrade, 1921.
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À la suite de ce discours, la dénomination de l'Etat du Royaume des Serbes, Croates et Slovènes fut consacrée par la Constitution. L’article premier de la Constitution de Vidovdan proclame que : « La dénomination officielle de l'Etat est « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ».
On chercheraïit vainement les motifs qui ont dicté cette dénomination subite et très artificielle. Car, quoi qu’en dise M. Marko FRIFKOVITCH, il est évident que la dénomination de « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes » ne symbolise pas l’unité du pays et du peuple. On est plutôt tenté de croire à une union d'Etats, comme était celle Austro-Hongroise. Selon ce principe, comme le remarque si bien M. Yovanovircx dans son ouvrage, l’Allemagne aurait dû s’appeler « l’Etat des Prussiens, Bavarois, Saxons ». k
Puis l’histoire même a conseillé la dénomination de Yougoslavie. De tout temps, les artisans et les ancêtres de l’union des trois branches de la grande famille Yougoslave ont travaillé pour la Yougoslavie, non pour le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes. KARAGEORGES, STROSMAYER, ŸELATCHITCH et d’autres apôtres de l’union ont tous lutté pour la Yougoslavie et non pour le « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes ». Iis développèrent chez le peuple l’esprit Yougoslave, non l’esprit Croate et Slovène.
Malgré tous ces arguments, la lésignation de Yougoslavie fut écartée par la Constitution et l'Etat désigné par cette dénomination bizarre et composée.
Peut-être faudrait-il chercher les raisons de cette intitulation dans la déclaration de Corfou qui, la première, a consacré ce nom composé.
La dénomination de « Royaume des Serbes, Croates et Slovènes » resta pendant toute la durée du régime parlementaire.
Lorsque vint le régime absolu, cette situation artificieile fut changée. La loi du 3 Octobre 1929, dans son article pre-
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mier, proclame que dorénavant : « La dénomination de l'Etat des Serbes, Croates et Slovènes » sera « Royaume de Yougoslavie ». |
Comme l’a dit le Président du Conseil, le général ZrvKo- ViTcH, « cette dénomination est non seulement l’expression de l’unité intégrale de l'Etat et du peuple, mais encore le symbole de l’idée de l’égalité, de la fraternité parfaite de nous tous Serbes, Croates et Slovènes ». x