CHAPITRE PREMIER
La Situation politique de la Yougoslavie pendant la période 1919-1929 Institution du Régime Absolu
L'histoire du peuple yougoslave nous donne un bel exemple d'efforts conjugués pour la réalisation d’un grand idéal : l’union de tous les Serbes, Croates et Slovènes dans un même Etat. Au xix’ siècle, ce mouvement devint particulièrement intense.
Trois étapes marquent cette période ; trois dates apportent chacune une nouvelle pierre au futur édifice de l'Etat Yougoslave.
Le soulèvement de Karageorges et le mouvement Illyrien sous Napoléon, au commencement du xix° siècle, marquent la première étape vers la réalisation de cet idéal. La guerre de 1848, le soulèvement de 1871-1882 et, finalement, la Grande Guerre, ont apporté, cette dernière, au prix d'immenses sacrifices et de grandes souffrances, la réalisation tant souhaitée de l’union des Slaves du Sud, Serbes, Croates et Slovènes dans un seul Etat, leur Etat : la Yougoslavie.
L'unité nationale yougoslave, qui représentait auparavant un idéal purement moral, a pris jour en 1918.
La justice est parfois lente à venir, mais elle vient toujours à son heure,
L’acte de l’union a été proclamé à Belgrade le 1* Décem-
bre 1918 par le Régent de l’époque, aujourd’hui Roi de Yougoslavie : Alexandre I”.
Le peuple tout entier a salué avec joie la réalisation de cette union, si longtemps désirée. Prêt à oublier toutes ses souffrances passées, il espérait une nouvelle ère de prospérité et de richesse, ère à laquelle la jeune Yougoslavie pouvait prétendre, étant donné ses énormes richesses naturelles. :
Pays essentiellement agricole (sur 24.849.429 hectares de sa superficie totale, 13.198.735 reviennent à la terre cultivée), la Yougoslavie est aussi un des pays de l’Europe les plus riches en forêts et en mines de toutes sortes : le tiers de sa superficie, 7.305.105 hectares exactement, est couvert d'immenses forêts.
Sa production agricole dépasse de beaucoup la consommation nationale ; des quantités énormes de blé, de maïs, de vin, de prunes et autres produits agricoles sont exportés continuellement.
Quant à sa richesse souterraine, elle est loin d’être exploitée à son plein rendement. D’après l'estimation des techniciens, les filons de houïlle ont une contenance de cinq milliards de tonnes. Le fer est également en quantité considérable. La mine Ljoubija, à elle seule, contient trente millions de tonnes. Pour le cuivre, la Yougoslavie vient au premier rang en Europe : la mine de Bor, exploitée par une société française, est d’une richesse inestimable. Il en est de même du chrome, qui, en Europe, ne se trouve, en dehors de la Yougoslavie, qu’en Russie.
Dotée si généreusement par la nature, la Yougoslavie paraissait appelée à connaître une ère de prospérité et de grand développement économique, qui se serait certainement réalisée, si, la vie du jeune Etat, n’eût été, malheureusement, dès le début, paralysée par des intrigues et des luttes politiques continuelles. Cette période de dix ans qui suivit la formation de la Yougoslavie sera toujours une tache dans l’histoire de VEtat Yougoslave.
ee 9
La prospérité du pays, l'intérêt général et le bien-être de tous, étaient descendus de la place de premier plan qu’ils devaient occuper pour céder aux éléments politiques.
Avoir beaucoup de sièges, être le groupement politique le plus nombreux au Parlement, tel était le principal et souvent l’unique souci de ceux qui étaient appelés à gouverner ce pays de treize millions d’habitants.
Toute la grande machine nationale, l’administration, n’était qu’un simple instrument de cette politique désastreuse. Pour les sous-préfets comme pour les fonctionnaires les plus baut placés, la devise n’était pas : servir son pays, mais : servir son parti politique.
A l’occasion des changements de gouvernement, faits très fréquents durant cette période, les préfets et sous-préfets sont remplacés par de nouveaux. Le peuple, imbu des idées du parti radical, le sera dorénavant de celles du parti démocrate. Il n’était aucunement tenu compte des dépenses entraînées par toutes ces mutations. Peu importait pourvu que le parti gagnât. M. YOVANOVITCH nous cite l’exemple d’un sous-préfet, qui, cinq fois déplacé en quatorze mois, coûta à l'Etat 40.000 dinars (1) (soit 18.000 francs). Les charges budgétaires, déjà fort lourdes pour un peuple très éprouvé, devenaient plus écrasantes encore à la suite de pareilles fautes, mille fois répétées.
Au Parlement, les choses se passaient à peu près de la même façon ; trois fois renouvelé (2), il ne fut pas en mesure
(1) Le Régime Absolu Yougoslave, Paris, 1930, Pierre Bossuet, éditeur, page 43.
(2) La Constitution de Vidovdan fixe la durée du Parlement à quatre ans. Malheureusement, cette prescription n’a pu être observée. Aucun
Parlement n’a vu l’expiration de ce délai de quatre ans. Durant sept ans, le corps électoral fut trois fois convoqué : en 1923, 1925 et 1927. Ce qui eut un effet doublement désastreux : le ralentissement du travail parlementaire, déjà obstrué par les discussions politiques et l’aggravation du budget.
d'accomplir sa haute tâche. Théâtre des luttes et des polémiques politiques, il ne put parvenir à unifier la législation du pays, de telle sorte qu’en 1928, dix ans après la Constitution de l'Etat, il y avait encore, en Yougoslavie, six législations en vigueur.
Les événements politiques incessants conduisirent le Gouvernement et le Parlement à des crises très dures. C’est ainsi que, pendant la même période, vingt-quatre gouvernements se succédèrent, dont un seul fut renversé par le Parlement. Le pays connut cent trente ministres... Triste record ! De tels faits finirent par discréditer le régime parlementaire yougoslave, non seulement auprès du peuple, mais aussi à l’étranger.
Lorsque le ministère KoOROCHETZ démissionna, le 28 Décembre 1928, aucune entente entre les partis politiques n’était plus possible. La surexcitation politique étant à son point culminant ; tout essai de former un ministère était voué d’avance à un échec.
Lorsque, le 20 Juin 1928, le sang coula, au sein même du Parlement, et que deux députés du parti paysan Croate, MM. Pavlé RapiTcH, neveu de St. RapiTcH, chef du parti, et Djoura BESSARITCHEK, furent tués, et trois autres blessés, (parmi lesquels St. RaDiTCH lui-même), par un député exaspéré du parti radical, Pounicha RATCHICH, la situation devint intolérable. Tout le monde se rendit compte que la Yougoslavie passait par des moments dangereux et la fausse voie suivie menait le pays à l’anarchie même.
Par surcroit, la question Croate, qui avait si souvent entravé la marche normale des affaires, revint de nouveau à l’ordre du jour.
Cette question Croate, qui, hors de son cadre purement national, a tellement préoccupé l’opinion étrangère, en quoi consistait-elle ? Quels étaient les griefs opposés au Parlement par le parti paysan Croate pour refuser d’y siéger et pour méconnaître la validité de ses décisions ?
À la Constituante, déjà, le parti paysan Croate, qui s’inti-
tulait alors le parti paysan Républicain Croate, refusait de collaborer, trouvant qu'une inégalité existait entre les Serbes et les Croates, et ce à leur détriment. Cette prétendue inégalité, le parti Républicain Croate la trouvait partout : les fonctionnaires étaient, en majeure partie, des Serbes ; presque tous les officiers supérieurs l’étaient également ; la carrière diplomatique n’était ouverte qu'aux Serbes ; l'impôt grevait plus lourdement les Croates que les Serbes, etc.
Ces objections étaient le plus souvent dépourvues de tout fondement. Quelques-unes, peut-être, ont existé à cette époque, mais cette situation était accidentelle. Elles provenaient généralement, de la législation non unifiée ou du souci fort louable qu’un changement trop brusque dans l’organisation de l’administration, entraîne toujours à de lourdes dépenses. Ainsi, si les charges fiscales ne frappaient pas d’égale façon Serbes et Croates, ce furent surtout les premiers qui eurent à en souffrir. La région la plus grevée était la Voïvodine, province tout à fait Serbe. De même, il est parfaitement compréhensible que les officiers supérieurs fussent Serbes pour la plupart, étant donné que les officiers Croates faisaient partie de lParmée Austro-Hongroise, et conséquemment, se trouvaient dans une situation délicate, vis-à-vis du nouvel Etat. Quant à objecter que presque tous les fonctionnaires étaient Serbes, une simple consultation de la statistique, nous donne la preuve de l’inexactitude de cette allégation. Mais M. St RaDITCH, chef du parti, excellent démagogue et manieur d'hommes, le répétait toujours pour garder compacte son armée électorale.
Voici ce qu’écrit, à ce sujet, M. YovanOviTCH (1) : « L’argument de l'inégalité existante au détriment des Croates, excellent moyen de passionner le débat électoral, n’était pas fondé et restait toujours dans le vague. À toute réunion publique, le parti paysan Croate demandait l'égalité, mais jamais il ne
(1) Op. cité, page 24.
dit exactement en quoi consistait cette égalité, si ardemment réclamée. »
Quoi qu’il en soit, le parti paysan Croate a, pendant cinq ans, mené cette déplorable politique d’abstention, cherchant toute occasion de critiquer l’organisation de l'Etat, de discréditer la Constitution et de présenter le nouvel Etat comme un assemblage d'éléments aux caractères différents et de mentalité opposée. Dans son exagération, le parti paysan Croate s’aventurait jusqu’à prétendre que Serbes et Croates n'étaient pas un même peuple, ni les branches de la même famille Yougoslave. |
En 1924, ce même parti changea complètement sa politique. M. St. RapiTcH, leader du parti, vint à Belgrade et reconnut la Constitution de Vidovdan. A ce moment, la question Croate semblait liquidée pour toujours. St. RADITCH collabora activement au Parlement et fit partie de plusieurs ministères. Mais sa collaboration ne parut pas très opportune aux autres. partis. Par sa parole très vive, il mit très souvent les gouvernements en posture délicate et, maintes fois, occasionna leur chute. Excellent:en opposition, St, RADiTCH était néfaste au gouvernement.
Après sa mort, en Août 1928, son successeur, M. MATCHEK, raviva la question Croate. Plus intransigeant que RapiTcH, il demandait la révision complète de la Constitution et la réorganisation du pays sur une base fédérale.
Les autres partis, gardiens de la Constitution de Vidovdan, déclaraient qu'aucun accord n’était possible, sur la base de telles propositions.
Peu à peu, deux politiques opposées se firent jour : la politique Serbe-Constitutionnaliste et la politique Croate-Revi- . sionniste,
Dans son excellent ouvrage, M. YovanoviTcx nous dit encore sur ce point : « Deux camps bien distincts s’étaient formés : les uns pour la Constitution de Vidovdan, qui se prétendaient les gardiens de l’unité nationale et à ce titre
exigeaient de rester constamment au pouvoir, et les autres qui, avant tout, demandaient la révision de la Constitution. Les premiers voyaient avec la révision ou la disparition, de ladite Constitution, la dislocation de l'Etat même ; et les autres voyaient, au contraire, tous les maux provenir de cette Constitution trop centraliste » (1),
Avec de telles divergences de vues, aucun gouvernement n’était susceptible de travailler au Parlement. La vie même de PEtat était en jeu. Après la démission du cabinet KOROCHETz, toutes les tentatives du Souverain pour tenter de constituer un ministère solide, ayant pour tâche primordiale et difficile de consolider le pays, demeurèrent infructueuses.
Le Souverain se trouvait dans une situation très délicate. Un dilemne se posait pour lui : continuer la vie de l'Etat sous un régime discrédité, avec un Parlement dénué de toute autorité, ou, rompre avec lui et chercher une autre solution.
Le Roï ALEXANDRE n'’hésita pas. Sa sagesse et son bon sens. lui dictaient l’heureuse solution.
Par son manifeste du 6 Janvier 1929, il abolit la Constitution de Vidovdan, pierre d’achoppement entre les Serbes et les Croates, et prononça la dissolution du Parlement, mettant ainsi fin à un faux régime parlementaire, trop souvent compromis. Il prit temporairement en mains toute l’autorité, jusqu’à l’assainissement de la vie politique et en attendant de pouvoir introniser un véritable régime parlementaire dans une
Yougoslavie réorganisée et prospère.
La décision du roi, saluée avec enthousiasme par tout le
peuple, était conçue dans les termes suivants :
À MON CHER PEUPLE, À TOUS LES SERBES, CROATES ET SLOVÈNES, Les plus grands intérêts du peuple et de l'Etat, ainsi que
leur avenir, m’ordonnent,:. comme souverain et comme fils de ce pays, de m’adresser directement au peuple et de
(1) Op. cité, page 69.