CHAPITRE II
La Situation Economique et Financière de la Yougoslavie (1919-1929)
Les crises politiques répétées ont eu, nécessairement, leur répercussion sur la situation économique du pays. Au lieu de l’ère de prospérité qu’à juste titre le peuple pouvait escompter, le pays commenca à connaître de plus en plus les difficultés financières et les assauts des crises économiques. Plus on s’éloignait de l’année 1918, plus la situation empirait pour devenir vraiment inquiétante à la veille du Régime Absolu.
Où résident les causes de la situation difficile dans laquelle se débattait la Yougoslavie ? Faut-il les situer dans la crise économique universelle qui a pris jour en 1923, pour marquer ensuite un certain ralentissement comme, d’ailleurs, dans tous les pays, ou bien, faut-il chercher les causes de la non-prospérité de la Yougoslavie par suite des conditions spéciales dans lesquelles se développait la vie politique de l'Etat ?
Certainement la crise économique a fait sentir ses effets ravageurs en Yougoslavie aussi bien que partout. Si ces effets s’avéraient plus désastreux ici que là, c’est que le terrain y était plus propice. La Yougoslavie, déchirée par les crises politiques, n’était pas en mesure de lutter et devait succomber plus aisément.
Avant la guerre, l’unité monétaire serbe, le dinar, était presque au pair avec le franc. Dans le nouvel Etat on conserva
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le dinar comme unité, mais sa valeur baissa de plus en plus pour arriver, en Janvier 1923, à ne représenter que 4,96 de sa valeur d’avant-guerre.
Cette période de 1918-1923 est l’époque de la création et de l’organisation de l'Etat, époque d'inflation, de tâtonnements, en vue de trouver la solution que nécessitait le présent état de choses. C’est l’époque des douzièmes provisoires, car pendant cette période de quatre années les seuls douzièmes provisoires alimentèrent le pays. Le premier budget ne fut voté que pour l’année 1922-1923.
La politique financière de l'Etat se traduisit par une continuelle demande d’avances à la Banque Nationale, qui, durant ces quatre années, débita l'Etat de plus de quatre milliards de dinars. Cette somme était nécessaire pour la reconstruction des ruines de guerre, pour lesquelles, le Royaume, nouvellement créé, ne put conclure d’emprunt.
A dater de Janvier 1923, le dinar commença à hausser pour arriver, en 1926, à représenter 9,125 % de sa valeur d’avantguerre. Depuis, il oscille autour de 9,125, se trouvant de ce fait stabilisé. | à
Mais, à l’époque, un autre problème se posa, exigeant une solution rapide. Le budget comprenant beaucoup de dépenses d'investissement, était trop élevé et ne correspondait plus à la puissance économique du pays. S’enflant continuellement, il atteignit le chiffre de treize milliards pour l'exercice 1926-1927. Afin de faire face aux énormes dépenses publiques, de nouvelles charges furent créées, réclamant de grands sacrifices de la part des contribuables.
Un budget de treize milliards est vraiment exagéré pour un pays comme la Yougoslavie. Contrée essentiellement agricole, tirant du sol toute sa richesse, la Yougoslavie est, en quelque sorte, tributaire de ce sol, qui, à lui seul, détermine sa capacité financière. Lorsque l’année est bonne, quant au rendement, et si la récolte est abondante, le peuple peut endosser des charges accrues. Mais c’est pousser le pays vers l’inévitable
RS À Pese*
crise, que d’exiger du peuple de trop lourds sacrifices pendant les années de mauvaises récoltes. Or, au cours des années 1926 et 1927, les dites récoltes furent désastreuses ; les inondations de 1926 et la sécheresse de 1927 les affectèrent particulièrement.
Au surplus, le prix des produits agricoles enregistra une baisse due à l’envahissement, sur ès marchés ep des produits américains et russes.
Pendant de pareilles années, c’eût été une bonne politique financière que de ménager le peuple. En Yougoslavie, non seulement il ne fut pas ménagé, mais, au contraire, davantage accablé par des charges décuplées.
Les suites de cette politique néfaste ne tardèrent pas à se faire sentir. Une crise générale surgit. C’est, en 1927, l’arrêt presque complet dans toutes les branches de l’activité. Le chiffre des liquidations et faillites s’accrut de jour en jour ; la situation devenait alarmante et nécessitait une solution rapide.
Les milieux économiques tentèrent d’intervenir auprès du gouvernement pour attirer son attention sur la situation catastrophique du pays. Mais, le plus souvent, il demeurait sourd à ces réclamations, ou répondait par les habituelles promesses.
Survint, à ce moment, comme Ministre des Finances, M. BoGpan MARKOVITCH, ancien directeur de la Banque Hypothécaire d'Etat. Jugeant la situation à son vrai sens, c’est-àdire avec gravité, il prit pour tâche, la recherche d’une solution immédiate.
Financier expérimenté, il se rendit compte sur le champ que le développement monétaire du pays était fonction de son développement économique. Un dégrèvement général s’imposait. Pour sortir le pays de la fatale impasse, il envisagea la réforme radicale d’une Administration par trop encombrée. Il commença par un projet de réorganisation du Pouvoir Suprême. Disons que dans le moment, la Yougoslavie était peut-être le seul pays qui possédait dix-neuf ministres. Il sou-
mit ainsi à la Skoupchtina un. budget réduisant les dépenses de plus d’un milliard.
Toute son activité s’employa ensuite à trouver le moyen d’exclure du budget les sommes enflées destinées à l’investissement. Le seul remède était de conclure un grand emprunt. Il partit dans ce but pour Paris et pour Londres.
Malheureusement, ses conversations, menées avec succès, furent interrompues par le regrettable événement du 20 Juin, dont nous avons parlé.
Tel était l’aspect économique de la Yougoslavie pendant les dix premières années de son existence.
Il demeure indéniable que la cause principale de la déchéance économique du pays fut la crise universelle, mais ce n’est point la seule. Certes une bonne politique aurait pu éviter la plupart des épreuves supportées par le pays. Malheureusement, l’autorité nécessaire manquait. Les Gouvernements, trop préoccupés par des luttes politiques, laissaient aller le pays à la dérive, vers un précipice économique.
Si la Yougoslavie avait eu un homme d’envergure et de la taille d’un Raymond POINCARÉ, la crise ne se serait certainement pas enracinée aussi profondément, dans toutes les branches de l’activité.
Avec l'institution du Régime absolu, le Gouvernement actuel poursuit la politique d’assainissement économique entreprise par M. BoGDAN MARKOVITCH. Le chemin qu’il a tracé est fidèlement suivi. La réorganisation administrative et la conclusion d’un emprunt sont toujours envisagés comme les conditions essentielles de la prospérité financière et économique du pays. Le Gouvernement, libre de préoccupations politiques, demeure le meilleur réalisateur de ces idées.
En effet, la loi du 3 Octobre, qui divise le pays en neuf banovines, a introduit une grande simplification dans l’appareil administratif ; de ce fait, les dépenses nécessaires à la rétribution des fonctionnaires, sont sensiblement diminuées.
Egalement, un grand emprunt a été négocié et conclu avec
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succès auprès des banques françaises, au mois de mai de cette
-année, emprunt qui permettra le réveil économique du pays et le développement de certaines industries en sommeil ou même inexistantes.
Le grand travail de redressement financier et économique mené à bonne allure par le gouvernement actuel est la meilleure garantie de la prospérité économique que doit connaître la Yougoslavie. Toutes les conditions sont réunies pour qu’il lui soit permis de vivre des moments plus reposants.