‹ L'organisation de la conscience morale: Esquisse d'un art moral positifChapitre 5 sur 26 · INDIVIDUELLE DES CONSCIENCES · texte numérisé non relu

INDIVIDUELLE DES CONSCIENCES

I. — Les précédentes indications sur la nature de la conscience morale, si brèves et rudimentaires soient-elles, suffisent cependant à nous faire comprendre la fonction principale des systèmes de morale religieuse et philosophique, qui est de fournir une aide à l'organisation individuelle des consciences. Elles nous mettent en mesure de porter un jugement sur la valeur d'utilité de cette forme d'art moral, et enfin de déterminer les conditions requises pour instituer et développer un tel art en accord avec les données présentes des connaissances positives.

Nous avons vu plus haut comment, sous leurs apparences dogmatiques ou scientifiques, les morales religieuses ou philosophiques sont essentiellement des arts servant k l'organisation des consciences individuelles. Leur fonction essentielle est de fournir à la conscience un système d'idées destiné à servir de centre et comme de clef de voûte à l'ensemble de l'activité pratique de l'individu. La lecture d'un petit catéchisme catholique est très instructive à cet égard. Un catéchisme est un ensemble d'idées systématiquement reliées aux notions d'un Etre tout-puissantj auteur de toute

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réalité et de toute i^érité, et à celle d'une vie éter^ nelle, seul objet digne de l'attention des hommes, A ces idées, soustraites à toute vérification ou réfutation expérimentale, est suspendu tout un système d'organisation morale : les préceptes d'action sont étayéspar l'idée de leur origine divine ; les appétits sensibles sont déviés verô l'idée de la félicité éternelle ou mortifiés par l'idée des peines éternelles ; les prescriptions rituelles, usage des sacrements, olfices, prières, exercices spirituels, ont pour objet de maintenir et rappeler sans cesse dans .l'esprit les idées fondamentales de la synthèse morale. Si au lieu d'un système religieux nous considérons un système de morale philosophique, comme le rationalisme de Kant ou l'utilitarisme de Bentham, nous y découvrirons un mécanisme moins compliqué, moins puissant, mais tout à fait analogue. Toute morale philosophique est fondée sur quelques principes donnés comme évidents ou démontrés : ici c'est l'impératif de la raison pratique, d'où se déduisent rationnellement les devoirs ; là c'est l'intérêt présenté comme le principe normal de toute action humaine, et, sur cette base différente, des devoirs sensiblement pareils à ceux de la morale kantienne sont établis. On a, avec beaucoup de raièon, dénoncé comme dénuée de tout caractère scientifique cette méthode de fonder la morale sur des principes d'oii dérivent des devoirs. Mais si l'on considère les morales philosophiques comme des arts tendant à l'organisation des consciences, il faut reconnaître que le fondement d'une morale en est non pas une partie accessoire, ni la part d'erreurs, mais la partie essentielle qui fournit à l'esprit l'idée ou les idées directrices de la sjnïhhst morale. Peu importe quels sont les

UTILITE D'UN ART MORAL lu

devoirs que Kant déduit de ses principes ; Timportant c'est que ces devoirs, simples expressions rationnelles des mœurs courantes, soient reliés en un système de pensée qui s'impose à l'esprit, qui s'y maintienne et donne la vie et le mouvement aux habitudes pratiques.

Quand on parle d'une réalité morale susceptible d'être étudiée de façon scientifique il ne faut pas manquer d'y distinguer d'une part les mœurs, d'autre part les systèmes d'idées morales ; ce sont deux ordres de faits ayant chacun sa valeur distincte et dont chacun est fonction de l'autre.

II. — Il faut donc reconnaître, sous la forme des religions ou des morales philosophiques, l'existence d^arts moraux aidant à la fonction naturelle de la conscience morale ; il faut reconnaître également comme un fait l'efficacité plus ou moins grande de ces formes d'art moral. Mais ne sont-ce pas des formes périmées dont le progrès des connaissances a détruit sans retour possible la valeur ? La critique des dogmes religieux, en établissant qu'ils n'ont aucune valeur de vérité, interdit toute rénovation des arts moraux qui utilisent ces dogmes^ ; il en est de même des morales philosophiques, si l'on admet la non-valeur de la démonstration de leurs principes fondamentaux : avec ces formes vieillies, faut-il donc se résoudre à voir disparaître tout art moral d'organisation de la conscience individuelle ?

II existe aujourd'hui une tendance à regarder

I. J'entends: toute rénovation valable pour les esprits en qui la critique a fait son œuvre; le remarquable développement, en ce temps même, des diverses formes du néo-christianisme américain, suffit à nous faire constater combien restreinte est encorda sphère d'action réelle de la critique.

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comme négligeable ou tout au moins à négliger le point de vue de la culture individuelle. Exaltation de la nature passionnelle, légitimité et beauté de tous les actes instinctifs, mépris des règles de morale, frein inutile des libres instincts ; ces thèmes, renouvelés, avec plus de réalisme, sous l'influence de l'esprit scientifique, du naturalisme sentimental de Rousseau, se développent abondamment dans notre littérature contemporaine. Chez les philosophes, nous avons déjà signalé la tendance marquée des moralistes les plus novateurs à considérer la culture morale comme une culture purement objective, l'art moral comme une partie soit de la politique, soit de la médecine, art exercé par des spécialistes sur des collectivités ou des sujets. Je citerai comme un témoignage caractéristique de cette direction générale d'esprit, le passage suivant d'un discours prononcé par M . Berlhelot à une séance d'inauguration de l'Ecole de psychologie. Après avoir établi la séparation absolue entre les points de vue de la vie intérieure et de la science positive, Berthelot expose ce qu'il juge être le champ d'action des méthodes positives dans le domaine moral. «... Nous ayons fini par reconnaître que c'est surtout en établissant les lois observables <|ue l'on peut espérer, sinon accomplir le songe intérieur, du moins apporter aux sociétés humaines <|uelques règles certaines pour améliorer les conditions physiques et morales qui président à l'organisation sociale. Quant à Vindividuy c'est à lui de régler sa destinée particulière^ et chacun s'efforce de le faire à sa façon et conformément à son idéal. » Ajoutons qu'à l'Ecole de psychologie, où ce discours fut prononcé, se poursuivent d'intéressants essais pour constituer une thérapeutique morale, fondée jjrlncipalcmenï sur la suggestion hypnotique, et

destinée notamment à fournir dans certains cas une ciide pour l'éducation, ou mieux le dressage méthodique des enfants.

Ces idées, ces ébauches de morale uniquement objective nous fournissent-elles, au moins en espoir, un substitut suffisant de la morale individuelle qu'elles condamnent ou négligent? L'art moral doitil aujourd'hui abandonner l'individu au libre développement de sa nature, se bornant à le défendre contre les accidents anormaux par la médecine psychologique et à le diriger du dehors, conformément aux tendances scientiquement déterminées de l'évolution sociale, par des arts rationnels sociologiques?

La réponse à cette question est implicitement contenue dans le chapitre précédent où nous décrivions la fonction de la conscience. Quand on parle du libre développement de la nature individuelle, si on presse les termes, on s'aperçoit que ce libre développement est dominé chez les individus normaux parla fonction intellectuelle de la conscience, qui s'exerce précisément à l'aide de systèmes d'idées du genre de ceux que fournissent les religions et les morales philosophiques. Il serait imprudent de penser qu'un changement de méthode en morale pût entraîner la suppression d'une fonction essentielle de l'activité individuelle, fonction d'autant plus importante et développée que Ton considère des individus plus normaux et d'esprit supérieur. C'est le fait des formes inférieures d'humanité d'être totalement façonnées, dressées par les procédés pédagogiques et les mécanismes sociaux. Mais dans la mesure où les individus sont capables de vie mentale indépendante, ils se différencient les uns des autres et se dégagent des pures suggestions pédagogiques ou sociales ; et cette indéçevid^\iç.^^^^\XAi

différenciation individuelle existe a quelque degré chez tous les individus de nos sociétés européennes. La fonction d'adaptation dans nos sociétés est individuelle ; et cette fonction a besoin d'une aide extérieure. C'est un fait que l'affranchissement à l'égard des suggestions religieuses ou sociales, le relâchement des mœurs mécaniques est un danger pour l'individu. Il est très difficile sans doule de découvrir les causes sociales de la dépopulation decertaines régions de la France et les remèdes sociaux qui pourraient l'arrêter ; mais si l'on veut se borner à analyser dans quelques cas déterminés le processus individuel du renoncement à la procréation on trouvera généralement qu'il consiste d'une part dans le relâchement des mœurs mécaniques qui assignent comme but essentiel à l'union de l'homme et de la femme la procréation et l'éducation des enfants; d'autre part, dans des réflexions très simples basées sur le bien-être individuel et les moyens de 1 assurer et de l'accroître. Des relâchements et des réflexions du même genre seraient, je crois, très souvent décelés si l'on analysait les processus individuels du dégoût du travail, de l'improbité, de la débauche et de la prostitution, etc. Dans presque tous les cas, les mœurs automatiques ayant fléchi, une réflexion à courte portée établit des principes de vie généralement contraires à l'intérêt individuel comme à l'intérêt social.

L'harmonie du développement moral, en dehors de l'obéissance passive aux règles traditionnelles, ne s'obtient que par un effort intellectuel constant soutenu d'aides extérieures. La médecine psychologique traite par le procédé presque mécanique de la suggestion hypnotique certains vices chez des enfants plus ou moins anormaux : le même procédé permet, paraît-il, d'obtenir d'appréciables résultats

pour ramélioration de certains cas d'aberration hystérique. Mais dès qu'il y a lieu d'agir sur des cas moins nettement pathologiques, sur des psychasthénies entraînant des désordres moraux complexes, la méthode hypnotique perd presque toute application et la suggestion prend un caractère simplement psychologique : elle se rapproche progressivement de la simple persuasion ou du simple conseil appuyé de raisons. Le rôle du médecin des psychasthéniques se rapproche indéfiniment de celui des directeurs de consciences ; a la limite, persuasion et conseil sont les formes d'aide mentale auxquelles recourent de façon constante les êtres les plus normaux*. Il suffît à chacun de nous de réfléchir

I. Il ne m'appartient pas d'intervenir ici dans les discussions sur la question de savoir si la suggestion atteint les centres psychiques supérieurs ou si, sans atteindre la faculté de contrôle psychique, elle se borne à exalter la force impulsive d'une idée (discussion qui peut-être repose sur un simple malentendu) ; si l'on admet avec P. Janetet Grasset la cure de la psychasthénie par simple persuasion, cette forme de psychothérapie vient se fondre insensiblement avec l'aide morale rationnelle recherchée par tous les sujets normaux ; si avec Bernheim on croit devoir distinguer de façon radicale suggestion et persuasion, le procédé de persuasion est simplement ôté au médecin, séparé des procédés mécaniques d'intervention dans une activité donnée ; mais la valeur du contrôle individuel et de j'aide fournie à cette faculté supérieure par le raisonnement persuasif n'en demeure pas moins réelle ; il sutfît de dire qu'une intervention de ce genre n'est plus pathologique, mais normale, qu'elle n'émane plus du médecin, mais du moraliste. — Des deux façons Grasset et Bernheim s'accordent à reconnaître que la suggestion automatique ne se substitue pas à raction persuasive sur les centres supérieurs. Toute la question pendante entre eux peut se réduire d'un côté à une simple question de mots (peut-on appeler suggestion la persuasion systématiquement employée au traitement des psychasthéniqucs ?) ; de l'autre à une question de fait : une telle suggestion ou persuasion peut-elle être efiBcacement employée à la cure d'une çsychaslhén.le bvca

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sur sa propre expérience de la vie morale pour être assuré qu'aucun dressage pédagogique, aucun mécanisme social ne suffît à supprimer les hésitations, les conflits intérieurs, que font naître les événements les plus prévus de la vie. Pour surmonter les difficultés de la vie morale, c'est bien à des suggestions que nous recourons, mais à des suggestions purement intellectuelles; nous recherchons Taide d'esprits supérieurs, plus expérimentés, plus vigoureux^ capables de nous prêter les idées, les états de pensée pratique, les attitudes sentimentales qu'ils ont su instituer en eux-mêmes : cette thérapeutique normale est le rôle essentiel des morales philosophiques, des livres de méditation et aussi, de façon moins directe et moins exclusive, de toutes les formes de manifestation artistique.

III. — L'aide intellectuelle à la conscience individuelle est une forme d'art moral |qui existe en fait, qui répond à un besoin constant, qui réclame par conséquent un développement continu. Dans quelle direction ce développement peut-il être rationnellement continué ? Est-il possible de déterminer les conditions dans lesquelles cette forme d'art moral est susceptible d'être renouvelée ou plutôt développée de manière à répondre au besoin pratique qui est sa raison d'être, et à s'accorder h l'état actuel de la connaissance humaine, en profitant des progrès scientifiques ?

Si l'on considère dans le passé et le présent les formes les plus puissantes de l'art moral, on con-

caractérisée P — Mais quelle que soit la solution donnée à cette question, il n'en reste pas moins que si Ton passe du psychasthénique à l'individu no/mal, la persuasion rationnelle ou sentimendovienl le mode normal et efficace d'aide psychique.

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State qu'elles présentent ce caractère essentiel de fournir à la conscience quelques principes auxquels se rattache tout le système des préceptes de la vie pratique : la morale religieuse n'est rien, tous ses moyens d'action sont sans valeur, si l'on ôte les articles fondamentaux du Credo ^ ; la morale du devoir perd toute efficacité si l'on méconnaît l'autorité absolue de l'impératif catégorique*. Il faut donc que l'art moral conserve ce caractère de fournir à la conscience des principes universels. Ces principes universels, qui servent de centre à l'organisation individuelle de la vie morale, il ne saurait être question de les demander a une suggestion autoritaire, comme c'est le cas dans les morales religieuses, ni à des raisonnements dialectiques, comme ceux usités dans les morales rationnelles du devoir, ou du bien, ou de l'intérêt. Nous ne devons plus songer à découvrir rationnellement des règles à priori de toute activité. Au surplus, cette façon de poser la question de l'art moral nous paraîtrait bien étrange, si notre esprit n'y était accoutumé par des siècles de métaphysique religieuse. De la cellule isolée aux sociétés humaines, l'activité vivante a ses formes déterminées, ses lois générales de développement. Pour aider à l'organisation harmonieuse de notre vie morale, il est vain de chercher dans l'abstrait des règles d'action : îl faut tendre au contraire à replacer notre vie dans

I. Les adeptes de la « Christian science » posent comme condition unique et absolue, pour qui veut tirer profit de leur doctrine, la foi pleine et entière en Dieu, conçu comme le principe omnipotent de toute vie, de toute réalité, de toute joie.

a. Remarquons en passant que la cause principale de la nullité de notre enseignement moral officiel est la faiblesse, la confusion de ses principes ; il conserve les cadres de la morale du devoir, mais laisse tomber les principes qui les soutiennent.

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le courant normal de la nature. Le développement de l'esprit scientifique, du sens de la vérité positive, détruit ou affaiblit irrémédiablement les bases anciennes d'organisation morale : une base nouvelle doit être demandée aux sciences positives qui étudient les formes naturelles de l'activité vivante.

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