‹ L'organisation de la conscience morale: Esquisse d'un art moral positifChapitre 6 sur 26 · IV. — A quelles sciences ? Et que leur demander a- t-ou · texte numérisé non relu

IV. — A quelles sciences ? Et que leur demander a- t-ou

Nous devons ici rejeter nettement une idée qui ne peut manquer de se présenter : celle de chercher la base d'organisation de la conscience dans les sciences sociales. Il y a là une confusion d'autant plus difficile à éviter que l'idée d'un art moral rationnel, conçu comme une application pratique des sciences sociales, est toute nouvelle, que cet art a été d'abord défini par la science à laquelle il doit emprunter ses principes, et non par sa forme d'application, qu'enfin toute détermination de cette forme a été volontairement ajournée par les promoteurs de l'idée, MM. Durkheim et Lévv-Bruhl.

Pour éviter ou prévenir cette confusion, il est utile de distinguer nettement deux formes d'art moral, qui diffèrent par leur but, par leur objet d'application, qui doivent logiquement différer par leurs méthodes : d'une part un art moral sociologique, se proposant pour objet les mœurs communes d'une collectivité, pour but la rectification de ces mœurs par des moyens politiques ; d'autre part un art moral ayant pour objet d'application la conscience individuelle, pour but de fournir une aide rationnelle à la fonction organisatrice de la conscience.

Je considère comme absolument légitime et d'un grand intérêt les tentatives faites pour créer, sur les bases fournies parles sciences sociales, un art moral

UTILITÉ D'UN ART MORAL Ag

à forme politique. Du progrès des sciences sociales nous pouvons espérer la connaissance de quelques lois générales de révolution des mœurs; cette connaissance se joignant à celle de Tétat présent des mœurs d'une société donnée, peut évidemment servir de base à un art politique tendant à Tamélioration rationnelle des mœurs communes. M. Lévy-Bruhl donne comme exemple d'une telle amélioration, la modification du système pénal en fonction de la connaissance positive des conditions physiologiques, psychologiques et sociales des différentes formes de délits et de crimes. De même si la division du travail social est scientifiquement reconnue comme une caractéristique normale et importante de l'état actuel de nos sociétés européennes, il peut y avoir lieu de réaliser telles modifications des procédés d'éducation publique qui nous préparent à cos conditions actuelles de la vie sociale. Rien de plus légitime ; il paraît tout à fait rationnel qu'un art moral politique, s'exerçant méthodiquement sur des collectivités en vue d'y modifier telle ou telle condition de la vie morale, prenne son point d'appui dans Tétude spéciale et directe des phénomènes sociaux.

Mais un tel art politique ne prend nullement la place de l'art moral individuel ; et ce n'est pas aux sciences sociales que cet art doit emprunter les vérités positives universelles capables de fournir une base d'organisation à la conscience.

Tous les faits extérieurs à ma conscience, qui conditionnent et concourent à produire ma vie morale, le font indépendamment de la connaissance que je puis avoir de ces faits, comme toutes les conditions physiques et physiologiques, qui produisent mes mouvements, le font sans que je les analyse ; en tant que je subis passivement la suggestion so-

DbL VOLVE. \

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eiate, il n'est pas question pour moi d*otiliser un art moral quelconque. Mais ce qui mHmporte essentiellement dans ma vie pratique, c'est la partie consciente de mon activité, c'est la fonction organisatrice qu'on a décrite plus haot. On ne peut pas plus ifdentifier cette fonction organisatrice, cette activité intellectuelle pratique avec l'analyse des conditions sociales externes, de la suggestion sociale, qu'on ne peut remplacer l'éducation physique par l'étude de la dynamique du corps humain, ni les études musicales par l'étude approfondie de Tacoustique. Quel usage pratique la conscience individuelle ferait-elle des déductions pleines d'intérêt par lesquelles M. Durkheim rattache la prohibition actuelle de l'inceste à l'exogamie du clan primitif et aux superstitions du tabou ? Une réflexion superficielle, en partant de telles données, ik>us pousserait à rejeter comme sans valeur la règle prohibitive. Une réflexion plus profonde nous induira à la respecter, au moins provisoirement, comme répondant sans doute à 'des intérêts sociaux que nous ne savons pas discerner. En somme, pourHia conscience individuelle, rien ne sera changé du fait de cette acquisition scientifique, sinon que la règle sera devenue théoriquement incertaine, et que de ce fait la force de la répulsion instinctive à l'égard de l'inceste se trouvera diminuée. Mais il sera, au contraire, d'une grande utilité pratique d'attribuer à la règle et au sentiment qui nous interdisent l'inceète la valeur relative qu'ils prennent de leur rapport k notre conception pratique de l'amour et de l'union des sexes : l'idée de Tunion unique, du libre choix qui y préside s'oppose de façon générale a l'accouplement par promiscuité, type usuel de J accouplement animal ; la prohibition de l'in-

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ceste s'accorde étroitement avec cette îdée, puisqu'elle nous interdit l'union la plus naturelle, au sens animal, c'est-à-dire .si l'on fait abstraction des caractéristiques spirituelles de l'union des sexes. Notez qu'une organisation morale équivalente serait susceptible d'être établie autour de la règle opposée, qui restreindrait aux unions intrafamiliales les accouplements légitimes.

De même la valeur morale de la pudeur vient de sa liaison aux éléments spirituels de l'amour ; les idées qui lui sont actuellement liées importent moralement, et non les superstitions qui purent en être l'origine. D'ailleurs, que ces superstitions aient eu un telle puissance de transmission héréditaire, n'est-ce pas la preuve qu'elles ont été accidentellement la cause d'une détermination heureuse de la nalure humaine, détermination qui ne peut être conservée et renforcée que par la compréhension de sa réelle valeur ? C'est cette compréhension qui est l'essentiel pour la vie morale,, et non la connaissance scientifique de l'origine accidentelle de la pudeur.

Mais, dira-t-on, le développement des sciences sociales doit avoir pour effet de motiver des jugements de valeur sur des règles morales existantes, de permettre de déterminer progressivement, en fonction de l'évolution sociale des modifications des règles communes de morale. La connaissance de ces modifications utiles n'est-elle pas la base de l'évolution morale de l'individu ? Nullement. Sans doute il est très légitime, quand on envisage seulement les manifestations sociales de la vie morale, de définir les phénomènes moraux comme des règles de conduite sanctionnées par la société. Mais il serait profondément inexact de présenter la vie morale individuelle comme une ^\icç.e%^\^w

d'actes plus ou moins conformes à des règles objectives, et au sujet desquels nous aurions parfois à décider si nous choisissons telle ou telle détermination. La vie morale individuelle n'a rien d'un exercice de casuistique ; elle ne consiste pas dans la comparaison de notre activité propre avec des règles qui nous seraient fournies du dehors, ni dans un examende la valeur absolue de ces règles. L'essentiel de la vie morale, chez des êtres dont la conscience est développée, c'est le ton de la vie intérieure, la faculté de recueillement, d'énergie, la confiance en soi, la force et la qualité des sentiments. C'est l'énergie et la pureté d'un amour exclusif, c'est l'attachement raisonné de notre esprit à cette forme de l'amour, c'est cela qui nous garde de la promiscuité, et non pas la simple existence, dans notre milieu social, de la règle diffuse de monogamie, règle sans cesse violée, ni la connaissance scientifique de cette règle, de ses origines, de son évolution : cette règle n'est vivante et agissante que dans l'être qui l'a faite sienne par l'activité propre de sa conscience. L'essentiel de la vie morale de cet être, c'est le processus intellectuel qui rayonne dans toute sa vie sentimentale, qui crée et maintient l'harmonie des éléments naturels de sa vie pratique, disciplinant jusqu'à son tempérament physiologique ; ce n'est pas l'adoption de telle ou telle règle, ni la connaissance qu'il peut avoir de la valeur relative de la monogamie par rapport à l'ensemble des conditions sociales, de la tendance au relâchement de la règle, de l'opportunité sociale que présenterait peut-être l'organisation légale du concubinat, la réglementation de la polygamie, etc.. L'individu attend de l'art moral des principes efUcaces d'organisation de sa vie morale, qui ne

doivent être cherchés ni dans la connaissance scientiKque des règles communément admises, ni dans les modifications de détail qui pourraient être rationnellement apportées à ces règles. S'il est versé dans les sciences sociales, peut-être utilisera-til -comme principes l'idée générale de la dépendance étroite de l'individu à l'égard du groupe, et celle de la beauté de l'activité scientifique qui se propose d'établir sur la base de la vérité le meilleur état possible de la vie sociale ; peut-être d'ailleurs se refusera-t-il à adopter pour son propre compte telle modification des mœurs qu'il reconnaîtra cependant être en accord avec le sens général de l'évolution du groupe auquel il appartient.

Au demeurant, si l'on y réfléchit, l'évolution naturelle d'une société est précisément la résultante d'une foule de tendances individuelles diverses, souvent opposées, dont les lois internes sont indépendantes, quant à leur source, des lois mêmes de l'évolution sociale. Je veux bien que, lorsqu'on prend pour sujet d'étude spéciale les phénomènes sociaux, on s'impose comme méthode d'étudier exclusivement les rapports de ces phénomènes entre eux sans chercher à établir leur rapport aux phénomènes qu'étudient la physiologie et la psychologie individuelle : c'est ainsi d'ailleurs que la physiologie spéciale des organismes complexes a dû se constituer et se perfectionner longuement avant que l'on pût aborder de façon scientifique les problèmes de la physiologie cellulaire ; on n'eût rien avancé à expliquer toutes les fonctions organiques par les mouvements supposés de la matière subtile. Mais une méthode qui s'attache à considérer abstraitement certaines séries de phénomènes ne supprime pas la relation qui existe réellement entre ces çhé-

nomènes et ceux q«*elle s'interdit de considérer. L'étude spéciale de la physiologie organique n'implique pas qu'il n'y ait point rapport de réciprocité entre l'activité organique, envisagée d'ensemble, et les activités particulières des éléments cellulaires composants ; le même rapport de réciprocité existe entre les activités individuelles et les phénomènes de la vie sociale. S'il est sage de se refuser à envisager d'abord ce rapport, il serait très imprudent de le nier, ou de prétendre, avant la science faite, que le point de vue social domine et absorbe le point de vue individuel : l'obsession de la méthode nous détournerait de la réalité. Peut-être y a-t-il avantage a étudier exclusivement du point de vue social l'évolution sociale des mœurs : elle n'en est pas moins la résultante d'une grande variété de tendances individuelles diverses. Le rapport de la vie individuelle a la vie sociale est-il tel qu'on puisse « rendre compte de chaque conscience morale par l'ensemble de la réalité sociale dont cette conscience fait partie et dont elle est à la fois une expression et une fonction * » ? Ou bien la nature individuelle ne fournit-elle pas à chaque individu, dans la mesure de la richesse de sa nature et de la vigueur de sa conscience, des principes originaux d'activité, de variation par rapport aux mœurs communes, principes capables de réagir sur ces mœurs ? Dans quelle mesure les variations individuelles déterminent-elles l'évolution sociale, dans quelle mesure la vie sociale détermine-t-elle les variations individuelles, quel est, en un mot, dans l'espèce humaine, le rapport réciproque de la vie individuelle à la vie sociale ? On peut ajourner le

/. L^r^-Bruhl, La morale et la science des mœurs, p. 207.

problème, mais non le supposer résolu ; et quand il s'agit du mode de détermination interne de l'activité individuelle, il est prudent de le chercher sa us parti pris dans Tétude directe de l'individu et non dans celle des manifestations sociales des mœurs ^

V. — Essayons de nous faire une idée limitative de Futilité morale qu'apporte à Tindividu la connaissance exacte des faits proprement sociaux. En premier lieu cette connaissance a un effet négatif important, qui est de débarrasser l'esprit des préjugés intellectuels hors d'usage qui l'encombrent. La science des religions nous délivre de la part d'illusion de ridée théologique dont elle explique l'origine et la fonction. L'étude critique des doctrines philosophiques, du mode de formation et de développement des idées nous éclaire l'origine des systèmes d'idées qui nous sont proposés, nous délivre des inquiétudes d'idéal absolu, de perfection morale en opposition avec la nature. La connaissance de la variabilité des mceurs et des formes sociales, de leur caractère naturel et évolutif nous renseigne sur

I. En biologie, la théorie récente de la phagocytose, de Tactivité des cellules blanches du sang a introduit dans Tart médical cette idée thérapeutique de favoriser simplement la libre activité de la vie organique sans chercher à intervenir du dehors ; se reposer, s* alimenter, éviter les contaminations externes, exciter par quelque moyen, si possible, l'activité cellulaire, telles sont les prescriptions auxquelles ont conduit les derniers approfondissements de la biologie. Si nous songeons à la différence évidente des rapports entre les composants et le composé dans Tassociation organique el dans l'association politique, si nous reconnaissons que dans cette dernière l'activité indépendante des individus parait beaucoup plus considérable, l'analogie doit nous mettre en garde contre les théories hâtives qui tendraient à nous faire considérer comme négligeable, dans les sociétés humaines, le point de vue de l'activité individuelle.

révolution delà puissance paternelle ou maritale, de la condition de la femme, des formes politiques, des rapports de l'autorité publique à la liberté individuelle, etc., etc.. Nous dégageant ainsi du préjugé qui nous attacherait aveuglémentà telle ou telle forme, elle nous assouplit pour des adaptations nouvelles. Les connaissances sociales positives, purgeant notre esprit des préjugés, le préparent à se réunir à la nature. A mesure que ces sciences progresseront, il est vraisemblable que leur esprit, se répandant peu à peu par les mille voies de propagation de la pensée jusque dans la foule des cerveaux étrangers à la spéculation, y accomplira son œuvre purificatrice.

Les sciences sociales sont appelées aussi à fournir à l'individu une aide positive très utile pour lui permettre d'adapter sa conduite aux conditions sociales. Une certaine culture sociologique contribuera à détourner un individu d'actes inutiles, dangereux ou nuisibles auxquels le porteraient ses instincts et une dialectique dépourvue de base réelle : d'actes tels, par exemple, que le refus du service militaire ou la désertion par scrupule de conscience, ou la propagande. par le fait des anarchistes. En général, pour tous les actes à fins purement sociales, la sociologie pourra être un guide précieux. Encore faut-il reconnaître que, dans ces cas, le pouvoir d'inhibition ou de détermination des connaissances sociologiques est tout relatif, et entre en concours avec d'autres motifs déterminants, d'ordre sentimental ou même intellectuel. L'anarchiste sociologiste peut fort bien violer en toute conscience des règles morales dont il reconnaît la parfaite normalité dans la société où il vit : il se considère comme l'ouvrier de la moralité future ; et réciproquement, quand nous saurions scientifiquement que

nul ordre de justice ne dût être réalisé, que Tasservissement des êtres épris d'humanité aux égoïstes et aux brutaux fût la fin inévitable de l'évolution sociale, que notre patrie, notre race, notre civilisation dussent disparaître bientôt sans laisser de traces, cela nous empêcherait-il de lutter pour rétablissement d'un état de justice, pour la défense de notre pays et le maintien de la forme de notre esprit ? Pas plus que la prévision scientifique de la mort individuelle et de l'extinction de la vie planétaire ne décourage nos instincts de procréation et d'amour.

Enfin les sciences sociologiques serviront aussi, en quelque mesure, à conserver ou restituer, aux yeux de ceux qui les cultiveront, une valeur sociale aux mœurs traditionnelles et normales, valeur que tend à supprimer l'idée vague de la nature opposée aux formes religieuses de la moralité ; rien d'ailleurs ne nous permet d'affirmer que la reconnaissance de cette valeur générale soit pour le savant un suffisant motif de se conformer personnellement aux mœurs traditionnelles.

En résumé, les sciences sociales sont appelées a servir très utilement à la dissolution des vieux idéaux qui gênent le renouvellement, dans l'esprit individuel, de la vie de conscience, a fournir des éléments précieux pour la rectification de certaines tendances pratiques, pour la détermination de certains actes. Elles pourront un jour jeter une vive lumière a la périphérie de notre vie morale.

Elles sont incapables de fournir, au centre même de la vie morale, la base intellectuelle nécessaire à l'exercice de la fonction essentielle de la conscience.

Cette fonction, nous l'avons vu, c'est la coordination des éléments réels de l'activité individuelle:

)a connaissance qoi lui sert de base, ce n'est point celle des conditions externes, mais celle des conditions internes d'adaptation.

En fait, le mode constant d'exercice de la conscience morale, s'il n'est pas l'union mystique à une réalité suprasensible\ c'est la réflexion sur soi: FvôOt ffeauTov demeure la formule réelle, unique, de la pratique consciente.

L'art moral, en tant qu'il se propose d'aider à l'organisation de la vie pratique individuelle, doit donc aider l'individu à se connaître lui-même. II doit bien prendre pour base la connaissance positive d'une réalité morale, mais de la réalité morale individuelle, non de la réalité sociale. Sa première démarche c'est de fournir a lUndividu la connaissance des lois générales qui régissent l'activité individuelle et qui sont les èonditions de sa vie. C'est donc aux formes les plus générales des sciences de la vie, à la biologie générale qu'un art moral positif peut et doit emprunter ses principes essentiels. Le point fixe autour duquel l'individu a besoin de coordonner tous les éléments de sa vie pratique, s'il le cherche dans le domaine des notions positives, il ne le trouvera que dans les plus universels des instincts qui émeuvent la matière vivante et auxquels aucun être vivant ne peut se dérober : instincts de nutrition et d'accroissement individuel, de reproduction, d'association. Ces instincts ou ces lois définissent la vie ; ils animent les formes infiniment belles et subtiles de l'activité

I . Encore y a-t-il lieu de se demander si la foi religieuse n'est pas essentiellement un moyen indirect de produire dans l'esprit un état où, dégagé des représentations superficielles, des images motrices contingentes et parasites, il se recueille dans la profondeur de sa nature essentielle.

UnUTÉ 0»UN ART MORAL 5^

humaine oocnine ils régissent nuement les mouvements de la cellule ; ils sont les formes inviolables de l'universel devoir. Nous ne nous comprenons véritablement nous-mêmes que si nous retrouvons à travers toute la complication de notre nature la simplicité des lois primordiales.

VI. — Une seconde condition essentielle de l'art moral individuel nous est manifestée, comme la première, tant par l'analy&e du caractère psychologique de la conscience morale, que par celle des formes passées ou actuelles de l'art moral.

La conscience morale a besoin de principes généraux servant à la. coordination des éléments de la vie pratique : mais ces éléments présentent des variations selon les individus, et ces variations entraînent celle de la synthèse morale.

Nous avons eu plus haut l'occasion d'indiquer quelle variété de formes d'organisation morale présente notre société contemporaine. Cette variété certes n'exclut pas la possibilité d'un accord sur les bases même d'organisation, la possibilité d'une comniuoauté de centre. Il faut même aller plus loin et reconnaître que cet accord profond est aujourd'hui la condition nécessaire d'une forte solidarité sociale : il est naturel que, dans une société où les vies individuelles s'organisent sur des bases différentes, — ce qui arrive, soit lorsque plusieurs croyances ou opinions philosophiques d'ordre différent se partagent les esprits, soit lorsque, faute de base communefondamentale, les individus utilisent comme base de coordination des idées de généralité secondaire, comme l'opinion politique ou la suggestion professionnelle, — cet état des esprits nuise à la cohésion sociale et entretienne un état pénible de dispersion, une per»

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manente inaptitude à la collaboration sociale. Mais réciproquement l'accord le plus complet sur les bases d'organisation morale n'exclut en rien la variété la plus grande des modes d'organisation. Par cela seul que les natures individuelles diffèrent par le tempérament, par les habitudes professionnelles, par les directions intellectuelles, par l'expérience delà vie, — et l'on s'accorde généralement à reconnaître que la différenciation individuelle s'accroît avec la civilisation, — il est évident que chacun doit établir d'une façon particulière la liaison de son activité pratique aux principes directeurs de sa vie morale. Faut-il ne voir dans cette diversité que la manifestion des équations personnelles de la vie morale et renoncer à continuer au delà des principes les plus généraux d'action l'aide offerte par Tart moral aux activités individuelles ?

Ce serait singulièrement appauvrir l'art moral, le réduire à presque rien. Si nous observons les formes déjà réalisées de l'art moral, les formes religieuses et philosophiques, nous nous apercevons que les plus parfaites, c'est-à-dire les plus réellement efficaces ont constamment tenu compte des conditions individuelles de l'adaptation. Rappelons d'abord, à cet égard, ce que nous avons eu déjà l'occasion de dire de la souplesse à se diversifier de la religion chrétienne, qui a dû à ce caractère de servir, pendant plusieurs siècles, à faire l'unité morale des nationseuropéennes. Un exemple moinsapparent, maistoutaussi réel de l'application de l'art moral aux formes différentes d'humanité nous est fourni parla diversité même des morales philosophiques. On a maintes fois signalé cette multiplicité des systèmes de morale et on en a fait un argument contre la valeur des morales jahilof^' * ' 'riéral. L'argument porte assu-

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rément en tant qu'il vise la valeur scientifique que s'attribuent un grand nombre de systèmes de morale rationnelle ; mais si Ton considère ces systèmes comme des formes d'art, leur diversité même est une condition de leur efficacité pratique : on peut les considérer, a une époque donnée, comme les formes d'une même religion, formes variées selon la diversité de leurs objets d'application. Stoïciens et Épicuriens conviennent, au fond, comme direction générale de la vie spirituelle et s'accordent en la plupart des règles pratiques d'action : mais ils diffèrent dans la manière de relier l'idée du souverain bien aux maximes de la pratique ; ils diffèrent dans leurs modes d'organisation morale; le mode qui convient au poète heureux n'est pas celui qu'il faut pour l'empereur ni pour l'esclave.

Quelles sont enfin, parmi les morales philosophiques, celles qui enferment l'efficacité la plus forte ? Ce sont celles mêmes qui, bien que fondées sur des principes généraux, revêtent les formes les plus personnelles. La morale pour soi-même est le type le plus réellement efficace de l'art moral : Epictète et Marc-Aurèle, Montaigne et Pascal, Tolstoï et Nietzsche ont eu plus d'action réelle sur les esprits individuels, leur ont plus fourni d'aide pour l'organisation de leur vie intérieure que n'ont fait en tout temps les théoriciens qui ont cherché des régulations universelles.

Tout art moral d'organisation de la vie intérieure doit tenir compte de cette condition essentielle de Futilité de son emploi.

VII. — Comment un art uniquement appuyé sur des connaissances positives satisfera-t-il à cette condition ?

On continuera et poursuivra aussi loin que possible Vmde rationnelle à la conscience individuelle, si, partant des lois universelles de l'activité vlifuntSy <yn parvient à retrouver et suivre ces lois à travers la complexité des formes de ta nature humainey à expliquer comment les instincts d'accroissement, de reproduction, d'assoc'îsrtion, sont représentés et développés dans les f&rmes si nombreuses et variées des sentiments et des mœurs bumaiines. C'est ainsi qu'un art moral recensera tout ce qu'il y a de général, à des degrés divers, dans les é^ments de l'activité de conscience, et ofiFrira une miatière autant que possible élaborée à la réUexion, à la faculté <l'adaptation individuelle.

Pour attetiKlre ce but,, l'art nnoral doit puiser librement à toutes les sciences positives ée la vie ; les analogies de la biologie générale ei de la biologie comparée (zoologie), les lo-is ou les faits mis en évidence par la physiologie et la psychologie humaine, ainsi que par les sciences sociales, lui fourniront des éléments précieux. Ne nous ÎAquiétans pas de la multiplicité de ces sotirces : isQt art n'est nullement le corollaire d'une science spéciale; la méthode et la forme d'un art sont déterminées par son but. Où manqueront les renseignements proprement scientifiques, l'art moral ne s'arrêtera pas, non plus que la vie ; il utilisera des observations vulgaires, il s'appuiera, en attendant mievx, sur la simple expérience de la vie.

A mesure que l'art moral, des lois biologiques universelles, s'élèvera aux formes les plus» particulières de l'activité humaine, formes variables avec les temps, les professions, les tem:péraments, la culture individuelle, il cessera de présenter des Jois prétendant à une valeur universelle, pour re-

Connaître les solutions multiples qui so-nt ou peu- Veut être données à un même problème moral, solutions dont il estimera, en fonction des éléments généraux dont il dispose, non la valeur absolue, mais les valeurs relatives qu'elles peuvent présenter selon les natures individuelles et les circonstances. Là, d'ailleurs, ne se borne point sa tâche. L'art moral renoncerait à un élément important de son eiïicacité, à une forme importante de sa fonction, s'il se bornait au recensement, si complet qu'on le suppose, des éléments généraux de la conduite humaine. Nous avons eu déjà occasion de mettre en relief le rôle de la suggestion dans l'organisation de la vie intérieure, le passage insensible de la suggestion pathologique à la suggestion normale : l'art moral, purement scientifique dans ses principes généraux, perd progressivement ce caractère à mesure qu*il aborde les formes particulières de la conduite humaine, pour devenir la suggestion normale, l'influence intellectuelle d'un esprit s'efforçant de ramener d'autres esprits à sa propre forme: par là l'art moral, scientifique dans sa racine, se rapproche indéfiniment des beaux-arts, c'est-à-dire des arts d'expression individuelle et de séduction.

Il serait donc inexact de penser que l'art moral, tel que nous le concevons, dût se constituer comme un corps de doctrine unique : non seulement il envisage une foule de formes d'action dont la valeur est relative, au moins pour une part, aux individus et aux circ^onstances auxquelles il s'applique, mais on doit admettre comme normale et légitime la variété de ses formes et de ses tendances, selon la nature individuelle du moraliste. Il y a, il y aura, il faut qu'il y ait des morales diverses dont on ne peut exiger d'autre unité sinon quelles prennent comme

point de départ fixe et comme fil conducteur les lois uniifer selles et les lois plus ou moins générales de la çfie, et qu'elles présentent tout précepte qtti dépasse ces lois y non comme une i^érité scientifique^ mais comme une suggestion émanant d'un esprit individuel et tendant à s'imposer par sa force et sa beauté : ces conditions suffisent à caractériser un art moral positif d'organisation de la conscience.

La fonction de cet art, fonction sans cesse et indéfiniment renouvelée, est de fournir aux individus, en prenant pour base les lois universelles de vie, des scA^A/2e.v d'organisation de la conscience morale, comme le jardinier, connaissant en général la nature des plantes grimpantes, offre à chacune d'elles les appuis qui fui conviennent, pour qu'elle puisse librement y enrouler sa tige ou y jeter ses vrilles.

Dans toute la suite de ce travail, nous essayerons de tracer quelques traits d'un tel schème. L'art dont on vient de dégager l'idée est essentiellement pratique; il prétend, avec les matériaux dont il dispose, assurer pour le mieux l'exercice d'une fonction perpétuelle et toujours urgente. Il serait oiseux de répéter longuement ce qu'il peut être, ce qu'il doit être. Le seul moyen de le définir clairement et de le justifier, c'est de le mettre immédiatement en œuvre. Notre esquisse sera sans doute incomplète, fragmentaire, pleine de défauts ; mais elle ne sera pas inutile, elle rendra le service qu'elle veut rendre si, matérialisant une idée, elle permet d'apercevoir les développements dont cette idée est susceptible^ et fournit ainsi un point de départ à des travaux de longue haleine, plus réguliers, plus précis, moins encombrés d'erreurs et plus immédiatement utiles.

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