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L'Organisation de la conscience morale

L'eËPet des progrès de l'étude historique des systèmes de philosophie, et du développement récent de la psychologie scientifique et des études relatives aux faits sociaux, commence à se faire sentir dans le domaine des études proprement morales. Un des résultats les plus importants, qu'on peut considérer comme acquis, des travaux récents sur des questions de morale a été de dissiper l'équivoque de la prétendue science morale, sans cesse réédifiée sur des fondements divers, et toujours impuissante, comme les anciens systèmes de métaphysique, à conquérir l'autorité indiscutée Del VOLVE. i

des sciences véritables. Aujourd'hui l'illusion des démonstrations rationnelles est suffisamment dénoncée, la liaison des systèmes de morale rationnelle aux formes religieuses est de plus en plus mise en évidence. La science morale n'existe pas. Il y a et il y aura des arts tendant au maintien, au développement, au redressement, à la modification des mœurs et de l'activité. D'ailleurs la morale, sous la forme équivoque d'une science, se présentait comme poursuivant un but pratique: la régulation ou la modification de l'activité individuelle et sociale. Elle manifestait ainsi le caractère essentiel d'un art; et, si on les envisage sous cette forme, la foule des systèmes de morale, dépouillés de leur prétention scientifique, prennent, en raison de leur efficacité, une réelle valeur.

Les morales antiques, plus que la plupart des morales modernes, se présentent sous la forme d'arts. Sans doute Socrate identifie vertu et science : mais cette science, poursuivie à travers les exercices de la maïeutique est-elle autre chose que le résultat heureux de la réflexion, autre chose que la sagesse laborieusement conquise ? L'essentiel de la morale socratique, c'est l'ascension vers la science, l'art de devenir sage. En dépit de leurs attaches systématiques, dans les grandes morales stoïcienne et épicurienne, le point de vue de l'art est visiblement l'essentiel : Epicure, Epictète, Marc-Aurèle cherchent des routes vers le bonheur. Les Pensées, les Entretiens, le Manuel, sont avanttout des gymnases de l'âme. En dépit des premières apparences contraires il en est de même de la morale exposée en forme de théorèmes dans l'Ethique de Spinoza.

Dans la morale chrétienne la régulation dogmatique est donnée comme un ensemble de préceptes.

absolus et invariables, fondés sur la perfection et la véracité divines ; mais si l'un compare à cette partie dogmatique l'ensemble des rites, sacrements, exercices de vie spirituelle, institutions destinées à façonner les mœurs et les consciences, il faut reconnaître que les çérités morales de la religion chrétienne sont peu de chose à côté des développements touffus de l'art moral dont elles déterminent la direction générale.

Toutefois, il faut le reconnaître, les règles divines de la vérité morale paraissent avoir déterminé dans la philosophie moderne une conception delà morale où les règles absolues, déterminées rationnellement h priori, sont réellement l'essentiel et presque le tout de la morale, qui se définit science du bien ou science du deç>oi7\ Cette conception de la morale comme science rationnelle, conception dont les attaches religieuses commencent à être mises en évidence, a prévalu jusqu'en ces dernières années dans nos philosophies et notre enseignement ; c'est elle principalement qui a été et continue d'être battue en brèche par les études historiques, psychologiques et sociales basées sur la méthode des sciences expérimentales.

Certes, cette critique delà science moi^ale rationnelle est d'une utilité extrême : elle tend à nous débarrasser d'une forme de culture individuelle et d'enseignement dont l'insuffisance, l'inefficacité apparaissent chaque jour davantage ; elle dissipe de fausses apparences scientifiques, et ouvre la voie à des études positives sur les questions qui intéressent la pratique humaine, études dont nous devons espérer des résultats solides et bienfaisants.

Mais cette critique de la science morale à priori nous impose une tâche immédiate : en tant que les

religions, les philosophies morales, la pédagogie constituent des arts moraux, il est indispensable que ces arts, s'ils ne peuvent être conservés sous leur forme accoutumée, soient renouvelés sans délai : l'activité pratique ne peut se réserver, la vie n'attend pas. — Il ne suffit pas de dire : la critique de la morale laisse subsister les mœurs qui sojit des réalités ; car l'application des arts moraux a été et est à chaque instant un des facteurs essentiels de la vie des mœurs ; — ni d'ajouter : les formes actuelles d'art moral feront leur office tant que d'autres ne s'y seront pas substituées ; ce serait méconnaître l'efficacité de la critique des formes actuelles de la morale. Les mœurs, détachées de tout système d'idées morales, peuvent, dans une certaine mesure et pour un certain temps, se maintenir par la force d'inertie ; mais les arts qui sans cesse leè renouvellent ne sauraient efficacement continuer leur fonction, du jour où la critique a révélé l'illusion de leurs principes.

Il est donc indispensable que, remplissant sans discontinuité leur fonction permanente, les moralistes travaillent aujourd'hui à un remaniement des arts moraux sur la base des résultats actuels de la critique et des recherches positives. Aussi bien n'y ont-ils pas manqué : deux formes nouvelles d'art moral, deux embryons inégalement développés, sont apparus depuis quelques années. En premier lieu, le développement de la psychologie positive a donné lieu h la constitution et à la pratique d'une thérapeutique psychologique, ou plus exactement médico-morale : traitement psychologique des maladies mentales, applications h la pédagogie des données de la physiologie et de la psychologie de l'enfance. D'autre part, les premiers

travaux de sociologie positive ont fait naître, en même temps que l'idée d'une science positive des mœurs, considérés comme faits sociaux, l'idée d'un art moral rationnel établi sur les données de cette science et employant « à l'amélioration des mœurs des institutions existantes la connaissance des lois sociologiques et psychologiques ^ »

Ces formes existantes ou attendues d'art moral, la forme médicale et la forme sociologique me paraissent toutefois laisser place à une forme différente et immédiatement utile de l'art moral.

Sans doute l'art rationnel fondé sur la socioloorie paraît être considéré par ses promoteurs non comme une forme de l'art moral, mais comme l'art moral lui-même, ou comme la forme commune \\ tous les arts moraux positifs. Sans examiner encore à fond si cette prétention est justifiée, remarquons que cet art moral rationnel n'est présenté par M. Lévy-Bruhl que comme un desideratum qu'on ne peut définir que par des traits généraux, par l'analogie de sa forme avec celle des autres arts rationnels déjà constitués. Cet art rationnel est à faire tout entier et ne se formera qu'au fur et à mesure des progrès des sciences dont il dépend. Tel a-t-il été le mode de développement des autres arts rationnels ? Il paraît bien, au contraire, que les arts suivent avec continuité une évolution propre à chacun d'eux, en connexion constante avec les sciences relatives à leur objet, mais sans être subordonnés à ces sciences comme le corollaire au théorème. Fréquemment l'usage pratique a précédé et préparé la connaissance

I. Lévy-Bruhl, La morale et la science des mœurs, p. 2 56 (Paris, F. Alcan).

théorique : c'est ainsi, par exemple, que l'usage thérapeutique de Thypnotisme a été roccasion et la condition du développement d'une partie très intéressante de la psychologie nouvelle. Est-il vraisemblable qu'il en aille tout autrement des arts moraux que des arts mécaniques et médicaux? Les arts moraux sous leur forme actuelle seront-ils négligés et la continuation de leur développement sera-t-elle interrompue jusqu'à ce qu'une élaboration suffisante de la science des mœurs permette leur restauration sous des formes nouvelles^?

Les arts moraux actuels, philosophies morales, doctrines sociales, systèmes pédagogiques, n'bnt pas pour but principal d'établir des codes détaillés, ni de reviser sur quelques points les règles morales existantes, mais de produire une certaine réalisation de vie morale dans les individus et les sociétés. Si on les ébranle et détruit par la critique, il ne suffit nullement de promettre, en remplacement, des améliorations de détail portant sur tel ou tel point particulier des mœurs ; il faut suppléer leur actuelle fonction.

L'idée que l'introduction des méthodes positives dans le domaine des études morales nécessite une immédiate modification des formes actuelles de l'art moral est adoptée dans un ouvrage récent dont l'auteur se propose de donner quelques précisions sur les applications morales des sciences sociologie qiies. « La science en s'attaquant à un domaine ignoré jusqu'aujourd'hui, en étudiant la nature sociale et les mœurs diverses des sociétés humaines, doit, en effet, transformer la vieille conception de la morale pratique, faire tomber des idées jusque-là

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