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CHAPITRE III

RAPPORTS GÉNÉRAUX DES FORMES ÉVO- LUÉES DE L'ACTIVITÉ AUX INSTINCTS PRIMITIFS. — LES DÉSHARMONIES.

L — Toute l'histoire morale, non de l'humanité seulement, mais de la nature vivante tout entière, consiste dans l'adaptation progressive, différente selon les espèces et les individus, des mêmes instincts essentiels. Toute la tâche de la conscience individuelle, faculté spécifique de l'adaptation humaine, est de rétablir dans leur vraie fonction ou de ramener à leur juste activité les instincts que des accidents ou des erreurs ont viciés et de diriger harmonieusement vers des formes nouvelles une nature morale soumise à une évolution rapide. Les éléments dont, pour cette tâche, notre conscience dispose, sont la compréhension de la nature intime de notre être et celle du rapport de nos dispositions pratiques à l'exigence des instincts universels et aux conditions d'adaptation que le milieu nous impose.

Les études qui peuvent servir à aider la conscience dans cette tâche sont infinies : à l'infini la psychologie individuelle poursuivra la connaissance des formes diverses de la nature humaine et de leur évolution perpétuelle, sans rejoindre jamais la connaissance intuitive de l'être ; et l'étude du milieu social

8o L'ORGANISATION DE LA CONSCIENCE xMORALE

offre aux travaux scientifiques un champ non moins infini, un renouvellement non moins perpétuel.

Il appartiendra indéfiniment aux moralistes de chercher les utilisations pratiques des éléments nouveaux fournis aux consciences individuelles par les progrès de la connaissance positive, de mettre en saillie le rapport des formes réelles de la nature humaine aux lois essentielles de la nature, de suggérer des modes harmonieux d'adaptation.

Nous essayerons seulement ici de fournir quelque idée et quelque échantillon d\in mode d'utilisation des éléments donnés, qui permette aux moralistes d'établir sur la base des lois essentielles de la vie, desschèmes précis d'organisation morale.

II. — Cherchons d'abord à formuler quelques indications générales sur le rapport des formes évoluées de l'activité aux instincts primitifs, et sur les causes principales de déviation des mœurs humaines.

Tout instinct normalement évolué, sentiment, habitude, mode d'action, continue, dans des conditions nouvelles de complication, la fonction d'un instinct vital essentiel. Retrouver et rendre manifeste, dans les formes les plus compliquées de l'activité humaine, la direction de l'instinct primitif est le moyen unique de mettre en relief la valeur d'une forme donnée de la pratique humaine ; il n'est pas d'autre manière positive d'établir un devoir, c'est-adire de proposer utilement une forme d'action à la conscience. Si, par exemple, la tempérance a une valeur, cette valeur ne peut être évaluée et recherchée par l'activité consciente qu'en raison du rapport ou des rapports compris de la tempérance h la loi universelle d'accroissement.

FORMES DE L'ACTIVITÉ ET INSTINCTS PRIMITIFS 8t

Parmi les causes de déviation des mœurs naturelles, il en est une, très importante, qui réside dans un usage imparfait de Factivité consciente. La conscience réfléchie du plaisir et de la douleur a pour effet de détacher ces notions de celle de l'accomplissement des fonctions auxquelles le plaisir et la douleur sont liés et de dévier l'activité fonctionnelle vers la recherche directe de la jouissance : or, la sensation agréable n'étant qu'un symptôme superficiel, variable, incertain, delabonne activité fonctionnelle, la recherche directe de la jouissance entraîne très fréquemment une viciation profonde de l'activité fonctionnelle, qui s'écarte ainsi de la direction réelle de la nature. C est la cause commune d'un très grand nombre de vices de l'animalité supérieure et de Thumanité : la gourmandise, les perversions sexuelles, fournissent des exemples simples et clairs de ce mode de viciation.

Un autre mode de viciation est le développement excessif d'une certaine forme, d'ailleurs normale, d'activité pratique.

Cet excès peut être relatif aux conditions mêmes de satisfaction de la tendance trop développée : c'est ainsi, par exemple, qu'une ambition disproportionnée aux facultés d'esprit qui la servent, a les plus grandes chances de n'être jamais satisfaite, et peut être cause que l'ambitieux reste dans une condition inférieure à celle où l'aurait porté un appétit plus modéré.

L'excès peut être relatif aussi aux conditions de développement de quelque autre tendance. Ce dernier mode de viciation demande à être considéré de près.

Nous avons précédemment exposé l'étroite liaison Delvolve, 6

qui existe entre les formes primitives de l'activité vivante : la reproduction n'est qu'une modalité nouvelle de l'accroissement chez le protiste qui a atteint un volume tel que les échanges nécessaires pour continuer l'accroissementindividuel ne peuvent plus s opérer; et l'association organique n'est qu'une certaine modalité delà reproduction consistant dans la liaison persistante des individus issus d'une même souche, liaison d'où résulte, pour la collection des individus, une individualité plus ou moins complète.

Des rapports équivalents doivent se maintenir sans cesse entre les formes compliquées et diverses que prennent dans la nature humaine les instincts primitifs : dès que ces rapports sont rompus, il y a viciation des instincts, désharmonie dans la nature individuelle.

Les limites de l'activité d'une forme instinctive s'établisent naturellement par l'exercice de l'activité d'une autre forme instinctive : par exemple l'instinct d'accroissement et ses dérivés, tels que le désir du gain et de la possession exclusive des richesses, est normalement limité par d'autres dérivés, tels que le désir de domination et de développement mental, par l'instinct de reproduction et ses dérivés (sentiments d'afïection pour la femme et les enfants), par l'instinct social et tous ses dérivés sentimentaux et intellectuels, sympathie, fraternité, idées de patrie, de justice sociale. La persistance exagérée de l'activité de gain et de possession, au détriment d'autres formes d'activité, normales à un certain degré de développement mental, produit les déviations, ou mieux les désharmonies connues sous le nom de cupidité et d'avarice, déséquilibres mentaux qui peuvent s'accentuer jusqu'aux formes

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