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CHAPITRE IV

I. — Pour se suider avec sûreté dans l'examen pratique des formes humaines des instincts vitaux, il faudrait disposer d'une base scientifique que nous ne pouvons attendre que du progrès de la psychologie positive : cette base, ce sera une généalogie précise des principales formes de l'activité humaine, à partir des formes primitives de l'instinct. Faute de posséder actuellement une telle généalogie, on se contentera ici d'une notion toute empirique des diverses formes des instincts et de leur enchaînement naturel.

L'instinct d'accroissement consiste dans l'assimilation d'une matière étrangère et dans son utilisation pour le maintien et le développement d'une forme organique individuelle. La forme la plus simple de ce mode d'activité vitale, c'est la nutrition. Cette forme persiste à tous les degrés de complication de la vie organisée. Le souci de la vie matérielle est en fait le moteur principal de l'activité humaine. La forme la plus élémentaire de la nutrition consiste dans le choix, l'appréhension, l'assimilation de l'aliment ; et certes elle est d'une grande importance pour la vie morale et réclame

l'attention du moraliste. Mais les conditions propres de l'humanité produisent un dédoublement très remarquable de la fonction de nutrition : la recherche de la nourriture cesse d'être un acte unique tendant directement à la nutrition, comme elle est dans la plupart des espèces animales ; la part la plus considérable de l'activité nourricière est consacrée chez l'homme h l'acquisition de la richesse, valeur d'ordre social, échangeable au gré de celui qui la possède contre les objets utiles pour sa subsistance ; nous appellerons actwité de i^ain cette modalité humaine de l'instinct d'accroissement.

En dehors des formes relatives à la nutrition (ou mieux à l'ensemble des conditions de développement de la vie physique), la nature humaine présente toute une série de modes d'accroissement que l'on peut désigner sous le nom à'actwité de domination, activité par laquelle un être tend non plus à assimiler une portion de matière, mais à soumettre d'autres êtres à sa forme organique, h les faire servir à son propre développement. La forme la moins évoluée, la moins intellectuelle de cette activité est commune à l'homme et à un grand nombre d'animaux : on la trouve par exemple chez les fourmis qui pratiquent l'esclavage. D'autres formes de domination sont plus propres à l'homme : les dominations par le rang, la fonction sociale ou l'argent ; enfin les dominations exercées par le seul effet d'une supériorité d'esprit ou de culture. Le terme commun d'ambition peut être appliqué aux diverses formes du désir de domination.

II. — Il y a pour l'individu un intérêt très grand à se rendre compte de l'importance fondamentale qu'a en lui l'instinct d'accroissement, de la légiti-

mité et de la valeur proportionnelle de ses diverses formes.

Certes elles sont susceptibles d'une foule de déviations capables d'apporter de grands troubles dans la vie morale; mais seule la conscience de leur direction normale et de leur valeur proportionnelle peut parer au mal et rétablir l'harmonie des fonctions. La négation de la valeur de la vie physique et de ce qu'on peut appeler, en donnant au mot un sens très large, l'égoïsme individuel, a pour effet de fausser la vie morale. Ainsi, pour contenir les diverses formes de l'instinct d'accroissement (soin du corps, activité de gain, ambition), la morale chrétienne a provoqué une réaction de la conscience excessive et dangereuse, parce que les principes en sont pris qors de la nature : ces principes sont d'une jDart la distinction radicale de l'esprit, image de Dieu, et de la chair, signe de déchéance, source de mal, objet d'un louable mépris (delà l'avilissement des besoins et des fonctions corporelles, d'où il faut détourner l'activité spirituelle) ; d'autre part la valeur unique de l'être parfait et de la participation des créatures, en elles-mêmes sans valeur aucune, à la vie divine (d'où l'intronisation de la vertu d'humilité, qui condamne comme funeste et diabolique toute ambition mondaine). Ces imparfaites réactions de la conscience sont impuissantes à atteindre réellement le but vers lequel elles tendent : aucun système d'idées n'a la vertu d'empêcher les fonctions physiques de demeurer la base réelle de la vie, ni l'ambition le ressort réel d'une foule de nos actions. J'ai beau mépriser le manger, le boire, le gain, je n'en mange pas moins, je n'en bois pas moins, je n'en recherche pas moins la richesse, mais je fais tout cela comme des actes vils, et par suite dans un

sentiment vil et méprisable. Les mêmes actes conçus comme relatifs à une loi universelle de la Nature prennent au contraire une valeur spirituelle, une valeur morale. Un banquet, selon l'idée qu'en ont ceux qui y participent, est soit une ripaille, soit une réjouissance à la fois physique et intellectuelle, capable de s'unir intimement aux plus purs sentiments de fraternité humaine. Il en est de même de l'ambition, dont les diverses formes, comme on s'efforcera de le démontrer plus loin, ont une valeur relative et sont susceptibles de s'harmoniser aux formes les plus élevées des sentiments humains. D'autre part, la fonction méconnue risque de perdre quelque chose de son ressort, de sa vigueur: le travail, mode essentiellement humain d'exercice de l'activité d'accroissement, est une joie, s'il est compris dans son rapport au vœu primordial de la vie; il est une peine, si la fonction qu'il remplit est intellectuellement considérée comme secondaire ou méprisable. Il est donc d'une extrême importance que la conscience morale, loin de condamner et de séparer d'elle les formes, même les plus primitives, de l'accroissement individuel, s'unisse au contraire par la compréhension à ces formes naturelles et nécessaires de l'activité humaine, qui ne sont viles et brutales qu'autant qu'elles sont méconnues et réprouvées par l'esprit et abandonnées ainsi à leur développement animal. Il est essentiel que les actes les plus communs de notre vie n'échappent pas au contrôle de l'esprit, mais soient compris comme fonctions naturelles et nécessaires. A cette condition, il n'y a plus rien de vil dans notre vie : par la juste compréhension de l'instinct, nous rejoignons l'innocence et la beauté universelle à la nature.

III. — Autant il est vain de condamner l'instinct d'accroissement, autant il importe de le comprendre et de discerner ses principaux modes de viciation.

L'instinct est vicié quand à l'elTort d'accroissement est substituée la recherche directe de la jouissance, qui n'est qu'un signe de la satisfaction de la tendance, signe dont l'exactitude est très insuffisante. Les formes de déviation qu'on peut rapporter à cette cause générale sont multiples : la paresse, la gourmandise, l'imprévoyance sont des formes parentes d'un seul et même mode de viciation de l'instinct. Le travail est l'activité normale, la vraie source de joie des êtres sains : le dégoût du travail, la dérivation de l'activité vers la recherche de la jouissance sont des signes non équivoques d'une désorganisation morale, d'une déformation de l'instinct. On déterminerait sans peine des défaillances analogues des formes supérieures de l'accroissement individuel : énervement de l'ambition, recherche de l'opulence, des satisfactions de vanité, des apparences du pouvoir, etc..

Il serait extrêmement utile d'étudier de près les diverses manifestations de ce mode de déviation, d'en rechercher les causes particulières ; mais pour que ces études puissent être véritablement utilisées par des consciences individuelles, il sera toujours indispensable de les diriger de manière à faire apparaître de pkis en plus clairement le point de déviation d'une tendance particulière par rapport à la direction normale de l'instinct. Les études scientifiques de psychologie et de sociologie exigent une méthode principalement analytique ; leur utilisation morale exige une exposition synthétique, permettant à la conscience de lier immédiatement toute

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connaissance particulière aux lois fondamentales qui lui servent de base d'organisation.

IV. — Après les dégénérescences de l'instinct, les excès de développement.

L'excès de l'activité de consommation, gloutonnerie, dissipation, nuit de façons diverses à la satisfaction réelle de l'instinct d'accroissement ; inversement, l'excès de l'activité de gain, manifeste dans l'avarice, entraîne l'oubli de la fin réelle de l'instinct. De même pour les formes supérieures : l'ambition peut être excessive à l'égard des facultés de l'ambitieux et nuire à son avancement. Les cas sont fréquents où, dans l'ardeur de la recherche des moyens de domination, l'homme perd de vue l'usage réel qu'il est capable de faire des instruments de la puissance : il y a une différence profonde entre détenir un pouvoir et l'exercer.

En d'autres cas une certaine forme de l'instinct d'accroissement prend un développement excessif relativement à d'autres formes de l'activité pratique.

Pour traiter de façon complète de ces cas, il conviendrait d'abord de dresser un tableau génétique, aussi précis que possible, des divers modes humains d'accroissement, puis de marquer le point de limitation normale de chaque forme inférieure par les formes supérieures ou par d'autres tendances instinctives. Nous nous bornerons ici à examiner, à titre d'exemples, quelques cas de limitation et en premier lieu les limitations réciproques de quelques formes du désir de domination.

V. — On peut empiriquement distinguer trois formes principales du désir de domination : en pre-

mier lieu le désir de dominer par la force brutale, forme de domination qui, dans notre civilisation actuelle, ne se présente guère que dans les rapports individuels que n'atteint pas la législation positive.

Une deuxième forme consiste dans la recherche des pouvoirs conférés par la société ou qui sont le privilège d'un certain degré de richesse. L'argent, dans l'état actuel de notre civilisation, constitue une puissance de domination indépendante, en grande partie, de la qualité de celui qui le possède, exactement comme une arme perfectionnée confère à son détenteur une puissance de domination physique en grande partie indépendante de ses qualités combatives naturelles. De même toute organisation sociale crée une hiérarchie conventionnelle de puissance, dans laquelle certaines fonctions, indépendamment de la nature des individus qui les remplissent, leur confèrent une part d'autorité.

Une troisième forme du désir de domination est l'ambition purement individuelle, c'est-à-dire ledésir d'étendre à d'autres êtres la domination organique que nos facultés psychiques supérieures exercent en nous, en d'autres ter mes le désir de sou mettre d'autres êtres à la forme de notre pensée individuelle: c'est ainsi que dans un atelier d'industrie ou une maison de commerce, l'aptitude technique supérieure d'un des collaborateurs lui fait rechercher et tend à lui faire obtenir une fonction directrice; c'est ainsi que dans les sciences et les arts techniques, la valeur éminente d'un homme lui permet d'aspirer à une autorité d'ordre purement intellectuel que subissent nécessairement ceux-mêmes qui supportent impatiemment cette naturelle vassalité ; c'est ainsi que, dans les beaux-arts, l'artiste, manifestant dans

son œuvre sa forme d'esprit, son mode original de compréhension de la nature, exige l'assentiment du public, c'est-à-dire aspire à imposer par séduction à d'autres esprits sa propre vision, la iforme de sa sensibilité. Une prétention analogue est plus facile encore à discerner chez le moraliste. — Enfin, plus vulgairement, cette forme de l'ambition et ses effets sont visibles dans l'ascendant que conquiert inévitablement, h propos des moindres circonstances de la vie, l'homme qui est supérieur au groupe auquel il appartient, par la richesse, la vigueur ou l'harmonie de son esprit.

VI. — Oppression brutale, puissance de la richesse, commandement politique ou militaire, domination intellectuelle ou morale, prétention à n'importe quelle précellence, le désir de domination est très général et normal dans l'humanité, constant dans les natures robustes. Il serait vain de condamner et de prétendre exclure par principe général l'une ou l'autre de ces formes de domination'. Mais il est au contraire extrêmement utile de comprendre ce que chacune d'elles représente en nous, en quelle mesure elles s'accordent entre elles et aux autres tendances de notre nature, et à quel point, selon la forme et le degré de notre développement mental, chacune trouve sa limitation naturelle.

Le désir de domination ne développe réellement l'instinct primitif qu'autant qu'il suit la loi de cet

I. Il est remarquable que le désir de domination, blâmé théoriquement par le christianisme et en général par les religions ascétiques, est précisément l'âme du développement de ces religions, qui substituent à la domination personnelle la domination au nom de Dieu.

instinct, qui est d'utiliser une chose ou un être pour le maintien et le développement d'une forme organique individuelle.

La domination par la force brutale répond effectivement à cette condition, tant que les développements mentaux respectifs du maître et de l'esclave sont tels, que d'une part cette domination demeure possible, l'esclave n'étant pas capable d'échapper a l'oppression de la force, et que d'autre part le désir de domination du maître ne réclame rien de plus de l'esclave qu'un travail machinal exécuté sous la contrainte de la force. Mais cette forme primitive de domination devient de plus en plus précaire à mesure que se développent et se rapprochent l'une de l'autre la mentalité de l'opprimé et celle de l'oppresseur ; la force matérielle ne suffît plus alors à maintenir l'esclavage, et en même temps le désir de domination ne se satisfait plus de l'obéissance physique, mais exige une obéissance de volonté ; le dominateur veut voir sa puissance reconnue.

Dès ce moment, l'instinct d'accroissement doit nécessairement être prolongé par une modalité plus intellectuelle que l'effort d'oppression brutale. Dans notre civilisation l'organisation sociale tend à ne plus sanctionner que des formes de domination qui ne sont pas fondées, au moins directement, sur la force brutale de contrainte mais sont déterminées de manière générale par un Etat dont l'existence repose sur un consensus universel : le rang, la fonction ou l'argent, signes sociaux plus ou moins exacts delà valeurindividuelle, de forced'adresse, d'intelligence d'activité, d'aptitude technique, etc. . . sont substitués à la force immédiate comme principes de domination . Dans un tel état social la forme primitive dé domination par la force n'a plus qu'un champ très res-

treint d'application, dans des circonstances exceptionnelles ou peu importantes, ou dans certains milieux spéciaux : la persistance exagérée de la forme primitive de Tinstinct, la brutalité est dès lors nuisible au développement de la forme nouvelle de la domination, elle cesse d'être un mode utile de prolongement de l'accroissement primitif pour n'être plus qu'un mode dévié, désharmonique dans l'ensemble de la nature pratique.

A mesure qu'en nous la vie mentale se développe, en même temps que rinlelligence devient notre véritable instrument de puissance, la part intellectuelle de l'activité, les croyances, les opinions, les principes rationnels de vie, la forme d'imagination nous apparaissent de plus en plus comme l'essence de notre vie individuelle : le désir de domination spirituelle se superpose au désir de domination matérielle. Auprès des acquêts de la domination spirituelle, l'accroissement que peut fournir l'empire exercé sur une bête de somme, un chien ou un esclave paraît insignifiant ; sitôt que le désir spirituel est apparu, le maître languit au milieu des esclaves complaisants, et le père sent douleureusement son impuissance, s'il n'obtient de son fils qu'une obéissance passive à ses ordres, mais non la confiance et la volontaire soumission de la pensée. Il en est de même si l'on envisage la seconde forme de l'instinct de domination. La puissance que confèrent l'argent, le titre, la fonction, est une puissance d'origine toute sociale. L'organisation sociale crée une sorte d'algèbre des rapports humains, remplaçant les valeurs relatives par des signes : à un degré élevé de notre développement spirituel, nous éprouvons le besoin de replacer sous les signes les valeurs réelles ; dès lors la puissance qui nous

est conférée du dehors, sans rapport à notre esprit individuel, ne répond plus à l'instinct évolué de domination. L'instinct est vicié dans l'homme qui poursuit un pouvoir qu'il n'est pas capable d'exercer, qui s'enorgueillit personnellement d'une soumission qui n'est donnée qu'à sa fonction, non à sa personne.

Ce ne sont pas seulement les formes inférieures de l'instinct qui, par leurs survivances excessives, détruisent l'harmonie de l'évolution de l'instinct. La réciproque est vraie également. Un exemple nous en est fourni par une déviation fréquemment observable parmi les membres d'une aristocratie de n'importe quelle nature : c'est le mépris, c'est-àdire l'incompréhension des formes primitives de la fonction d'accroissement, de l'activité employée au soutien de la vie, du métier imposé en général, des occupations manuelles en particulier. Cette déviation se manifeste sous une quantité de formes diverses qui fournissent ample matière à des études de pathologie morale : fierté stérile et malheureuse des aristocraties de race en décadence, dénigrement de la profession par les professionnels, parasitisme des intellectuels incapables de vivre normalement du travail de leur esprit, etc..

VIL — Venons maintenant à l'examen d'un rapport d'un genre un peu différent. Il ne s'agira plus des rapports que soutiennent entre elles les diverses formes de l'instinct d'accroissement, mais du rapport entre l'instinct d'accroissement, pris dans son entier, et une certaine détermination de l'instinct social. Nous avons vu plus haut que la concurrence naturelle des vies produit une modalité importante de l'instinct de développement indivi-

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duel : l'instinct de lutte, l'animosité naturelle h l'égard des concurrents. D'autre part, comme on le dira plus loin, le désir d'union, la fraternité sociale est une détermination normale de l'instinct social humain.

Il semble logiquement y avoir, et il y a souvent en fait entre ces deux formes instinctives un antagonisme qui produit une désharmonie profonde de notre nature pratique. Et pourtant les deux formes appartiennent normalement à notre nature; la fraternité est une réalité aussi bien que la lutte universelle.

Leur opposition peut paraître radicale et être réelle, si nous ne parvenons pas à comprendre leur accord originel et les formules d'accord de leurs formes actuelles.

Dans les esprits arrivés à un certain degré de développement, le désir de fraternité prend une intensité suffisante pour que la nécessité de la compétition et de la lutte perpétuelle leur devienne douloureuse. Cette désharmonie se manifeste de façon curieuse en des esprits qui comptent parmi les représentants de la vie intellectuelle de notre époque, et en qui les doctrines d'égalité réelle, socialisme ou anarchisme, sont devenues partie intégrante et notable de la vie de conscience. Un grand nombre de personnes font des doctrines d'égalité sociale la base idéale de leur vie morale, cependant qu'une très grande part de leurs intérêts individuels et de leurs actes répondant à ces intérêts sont en très nette opposition avec la transformation sociale à laquelle tendent ces doctrines. Comment réaliser l'accord du désir idéal, qui d'ailleurs représente un instinct réel, et d'une activité non moins réelle d'accroissement individuel et de

-domination? Si l'on se figure que l'accord n'aurait lieu que par le sacrifice de l'égoïsme individuel, il faut reconnaître que cet accord n'est jamais réalisé, ni près de l'être. Une doctrine qui condamne l'activité d'accroissement et la lutte qui en est la loi, passe a la surface de la pensée, l'amuse par une satisfaction illusoire ; elle provoquera quelques actes isolés, déterminera une petite activité symbolique, mais elle n'atteindra jamais au fond de notre activité ; elle ne saurait être une loi directrice de notre conscience. Or le fait d'apercevoir une telle contradiction entre notre activité réelle et les principes intellectuels que nous professons est une cause grave d'énervement de notre vie morale ; notre action est troublée par l'idée de son illégitimité, notre pansée découragée par l'idée de son impuissance. Dans un assez grand nombre de cas, le résultat est pire encore : la contradiction est acceptée et utilisée, la séparation nettement établie entre l'activité égoïste et la mentalité fraternelle. Cette forme très curieuse de désharmonie delà nature pratique est fréquemment observable dans notre société contemporaine.

Pour nous garder de ces maladies morales, il est indispensable de chercher avant tout l'accord des divers modes de notre activité pratique, dont aucun ne peut être supprimé ; et cet accord, nous ne pouvons en découvrir et réaliser, autant que possible, les conditions que dans la conscience réelle de notre nature.

Ma nature n'est pas de m'humilier ni de servir les autres, ni de me considérer indifféremment comme une unité parmi eux; elle m'enjoint au contraire de soutenir et d'accroître ma vie individuelle, d'assurer l'avenir de ma race, en concurrence avec les autres hommes, de faire triompher la forme de Delvolve. 7

vie que je représente et en laquelle je me complais. Mais qu'est-ce essentiellement que cette forme de vie ? Ce n'est pas la grosseur de mon corps, ni la joie de mon estomac, ni même la multiplication indéfinie de ma descendance ; c'est essentiellement la forme individuelle de ma sensibilité et de ma pensée quej'aspire à perpétuer, propager, imposer. Or, si je considère cette forme spirituelle de l'instinct d'accroissement et les moyens propres à sa satisfaction, je n'aperçois rien qui ne s'accorde au désir d'union fraternelle et h l'idéal de justice qui en est issu : l'ambition spirituelle nous conduit seulement à la domination par la supériorité reconnue de notre nature mentale, qui s'impose par son utilité ou sa beauté aux autres hommes ; elle n'a rien à obtenir des moyens d'oppression brutale ou d'autorité conventionnelle. Je ne souhaite pas de dévorer les plus faibles afin de m'enrichir et de pulluler à leurs dépens, mais d'étendre en eux la domination de ma pensée : une telle domination est une union ; la forme spirituelle de l'ambition se confond avec le désir de fraternité.

Si donc je parviens à ce point d'élaboration de mon instinct égoïste, et si je sais demeurer assez continuement, assez fortement conscient des conditions de satisfaction des formes spirituelles de cet instinct, tout naturellement l'ensemble de ma vie pratique en sera modifié, les formes inférieures du désir recevront leur limitation naturelle. Je ne serai plus capable de concentrer toutes mes facultés à la seule satisfaction de mes besoins physiques, au seul accroissement de mes biens individuels, ni surtout de travailler à cet accroissement par des moyens qui m'attireront la haine ou le mépris, ni,, écrivain, de trafiquer des idées qui se vendent, ni,.

politicien, de choisir les actes qui me conserveront le pouvoir, ni, fonctionnaire, de me consacrer tout entier à mon avancement, ni de me satisfaire de l'autorité attachée à mon seul grade.

Si je ne suis pas parvenu à ce degré de culture pratique de mon égoïsme individuel, les doctrines de fraternité que j'adopterais et professerais, seraient en moi désharmoniques, inutiles, nuisibles peut-être au progrès réel de ma vie morale.

Pour atteindre l'harmonie de mon idéal et de mes intérêts, le juste équilibre de mon activité et de ma pensée, il ne s'agit pas d'adopter plus ou moins à la légère telle ou telle doctrine, telles ou telles règles d'action que mon esprit approuve ou qu'une autorité m'impose ; c'est au centre qu'il faut creuser, c'est la réalité de mes instincts qu'il faut pénétrer de ma pensée ; c'est ainsi seulement que ma conscience exercera sa fonction propre, sa fonction organisatrice.

Ce serait une tache infinie que de poursuivre dans le détail les formes et les nuances de l'instinct d'accroissement dans lesrelationsde famille, d'amitié, dans les commandements industriels, militaires, politiques, administratifs, dans l'activité scientifique et artistique ; de dégager leur signification en fonction de la loi primitive de l'instinct, leurs rapports réciproques et leurs rapports aux autres tendances naturelles, leurs points de limitation, leurs déviations, leurs conditions d'accord.

Cette tâche, je n'ai pas la prétention ici ni de l'accomplir, ni même d'en commencer Taccomplissement méthodique, mais simplement de la déterminer et de chercher la méthode qui permettrait de l'aborder utilement. Dans le chapitre qni ,^jc ♦

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loo L'ORGANISATION DE LA CONSCIENCE MORALE

termine ici, comme dans ceux qui suivent, chaqfue exemple donné, chaque affirmation émise demanderait à être contrôlée, précisée, confirmée ou modifiée autant que possible à l'aide de données scientifiques. Mais ces indications atteindront leur but, si elles fournissent une idée claire d'un mode d'exposition synthétique des données de la conscience morale, mode qui consiste à recenser les formes diverses de l'activité pratique et à déterminer leurs rapports et leurs valeurs relatives en fonction des lois essentielles de la vie auxquelles elles sont soumises, et dont la connaissance est la base naturelle de l'organisation de la conscience morale.

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