II. — Le développement des sciences positives a
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produit contre les formes classiques de la morale des réactions qui dépassent notre point de vue, et, croyons-nous, les limites de vérité.
Une première forme, aujourd'hui déjà dénfodée, de cette réaction, fut le pessimisme, doctrine naguère en faveur et qui parut à son heure seule d'accord avec les exigences de l'esprit scientifique. Le pessimisme repose sur une prétendue connaissance positive de la nature humaine, qui conduirait à un jugement défavorable de notre conscience sur les instincts de vie, au refus de suivre l'invitation de la nature à l'amour et à la vie. Mais si l'on scrute les motifs de ce jugement, on s'aperçoit qu'il repose bien moins sur une connaissance scientifique des instincts que sur une idée nullement scientifique de la valeur absolue et unique du bonheur , idée longuement cultivée par la doctrine chrétienne de l'immortalité et de la félicité future ; c'est tout simplement le désaccord des conditions de notre vie pratique avec cet idéal de bonheur qu'exprime le jugement pessimiste. Une pénétration plus profonde de la nature vraie de nos instincts, faisant évanouir les vœux factices d'immortalité individuelle et de bonheur, comparables aux désirs également factices des plaisirs du goiit ou du sens génésique, réduisant l'essentiel de nos tendances pratiques au vœu de vivre, de transmettre et d'augmenter la vie, ne laisse subsister aucune raison de renier les instincts. Si toute notre nature est amour et glorification de la vie, il n'y a qu'une aberration accidentelle qui puisse faire naître en nous le désir de l'anéantissement. La seule base rationnelle qui se puisse donner à un jugement pessimiste de la vie, ce sont des désharmonies jugées irrémédiables, c'est l'idée d'une déchéance actuelle et définitive de notre nature.
CONCLUSION i59
Mais si l'on donne au pessimisme cette base, c'est-à-dire la mésestime et le dégoût raisonné de soi-même, il n'aura que peu d'adhérents, tandis que, tant qu'il peut être cru fondé sur la connaissance des lois universelles de la vie, il offre à tous les mécontentements, à tous les découragements, une apologie commode.
ni. — Venons à une forme beaucoup plus intéressante et actuelle de la réaction contre la forme classique de l'art moral. Nous avons eu déjà plus d'une occasion, en établissant notre propre conception de l'art moral, de la rapprocher d'une autre conception qu'a fait naître le tout récent développement des sciences sociales, et de signaler à la fois le haut intérêt qu'elle présente, et les erreurs auxquelles conduit, à notre sens, le parti pris d'envisager tout art moral d'un point de vue exclusivement sociologique.
Nous considérons comme parfaitement légitime et d'un très grand intérêt la tentative de fonder exclusivement sur la base des résultats des études sociologiques un art moral politique ayant pour but la modification rationnelle de la législation externe des mœurs. Mais nous prétendons que cette législation externe et l'organisation de la conscience sont deux points de vue non contradictoires, mais différents et opposés des études morales, et que le second est le point de vue propre d'un art individuel, qui en fait a toujours existé et que ne saurait suppléer l'art politique.
Or, de même que les physiologistes sont tentés de croire que l'art moral, en tant que scientifiquement efficace, se réduit à l'art médical, de même les sociologistes, s'étant imposé de n'étudier les sociétés
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humaines que dans leurs seules manifestations sociales objectives, sont entraînés par l'enthousiasme de leur méthode à absorber dans la sociologie toutes les études morales, et à dénier toute valeur rationnelle à un art moral non sociologique.
Nous pensons avoir suffisamment établi la légitimité de Tart moral individuel, contre cet empiétement de l'art politique ; nous voudrions seulement ici m^tre en évidence Terreur essentielle qui conduit à l'abus des prétentions de la méthode sociologique.
Cette erreur est de se figurer et d'affirmer, sans preuves, que le domaine entier de la pratique humaine est occupé par les phénomènes sociaux objectifs : d'où la prétention de tirer des études sociales objectives tous les éléments de l'art moral.
Si l'on commence par définir les faits moraux comme des rèofles de conduite socialement sanctionnées et par mettre hors la science toute étude morale de l'individu, il est clair que tout art moral bâti sur cette définition sera sociologique. Mais pourquoi exclure de la classe des faits moraux ou tout au moins omettre comme négligeables les faits de l'activité pratique qui sont l'objet de la psychologie de l'individu ?
C'est abusivement que Ton considère a priori le mot mœurs comme désignant exclusivement une réalité sociale. Les mœurs des araignées, celles des éléphants, sont-elles des réalités sociales ? Si non, est-il scientifique d'envisager, avant la science faite, les mœurs humaines comme totalement sociales, de préjuger de façon si singulière, en ce qui concerne l'humanité, le caractère du rapport de l'individu au groupe, rapport qui se présente dans l'ensemble de la nature avec une extrême variété ?
CONCLUSION i6r
Que penserait-on du biologiste qui soutiendrait a priori que tout l'essentiel de l'activité individuelle de la cellule apparaît et doit être exclusivement étudié dans les lois générales des organismes auxquelles les cellules appartiennent ?
C'est tout à fait gratuitement que l'on affirmerait l'identité, dans la nature humaine, de la sociabilité et du développement psychique, de manière à présenter toutes les modifications morales de l'homme, celles au moins dont se doit occuper un art moral, comme de simples effets des conditions sociales, sans réciprocité d'action. C'est par une simplification abusive que l'on considère les règles d'action comme s'imposant simplement aux consciences individuelles. Peut-être cette simplification est-elle pratiquement permise quand il s'agit des règles morales des sociétés primitives ; mais à mesure que la conscience humaine se développe, elle cesse de plus en plus d'être un simple récepteur de règles imposées du dehors. Ces règles, de moins en moins impératives, de plus en plus complexes, souples, changeantes, sont de plus en plus l'objet d'un contrôle individuel et doivent, dans chaque conscience, s'incorporer à un véritable organisme de pensées, en subissant, dans les consciences les plus développées, des modifications individuelles profondes : ce travail d'assimilation et de transformation, autant et plus que les règles sociales objectives, est un objet des études morales, un objet d'application de l'art moral.
Les mœurs ont une vie organique. Des mœurs mortes ne sont plus des mœurs ; et les mœurs languissent et meurent, quand viennent îi être blessés les centres supérieurs de l'organisme moral individuel : ces centres supérieurs, ce sont les prin-
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cipes de la pensée consciente, les idées intellectuelles qui président à Torganisation de notre vie pratique : ce sont ces idées, et non le corps des mœurs, qui sont, dans la nature morale ou individuelle, la partie agissante et sur laquelle il est le plus possible d'agir.
IV. — L'exemple suivant fera sentir l'insuffisance delà conception exclusivement sociologique de l'art moral. Dans son beau livre sur !a Dwision du Tj-aç^ail social, M. Durkheim distingue deux sortes de solidarités, la solidarité mécanique, ou par similitudes, produite par l'intensité des sentiments collectifs imposant aux consciences individuelles des croyances et pratiques communes; et la solidarité organique, effet de la division du travail; il établit que la seconde forme de solidarité suit une marche progressive, tandis que la première suit une marche régressive. Quelle est la signification morale de cette loi ? Si Ton s'en tient au point de vue strictement sociologique, il semble que les questions réglées par les religions, les lois et les coutumesrépressives cessent progressivement d'intéresser la conscience morale et par suite l'art moral lui-même, de plus en plus occupé des rapports organiques des individus dans le corps social. Mais si l'on s'affranchit du postulat sociologique, il ressort seulement de la loi considérée, que ces mêmes questions cessent, progressivement d'appartenir h la conscience sociale, d'être réglées impérativement par la loi ou les mœurs communes. Mais la pensée de l'universel, la pureté des mœurs sexuelles, les rapports de famille ou d'amitié, continuent à intéresser, non seulement autant, mais davantage, les consciences individuelles, à mesure que celles-ci échappent davantage a la tutelle sociale ; et la façon dont s'orga-
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nisent, à ces divers points de vue, les vies individuelles a vraisemblablement des effets importants sur la société même.
Les individus se différencient par les solutions que chacun donne aux questions morales de cet ordre, aussi bien que par l'effet des diverses fonctions que la vie sociale leur impose ; et de même que la bonne harmonie des fonctions sociales est une condition nécessaire h la solidarité sociale, il importe aussi, pour cette solidarité, que la différenciation des pensées individuelles ne soit pas une cause de dispersion et d'antagonisme, mais que les différences individuelles demeurent corrélatives et harmonieuses.
En fait, et ce fait social ne peut pas être négligé, les morales philosophiques ont précisément eu pour fonction, en offrant aux individus non des rèofles impératives d'action, mais des principes d'organisation de la vie pratique, de fournir aux consciences des bases communes leur peruiettant d'accomplir sans se séparer radicalement les unes des autres, leur tâche d'adaptation et de différenciation individuelle. Ces morales ont ainsi rempli une fonction nécessaire à l'égard de l'individu et à l'égard de la société.
Le besoin pratique d'un art d'organisation morale ne va pas apparemment cesser de se faire sentir au moment précis où l'accroissement de nos facultés d'analyse destitue les règles diffuses des mœurs de l'autorité de suggestion, dont elles sont revêtues chez les peuples primitifs. L'art d'organisation morale, basé, comme tous les arts, non sur une science faite, mais sur toutes les connaissances scientifiques et empiriques dont nous pouvons disposer pour un but que le besoin nous révèle, cette forme de l'art moral ne peut cesser de s'exercer,
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de se perfectionner, de se renouveler sans cesse au fur et à mesure des acquisitions nouvelles de l'esprit.
V. — La défiance des promoteurs de la morale sociologique à l'endroit de tout art moral qui prend l'individu pour objet et pour fin, cette défiance s'explique par l'antagonisme de leur point de vue avec celui des morales à priori, qui prétendent imposer universellement des règles soi-disant tirées de la raison pure : ils étendent à tort à toute forme d'art individuel le reproche de fausse apparence scientifique et de vaine dialectique qu'ils adressent aux déductions rationalistes. U immoralisme nietzschéen, qui, sans avoir à beaucoup près la même importance scientifique que la doctrine sociologique, ne laisse pas d'avoir une influence sensible sur la littérature et la pensée de notre temps, n'est qu'une autre forme de cette réaction, au nom de la vérité, au nom de la nature, contre les morales religieuses et à priori. Seulement, tandis que les socioloîïistes substituent aux déductions rationnelles comme source des règles morales, la réalité sociale, connaissable scientifiquement, l'immoralisme exprime la révolte de la nature individuelle contre toute espèce de régulation universelle ou commune.
L'immoralisme de Nietzsche n'a rien d'une doctrine scientifique ; il repose sur un positivisme vague, sur une connaissance superficielle et fantaisiste de l'histoire de la philosophie et des religions. Mais, présentant avec une vigueur d'imagination et une fougue de verbe remarquables des visions originales et fortes de la valeur de l'individu et des sources instinctives de l'action, il offre un intérêt réel comme manifestation d'une forme individuelle de conscience. La prédication morale
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de Nietzsche a eu l'effet précieux de réveiller dans une partie de l'élite cultivée le sens de la valeur et de la dignité du désir, de la passion, et aussi de la forme individuelle de l'être, qu'omet volontairement la conception sociologique de l'art moral.
Mais de l'idée féconde de la valeur éminente de la passion instinctive, l'immoralisme ne tire pas les vérités dont elle est riche. Au lieu de chercher à nous donner sur le désir, sur la passion, des notions précises, tirées de la réalité observable, il se perd en amplifications littéraires et en paradoxes maladifs. L'immoralisme nietzschéen ne voit dans l'instinct que la volonté d'accroissement, l'accumulation des forces, le désir de puissance et de domination, et de là il passe directement h la conception fantaisiste, pauvre, comme toutes les fantaisies, • du surhomme. Comme de juste, aucune idée positive du surhomme ne nous est donnée par l'immoralisme, pas plus qu'aucune religion n'a su donner une idée positive de Dieu ni du paradis. Il se borne à une conception toute négative, consistant dans le rejet de toutes lois humaines, dans le mépris des hommes, dans un orgueil sans contenu, maladif, de supériorité personnelle.
Le vide même de cette conception nous fournit une indication sur le vice radical de la forme de conscience que l'immoralisme représente : ce vice, c'est l'impuissance à l'adaptation. Nos instincts n'ont de réalité actuelle que dans la forme spécifique qu'ils doivent à une adaptation sociale qui dure depuis les origines de la vie. Si notre conscience se donne pour tâche de rétablir les instincts dans un état de pureté et d'indépendance où ils ne retiennent .rien de l'adaptation sociale, elle ne pense qu'une chimère d'instinct, elle ne prépare
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qu'une action chimérique. Le « cas Nietzscïie » est un cas d'impuissance mentale à l'adaptation. L'exaltation d'une énergie antisociale, qui ne trouve naturellement aucune occasion de s'exercer hormis en littérature, est une forme de la peur de la vie réelle, de l'impuissance à y agir et h la comprendre. Nietzsche méprise Vhomme de son temps, et, croyant, le surmonter, l'oublie dans un rêve romantique qui s'enfuit h travers le temps et l'espace pour s'arrêter h la Renaissance italienne, à la Grèce dyonisienne^ ou se perdre dans les montagnes et les déserts.
L'art moral individuel est une pensée réelle des instincts, qui les pénètre h travers leurs formes d'adaptation, les comprend à l'aide de tous les renseignements directs et analogiques que les sciences lui fournissent, les accorde selon le vœu d'une nature individuelle, infiniment riche de diversité, mais qui s'organise et s'unifie par la compréhension d'elle-même. Il ne se perd pas dans l'op-* position idéologique de l'altruisme et de l'égoïsme, où il ne voit que des formes d'une seule et même impulsion instinctive ; il n'oppose pas la liberté des passions individuelles à la pression des lois et des mœurs sociales, car il sait que ces lois et ces mœursfont partie, soit comme moteur, soit comme résistance, du système de notre réelle activité.
UTILITÉ PRÉSENTE DE LA RESTAURATION D'UN ART D'ORGANISATION DE LA CONSCIENCE
I. — La restauration d'un art d'organisation de la conscience, tirant son efficacité de la vérité de
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ses principes, est aujourd'hui une tache nécessaire de la philosophie. La destruction des principes chrétiens laisse nos consciences dénuées de suffisants principes d'organisation ; et ce fait est au moins partiellement cause de la crise morale contemporaine.
Il serait peu scientifique de n'envisager dans une religion aussi complexe, aussi riche d'effets spirituels qu'est la religion chrétienne, que les dogmes qu'elle impose, les pratiques qu'elle prescrit, de négliger tout le processus psychologique protluit dans la conscience individuelle par son action et par la cessation de cette action, et de regarder de parti pris les altérations de la pensée religieuse et de la vie morale comme de purs effets du changement des autres conditions sociales, sans nulle ré-ciprocité.
Sans doute le développement de la vie instinctive,. le jeu des habitudes morales ne s'arrête pas par cela seul que le système d'organisation religieuse vient à s'écrouler : mais il serait surprenant que cette activité morale persistât sans altération grave, quand elle est coupée des idées, des états spirituels auxquels elle est organiquement liée. Elle perd sa vigueur et subit des viciations dues à l'intervention insuffisante et pernicieuse d'une conscience non en possession de sa fonction naturelle, détournée même de cette fonction par l'habitude prise de trouver un point d'appui sur la construction religieuse. Faute de savoir chercher un nouveau point d'appui dans les instincts qui sont la base immuable de la nature vivante, ou faute d'une suffisante compréhension des instincts et de leurs développements, la conscience s'égare au milieu de la diversité des opinions et des désirs. C'est ainsi
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par exemple que nous retenons de l'habitude religieuse ridée de l'illégitimité des appétits individuels et de l'ambition ; idée dénuée de sens et d'efficacité dès qu'on la sépare de l'attente du paradis : par suite les appétits et les ambitions, coupés de la vie spirituelle, se lancent hors des voies du développement harmonieux de la nature humaine. C'est ainsi que l'instinct de reproduction, dédaigné pour une prétendue vie rationnelle étrangère aux instincts, compris seulement comme une jouissance au fond assez indifférente, se vicie de mille manières; à moins qu'en réaction à la contrainte religieuse, l'instinct reproducteur ne s'émancipe, en qualité de force naturelle, de toute discipline morale. C'est ainsi que l'instinct national est méprisé comme irrationnel ou idéalement insulTîsaiit, que l'indifférence à la Patrie est regardée comme une marque de supériorité, à moins que le culte de la patrie ne soit choisi comme substitut du culte religieux. C'est ainsi que l'activité superficielle dont s'accompagne l'idéal de justice sociale est prise, comme jadis la foi religieuse, comme le tout ou l'essentiel de la vie morale ; mais cette foi sociale est plus pauvre en eificacité que la foi religieuse qu'escortait la foule des préceptes divins et des pratiques obligatoires. C'estainsi, encore et surtout, que la suppression de l'espoir de l'immortalité et des récompenses éternelles laisse subsister en nous un désir sans cesse déçu, une horreur invincible de la mort que nous ne savons pas comprendre.
A ces troubles, que la disparition des vieilles idées directrices fait naître dans les consciences individuelles, il faut ajouter les divisions que produit entre les individus la diversité des principes auxquels chacun essaye de rattacher sa vie pratique,
divisions rendues plus pénibles par Tintolérance à laquelle nous a habitués Tidée religieuse de l'unité dogmatique des principes de la vie pratique.
II. — La réorganisation des consciences, le rétablissement de l'harmonie entre les consciences individuelles, ne saurait résulter de l'adoption d'un idéal commun, ni d'une réglementation politique, mais seulement de la compréhension de la base naturelle de la vie morale, qu'il faut chercher dans les instincts primitifs de la vie. Ce n'est pas la similitude des foruies extérieures de, la pensée qui refera l'unité morale de notre pays, ni d'aucun pays, mais c'est la commune compréhension de la similitude ou mieux de l'identité fondamentale de nos tendances et de nos désirs.
Cet accord-là n'est pas superficiel, ni conventionnel ; il se poursuit dans tous les détails de la vie morale, car, ainsi que nous avons essayé de le faire voir dans une rapide ébauche, à tous les moments du développement de nos instincts et dans leurs formes les plus intellectuelles, les plus proprement humaines, c'est toujours l'aperception de leur rapport aux lois universelles de la vie qui nous permet de juger s'ils suivent une direction normale, de rectifier leurs déviations, de les prolonger harmonieusement dans le sens de leur enrichissement spirituel.
L'unité de notre nature morale, les conditions de cette unité, apparaissent h notre conscience : nous savons comment une seule et même loi de la vie devient la faim, l'ambition, l'amour, la sympathie, l'abnégation pour la patrie ou la justice humaine, l'amour de la nature et de la vérité ; et nous comprenons pourquoi et comment nous errons, dès
qu'une de ces manifestations du mouvement de la vie paraît s'opposer à l'autre.
En revanche, l'art moral fondé sur les instincts, tenant compte de l'infinie diversité des modes de développement des lois de la vie, nous prépare à poursuivre uniquement le développement original de notre nature individuelle, à aimer la diversité des natures individuelles, des organisations morales individuelles, h comprendre et respecter en nous et dans les autres la liberté de la nature. Nous sommes unis par une commune compréhension d'une nature qui se diversifie individuellement à l'infini.
Le principe de l'union naturelle qui relie les êtres n'est pas la similitude extérieure, mais la communauté interne, la communauté de l'origine et des lois delà vie. L'unité d'un arbre n'est pas l'effet de la taille symétrique des branches et des rameaux, mais de la communauté des racines et de la sève. Ainsi rien ne peut établir la cohésion, l'union réelle d'un groupe humain, si ce n'est la compréhension réelle par chaque individu de sa propre nature : car au fond de sa nature individuelle il retrouve inévitaVjlement les lois communes qui le lient au groupe et h l'espèce.