‹ L'Organisation de la conscience moraleChapitre 4 sur 25 · La diversité des bases d'organisation morale, le défaut · texte numérisé non relu

La diversité des bases d'organisation morale, le défaut

3o L'ORGANISATION DE LA CONSCIENCE MORALE

L'étude détaillée des variétés du mécanisme d'organisation morale serait pour le progrès des arts moraux d'une grande utilité. Mais j'estime qu'il suffit d'observer sans préjugés quelques cas significatifs pour bien fixer le sens où il est permis d'affirmer que les mœurs sont des réalités qui ont leur vie propre, leur développement autonome. Cela n'est vrai qu'autant que dans les mœurs on comprend aussi les systèmes intellectuels qui les maintiennent et les renouvellent, comme le fonctionnement du système nerveux maintient et renouvelle la vie des tissus et des organes. Mais alors dans la conception des arts moraux, il faut tenir compte des conditions de formation, de vie, d'efficacité de ces systèmes intellectuels. — La suggestion sociale n'est qu'un élément d'importance très variable dans la formation de la conscience morale des individus. La suggestion varie selon qu'elle vient principalement de la famille, du corps professionnel, du milieu politique, etc.; et elle est prise de l'une ou de l'autre de ces collectivités selon le caractère propre de l'individu. La suggestion est soit utilisée de façon immédiate et prépondérante, comme il est usuel chez les individus d'esprit et de culture peu développée, soit profondément transformée pour s'adapter h un esprit cultivé et à des passions fortement personnelles : et, remarquons-le en passant, il paraît bien que ces adaptations originales, socialement imprévisibles, soient un facteur important de l'évolution des mœurs moyennes

presque absolu d'un point de communion par où les activités individuelles puissent se toucher, se comprendre, s'organiser, est une caractéristique de notre époque et de notre pays ; cet état de dispersion morale m'apparaît comme une cause réelle et puissante de désunion et de malaise social.

LA CONSCIENCE MORALE 3i

<l'une société donnée. — L'essentiel dans la moralité d'un individu c'est le système de ses idées pratiques élaboré par son activité intellectuelle à l'aide tant des suggestions sociales que des exigences de sa nature passionnelle et des données de science et d'expérience dont il dispose.

YII. — La conscience morale, telle que nous la définissons, n'appartient sans doute pas en propre à l'espèce huaiaine. Il paraît raisonnable d'admettre, au moins dans une grande partie de la série animale, une faculté centrale d'adaptation jouant le rôle de notre conscience morale : aujourd'hui parmi les zoologistes l'hypothèse prédominante parait être d'attribuer pour grande part la formation des instincts les plus prodigieux à des acquisitions successives dues à l'initiative d'intelligences individuelles, et fixées ensuite dans l'espèce. Mais dans l'animalité en général, et progressivement à mesure qu'on descend aux formes les plus inférieures, le facteur hasard et circonstances extérieures prend une capitale importance, et l'évolution des mœurs étant surtout due à des réactions organiques diffuses ou à de très rares et minimes réactions intellectuelles, s'étend dans chaque espèce sur des durées extrêmement longues: étant donné ce que l'expérience actuelle nous apprend sur les facultés d'initiative intelligente dont sont capables les sphex et les cerceris, il faut remonter loin à travers les périodes géologiques pour attribuer à la répétition de telles initiatives la formation de l'instinct qui guide ces merveilleux insectes lorsqu'ils paralysent leurs proies en perçant les ganglions moteurs des membres.

Dans l'humanité, le facteur circonstances a pris sa valeur minima, l'activité consciente un dévelop-

pement prodigieux. C'est à ce développement que Tespèce humaine doit l'accélération exceptionnelle de l'évolution de ses mœurs, dont le changement se constate historiquement. Bien plus, le changement apparaît dans la brève durée d'expérience d'une vie humaine : l'adaptation, qui, chez les autres animaux, est généralement une fonction de l'espèce, pratiquement imperceptible chez les individus, est individuelle chez l'homme. Et ce fait est précisément ce qui pose chez nous ce qu'on appelle « le problème moral » : les lentes révolutions, ascensions, déclins, changements de forme, luttes à l'issue incertaine, qui se poursuivent, dans les espèces animales à travers la durée des siècles sans altérer chez les individus la sérénité des instincts sensiblement immobiles, chez les hommes se précipitent ; notre intelligence individuelle a le redoutable privilège de collaborer consciemment avec le destin.

Le caractère d'importance exceptionnelle du rôle de la conscience morale dans la nature humaine nous confirme dans l'idée de l'opportunité, de la nécessité des arts qui ont précisément pour objet d'application cette faculté supérieure, et tend à nous écarter de la conception d'un développement exclusivement social de la nature humaine et d'un art moral exclusivement sociologique.

Mais ce même caractère a aussi des effets qu'il est utile d'envisager pour la détermination d'un art moral s'appliquant à l'activité de conscience.

Le développement de son activité de conscience a doué l'homme, par rapport aux autres espèces animales, d'une supériorité d'adaptation qui a fait de lui le triomphateur des espèces. Mais la même cause qui produit cette supériorité produit aussi

des troubles intérieurs et des souffrances propres à l'espèce humaine.

Les conceptions physiologiques actuelles nous interdisent déconsidérer un organisme quelconque comme une harmonie parfaite : il n'est qu'une résultante de tendances plus ou moins contrariées les unes par les autres ou par le milieu extérieur ; son harmonie n'est que relative, son adaptation n'est qu'actuellement suffisante. Aussi est-il naturel de rencontrer dans la nature vivante des dés/iarmonies des fonctions vitales ou des mœurs. L'importance morale de ces désharmonies a été admirablement mise en lumière dans les Etudes sur la nature humaine d'E. Metchnikoff^

Certes, la désharmonie est un phénomène qu'on rencontre fréquemment dans la nature : la coccinelle est en même temps désireuse et incapable de boire le nectar des fleurs, parce qu'elle ronge d'abord le pédoncule du pétale sur lequel elle est assise et qui l'entraîne dans sa chute ; une illusion funeste attire la nuit une quantité d'insectes mules dans les flammes ; les aberrations sexuelles se rencontrent dans les espèces animales les plus variées. Toutefois, il convient de faire une distinction entre les cas o\\ l'instinct paraît simplement trompé par des circonstances extérieures, cas qui manifestent surtout une insuffisante adaptation de l'instinct spécifique, et les cas d'aberrations individuelles dues précisément à l'activité de conscience. Ainsi le cas si fréquent où une poule contracte l'habitude de manofer ses œufs est une aberration de l'instinct de conservation évidemment due h l'intervention de la conscience : une poule domestique qui a du grain

I. E, Metchnikoff, Etudes sur la nature humaine. Paris, igo3. Delvolve. 3

à discrétion n'en mange pas moins ses œufs, si elle en a pris l'habitude; cette nourriture lui agrée à tel point que, le plaisir s'ajoutant et se substituant à la faim, l'instinct de nutrition se trouve développé de telle sorte qu'il porte atteinte à celui de reproduction. Les aberrations sexuelles présentent des caractères analogues chez certains animaux supérieurs : le désir génésique se développe à tel point chezleiapin maie qu'afin d'être h même de le mieux satisfaire, il cherche fréquemment à détruire la portée de sa femelle, hâtant ainsi le moment d'un nouvel accouplement. Dans des cas de ce genre, l'instinct primitif est compliqué de 1 idée d'un plaisir qui l'accompagne, et l'énergie de la tendance instinctive s'en trouve soit exagérée au détriment des autres fonctions de l'individu, soit déviée de son objet d'application normale. Ces désharmonies produites par l'intervention de la conscience dans le jeu des instincts se nomment des vices. Plus la vie de conscience se développe, plus se compliquent les instincts, plus s'accroissent les risques de développement vicieux, et la nécessité d'une organisation de la vie consciente capable de maintenir l'harmonie dans le développement des facultés instinctives. Chez l'homme le risque de déviation est accru en proportion de l'intensité de sa vie consciente ; et ce risque est permanent, sans cesse renouvelé par le perpétuel changement du milieu social où l'individu évolue, et par la nécessité d'une réadaptation perpétuelle. Cette condition de la nature humaine est l'origine des légendes de l'âge d'or, si constantes dans les traditions populaires, de l'admiration de la vertu des peuples sauvages^ des systèmes de « morale de la nature » à la manière de Rousseau et Tolstoï. Il est très vrai que le

LA GONSClExXGE MORALE 35

développement de la conscience, caractéristique de l'humanité, entraîne, avec l'instabilité croissante des mœurs, l'accroissement des risques de désadaptation, de vice, et qu'il en résulte pour les hommes un perpétuel danger auquel ils ne peuvent remédier que par une organisation sans cesse perfectionnée de la fonction pratique de la conscience.

En dehors des vices, dont la forme générale est commune à l'homme et aux animaux, le développement exceptionnel de la conscience chez l'homme produit des formes spécifiquement humaines de désharmonie. Ces désharmonies proprement humaines consistent dans la simple aperception par la conscience de conditions inhérentes universellement à la nature des vivants.

Dans toute la nature la faculté d'adaptation est limitée, pour chaque espèce et chaque individu, par la constance des caractères spécifiques et individuels ; mais l'homme seul a conscience, d'une part, du mouvement de la vie, de la fin que ses désirs poursuivent, et d'autre part, de la détermination de sa nature, muable seulement en quelque mesure, lentement, péniblement, insuffisamment par rapport au désir : l'aperception de cette résistance de notre nature à notre désir d'adaptation produit un trouble qui n'appartient qu'à la conscience humaine, et même à degré supérieur de la conscience humaine.

Dans un très grand nombre d'espèces animales coexistent deux instincts : l'instinct d'accroissement individuel qui entretient un état de lutte réciproque entre les individus de même espèce, principalement à propos des intérêts de nutrition et de reproduction ; et l'instinct de sociabilité, qui rapproche les individus de même espèce par une collaboration, parfois même par quelques liens de sympathie (la

camaraderie est facile à constater entre animaux de même espèce et même d'espèces différentes). Mais chez les animaux il n'existe pas à proprement parler de conflit des deux instincts; ils se limitent l'un l'autre, se substituent l'un à l'autre, selon les occasions, sans qu'aucun trouble paraisse de ce fait affecter l'animal.

Au contraire, les deux instincts de lutte et de fraternité, celui-ci très développé dans la nature humaine, se confrontent et s'opposent dans les consciences affinées. La lutte entre les hommes est une nécessité à laquelle l'individu ne peut ni ne veut se soustraire; mais cette nécessité blesse dans notre conscience les instincts non moins impérieux qui nous poussent à la paix sociale et h l'union fraternelle.

Un autre trouble, propre à l'humanité, dont MetchnikofF a fortement exposé la nature et l'importance, a sa source dans la contradiction qui se manifeste douloureusement dans la conscience humaine entre l'instinct de la conservation, manifesté dans le désir individuel de vivre, et la pensée de la mort, condition absolue de toute vie organique supérieure.

Des désharmonies de cette espèce, sources des troubles moraux les plus profonds de la nature humaine, sont, parmi tous les animaux, notre glorieux et triste privilège : elles présentent ceci de particulier que, tandis que les vices sont anormaux, elles sont normales dans notre nature, lors même que l'on admettrait que telle d'entre elles, comme la dernière, ait sa cause dans une désharmonie organique ; car cette désharmonie organique est au moins un caractère actuel constant de la nature humaine, comme de la plupart des espèces animales supérieures ; et le trouble qu'elle apporte dans notre vie

est l'effet d'un développement de la vie de conscience, parfaitement normal dans l'espèce humaine. Le fait de l'accroissement des dangers de désharmonie morale, et celui de l'existence de désharmonies que l'on peut appeler normales en conséquence du développement humain de la conscience, suffisent à établir la nécessité d'une discipline spéciale de la conscience humaine, lui permettant de réagir sur la vie instinctive et d'intervenir pour assurer la continuation harmonieuse de son développement ^

YIII. — La définition et la description de la conscience morale, qui sont l'objet du présent chapitre, peuvent se résumer dans les propositions suivantes :

I. — Nous entendons par conscience morale la faculté humaine de centralisation et de coordination des divers centres d'activité organique^ c'est- à- dire la fonction de l'esprit qui consiste à organiser les divers éléments de l'activité automatique.

1. — Cette fonction appartient en propre à la faculté intellectuelle de jugement, qui aperçoit des rapports entre les diverses données élémentaires de la vie consciente.

3. — De cette fonction, qui, dans la natif re en général, est la fonction normale et unique de l'intelligence, on doit, dans la nature humaine, distinguer et abstraire une activité purement spéculative, qui nest directement motrice qu'à l'égard de la société humaine, non à l'éi^ard de V individu.

I. Les religions et les diverses formes du sentiment religieux ayant constamment été les facteurs essentiels de cette discipline» c'est très judicieusement qu'on a mis en relief une diiïerence caractéristique de la nature humaine, en définissant l'homme : un animal religieux.

4. — La fonction de la conscience morale s'exerce par la constitution^ dans chaque esprit individuel, d'idées générales liées entre elles de telle sorte qu elles s' appellent constamment les unes les autres, et sont à tout moment virtuellement présentes dans l'esprit : ces idées, liées aux images motrices, en régularisent et dirigent le jeu spontané.

5. — Pour que la conscience morale remplisse bien et efficacement son office, il y a deux conditions essentielles : l'une, que les idées pratiques soient étroitement liées aux imaîj[es motrices, c'est-à-dire à l'activité instinctive et automatique propre à chaque individu ; Vautre, que le système des idées pratiques soit fortement constitué et reçoive la pleine approbation de l'esprit.

6. — Pour la constitution du système des idées pratiques les éléments sont fournis à la conscience morale par la nature instinctive et automatique de l'individu, par les suggestions qui lui viennent du dehors, enfin par son expérience et ses connaissances ou croyances spéculatives. La proportion de ces divers éléments est très variable selon les natures individuelles', mais tout individu prend de l'une ou l'autre de ces sources une idée fondamentale autour de la quelle s'organise le système de ses idées pratiques.

7. — L'immense développement de la vie consciente a produit dans l'espèce humaine un accroissement considérable des dangers de viciation de l'activité pratique et créé des désharmonies propres à l'humanité, normales dans l'espèce humaine : par suite, l'exercice de la fonction de la conscience morale présente, dans l'humanité, une importance et des difficultés sans correspondance dans le reste de la nature.

Page 1