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DE LA CONSCIENCE MORALE DEFINITION ET DESCRIPTION GÉNÉRALE

I. — Le terme de conscience morale est employé en des sens si divers qu'il est indispensable de bien fixer celui où nous l'entendons ici.

Avec des nuances variées le terme de « conscience morale » a désigné une législation naturelle de l'activité humaine, un ensemble de règles immuables se manifestant et s'imposant à l'homme de façon constante: voix de Dieu parlant dans le silence des passions, raison morale, impératif catégorique, intuition du bien et du mal, toutes ces expressions de la législation théologique des mœurs se réunissent dans la notion plus vague de conscience morale, qui est demeurée comme un terme d'accord, expression vulgarisée de la morale chrétienne. C'est ainsi que la conscience est généralement définie dans notre enseignement primaire officiel : une voixi imérieure qui nous commande de faire le bien et \ d'éç'iter le mal.

Cette notion classique de la conscience morale ne repose d'ailleurs sur aucune donnée positive : la prétendue constance de la législation intérieure est démentie par la moindre enquête des faits, psychologique ou sociologique.

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La conception sociologique des études morales, qui se propose l'étude scientifique des faits moraux, c'est-à-dire des règles d'action socialement manifestées, a apporté une nouvelle acception du ternie de conscience morale, acception dérivée d'ailleurs de la précédente. La conscience est toujours entendue au sens de législation de la conduite ; mais cette législation n'est plus considérée comme tenant d'une source rationnelle ou mystique une constance et une valeur absolues : elle n'est qu'un fait positif, conditionné par tout l'ensemble des faits sociaux, propre à une société donnée, manifesté par les codes de lois et les mœurs usuelles, caractérisé par la contrainte expresse ou diffuse exercée par la société sur les individus. Psychologiquement, on pourrait la définir : la suggestion de la société dans l'individu. Cette notion de la conscience morale ne donne certes pas prise au même reproche que la première: elle corresponde des faits bien observés ; c'est une notion réelle, parfaitement légitime en soi. Je me bornerai à remarquer qu'il y a peut-être quelque inconvénient de terminologie à désigner par le mot de conscience la notion que je viens de définir. En effet, le mot de conscience, étymologiquement et dans son usage en psychologie, exprime une connaissance intime, une activité intellectuelle clairement aperçue ; or, les mœurs sociales s'inscrivent en grande partie dans l'inconscient de l'individu, se manifestent sous forme d'habitudes irraisonnées, d'obéissances instinctives ; considérées en elles-mêmes, comme règles de la vie sociale, elles ne présentent qu'une analogie imparfaite avec le contenu d'une pensée consciente.

Nous n'entendons pas ici, sous le terme de

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conscience morale, un ensemble de règles mystiques, rationnelles, ou positives, mais un certain mode d'activité mentale dont nous allons tacher de préciser la nature à Taide des données actuellement fournies par la physiologie et la psychologie.

II. — Dès que dans la matière vivante apparaît une spécialisation des fonctions motrices, et que le mouvement animal cesse d'être la simple propagation, dans toute la masse, d'un changement de forme survenue à la périphérie, ce nouveau système organique consiste essentiellement en un centre où aboutit l'excitation venue du dehors et d'où part vers la périphérie la réaction de l'organisme : ce centre commande à l'activité de tout ou partie de la masse organique. Désormais c'est par l'intermédiaire de ce centre que l'organisme ou la partie intéressée de l'organisme est en relations avec la nature extérieure. A mesure que l'organisme se complique, des liaisons s'établissent entre des centres nerveux de plus en plus nombreux, la synthèse et la coordination des mouvements s'accomplissent en des centres qui commandent à une multitude de centres inférieurs. Cette fonction qui synthétise les impressions reçues et coordonne les mouvements de réaction est celle dont dépend l'adaptation de l'être individuel à son milieu : d'elle dépendent donc et la réaction immédiate aux impressions, c'est-à-dire les modifications passagères de l'être et, d'autre part, par l'effet de la fixation progressive des modes usuels d'action, les modifications durables d'adaptation.

Si l'on veut transposer ces données en langage psychologique, cette fonction de centralisation et de coordination, qui, chez les animaux supérieurs

s'exerce en une multitude de centres liés entre eux selon une hiérarchie plus ou moins rigoureuse, reçoit le nom de conscience, et nous la concevons, sous son double aspect, d'après les données intuitives que nous possédons de la perception ou compréhension et de l'acte volontaire.

L'expérience physiologique établit que la liaison hiérarchique entre les centres supérieurs et inférieurs est loin d'être absolue et de s'étendre à tous les actes: chez les vertébrés, la moelle épinière, la moelle allongée, les ganglions, le cervelet sont capables d'une action indépendante, dans une plus ou moins large mesure, de celle des hémisphères cérébraux; il n'est pas douteux qu'une semblable autonomie partielle n'appartienne aux diverses parties organiques dont nous supposons l'existence dans ce système prodigieusement complexe qu'est le cerveau.

Les découvertes récentes de la psychologie fournissent non seulement une transposition, mais un important développement de ces données de la physiologie : la hiérarchie, et en même temps la relative et variable indépendance des consciences élémentaires dont se compose l'esprit humain ont été l'objet d'études positives, riches en résultats ; les travaux de M. Pierre Janet, et des savants qui poursuivent des études parallèles aux siennes, nous permettent de distinguer deux formes de l'activité de l'esprit ; d'une part une activité centrale, caractérisée par l'attribution de tous ses phénomènes à un seul et même sujet, à un moi', d'autre part, un ensemble de consciences inférieures, une activité automatique, c'esl-à-dire susceptible de s'exercer indépendamment de l'intervention de la conscience personnelle à laquelle elle est néanmoins organi-

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quement liée. La fonction de la conscience indwiduelle est de réunir en une seule perception des images ou groupes d'images, des souvenirs ou groupes de souvenirs épars dans l'activité automatique, de relier entre eux ces éléments divers pour constituer l'unité synthétique d'une pensée personnelle.

Cette fonction supérieure de synthèse, dont la nature et les formes commencent à être étudiées et décrites par la psychologie, constitue assurément une part importante de l'activité totale de l'être ; elle représente toute la part vraiment individuelle, personnelle, de la faculté générale de modification et d'adaptation constituée par l'ensemble du système nerveux, ou, si l'on préfère, par la hiérarchie des consciences organiques.

C'est à cette activité supérieure de l'esprit que nous restreindrons la sphère dans laquelle nous voulons définir ce que nous entendons ici sous le terme de conscience morale. Ceci n'implique nullement d'ailleurs que nous considérions comme étrangère au domaine des études morales l'activité automatique ; mais nous jugeons légitime et utile d'isoler sous le nom de conscience morale une fonction réelle et distincte, en liaison constante et immédiate avec celles des consciences inférieures qui toutes y retentissent.

III. — Dans l'activité supérieure ou centrale de l'esprit, y a-t-il lieu encore d'isoler une fonction proprement pratique ? La fonction de détermination des actes et d'adaptation de l'être, en tant qu'elle est exercée par les centres supérieurs de la vie psychique, l'est-elle de façon diffuse par toute l'activité de ces centres, ou l'est-elle

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essentiellement par certaines modifications de cette activité ?

Je ne prétends nullement ici répondre à la question d'une façon scientifique et précise. Une telle réponse supposerait résolues des questions fort délicates relatives aux phénomènes de la vie supérieure de l'esprit, phénomènes dont l'étude est à peine abordée par la psychologie positive. Mais comme notre but n'est pas ici de pousser l'étude de quelque point de la science psycholoo^ique, mais seulement de profiter des données actuelles pour déterminer au mieux la forme d'un art moral, nous nous contenterons des indications approximatives et provisoires que peut fournir dans l'état actuel des connaissances la simple observation empirique.

La relation exacte des phénomènes intellectuels aux actes n'est pas encore établie de manière certaine. Que cette relùtion soit immédiate, et non établie par l'effet d'un effort volontaire original et indépendant, c'est ce qui paraît bien résulter des travaux de la psychologie contemporaine, de ceux notamment de Wundt et de William James. L'incertitude et les divergences s'accusent davantage, quand il s'agit de décider si une motricité spéciale, discernable, appartient aux phénomènes proprement intellectuels, aux aperceptions de rapports, aux jugements. Cependant la distinction si clairement établie par M. Pierre Janet entre l'activité purement automatique et l'activité volontaire paraît bien réclamer, pour expliquer leur relative indépendance, une origine intellectuelle spéciale de l'activité volontaire, origine que l'on ne peut chercher que dans les jugements qui établissent des groupements originaux entre les images motrices, et par là modifient l'activité pratique.

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C'est évidemment à cette activité intellectuelle de jugement, de synthèse consciente, qu'appartient la fonction de coordination des actes, fonction que nous cherchons à déterminer sous le nom de conscience morale, tandis que le terme de conscience psychologique s'étend, aussi bien qu'aux idées de rapports, aux simples sensations et perceptions, qui ne sont que le retentissement, dans la mentalité supérieure, de l'activité des centres psychiques inférieurs.

Dans le domaine des idées de rapports pouvonsnous encore isoler cette fonction ?

Les moralistes le font en général, et prennent le point de départ de leurs doctrines dans la détermination d'une espèce particulière de jugement qui caractérise suivant eux la conscience morale.

Il existe aujourd'hui une tendance assez marquée à considérer l'activité morale comme un jugement de valeiu\ jugement dont on cherche de diverses manières à déterminer la forme et les éléments.

Prenons ici comme type de cette manière de voir la doctrine si complètement exposée par Hoffding dans sa morale ^ Selon Hoffding, ce jugement consiste à unir en une seule aperception d'une part Xidèal, c'est-à-dire les fins ou les intérêts vitaux que l'individu considère comme les plus élevés et qui forment son moi véritable, et d'autre part la réalité de sa nature pratique, son activité réelle. La conscience morale est donc pour lui le jugement de la valeur de notre propre existence, telle qu'elle nous est donnée dans la conscience psychologique ;

I. Hoffding, Morale, Irad. Léon Poitevin. Paris, igo3 (F. Alcan).

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jagement établi par rapport aux fins poursuivies par la partie intellectuelle, dominatrice, de notre nature.

Sans faire d'objection de fond à cette manière de définir la conscience morale, je remarque qu'elle a l'inconvénientd'attribuer dèsTabord sans fondement suffisant à l'activité intellectuelle pratique des caractères bien déterminés : elle préjuge en effet une sorte d'opposition entre les éléments inférieurs de la conduite et un certain idéal moral, ce qui semble impliquer une extériorité de l'idéal par rapport aux éléments inférieurs, un contenu de l'idéal, soit purement rationnel, soit d'origine extérieure à la vie de conscience ; elle semble supposer que l'idéal moral existe une fois pour toutes comme une norme à laquelle l'individu rapporte toute sa conduite ; en tous cas, elle paraît bien laisser hors de la fonction de la conscience morale la formation même de cette norme du jugement de valeur.

Il me paraît plus utile, au lieu de concentrer l'attention sur le jugement de valeur, qui assurément, l'expérience nous l'enseigne, fait partie intégrante de la conscience morale, d'envisager, sous le nom de conscience morale, toute la fonction de l'activité intellectuelle en tant qu'elle élabore, modifie, perfectionne des idées ou des systèmes d'idées servant à donner de la cohésion et de l'unité aux éléments de l'activité automatique, et par là une orientation, une direction générale à l'activité individuelle.

Maintenant quelles sont ces idées, ces systèmes d'idées ? Peut-on les distinguer dans l'ensemble des idées de rapports ?

Quand on considère les animaux supérieurs, on observe sans peine que leur intelligence est entiè-

rement constituée d'idées liées directement à leur conduite individuelle ^

A envisager l'ensemble de la série animale, la règle générale paraît donc être l'identité de la conscience morale et de l'intelligence. Le vocabulaire même manifeste cette identité : quand il s'agit des animaux, mœurs et intelligence, dans l'usage courant, sont des termes fréquemment employés l'un pour l'autre.

Mais il est bien certain que si l'on considère en particulier l'espèce humaine, Tintelligence apparaît en grande partie, principalement peut-être, comme une faculté indépendante de la pratique. L'originalité de l'intelligence humaine est le grand développement d'un usage purement spéculatif, sans application tout au moins à la conduite individuelle. Le fait est évident ; mais il prend son véritable caractère si on le regarde comme distinctif et exceptionnel relativement à l'ensemble de la série animale. Le grand développement des fonctions cérébrales chez l'homme a amené dans les sociétés humaines une division du travail cérébraL L'élaboration intellectuelle est devenue, pour une très grande part, une fonction sociale : les sciences humaines possèdent très nettement ce caractère d'être le produit d'une collaboration permanente dont les effets utiles profitent h l'ensemble de la société. L'activité proprement scientifique n'ayant pas son effet normal dans l'activité de l'individu, représente, à l'égard de l'individu, un usage purement spéculatif de rintelligence. En outre, une

I , Ce caractère est fort apparent dans le Recueil de faits d'intelligence animale que nous a donné Romanes (L'intelligence des animaux).

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part importante de l'activité individuelle, Tactivité professionnelle, a sa fin en dehors de l'individu, est exclusivement fonction sociale. Toute la culture spéciale, technique, de l'intelligence individuelle n'a de motricité que par rapport à cette activité professionnelle et par suite n'a qu'une efficacité indirecte h l'éefard de la conduite individuelle.

La simple observation, dans la vie courante, du rapport dans les divers individus, de la culture scientifique à la conduite pratique, suffît pour discerner combien ce rapport est variable ; ce qui nous donne droit de supposer que ce rapport n'est pas d'immédiate causalité. Il est de fait que des connaissances scientifiques très étendues, très personnelles et très profondes peuvent coïncider chez des hommes éminents avec des principes de conduite fort étrangers à toute culture scientifique : tels biologistes de première valeur ont donné pour cadre à leur vie pratique des formes religieuses auxquelles ils avaient conservé leur adhésion d'esprit. Des connaissances positives presque identiques coexistent en divers individus avec les orientations morales les plus diverses, par exemple avec Tégoïsme individuel ou familial, comme avec la foi solidariste la plus vive. De ce qu'un homme est plus ou moins versé dans les mathématiques, la physique, la zoologie, il est impossible de rien conclure quant à sa conception pratique de la vie et à ses qualités morales ; — non point que ses diverses connaissances ne jouent aucun rôle dans son activité pratique ; mais ce rôle n'est pas direct : elles subissent dans les esprits individuels des digestions dont les effets sont si variés qu'on ne saurait prudemment rien conclure de l'aliment à son produit de transforma-

tion. Cette chimie de Tassimilation morale demande à être étudiée à part.

Il serait inexact de croire qu'au point de vue qui nous occupe les connaissances positives relatives aux faits moraux ou aux systèmes de morale eussent une particulière valeur. Sciences morales et conscience morale sont des choses parfaitement distinctes.

Si par sciences morales on entend l'ensemble des études positives relatives aux mœurs et aux sociétés en général, aux mœurs et aux sociétés humaines en particulier, il est certain à la fois que ces études ont et surtout auront certains effets quant à la conduite individuelle de la vie, et que néanmoins elles ne sont nullement aptes à suffire à l'organisation de la vie individuelle. Certes, la connaissance de l'évolution historique des rapports familiaux ou celle du développement des doctrines du droit naturel doit, par les changements qu'elle entraîne dans la politique et la pédagogie, avoir une influence indirecte sur la conduite des individus ; l'étude de ces questions peut aussi fournir à ceux qui s'y livrent des éclaircissements utiles pour la conduite de leur propre vie. Mais l'étude la plus approfondie, la plus riche en résultats heureux sur tel ou tel point de fait relatif à l'évolution des mœurs n'est pas le centre de la vie morale du moraliste : il faut qu'il établisse un lien entre ses études et les questions pratiques que lui pose la vie, qu'il généralise pratiquement les vérités entrevues pour se constituer une conception d'ensemble de la vie, qui n'est nullement une connaissance scientifique. C'est ainsi, par exemple, que des hommes se livrant avec une égale sincérité à des études sociales objectives, peuvent, les uns, organi-

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ser leur vie morale autour de leur activité professionnelle de savants, d'autres, donner une importance capitale, pour la détermination de leur activité individuelle, à des doctrines politiques, socialisme révolutionnaire, évolutionnisme individualiste, etc., doctrines dont ils établissent pratiquement pour eux-mêmes, mais non objectivement le lien avec leur activité proprement scientifique.

Sans doute, si l'on voulait entendre, comme autrefois, par science morale les systèmes de morale des philosophies classiques, les termes de science et conscience se rapprocheraient sensiblement : c'est que précisément, comme déjà on l'a indiqué plus haut, ces systèmes sont autre chose que la connaissance vérifiée des faits de la nature : VEthiqiie de Spinosa, les Pensées de Marc-Aurèle sont de belles utilisations individuelles de vues de l'esprit, de puissantes visions individuelles de la nature et de l'action, des manifestations de consciences humaines, harmonieuses et claires, qui s'offrent à l'imitation des consciences capables de s'unir à elles. Ces « systèmes de morale», d'une merveilleuse utilité pour les esprits préparés à s'en servir, ne sont que des auxiliaires de la conscience. Il est d'ailleurs à remarquer que dans le cas où ces systèmessont seulement l'objet d'une étude professionnelle, et même d'une approbation logique, leur efficacitépratique demeure à peu près nulle. Si l'adhésion de l'esprit est donnée précisément à l'apparence de vérité scientifique, on peut fort bien comprendre, discuter, approuver, perfectionner la déduction des principes de la raison pratique, et, hors du cabinet d'étude, utiliser de tout autres principes d'action.

IV. — La fonction intellectuelle d'organisation de la vie individuelle est ainsi déterminée de façon négative : elle est l'activité intellectuelle de jugement, moins la partie très considérable de cette activité employée à l'élaboration de la connaissance scientifique ou à l'éducation purement professionnelle. Pouvons-nous maintenant en préciser les caractères positifs ?

La détermination scientifique des caractères positifs de l'intellectualité pratique est encore une tâche difficile et vaste proposée à la psychologie : nous ne songeons pas à l'aborder ici ; nous nous efforcerons seulement de rassembler quelques indications utiles à notre objet, que nous fournissent les connaissances actuelles et l'observation empirique.

Il nous est déjà possible, dans l'état actuel de la psychologie, de nous faire une idée des rapports des idées aux actes dans les formes inférieures de l'activité mentale' : la liaison immédiate et constante des images aux actes a été mise en évidence par l'étude psychologique des états cataleptiques : une image déterminée commande nécessairement un acte ou une série d'actes successifs, en vertu d'une association antérieurement formée dans l'esprit du sujet.

Une complication nouvelle apparaît dans l'état de somnambulisme ; le mécanisme du rapport de l'idée à l'acte se manifeste ici dans le phénomène de suggestion. En quoi consiste la suggestion? C'est l'introduction, dans l'esprit d'un sujet en état de som-

I. Nous empruntons celte idée aux beaux travaux de M. Pierre Janet, notamment à Y Automatisme psychologique (Paris, Félix Alcan).

nambulisme, d'une idée motrice qui sert de point de départà une orientation de son activité. Cette idée peut être une simple image ou l'idée d'un acte ou d'une série d'actes à accomplir, ou d'une inhibition devant s'opposer h l'accomplissement d'un certain acte, ou encore l'idée d'une certaine profession que le sujet croit exercer, d'un certain personnage avec lequel il s'identifie ; ici il n'y a plus simple liaison d'une idée déterminée h un acte unique ou à une série d'actes déterminés se produisant de façon identique ; mais l'idée suggérée persistant dans l'esprit y dirige les réactions spontanées du sujet aux impressions extérieures, elle s'incorpore à sa vie mentale qui désormais gravite autour d'elle.

Ce mode de motricité n'appartient pas exclusivement aux idées suggérées du dehors : dans certains états mentaux, des images réelles, des idées spontanément venues dans la conscience se comportent visiblement de la même façon que l'idée suggérée dans le somnambulisme : telles sont les idées fixes qui régnent sur l'esprit de certains psychasthéniques et jouent dans l'ensemble de leur conduite un rôle d'une importance anormale.

Sans doute, ces cas sont exceptionnels, pathologiques, et c'est ce caractère même qui les rend spécialement favorables à l'expérimentation ; mais il est permis de tirer de l'étude de ces cas des conjectures légitimes et fortes sur le mode normal, plus difficile à analyser avec précision, de la motricité des idées ou des svstèmes d'idées intellectuelles : l'exceptionnel, ce n'est pas le mode de centralisation, par une idée suggérée ou fixe, des éléments épars de la vie mentale, c'est seulement que ces idées se substituent à celles qui, dans des sujets normaux, accomplissent la même fonction : ces

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idées normales sont précisément les idées intellect UieJles pratiques.

Des idées motrices pathologiques aux idées normales le passage n'est pas brusque, mais insensible : M. Pierre Janet rattache, avec raison, à l'activité automatique la passion, qu'il rapproche de la suggestion et de l'idée fixe : or l'activité passionnelle présente des formes qui se nuancent depuis l'idée fixe jusqu'aux manifestations les plus normales de l'activité humaine.

Qu'est-ce qui différencie les formes normales des formes pathologiques ? Qu'est-ce qui change lorsque l'on passe de la passion folle à la passion normale ?

Dans les cas anormaux l'idée directrice, isolée dans la conscience d'où elle semble exclure toutes autres idées, réduit l'activité psychique à un cercle restreint d'associations, fait converger tous les actes vers un but unique sans aucun égard aux autres intérêts de l'individu. La passion maladive d'amour remplit l'esprit de la représentation des traits de la personne aimée et de l'idée de la possession : rien n'existe plus en dehors, tant que la maladie passionnelle dure. Tout autre chose est la même passion, quand ces idées sont unies par un esprit normal à celles de l'avenir de l'union, de son effet sur le développement mental et l'avenir d'ambition, des joies et des obligations que les enfants apporteront avec eux, des exigences immédiates de la vie matérielle et de la dignité personnelle, et d'une infinité d'autres idées, essentielles ou secondaires, qui s'unissent à l'idée passionnelle, la modifient, l'adaptent progressivement aux divers intérêts, permanents ou passagers, de l'être individuel.

Cependant la foule de ces idées ne coexistent pas en un même instant dans la conscience ; il faut

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qu'elles aient été progressivement et régulièrement confrontées et agglomérées avec l'idée passionnelle : comment se fait-il que dans tel cas l'idée passionnelle demeure isolée, que dans tel autre elle s'unisse à une foule d'autres éléments de la vie psychique ?

Ces idées générales qui pénètrent et modifient la passion motrice, et par suite toute l'activité individuelle, s'appellent les unes les autres, se succèdent ou se maintiennent plus ou moins latentes dans la pensée, parce qu'elles sont liées en un même système par des rapports logiques ; elles se rattachent à une conception générale de la vie qui donne sa forme et son unité à l'ensemble de l'activité psychique. — En résumé la fonction de la conscience morale s'exerce à l'aide d'un système d'idées générales régularisant et dirigeant le jeu spontané des images motrices. La suggestion, l'idée fixe, l'idée passionnelle isolée n'ont lieu que dans les esprits oîi un tel système fait défaut, ou demeure inactif par suite de l'inertie, de la misère de la vie de conscience.

V. — Un caractère essentiel qui distingue les idées pratiques de l'activité purement spéculative, c'est la liaison organique qui doit exister entre ces idées et la nature automatique de l'individu. Plus les idées pratiques sont directement liées à l'activité automatique, plus est grande leur efficacité. Les plus clairs raisonnements de prudence, d'intérêt ont peu de prise sur une nature où les passions sont vives et impérieuses ; au contraire dans une telle nature l'activité s'organisera sans peine autour d'un idéal naturel ou mystique capable de détourner vers lui les passions ou de se répandre en elles. Ce

n'est nullement faire injure au mysticisme religieux que de constater la fréquence de son union avec diverses formes d'hyperesthésie sexuelle, qu'il transforme et domine. La morale kantienne de la valeur unique des actes à motifs rationnels, soumis au critère de l'universalité, peut servir effectivement à la coordination des besoins pratiques d'un être dont la nature est assouplie à 1 obéissance sociale, dont les facultés de raisonnement sont développées et actives. Au contraire chez un être dont les passions actives, les facultés de domination et d'amour sont puissantes, la morale du devoir, acceptée par l'intelligence, est hétérogène aux tendances organiques; de là, au lieu de l'harmonie de conscience, les luttes intérieures d'un être qui se méconnaît et diminue sa puissance de vie, ou bien la profession intellectuelle d'une doctrine sans efficacité réelle sur la conduite : dans les deux cas la fonction coordinatrice est exercée de manière défectueuse.

L'adaptation de la foi chrétienne aux natures individuelles fournit d'abondants exemples de l'importance du rapport des idées morales à la nature automatique. La loi chrétienne, système mental législatif et autoritaire (d'ailleurs singulièrement plus riche et puissant que les morales rationnelles qui en dérivent), a façonné certaines natures à un véritable dualisme intérieur, a créé même en elles une aptitude à goûter le déchirement de l'être ; en d'autres cas, le même système professé sert simplement à couvrir une activité réelle tout opposée à lui. D'ailleurs, flexible, le christianisme s'est prêté à des combinaisons variées pour s'adapter à la diversité des natures : du calvinisme ou du jansénisme à la religion commode des jésuites, il y a une ample série de modes d'orsranisation de la vie morale où

longtemps les hommes de notre civilisation ont trouvé les principes intellectuels de leur conduite.

On peut observer, dans certains cas anormaux où ce phénomène se présente avec un grossissement particulier, que l'adoption par Tesprit d'une certaine doctrine de vie est liée à certaines caractéristiques de la nature automatique. La doctrine du fatalisme psychique et de l'irresponsabilité morale est utilisée par nombre de névrosés d'esprit cultivé, conscients de leur faiblesse, qui établissent ainsi une sorte d'harmonie entre leur activité mentale et l'état maladifde leur nature automatique. L'hyperesthésie^ l'aptitude naturelle à la souffrance produit fréquemment un système d'idées pessimistes, légitimant le désespoir, et ce système établit une sorte d'équilibre dans le douloureux et l'anormal. A des cas maladifs de timidité et de désadaptation sociale se rattachent souvent des systèmes d'idées anarchistes.

Une seconde condition importante de l'efficacité réelle des idées de la conscience morale, c'est qu'elles reçoivent une forte approbation de l'esprit, ou tout au moins qu'elles ne se heurtent à aucun principe qui les nie : un système religieux, lors même qu'il est professé sincèrement, volontairement, perd de son efficacité pratique sitôt que sa vérité reçoit quelque atteinte dans un esprit individuel. Le besoin d'unifier et de fortifier sa vie morale en établissant fortement dans son esprit la vérité de sa foi éclate magnifiquement dans les Pensées de Pascal. C'est une grande puissance de la morale chrétienne que d'avoir institué comme premier et absolu devoir l'adhésion de foi à des vérités indémontrables et par suite irréfutables, à des systèmes placés par définition et convention au-dessus du doute.

Cette condition d'efficacité n'est d'ailleurs pas absolue. Il n'est pas rare d'observer que des principes religieux et moraux sont conservés dans des esprits, qui ne peuvent logiquement leur reconnaître une vérité entière ; ils y subsistent par l'effet d'une inertie intellectuelle, ou par l'effet de la crainte instinctive ou raisonnée de ne les pouvoir avantageusement remplacer, et ils remplissent vaille que vaille leur (onction. Il faut même reconnaître une valeur pratique relative à ce que j'appellerai les systèmes de dissimulation, adoptés seulement pour une certaine utilité ou convenance sociale, systèmes qui n'en servent pas moins, tant mal que bien, à réaliser une certaine organisation partielle de la vie, et qui parfois même finissent par s'imposer réellement à l'ensemble de l'activité psychique. — Mais en règle générale l'efficacité d'un système d'idées est proportionnelle à la force de l'adhésion qu'il reçoit dé l'esprit.

VI. — Tâchons maintenant de nous faire une idée du mode de formation d'un système d'idées pratique, j'entends des principes intellectuels qui réellement servent à la coordination des idées motrices; (tout autre chose est la simple profession d'une religion ou d'une doctrine déterminée).

Les données dont se sert l'activité intellectuelle pour construire un système d'idées pratiques paraissent fournies d'un côté par l'activité automatique de l'individu, de l'autre par ses connaissances spéculatives et les suggestions venues du dehors. Les proportions selon lesquelles ces diverses données sont utilisées varient à l'infini avec les natures individuelles. L'étude positive des divers modes de synthèse de la conscience morale a été déjà abor-

dée par les psychologues en des monographies d'artistes et d'écrivains, en des études sur les conditions et les effets psychologiques de certaines doctrines religieuses, sur les morales professionnelles. Il est fort h souhaiter que de semblables études soient poursuivies avec rigueur et méthode.

Nous avons eu déjà occasion de donner des exemples de la façon dont des suggestions religieuses ou des idées philosophiques peuvent concourir avec les éléments de la vie passionnelle d'un individu, pour former un système individuel d'idées morales efficaces.

Si l'on considère des individus de mentalité saine et robuste, on distingue généralement un élément idéal dominateur qui sert de centre et comme de clé de voûte à tout le système de ses idées pratiques. Il y a eu un temps dans l'histoire de notre société où les croyances et les pratiques religieuses marquaient dans les esprits individuels d'assez fortes empreintes pour servir généralement de base à des org-anisations d'ailleurs fort diverses de la vie morale, et constituer le principal ciment des mœurs Cette efficacité des croyances religieuses persiste sûrement encore aujourd'hui dans des esprits pour lesquels est restée possible l'adhésion à ces croyances, mais cette efficacité est généralement très affaiblie, étant donnée la modification générale des habitudes d'esprit et de la pratique. Aujourd'hui on peut dire que rien n'a remplacé la base religieuse, si ce n'est, dans des esprits exceptionnellement cultivés, des systèmes de pensée tirés par réflexion personnelle des données de l'expérience de la vie, des connaissances scientifiques, de quelque passion dominante ou de quelque forte crise passionnelle : de tels systèmes prennent quelque efficacité

générale, lorsqu'ils s'extériorisent en manifestations philosophiques ou artistiques, ou sont utilisées, par le moyen d'adaptations pédagogiques, pour l'éducation des enfants. Dans un beaucoup plus grand nombre de cas, d'autres éléments, de généralité moindre, servent de centre principal à l'organisation morale. Chez beaucoup cet élément dominateur est l'occupation, dont la suggestion professionnelle renforce l'efTicacité. Dans une grande partie du prolétariat, l'idée de la solidarité des intérêts de classe constitue une base d'organisation de la vie morale; ailleurs la simple activité politique et l'esprit de parti fournissent une base plus frêle ^ Partout où ces éléments ou d'autres semblables font défaut, où rien ne suscite une organisation morale donnant à l'individu une discipline d'esprit et d'action, les mœurs automatiques se soutiennent quelque temps par la force d'inertie, sous l'insuffisante contrainte de l'autorité sociale, puis commencent à se dissoudre : de tels phénomènes d'affaissement sont observables notamment dans les populations rurales chez qui la base religieuse vient à manquer, sans qu'aucun élément suffisant la remplace, et en général dans toutes les parties de la société où les mêmes conditions sont réalisées''.

1 . Ce serait une erreur de croire que la profession, le parti politique, le groupement social (mutualité, syndicat, etc.) aient la vertu de façonner mécaniquement de manière uniforme les mœurs individuelles. Ces actions ne s'exercent sur l'ensemble de la nature pratique que par l'intermédiaire d'idées pratiques qui se constituent en rapport avec chaque nature, chaque mentalité individuelle. Le défaut de foi socialiste suffit à différencier de façon purement morale les syndicats jaunes des syndicats rouges ; les mêmes procédés de discipline militaire produisent les résultats moraux les plus divers selon les peuples et les individus.

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