CHAPITRE IX
La culture morale.
La culture intellectuelle seule ne suffît pas. La culture morale est indispensable. C’est de la renaissance interne que doit sortir le progrès. Toute notre culture morale a été utilitaire. Résultat de la morale utilitaire et individualiste au xixe siècle. La morale sociale contemporaine doit être organique. Elle doit développer dans l’homme les penchants désintéressés. Le groupement des intérêts est favorable à l’expansion de l’esprit social. Conclusion.
La haute culture intellectuelle devient de plus en plus nécessaire. Elle n’est pas capable de répondre seule aux besoins du temps présent. A ceux qui disaient : « Toujours plus de lumière », les socialistes ont répondu : « Surtout plus de pain ». La conciliation eût été possible si un surcroît de lumière avait apporté un surcroît de pain. Or, au contraire, les collèges et les universités du monde entier vomissent annuellement et sans s'arrêter jamais des légions de prolétaires de l’intelligence qui, loin de réduire l’armée des prolétaires du travail, en élargissent les cadres. Et au lieu de faciliter l’accession de tous aux bienfaits de la civilisation, la science, prodiguée à des cerveaux épris d’égalité, s’est bornée à rendre plus sensible l’inégalité dans les moyens d’arriver au but et a creusé
davantage l’abîme entre les privilégiés et les masses.
A un autre point de vue encore, n’est-ce pas précisément ce siècle de l’intelligence et de la science qui a été le siècle de l’individualisme égoïste? Le fait n’a
rien de surprenant. Un intellectuel peut être un
insensible. Qu’on lise les biographies intimes de génies tels que Goethe, Napoléon, Comte ou Victor Hugo, et l’on constate que l’égoïsme est le fond de leur nature. Il est vrai qu’en vivant pour eux-mêmes, ils vivaient pour l’humanité. Il n’en est pas moins incontestable que dans la colnduite de la vie, ils ont tout sacrifié à l’intérêt de leur personnalité géniale.
Ce qui est exact des hommes l’est aussi d'une époque. Le domaine de la connaissance et le domaine du sentiment sont distincts : la culture intellectuelle inspire l’ambition plus que la bonté; l’idée du pouvoir plus que celle du devoir. Bacon disait, il y a longtemps : « Knowledge is Power. » Oui, le savoir humain augmente le pouvoir humain; à lui seul, il pousse l’homme à se dégager de plus en plus des liens de la solidarité ; à se rendre de plus en plus indépendant des circonstances extérieures; à assouvir de plus en plus sa soif de domination. C’est au cœur à corriger les excès de l’intelligence. C’est à la culture morale à tempérer les rêves de grandeur démesurée que fait un esprit libre planant sur les hauteurs où l’a porté une culture intellectuelle exclusive. Voilà comment il se fait que l’histoire ayant connu des crises analogues à la nôtre, n’en a pas connu de plus aiguë.
Notre civilisation inquiète, éperdue, a le frisson de l’inconnu. Elle rappelle l’anxiété et l’incohérence de
la civilisation romaine aux approches du christianisme, quaud les petits et les humbles, dans la simplicité' naïve de leur âme d’enfant, attendaient un idéal nouveau et que les grands de la terre n’avaient ni la force ni la foi nécessaires pour défendre l’idéal ancien. L incertitude et le découragement régnent partout : d’en bas partent les appels à la destruction, sans que l’on précise par quoi il faut remplacer les institutions existantes ; d’en haut partent les appels à la résistance sans que l’on soit convaincu d’avoir le droit de tout maintenir. Et l’on perd sa foi dans des choses que l’on croyait douées d’une éternelle jeunesse et dont on avait appris à ne pas douter, telles que la presse, les parlements ou les écoles.
A quoi attribuer tout cela, sinon au dédain de la force morale? L’ordre social n’est jamais foncièrement mauvais, puisqu’il est le produit des efforts spontanés et continus de l’humanité, mais il peut se dessécher et s’atrophier faute d’esprit social.
J’ai parlé des mérites du corporatisme, des vices de l’individualisme. Il n’y a cependant aucune vertu magique dans le mot corporation, pas plus qu’il n’y a de puissance démoniaque dans le mot individu ou État. Mais il y a une vertu magique dans la force morale de l’homme.
Le principe d’individuation est fécond en luimême; ce n’est pas lui qui a fait le malheur du xix® siècle, c’est la faiblesse de la morale individualiste, lançant les hommes à la poursuite de l’intérêt personnel et détruisant ainsi l’harmonie des classes.
Ce n’est pas le corporatisme seul qui a fait le
bonheur du moyen âge, c’est l’accomplissement des devoirs réciproques, la pratique de l’assistance et de la fraternité au sein de la corporation; le jour où celle-ci est devenue égoïste, exclusive et tyrannique, elle a perdu son action bienfaisante. Et de même, comment le socialisme, s'il ne met pas au-dessus de , tout la force morale de l’homme, serait-il mieux à même de faire le bonheur de la société future? Or, à partir du manifeste de Engels et de Marx, de 1847, ne participe-t-il pas manifestement aux erreurs de la doctrine morale du xixe siècle? Ne s’est-il pas borné à déplacer l’axe de cette doctrine? Alors qu’il avait une devise indiscutable : « la solidarité sociale », on voit, en 1847, apparaître un parti dont l’objectif, au contraire, est simplement la substitution d’une classe à une autre. Qu’on relise le manifeste. Il ne s’agit plus de faire régner le droit pour tous; de combattre les privilèges; de multiplier les propriétaires et les capitalistes; de venir au secours des inférieurs et de les relever. Il s’agit de la guerre des classes. On veut faire passer le droit, la force et le pouvoir en d’autres mains; supprimer la propriété et la rente ; nationaliser le sol et les moyens de production, abaisser ceux qui possèdeut.
En s’adressant ainsi aux instincts égoïstes, aux mobiles intéressés ; en éveillant les appétits, en offrant des jouissances matérielles comme un idéal immédiatement réalisable, les promoteurs d’une réforme sociale à obtenir par la force n’échappent pas au reproche d’avoir voulu reproduire sous une forme différente la situation qu’ils critiquaient.
A quoi bon bouleverser la société si on ne transforme pas 1 homme lui-même et si on laisse subsister dans la direction des actions humaines la politique de l’intérêt personnel? Admettons qu’une fois de plus les masses surexcitées aillent aux extrêmes, qu’une fois de plus les bons soient sacrifiés aux mauvais, les désintéressés aux ambitieux, les penseurs aux politiciens, Prospero à Caliban, et l’on verra que les ruines ont été accumulées en pure perte; la classe dirigeaute aura changé ; les conflits et les abus auront subsisté.
Le progrès ne résulte donc pas de la contrainte externe; il ne peut sortir que de la renaissance interne. Telle est la portée de la culture morale et c’est avec raison que le professeur Ziegler, de Strasbourg, a pu écrire un livre intitulé : La question sociale est une question morale (J).
il est inutile de refaire après tant d’autres le tableau de la décadence moderne : le monde, vu, un jour de courses à Epsom, Deauviile ou Boitsfort, ou devant le tapis vert à Monte-Carlo, est bien laid ! celui que l’on voit un jour de meeting, à Belleville, n’est pas plus beau. Les oisifs qui, poussés par une curiosité malsaine, transforment une audience de cour d’assises en salle de spectacle ; la foule brutale poursuivant de ses hurlements la voiture cellulaire qui entraîne le condamné à mort, donnent une preuve égaie de leur manque de sens moral. .
Les jouisseurs et les désœuvrés dont le châtiment est de passer dans la vie sans rien y comprendre, sont
(') Th. Ziegler. Paris, Alcan, 1893. Traduction de G. Palante.
une arme aux mains des révolutionnaires. La foule sauvage, haineuse et cruelle est une arme aux mains des réactionnaires. Mais le problème doit être pris dans son ensemble et les causes de ce mal profond remontent très haut.
Notre culture morale à tous, bourgeois, ouvriers, économistes et savants, a été égoïste et utilitaire. On nous a enseigné et nous avons admis, que le but de l’homme sur la terre, c’est le bonheur individuel. Chacun de nous, nous a-t-on répété, a en lui la notion de son intérêt et le désir d’améliorer sa position. Qu’on laisse les individus agir conformément à leurs instincts, et l’on obtiendra le maximum possible de bonheur social. Chacun pour soi, les lois naturelles feront le reste.
Cette doctrine, dont le xixe siècle est imprégné, est la vieille doctrine d’Épicure qui, tout en dépassant la conception vulgaire de la jouissance matérielle, en s’élevant à la notion de l’intérêt bien entendu, en partant des plaisirs du ventre pour monter jusqu’à la sérénité de l’esprit, n’en place pas moins la source du bien général dans le plaisir individuel et n’en aboutit pas moins à l’antagonisme des forces et des intérêts.
L épicurisme, repris par Hobbes au xvne siècle, s’est redressé au xvme dans la plénitude de son développement. Bentham et Adam Smith en Angleterre, les encyclopédistes en France lui ont donné, sous un nom nouveau, une vigueur nouvelle et lui ont permis d’exercer sur l’organisation économique contemporaine une action prolongée. Pour eux, comme trois siècles avant Jésus-Christ dans le jardin d’Épicure,
l’homme est un mécanisme construit par la sensation et mis en mouvement par l’intérêt f); il reçoit avant tout des impressions physiques et l'intelligence, développement de la sensation primitive, recherchant comme but immédiat la conservation de l’individu, est nécessairement égoïste et ne tend qu’au bonheur. L’individu se croyant le centre et la raison de l’univers, et ramenant tout à la joie ou à la douleur, les mobiles les plus puissants pour lui sont le plaisir ou la peine. La vie sociale fondée sur la poursuite du bonheur individuel se réduit à rechercher le bien-être et à éviter la souffrance. Cette morale a donc pour caractéristique de ne pas dépasser l’horizon de l’individu et de la sensation, et d’attribuer à l’individu et à la sensation individuelle une valeur absolue.
Assurément, de nobles tentatives ont été faites pour épurer et corriger la philosophie de l’intérêt : l’utilitarisme de Stuart Mill entrevoit i’identification des intérêts; la fusion du plaisir personnel et du plaisir d’autrui ; l’homme arrivant par l’association des idées et l’éducation à considérer le bien d’autrui comme le sien propre, à trouver le bonheur dans le désintéressement.
Mais Guyau et Fouillée l’ont montré : l’optimisme de Stuart Mill est une illusion. Il y a des cas où l’identification des intérêts est impossible, où l’on doit reconnaître leur impénétrabilité ; où, entre mon plaisir et le plaisir d’autrui, le conflit est irréductible et où je dois choisir : l’accroissement trop rapide de la popu-
(i) Guyau, La morale d'Épicure, livre cité.
lafion multipliant les difficultés de la lutte pour l’existence ; l’opposition entre le travail et le capital pour l’augmentation du salaire et la réglementation du travail, voilà des exemples de cet antagonisme d intérêts que l’on ne résout pas simplement en proclamant leur identité finale et à l'égard desquels, vis-à-vis des êtres rebelles à la sympathie, l’utilitarisme le plus idéalisé n’offre pas de solution. Votre bien ne devient le mien que quand j’aime votre bien, et je ne parviens à aimer votre bien que quand j’y suis poussé par un idéal supérieur à mon intérêt personnel, par un principe de dévouement à la chose commune, antithèse de Tutilitarisme .
D’ailleurs, si l’on épure l’utilitarisme, au point de le ramener au désintéressement, à quoi bon ce longdétour et pourquoi ne pas faire un appel direct aux tendances désintéressées de l’homme?
On aura beau dire, la philosophie utilitaire du souverain bien, en appréciant l’acte dans la mesure où il augmente ou diminue le bonheur de la personne dont l’intérêt est en jeu, porte en elle un vice essentiel :
Ayez de ce bonheur la conception la plus élevée possible, et encore la théorie est dangereuse parce que le point de départ est faux.
Les règles de morale n’existent pas seulement pour une élite, mais pour les esprits moyens qui forment la grande majorité. Or, la majorité n’aura jamais qu’une conception toute relative du bonheur; elle n’admettra jamais l’idée du sacrifice comme bonne en soi; elle ne verra jamais dans l’intérêt et le plaisir que son intérêt et son plaisir immédiats; elle sera toujours tentée de
dire avec Candide : « Cultivons notre jardin. » Chacun ne peut avoir de l’intérêt et du bonheur qu’unc vue adaptée à sa culture. Quand on accepte l'utilitarisme, on ne peut reprocher aux esprits vulgaires de rechercher l’intérêt personnel le plus vulgaire ; on ne peut en vouloir à une partie de l’humanité de ramper sur le ventre. S'il y a des êtres pour lesquels la jouissance matérielle est le bonheur suprême, de quel droit la leur dénier? et à quoi sert de leur dire : « Vous comprenez mal la théorie de l’intérêt bien entendu » ?
Le mobile de l’intérêt personnel conduira à la pratique du bien un philosophe pénétré de l’idée de justice. Mais il conduira l’ouvrier, entraîné dans la lutte pour l’existence, à aspirer au règne exclusif du travail manuel; le bourgeois à concentrer ses visées sur l’accumulation illimitée du capital; le politicien à ne rechercher que la satisfaction de ses intérêts de clocher.
Quand l’intelligence indique à l’homme comme objectif fondamental la satisfaction du désir, le monde entier tend à la jouissance.
Les puissants ont alors le droit de profiter de leur bonheur d’un cœur d’autant plus tranquille que ce bonheur aboutit à l’harmonie universelle. Et les déshérités ont d’autant plus de raison pour haïr et se révolter, que la jouissance étant le but suprême de la vie, ils sont seuls dans l’univers à en être privés.
Et si, au rêve de Stuart Mill, l’éducation transformant l’égoïsme en altruisme, on compare la réalité : l’indifférence de l’école à l’égard de la culture morale
de l’enfant, l’action néfaste de la presse sur la culture morale de l’adulte, l’influence désastreuse de l’agiotage, de la spéculation, du jeu sur le sens moral des masses, l’on comprendra que pour un sage qui se hausse à l’idée de justice, des milliers d’hommes en restent à l’instinct du sauvage et ne reconnaissent comme règle de conduite que le moteur de l’intérêt personnel. Ainsi tous les mécanismes humains, tendus en vertu de la même impulsion initiale vers la même jouissance finale, donnent le spectacle d’une mêlée d’appétits où les forces entrechoquées appellent la discipline d’un maître.
Historiquement, l’utilitarisme s’explique comme réaction contre l’absolutisme; il a au xviii8 siècle voulu affranchir le citoyen en proclamant le règne des lois naturelles.
Mais; en fait, en déchaînant les ambitions individuelles, en les surexcitant les unes contre les autres, il a rendu inévitables l’intervention de l’État et l’appel à la force pour redresser les abus de la liberté.
Ce n’est pas tout encore. La doctrine utilitaire conduit également au pessimisme.
Le plaisir, Guyau l’a dit, ne suffit pas à donner un sens à la vie. Comme le désir n est jamais assouvi, comme à peine satisfait il renaît et se renouvelle sans cesse sous la forme d’autres désirs, il n’aboutit jamais à la plénitude du bonheur. Avec le bonheur comme fin exclusive, la vie n’est qu’une amère dérision, et le contraste permanent entre ce qu’on espère et ce qu’on obtient, une monstruosité.
Ce serait la justification absolue des malédictions
d’Érasme dans L’éloge de la folie et de la désespérance de Schopenhauer et d’Hartmann. Oui, nous serions les dupes d’une nature ironique et cruelle, et, sur cette terre semblable à l’Ecosse de Macbeth, « l’on « ne verrait plus sourire personne, sauf les enfants..., « l’existence serait un conte plein de fracas et de furie, « privé de toute signification. »
Mais pourquoi donc cette petite flamme de vie qui scintille un instant et s’éteint dans le mystère auraitelle pour attribut la joie? Toute vie intense ne semblet-elle pas, au contraire, avoir sa part de tristesse? Le tigre qui dévore sa proie, le viveur qui gagne au jeu, éprouvent peut-être un plaisir sans mélange. Le savant aspirant au vrai, l’artiste aspirant à la beauté, le penseur, atome perdu dans l’insondable infini, songeant au pourquoi de l’univers, éprouvent une joie fécondée par la souffrance. Et plus la joie est noble, plus elle s’élève au-dessus de la satisfaction vulgaire, du désir égoïste, plus elle paraît contenir en elle un élément de mélancolie.
Bien plus encore, le progrès lui-même est accompagné de souffrances et amène avec lui des douleurs que les stades inférieurs de l’humanité ne connaissent pas. Le suicide est un produit de la civilisation; il s’accroît avec elle; il sévit dans les villes et non dans les campagnes; chez les peuples avancés et non chez les sauvages.
S’ensuit-il qu’il faille nier l’art, la science, le génie, le progrès? Nullement. Il faut seulement nier la base de la morale utilitaire. « Peu importe, écrivait Feuerbach, qu’une sonate soit courte ou longue si elle est
belle. » Pour apprécier une vie, il ne s’agit pas de savoir si elle est triste ou gaie, mais si elle est utile ou malfaisante.
Enfin, l’étude du problème de notre culture morale met en relief un défaut essentiel de méthode touchant à l’ensemble des tendances contemporaines : avec leur foi inébranlable dans la liberté et dans la bonté native de l’homme, les utilitaires et les individualistes ont cru que la liberté devait naturellement conduire à l’identification spontanée des intérêts et à la moralité; or, au contraire, la moralité seule rend digne de la liberté, la culture morale seule rend possible le règne de la liberté. Si tous les hommes étaient moralement parfaits, n’est-il pas évident que tous les systèmes sociaux se vaudraient et que l’on se passerait de lois et de contrainte? Preuve évidente que l’accroissement de moralité est la condition nécessaire de l’accroissement de liberté.
Les Anglais et les Suisses sont vraiment libres, à cause de leur haut degré de moralité sociale.
Les races latines semblent en ce moment supporter la liberté avec plus de peine, parce que leur culture morale affaiblie les rend moins capables de s’en servir.
La culture individualiste soumet le monde aux caprices de l’égoïsme; elle donne, comme prix de la lutte, l’espoir de la jouissance et flatte les penchants intéressés. Elle doit céder la place à la culture morale que l’on peut appeler organique, parce qu’elle enseigne à l’homme sa dépendance vis-à-vis de l’ensemble organique dont il fait partie, et la nécessité du sacrifice à la
communauté. Elle éveille les penchants désintéressés qui dorment en lui et lui inspire la notion du devoir.
Il est faux, d ailleurs, de croire que l’instinct de l'homme le pousse uniquement à la réalisation de son bonheur personnel. L’altruisme est un penchant aussi ancien que l’égoïsme. Assurément, aux époques primitives, la tendance prédominante est l’obéissance à l’impulsion du moment, le sacrifice de l’avenir au bien-être immédiat. Mais, même alors, la conservation de l’espèce exige déjà un certain degré d’altruisme; pour sortir de letat dénaturé dont j’ai parlé, pour assurer l’existence régulière des familles, il a fallu pratiquer la solidarité, veiller sur autrui et vivre pour autrui; pour que les premières tribus aient pu se défendre et se développer, elles ont dû compter sur le dévouement de leurs membres à l’intérêt commun. v
Le principe du désintéressement est en nous; la sociélé n’a pu commencer sans un peu de désintéressement. A mesure quelle a grandi, elle a dû davantage recourir à l’esprit de sacrifice.
Les occasions où il a été nécessaire de faire reculer l’intérêt personnel devant l’intérêt général se sont multipliées, et la civilisation, dont le début ne saurait être expliqué sans une fart d’altruisme, ne peut progresser sans un progrès corrélatif de l’altruisme. Les buts à atteindre devenant toujours plus nombreux et plus complexes, les sacrifices à faire à ces buts doivent augmenter en proportion.
Dans un clan primitif, la liberté de chacun est grande, la dose de dévouement qu’on exige \de lui,
minime, et les obligations morales ne pèsent guère. Pour le développement régulier d’une société comme la nôtre, au contraire, il faut de la part des individus, des groupes et des classes, une subordination constante à l’intérêt supérieur de l’ensemble, et quand cette subordination n’est pas volontaire, l’intervention de l’autorité s’impose.
La multiplication des besoins entraîne donc la multiplication des liens et des devoirs sociaux, et à mesure qu’une société progresse, la croissance de l’altruisme devient une condition plus rigoureuse du bien public.
Voilà pourquoi la question sociale est une question morale et pourquoi il n’est pas indifférent de prendre comme point de départ des actions humaines le moteur de l’intérêt personnel ou celui du désintéressement. Ce principe n’implique ni l’ascétisme, ni la résignation passive, ni la recherche de la douleur, ni la condamnation du plaisir. Il signifie simplement qu’il ne suffit pas cl'être heureux, de faire ce qui est permis et de ne pas nuire à autrui. Il faut aussi être bon, faire ce que l’on doit et venir en aide à autrui. C’est, en un mot, la substitution de l’idée du devoir à l’idée du pouvoir.
Si la théorie des idées-forces de Fouillée est vraie, pourquoi l’idée de désintéressement ne rendrait-elle pas désintéressé de la même manière que l’idée de liberté rend plus libre et l’idée de justice plus juste?
En outre, l’action des lois de l’imitation, si bien mise en relief par Tarde, ne contribuera-t-elle pas de son côté à répandre de plus en plus la pratique de l’altruisme?
On a enseigné à l’homme la philosophie de l’intérêt. Il y a cru. Et de même que, d’après Montesquieu, 1 introduction à Rome de [la morale d’Épicure a été pour beaucoup dans la chute de la liberté romaine, de même la morale utilitaire a été dans notre siècle une des causes de 1 éclipse de la liberté. Que l’on enseigne donc à 1 homme la philosophie du désintéressement et du devoir, et il y croira d’autant plus qu elle répond à des sentiments qu’il suffit de faire jaillir des profondeurs de son être.
Ces idées figurent parmi les plus hautes auxquelles il soit donné à l’humanité d’aspirer, et elles nous sont fournies à la fois par les religions et par les sciences.
Elles nous sont fournies par les religions. De Laveleye l’a mis en lumière dans son débat avec Spencer ('J. Le christianisme, le bouddhisme (2) les ont répandues dans le monde. Ils ont propagé la conception d’une loi d’amour établie en vue de l’œuvre éternelle de l’univers; en face de la morale individualiste du plaisir et de l’intérêt, ils ont affirmé la morale sociale du bien accompli pour l’utilité commune, du sacrifice fait à un idéal supérieur de justice. Us ont poursuivi la transformation de la société dans le sens de la fraternité et de l’altruisme.
Mais la science, dans le sens élevé du mot, ramène aussi à ces vérités éternelles. Et Brunnetière (3) ne saurait à ce point de vue justifier l’antagonisme qu’il
p) de Laveleye, L’individu contre l’État, livre cité.
(*) Rosny (Léon de), La morale du bouddhisme. Paris, 1890.
(5) Revue des Deux Mondes, Ie1' janvier 1895.
établit entre la science et la religion. D’abord en accumulant les faits, en reculant la cause première sans jamais pénétrer plus avant dans le secret des origines, en découvrant mieux le comment des choses sans jamais découvrir le pourquoi; en plongeant en vain dans le mystère des infiniment petits et de l'infiniment grand, la science a donné à l’homme un sentiment plus profond de l’inconnaissable. Ensuite, en i analysant la nature sous toutes ses faces, elle a fait pénétrer dans les esprits l'idée de l'organique : elle a montré l’univers soumis au principe de la continuité; dans l’univers, des individus agissant pour l’ensemble, conformément à des lois organiques; les vies individuelles entraînées dans la circulation du corps social comme les globules du sang sont entraînés avec leur vie propre au sein de la circulation générale. Elle a ainsi procuré une conception plus juste de la situation de l’homme à l’égard de l’ensemble des choses. Elle a mieux fait comprendre l’inanité des transformations violentes et soudaines, la nécessité pour toute réforme durable de sortir de ce qui est et de s’appuyer sur la réforme intérieure de l’être humain. Elle a prouvé que la vie organique/ c’est la vie en commun, la vie non seulement pour soi, mais pour les autres, et elle nous conduit donc, de son côté, au principe du sacrifice et du désintéressement, opposé à legoïsme.
Nombreux sont ceux qui, depuis le début du siècle, ont défendu ces doctrines ; on les range en Allemagne sous la bannière de Fichte et de Gœthe ; en France, sous celle de Comte; en Angleterre, sous celle d’Owen,
de Carlyle et de Pusey ; tous nous font pénétrer dans une sphère où la diversité des croyances se résout en une harmonie supérieure et où les convictions opposées se rejoignent pour proclamer l’amour désintéressé de l’humanité, le devoir de contribuer sans préoccupation personnelle à l’œuvre du monde.
Et ainsi, après la phase de désintégration et de dissolution produite par les exagérations de l’individualisme contemporain, nous entrons man'festcment dans une phase de synthèse et de reconstruction.
Et si nous nous demandons sous quelle forme l’humanité réalisera le mieux son idéal, comment elle assurera le mieux la prédominance du principe d’organisation sur l’idée du contrat social, de la coopération au but commun sur la concurrence pour le but personnel, nous retrouvons, à la fin comme au début de ces études, le groupement des intérêts.
Pour développer l’esprit social indispensable au progrès, l’homme doit être non pas abandonné a luimême ou dominé par l’autorité, ce qui produirait la lutte de tous contre tous ou de l’individu contre l’État, mais associé aux compagnons qui ont avec lui des aspirations communes dans des groupes devenus des écoles de morale, puisqu’ils reposent sur la réciprocité des droits et des devoirs.
Sur le terrain moral, les groupements organiques d intérêts fournissent la conciliation des doctrines et font à l’individu, à l’intérêt individuel et au bonheur individuel, la part légitime qui leur revient.
Ils font la part de l’intérêt : car chacun se développant dans son milieu avec des associés dont les intérêts
sont semblables, ces intérêts sont identifiés dans la mesure du possible,
Ils font la part du bonheur : car si le bonheur des utilitaires, le bonheur externe, égal pour tous, conduit au socialisme communiste et est irréalisable, il y a un bonheur relatif réalisable, le bonheur interne, résultant de l’adaptation de l’individu à son milieu. Et ce bonheur n’exige ni l'identité ni l’égalité des milieux; chacun peut être heureux dans son groupe, alors même que d’autres groupes sont différents du sien ou même supérieurs au sien.
La Révolution a commis une erreur quand, pour assurer les droits de tous, elle a cru suffisant de proclamer l’égale liberté de chacun. Elle a oublié de dire aux citoyens que leur développement individuel est soumis à des lois organiques dont l’action est lente et régulière. En leur laissant croire qu’ils peuvent arriver tous ensemble, d’un seul élan, et par l’effort personnel à cette puissance que les classes supérieures ont acquise après des siècles d’efforts collectifs, elle a inspiré des ambitions plus grandes à des hommes moins capables de les satisfaire.
La Révolution a commis une autre erreur quand elle a cru suffisant de proclamer les droits de l’homme sans également proclamer ses devoirs I1).
(') A l’Assemblée constituante, le janséniste Camus et l’abbé Grégoire avaient demandé que l’on ajoutât à la déclaration des droits, une déclaration des devoirs de l’homme. Leur proposition fut repoussée. Mirabeau n’y voyait qu’une argutie peu digne d’une assemblée politique.
Chacun de nous, à quelque condition qu’il appartienne, a des devoirs à accomplir :
Ceux qui possèdent n’ont pas uniquement le droit de jouir de leurs richesses ; ils ont le devoir de remplir les charges inhérentes à la fortune, et d’appeler de plus en plus à la jouissance ceux qui ne possèdent pas. Ces derniers n’ont pas seulement le droit d’aspirer à l’égalité, ils ont également des devoirs à remplir et ne peuvent progresser s’ils les méconnaissent.
Quand chacun fait son devoir, l’émancipation des hommes est progressive et continue, et l’on se rapproche alors d’un État social moins imparfait. Je veux parler non d’un État fondé sur l’égoïsme et la haine; non d’un État fondé sur la contrainte et nous courbant tous sous le même despotisme ; non d’un État où, sous prétexte d’égalité, les meilleurs seraient abaissés au niveau des moins capables ; mais d’un État où les inférieurs s’élèveraient graduellement au niveau des supérieurs par la pratique de la solidarité et de la justice.
Spencer, Renan, de Laveleye, J. Lebon. sont d’accord pour prévoir le triomphe d’un socialisme niveleur et tyrannique qui engloutirait la civilisation. L’avenir nous est inconnu. Mais on peut affirmer que si la civilisation doit échapper à la tourmente ou renaître après la catastrophe prédite, elle n’y réussira qu’en faisant appel aux deux forces sans lesquelles aucune société n’est durable, le principe d’organisation sociale et l’idée du devoir social.
Bruxelles, l1'1 mars 1895.
Date Due