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CHAPITRE VIII

La culture intellectuelle.

La culture intellectuelle contemporaine. Son manque d’unité. Points de comparaison. Déclin de la haute culture. Rôle des universités. Caractère trop professionnel de leur enseignement. Multiplicité des examens pratiques. Excès de spécialisation. Nécessité d’une culture plus générale. Les humanités et les langues modernes. Portée sociale de la haute culture.

Après avoir examiné de quelle façon l’organisation politique peut aider à la reconstitution de l’esprit social, je ne serais pas complet si je n’examinais également l’action considérable et prédominante que la culture intellectuelle et la culture morale doivent exercer sur notre société.

Considérons d’abord le domaine intellectuel. J’ai signalé (J) les effets funestes d’une instruction trop centralisée. Nous apercevons immédiatement dans le domaine de la haute culture le reflet de l’universelle tendance à l’émiettement.

Ce domaine n’est plus l’apanage d’une élite s’imposant à la foule, il est l’apanage de tous. Chacun va de son côté ; chacun veut avoir son école, ses disciples, sa

(d) Chapitre III, p. 88.

royauté passagère. Chacun veut provoquer une sensation non encore éprouvée; chacun poursuit la nouveauté même aux dépens de la sincérité et du vrai.

L’empreinte du génie, c’est la profondeur, la clarté sereine, la souveraine et majestueuse simplicité. L’art immortel plane dans des régions d’où il illumine et réchauffe tout de ses rayons . D’où a ient donc qu’il y a aujourd’hui tant d’obscurité, de complication, de recherche, quand il suffit de puiser h la source limpide de la nature? D’où vient que parfois l’art semble réservé à quelques initiés? D’où vient la fièvre des esprits? D’où vient que la grande mêlée actuelle a quelque chose de si âpre, de si tourmenté, de si inquiet?

Ici aussi, l’atomisation a fait son œuvre. La culture générale qui donnait aux hommes des points de contact a fait place aux spécialités qui se cantonnent dans leur solitude bornée. De crainte de la banale médiocrité qui étouffe et qui tue, on se jette dans l’étrange et l’artificiel.

L’originalité, manifestation élevée de la personnalité humaine, disparaît et il reste l’excentricité qui en est l’expression factice, îapetissée, Milgaire et parfois grotesque, comme la vanité est la caricature de l’orgueil.

Ce qui nous manque, ce sont les Mies d’ensemble, la cChésion qui caractérise les époques idéalistes et créati ices. Au lieu de la tendance à se rapprocher tous ensemble d’un idéal commun, apparaît la volonté de se séparer les uns des autres, de se distinguer les uns des autres, d’attirer l’attenticn sur soi au détriment des autres.

Pour bien se rendre compte des conditions de la culture actuelle, il n’y a rien de tel que de la comparer à la culture du début du xixe siècle; et si notre société pouvait se recueillir et remonter aux premiers jours de la seconde Restauration, elle verrait combien le changement a été profond.

Je ne dis pas que c’était mieux alors : les souvenirs, je le sais, sont souvent des illusions, et il est rare de de pas regretter une société disparue. Je dirai seulement que c’était autre chose, et que le cplme réparateur qui a suivi les commotions tragiques de la Révolution et de P Empiré a eu sur les esprits une influence bienfaisante.

À qui n’est-il pas arrivé, en relisant un épisode, en revoyant un vieux portrait, du temps dont je parle, d’avoir comme une vision lointaine d’un monde dont la physionomie a été si particulière et dont le règne a été si court?

C’est par exemple à Paris, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, une jeunesse vibrante se pressant aux cours de Guizot, Villemain, Cousin; ou bien rue de Sèvres, au troisième étage de l’abbaye au Bois, la petite chambre de Mme Récamier; non plus de Mme Récamier adulée, fêtée, et dans tout l’éclat du triomphe, mais de Mme Récamier telle quelle est décrite dans les Mémoires d' outre - tombe , vieillie, ruinée, ne conservant plus autour d’elle, de tout le luxe passé, que quelques livres, une harpe, le portrait de Mme de Staël, une vue de Coppet au clair de lune. Elle recevait là, le soir, Chateaubriand, Talma, Benjamin Constant, des hommes de tous les partis, de

toutes les opinions, de toutes les conditions; ils venaient dans ce réduit pour le simple plaisir de causer, et, chose qui nous paraîtrait étrange aujourd’hui, ils y trouvaient d’autant plus de charme qu’ils appartenaient à des camps différents. La tourmente dissipée, ils étaient retournés avec bonheur à la vie sociale. Gardant des orages passés comme une sorte de vibration intime, ils apportaient, en outre, à la société nouvelle de grandes manières, un goût délicat, beaucoup de tolérance et de chaleur de sentiment, et une véritable noblesse intellectuelle.

C’est, à peu près à la même époque à Berlin, le salon de Varnhagen von Ense et de sa femme, la célèbre Rachel Liévin, qu’on a surnommée la Récamier allemande, et qui avait divisé les hommes en deux catégories : ceux qui sont eux-mêmes et ceux qui sont autrui. Comme Mme Récamier, elle avait su grouper autour d’elle ce qu’il y avait en x4llemagne d’esprits élevés, ce qui représentait l’intelligence : Humboldt ou Scblegel, Fichte ou Schelling, Arndt ou Stein. Cette élite de penseurs, mêlés à tous les événements de leur temps, imprégnés de l’idéalisme platonicien à la façon de Schiller, encore dans le rayonnement de leur xvme siècle si enthousiaste, si poétique, professaient, eux également, le mépris des distinctions sociales, le culte de la valeur personnelle, l’horreur du pédantisme, l’amour du naturel, de la sincérité.

Et il y avait ainsi, à Berlin comme à Paris, une société d’un optimisme un peu naïf, mais raffinée, vive, brillante, douée d’une grâce séductrice, d’une

flamme de vie qui attirait et réchauffait; dédaigneuse des vanités mondaines, avide des vrais plaisirs et des vraies supériorités. de l’esprit; avide aussi de calme, de repos, et en quelque sorte de sérénité.

L’accalmie, l’optimisme ont été de courte durée : l’idéal changeant qui à chaque détour du chemin se dresse devant les hommes pour les faire marcher, s’est bientôt présenté à eux sous une forme nouvelle; et la fièvre s’est encore une fois emparée des esprits, la sève a circulé avec plus d’ardeur, les passions ont fermenté; et partout, dans tous les domaines, ont recommencé les luttes d’écoles et de partis, les conflits et les déchirements qui durent encore. Tout s’y retrouve : dès le début, ce sont déjà nos partis politiques et sociaux; les saint-simoniens, les disciples de Bazard et d’Enfantin sont les précurseurs des collectivistes; les disciples de Blanqui et de Barbés sont, les précurseurs des anarchistes ; Balzac et Flaubert dissèquent déjà la bourgeoisie et étalent ses plaies morales; Victor Hugo, Lamartine, George Sand, Quinef, sont les apôtres de la rénovation sociale, et Thiers a dit du romantisme qu’il devait aboutir à la Commune.

La grande mêlée actuelle n’a donc rien d’inattendu ; elle continue le mouvement commencé. Elle a loutefois sa caractéristique.

Les polémiques sont plus personnelles, plus acharnées. Il suffit de comparer les polémiques du Globe et de Y Avenir aux discussions de noire presse. Les coteries sont plus étroites, plus exclusives, et la politique de l’intérêt personnel l’emporte définitivement sur la

politique de l’idéalisme et du sentiment. On a autour de soi l’impression d’une agitation fébrile; ou voit des hommes pressés d’arriver au but et accélérant toujours leur course. Jamais on n’a autant écrit, publié, parlé, inventé de systèmes, échafaudé de théories. Mais les écrivains restent isolés; on lit trop de journaux pour avoir le temps de lire des livres; de telle sorte que l’abîme entre ceux qui pensent et ceux qui regardent penser les autres s’élargit tous les jours davantage. Enfin, il faut le dire aussi, il y a plus d’incertitude que jadis; on n’entre plus dans un parti politique, dans une école littéraire, comme dans une pension bourgeoise, où l’on vous fournissait tout ce dont vous aviez besoin, et où l’on avait le droit de ne s’inquiéter de rien. On ne trouve plus la table toute servie, il faut composer le menu soi-même. Partout c’est un fouillis d’idées, d’aspirations, d’espérances qui se lèvent comme les blés au soleil; et au milieu des tendances contradictoires, entre les idées anciennes qui descendent etl es idées nouvelles qui montent, les individus ne rencontrent nulle part d’autorité reconnue, de formule acceptée. Les uns sont effarés, indifférents; les autres, systématiquement hostiles, d’autres encore se jettent avec frénésie sur les institutions établies comme des enfants qui veulent détruire un jouet parce qu’ils l’ont depuis longtemps. En un mot, l'équilibre est rompu.

On dit : C’est la fin d’un siècle; mais ce mot n’a aucun sens. Pourquoi, dans le cours infini du temps, la fin d un siècle aurait-elle une autre portée que la fin d une année, d’un mois, d’une heure? On dit : C’est

ia fin d’une classe SDciale, et il y a longtemps qu’on le dit. Vers 1840, le grand misanthrope de la légitimité, Chateaubriand, écrivait ; « Toute classe dirigeante a trois âges : l’âge des supériorités, l’âge des privilèges et l’âge des vanités. » Il est bien possible que nous soyons à l’âge des vanités; mais s’il est vrai que les classes sociales vieillissent et déclinent, il est vrai aussi qu’elles se renouvellent et se remplacent incessamment et qu’ainsi l’humanité reste toujours jeune. Seulement, s’il n’y a ni fin de siècle, ni fin d’une classe, il semble bien qu’il y ait un de ces moments d’évolution rapide de la civilisation : le développement prodigieux de toutes les sciences a agrandi, dans des proportions inconnues jusqu’ici, le champ de la pensée; la concentration prodigieuse des richesses a agrandi dans les mêmes proportions le champ des conflits sociaux. Les conceptions se transforment dans tous les domaines; l’aspect des choses varie dans toutes les directions. Pour suivre ce mouvement, pour s’y adapter, l’esprit public devrait être plus fortement armé que jamais par la haute culture, et c’est précisément maintenant que l’on constate un appauvrissement indéniable de cette haute culture qui est cependant aussi nécessaire à l’homme pour bien penser que l’air lui est nécessaire pour respirer.

Quelle est la cause de la situation? Pourquoi notre culture n’est-elle pas plus générale?

Et tout d’abord, quand on parle de haute culture, on songe immédiatement aux universités et l’on se demande quelle est leur part de responsabilité dans l’état des esprits.

Les universités n’ont plus le grand îôle qu’elles ont eu cà différentes heures de l’histoire.

Au moyen âge, leur mission était, il est vrai, plus simple qu aujourd’hui, mais cette mission plus simple, elles l’ont accomplie avec une puissance extiaordinaire; elles n’étaient pas des écoles nationales, mais des écoles européennes; elles étaient les organes de la pensée humaine, de vastes arènes ouvertes à toutes les aspirations. Prenez le xm9 siècle, époque de rénovation intellectuelle, qui a tant d’analogie avec la nôtre : Paris pour la philosophie, Bologne pour le droit, étaient des foyers de haute science; on y accourait de tous les points du monde pour participer au grand élan des esprits, et on y formait des hommes, des penseurs. Voyez les universités d’Allemagne au xvme siècle : elles ont incarné le génie allemand. Les petits princes allemands ont prêté à rire en faisant de leurs résidences des réduetionsde la cour de Louis XIV, en adoptant l’étiquette, les cérémonies, les mœurs, les costumes de Versailles; mais ils ne s’entouraient pas seulement de chambellans : ils s’entouraient de savants; ils fondaient des universités dans un but de pure science; ils multipliaient les ateliers où selaborait la haute vie intellectuelle, et ils ont fait éclore un des mouvements les plus florissants de la civilisation. Et ce mouvement a laissé des traces jusqu’au moment actuel, car c’est encore en Allemagne que l’on fait le mieux la distinction nécessaire, et que nous avons méconnue, entre ce qu’exige le culte de la science et ce qu exige l’exercice d’une profession.

Les universités ont perdu leur influence civilisa-

trice; elles l’ont perdre d’abord parce que, dans un monde comme le nôtre, elle est plus difficile à exercer ; ensuite, parce que, pour répandre la haute culture, il ne suffît pas qu’il y ait beaucoup d’universités, d’étudiants, de cours et de professeurs; il faut aussi que le public s’y prête, qu’il ait le goût de la science, qu’il aime l’instruction pour elle-même et non pour le profit immédiat à en retirer. La haute culture c’est, en effet, le goût de l’instruction pour l’instruction et non pour l’usage à en faire.

Or, l’opinion publique a résisté : elle a organisé une poussée formidable vers les études pratiques; elle a obligé les universités à aller à l’encontre des nécessités sociales; et le législateur n'a rien essayé pour la retenir sur cette pente. Alors que toutes les carrières libérales sont encombrées, les universités en ont cependant été réduites cà fabriquer régulièrement des légions de médecins, d’avocats, d’ingénieurs ; et comme l’essentiel pour eux a été d’aller vite, comme ils n’ont pu acquérir la haute culture ni dans l’enseignement moyen, ni dans l’enseignement supérieur, et qu’une fois dans la vie active ils n’ont eu ni le temps, ni le goût de l’acquérir, ils sont entrés dans fa classe dirigeante sans les qualités nécessaires pour diriger; et l’on a vu une chose dangereuse entre toutes : des hommes exerçant comme un métier des fonctions politiques ou publiques, qui sont une science difficile et un art compliqué.

« L’Europe, dit Fouillée (l), constituera l’élite intel-

0 Revue des Deux Mondes, 1er juillet 1894 : « Les caractères des races humaines », p. 106.

lectuelle à une condition, c’est que nos démocraties ne se perdent pas en nivelant tout, en abaissant le niveau de renseignement sous prétexte d’égalité, en ouvrant les carrières libérales à ceux qui n’ont reçu qu’une instruction inférieure, en admettant à leurs universités une foule de plus en plus envahissante et de moins en moins choisie. »

On a cru trop longtemps à un vieux cliché disant que les professions libérales mènent à tout. On y croit encore. A la veille de 1789, chacun voulait figurer parmi les gens de qualité; actuellement, chacun veut figurer dans les carrières libérales ! Et le drainage des forces intellectuelles du pays vers ces professions a eu des conséquences désastreuses auxquelles on n’a pas toujours songé : il a produit dans le monde moral à peu près le même effet que les excès du capitalisme dans le monde économique; c’est-à-dire un déplacement et une concentration de forces au détriment de l’intérêt général, ou, pour parler d’une façon plus précise, l’affaiblissement de l’élément vital d’un pays, de la petite bourgeoisie rurale et urbaine.

En effet, quand le petit négociant, le boutiquier, le cultivateur travaille avec la pensée d’avoir dans ses enfants des continuateurs de ses efforts; quand ceux-ci, à leur tour, ont la certitude de transmettre à leurs descendants le métier paternel agrandi, développé, il se forme naturellement une classe indépendante qui a ses idées et ses intérêts et ne perd pas le contact avec le peuple. Elle n’a point de bien hautes visées, mais elle n’a pas non plus d’ambitions démesurées. Si ceux qui la composent restent médiocres, ils pourront être

heureux, même clans la médiocrité, car ils sont à leur place. S’ils prospèrent, ils formeront une réserve précieuse de raison pratique, de patience, de qualités solides et viriles. Mais quand ils abandonnent les conditions moyennes de la vie sans avoir un bien grand talent, ils tombent ; car cette fois, ils n’ont plus le droit d’être médiocres; n’est pas médiocre qui veut. Ils doivent s’élever à tout prix. Et alors, sans l’ouverture d’esprit que donne la vra'e culture, ils s’agitent dans un petit cercle d’intrigues, de cabales, de rivalités; ils éprouvent des froissements, ils s’aigrissent et finissent par ne plus voir juste. En désertant leur milieu, ils lui ont enlevé une force incontestable; en entrant dans un milieu nouveau, ils ne lui apportent rien que des ferments de désagrégation. La déperdition de force lociale est évidente.

Voilà ce qui a rabaissé les établissements supérieurs au niveau d’écoles professionnelles et les a soumis à des préoccupations d’un ordre infime qu’ils n’aui aient jamais dû avoir.

Il y a à cet affaissement un signe extérieur saisissant : la multiplicité des examens pratiques. Je suis loin de parétendre qu’il ne faille pas d examens, qu’il ne faille pas éxiger de ceux qui aspirent aux fonctions publiques des garanties de capacité. Je pense, au contraire, que l’État a le droit de placer à l’entrée des carrières des épjreuves bien plus difficiles et palus sérieuses que celles quàn impose aujourd hui. Seulement, en ne séparant pas, comme on le fait en Allemagne, les garanties scientifiques et les garanties professionnelles, nousn avons ni les unes ni les autres.

Nos examens sont, pour ainsi dire, des exercices annuels de mémoire; ils ne constituent pas une digue contre la marée montante des médiocrités et ne constituent pas non plus une preuve de vrai savoir. Notre système est un tamis qui laisse tout passer ; il n’entrave qu’une chose, le développement de la science et le culte de l’idée.

Avant d’appeler le xixe siècle le siècle des ouvriers, Gladstone l’avait surnommé le siècle des examens . Et nous sommes bien de notre siècle à ce point de vue. C’est inouï ce que l’on passe d’examens en Europe. Si cela continue, il arrivera un moment où une moitié des nations sera occupée à passer des examens, et l’autre moitié à en faire subir. Les mandarins, qui commencent à voyager et à lire beaucoup, nous approuvent sans doute. D’après Renan, « le système chinois des examens a produit une incurable sénilité ». Ce serait une question de savoir si le système chinois des examens est une cause ou un effet de la sénilité. Ce qui est évident, c’est que la manie de tout faire dégénérer de l’enfance à la vieillesse, en compositions, concours, épreuves, grades, diplômes, distinctions de toute espèce, répond à une fâcheuse tournure d’esprit, au formalisme, à la conviction que la science c’est l’examen, que 1 examen c’est le diplôme, et que le diplôme c’est l’homme. D ailleurs, en ne réagissant pas, en disant à tous les diplômés : « Croissez et multipliez », en produisant cette armée de candidats, à quels résultats aboutit le législateur? A celui-ci : les quémandeurs se pressent devant toutes les avenues, avec la certitude qu’ils ont un passeport devant lequel tomberont les

barrières, un droit sacré à une nomination. La candeur des illusions fait place à une présomptueuse assurance, à l’amertume de n’être rien encore à vingt ans. Et nous assistons à l’effrayante curée des places, chaque jour plus meurtrière et j’ajoute chaque jour plus triste pour un pays. Car, si la lutte pour les idées élève même les esprits humbles et modestes, la lutte pour les places rabaisse même les esprits élevés; la première éveille des passions respectables et laisse un refuge à la tolérance; la seconde n’éveille que des passions mesquines et rend fatalement sectaire. C’est pour cela qu’il faut moins de diplômés et plus d’hommes. La haute culture n’est point celle qui donne le plus rapidement le plus de notions usuelles, mais bien celle qui donne la meilleure qualité d’esprit.

Quand on se trouve, à Oxford, devant les vieux collèges couverts de lierre, dans les parcs ombreux où paissent de grands troupeaux de daims, aux bords de la tranquille Isis, où jadis, sous les ormes, Addison rêvait; quand on envie la calme et facile existence des étudiants et des professeurs, on ne comprend pas immédiatement la haute signification de la devise, en vieil anglais, inscrite au fronton du collège d’Exeter : Manners makyth men.

Mais suivons cette race patiente, énergique, active, entreprenante, répandue dans le monde entier, le parcourant en tous sens et faisant y circuler les richesses, les inventions et les idées. Tandis que les mandarins du continent étouffent sur une scène trop étroite, eux, au contraire, les hommes d’instinct et d’initiative, se dressent partout, dans le tumulte des

flots ou le fracas des usines, dans la vallée de Darjeeling, au pied de l’Himalaya ou au pied des montagnes Rocheuses, dans les glaces du pôle ou dans les sables de l’Afrique ; et partout ils symbolisent et l’amour de la patrie, et la joie de vivre, et la santé physique et morale, et ce splendide équilibre des facultés qui laisse à l’âme ce qu’elle a de meilleur, sa jeunesse et sa force créatrice! Nous voyons bien alors que l’éducation fait l’homme; qu’il ne faut pas être exclusif en parlant de haute culture et l’identifier avec le surmenage du cerveau. 11 y a des blasés de l’intelligence comme des blasés de la vie; l’esprit s’ouvre au contact des idées; il s’ouvre aussi au contact des choses. Les choses ont leur bonté immanente; elles sont capables de faire comprendre toute la poésie qui se dégage de l’univers, toute la science qui se dégage de la vie. La seule méthode qui 11e produise rien, la seule qu’il faille condamner à tout prix, c’est celle qui n’a pris que trop d’empire chez nous : le formalisme et le verbalisme.

Nous sommes ici à la source du mal : nous ne formons pas des hommes ; la course au diplôme professionnèl trop vite conquis, ce rapide voyage à travers des éludes terre à terre produit des spécialistes dans le sens étroit et défavorable du mot.

Assurément, dans une civilisation aussi complexe que la nôtre, il ne peut être question de conserver le type uniforme d’instruction qui a donné son empreinte à notre enseignement, de la base au sommet. Tl faut, comme l’a si bien dit Michel Bréal, multiplier les types d’instruction, multiplier les écoles spéciales. Toutefois, s’il faut des écoles spéciales, il y a deux sortes de spé-

cialistes. Il y a les hommes qui, après avoir reçu une forte culture, s’adonnent à une branche spéciale, pour laquelle ils ont des aptitudes; ils deviennent des maîtres et font progresser la science; il y a aussi des spécialistes sans culture; ceux-ci sont aussi dangereux que les ignorants; ils étouffent les idées, ils les gâtent et font songer à ce que lord Chersterfield, dans ses lettres à son fils, disait de l’hôtel de Rambouillet : « Un laboratoire desprit où l’on donne la torture au bon sens pour en tirer une essence subtile. »

Le nombre de ceux qui donnent la torture au bon sens est considérable. Un homme même peu doué, se livrant toujours au même exercice, que ce soit du droit ou de l’algèbre, du sanscrit ou des tours d’acrobate, deviendra très fort dans sa partie. Mais s’il ne connaît que cela, si dans cet organisme grandiose de la nature, où tout s’enchaîne et se tient, il découpe une petite tranche à son usage et s’isole du reste de l’univers, il perd la notion exacte des choses. Ce n’est plus un savant, ce n’est même plus un pédant, c’est, on l’a dit (l), une chenille qui passe sa vie sur une feuille et la dévore en ignorant que la feuille appartient à l’arbre et que l’arbre fait partie du monde infini. A quoi servirait à un philologue de déchiffrer une inscription cunéiforme s'il ignorait l’histoire ? A quoi servirait à un naturaliste d’enregistrer un fait s’il n’avait pas des idées générales sur le monde? A quoi servirait à un jurisconsulte d’invoquer des arrêts s’il n’avait pas l’intuition de la grande force sociale du droit.

p) Rembrandt Als Erzieher, Von Einem Deutschen. Leipzig, 1891.

Dans tous les domaines, il faut donc une dose convenable de culture générale. Trop généraliser, c’est planer dans le vide, et l’édifice de l’antiquité classique est tombé en poussière pour avoir eu un idéal sans base positive. Trop spécialiser, sans culture générale, sans idéal, c’est également faux. C’est ce qu’on a appelé l’américanisme, cette tendance d’esprit qui fait des rues bien droites, des maisons bien régulières, des places bien propres et sans verdure, et qui fait aussi des cerveaux bien positifs, des idées bien terre à terre et des âmes bien sèches . On décore cela parfois, chez nous, du nom de bon sens, mais quand cela est exagéré, cela peut s’appeler aussi stérilité d’esprit, impuissance à s’élever un peu haut. Et ainsi, quand une idée surgit, on assiste à la levée en masse des esprits pratiques, s’imaginant que les idées ne sont là que comme des quilles dans la cour d’un cabaret de village, pour être abattues. Et plus ils en abattent, plus ils sont contents.

Ne craignons donc pas de donner de la verdure aux villes et de la culture à l’esprit, et j’ajoute : Ne chassons pas de la vie l’imagination, car l’imagination est un don précieux entre tous et, sans elle, le monde est morne, triste et vide.

Y a-t-il eu, par hasard, une vertu magique autre que l’imagination pour prêter à la société du xvne siècle le cliarme souverain dont Cousin a subi l’attrait? Y a-t-il eu autre chose que l’imagination pour faire surgir, au milieu des agitations du grand siècle, ces nobles et touchantes figures de femmes, Mmes de Longueville ou de Sablé, de la Fayette ou de Sévigné, qui

dans les salons de Mlle de Scudéry, dans les réunions brillantes du Luxembourg, ou dans la retraite silencieuse de Port-Royal, ont connu la plupart des grands hommes de guerre ou de plume de leur temps, et ont su toujours les captiver et parfois les conduire?

Y a-t-il eu autre chose que l’imagination pour «tonner à la femme du xvme siècle cette personnalité si bien mise en relief par les Goncourt? N’est-ce pas par l’imagination qu’elle a eu sans pédantisme, sans fausse érudition, sans diplôme de capacité, l’intuition de toutes choses, la connaissance des hommes et des événements? C’est l’imagination qui a fait éclore au xvme siècle cette chose charmante que le vent égalitaire a balayée et qui pourtant ne vivait que d’une certaine égalité : je veux dire le salon. Le salon où les femmes savaient, par l’imagination, intéresser les savants et les philosophes, où les philosophes et les savants savaient, grâce à l’imagination, causer avec les femmes, et où chacun ne restait pas dans son coin à parler de ses petits plaisirs, de ses petites affaires, ou de sa spécialité.

Qu’il y ait eu alors comme aujourd’hui des coteries, c’est certain. Il y en a eu et il y en aura toujours. Mais les coteries chez Mmes Geolfrin, Du Tencin, du Deffand avaient un certain intérêt que les nôtres n’ont plus, et une excuse que nous ne pouvons plus invoquer : l’art de causer y servait le progrès des idées et donnait l’impulsion à l’esprit public. Les coteries actuelles sont à un niveau inférieur. Faute de culture générale, rattachant l’intelligence à des idées maîtresses, les arts et les lettres y sont ramenés à une

sorte d’esthétisme passionné et irréfléchi, à des engouements aussi furieux que passagers, qui font surgir et tomber les idoles avec la rapidité de la mode inconstante et versatile.

Je viens de parler du rôle social et mondain de l’imagination. Faut-il parler de son rôle scientifique? On a parfois prétendu que l’imagination bonne pour le passé ne peut convenir à notre époque scientifique, que la science et l’imagination s’excluent. Ne sait-on pas cependant combien dans la science elle-même l’influence de l’imagination est considérable? Ne sait-on pas que les savants, utiles à l’humanité, les auteurs de découvertes fécondes, loin de se borner à enregistrer des faits, ont toujours été des hommes d’imagination?

Est-ce qu’un mathématicien comme d’Alembert, un astronome comme Laplace ou Arago, un physicien comme Ampère, un naturaliste comme Cuvier ou Darwin, un physiologiste comme Sehwann, ne doivent pas beaucoup à cette faculté puissante entre toutes? L’imaginalion chez les névrosés est une maladie, elle provoque des hallucinations et il faut la guérir. Mais dans les cerveaux sains, l’imagination est une force; on peut dire qu’elle est dans le monde moral comme le soleil dans le monde physique. Comme le soleil, en effet, elle fait resplendir la réalité; comme lui, elle rend les choses plus nettes, elle leur donne le relief, la couleur et la vie et pas plus que lui elle n’empêche de les voir telles qu’elles sont.

Tel est le grand avantage de la culture générale. Elle fournit un ensemble d’idées et de sentiments qui

élèvent l’esprit; elle le fortifie; elle le met à même de saisir d’instinct la valeur et la portée des choses.

Et si l’on demande maintenant : Quelle doit donc être la culture générale de notre temps? La réponse qui s’impose est celle-ci : Elle doit être moderne.

Je touche à une question bien vieille, on la discutait déjà du temps de la Convention et du temps d’Arago, et bien actuelle, elle est discutée en ce moment partout; c’est la question brûlante d’une période de transition ; elle met aux prises les partisans et les adversaires des humanités classiques.

Les humanités classiques, c’est le culte de l’antiquité; nous en vivons depuis des siècles, nous en sommes imprégnés, et notre vie intellectuelle en est tellement imbue que nous avons oublié l’origine et la signification des études classiques.

Le culte de l’antiquité classique a été, pendant un moment, un énorme progrès de l’esprit humain ; il a donné son nom à une des plus grandes étapes de la pensée, puisque la Renaissance, tout le monde le sait, a été la renaissance des lettres anciennes. Cette renaissance était une réaction contre le formalisme. Elle signifiait : épanouissement de l’idée ; plus d indépendance et de liberté ; compréhension plus haute de l’univers; la vue de l’homme élargie, son horizon étendu.

De nos jours, le classicisme est encore quelque chose évidemment, mais il n’est plus cela; il est surtout le type de la majesté du style, de l’harmonie, de la cadence, de la pondération dans les mots et dans les idées. On y revient, on y reviendra éternellement,

comme à une source inépuisable de noblesse et de dignité. Quand on voudra admirer des œuvres où rien ne choque, où aucun élan désordonné de passion, où aucun écart de sentiment ou de raison ne froisse notre goût inné de l’ordre, de l’harmonie, on relira une page de Cicéron ou de Virgile, une ode d’Horace, une lettre de Pline le Jeune. Mais si le classicisme nous donne encore des impressions et des formes, il ne nous donne plus d’idées.

Au contraire, au temps de la Renaissance, l’étude de l’antiquité répondait à la réalité ; elle était générale; l’éducation entière était latine; le latin était la langue des études, des universités, des belles- lettres, parfois de la diplomatie. Un humaniste du xvie siècle parlant le latin était un véritable savant. Il était, par le latin, en rapport avec tous les savants de son temps; il était, par le latin, à la hauteur de toute la science de son temps. Le latin était donc un instrument de civilisation, au même titre qu’aujourd’hui la vapeur et l’électricité; il abaissait les barrières, il rapprochait les peuples. Actuellement, on voit dans le latin une « gymnastique de l’esprit », c’est la vertu que ses partisans lui attribuent, et leur grand argument en faveur des études classiques. Eh bien! le latin était alors bien plus qu’une gymnastique de l’esprit; il était le vrai levier, la vraie force morale; on y puisait des mobiles et des exemples, des enseignements pratiques.

Mais quelque chose est né au xvme siècle qui a changé tout cela : le sentiment de la nature. Le sentiment de la nature éclate soudain au xvme siècle avec

la divine splendeur d’un amour jeune, chaste et fort, et il trouve son expression ardente dans la profession de foi du vicaire savoyard. Tel est le sentiment qui se dresse devant l’antiquité classique; l’amour nouveau éclipse les anciennes amours ; il réduit le culte^de l’antiquité à une sorte d’esthétique spéculatrice planant dans la région des idées pures, et il transforme de fond en comble le monde intellectuel.

En effet, l’amour de la nature n’a été que le signe précurseur de l’étude de la nature; et l’étude de la nature est devenue la note dominante de la civilisation contemporaine; elle a produit le merveilleux essor des sciences; elle nous enveloppe comme l’océan entoure le navire qui avance.

Ce n’est tout. L’étude de la nature a exercé son influence même sur la politique. Elle y a introduit la question des races, des nationalités; le principe que la langue fait partie de l’individu comme sa chair et son sang; le principe qu’un peuple ne peut se développer spontanément et librement que dans sa langue. Elle fournit un argument de plus à ceux qui repoussent la centralisation dans le sens latin et veulent la décentralisation dans le sens national. Elle contribue ainsi a l’avènement des langues modernes, et elle modifie les conditions de notre culture intellectuelle.

Nous sommes aux antipodes des humanistes. Bien n’est plus contraire à la simplicité, à 1 unité, à la sécurité du développement gréco-latin que le développement moderne.

Le développement moderne est la variété, la complication, la mobilité par excellence; ce sont les

incertitudes de lliorüme devant l’infini; ses luttes contre l’inconnu; ses méditations devant l'inconnaissable; ses efforts quant à l’interprétation de la vie; les conflits tragiques d’intérêts et d’aspirations, aboutissant aux questions sociales. La civilisation se présente en quelque sorte à nous sous l’image d’un vaste chaos, traversé par des rayons lumineux, où l’on entend passer par instants de grands souffles populaires.

Où trouver l’écho de tout cela? Est-ce dans la littérature gréco-latine? Assurément non. Nous l'entendons dans les littératures modernes; dans Faust ou Hamlet, dans Shakespeare ou Gœthe, Byron ou Hugo ou Léopardi. Comment étudier désormais une science quelconque sans le secours des langues modernes? L impossibilité est absolue. Elles sont donc notre substance; elles nous fournissent non seulement notre esthétique et nos rêves, mais encore les mobiles de nos actions. Et c’est la condamnation des humanités classiques telles qu’elles sont enseignées.

Quand on monte en ballon, on embrasse une plus grande étendue de pays, mais les régions connues apparaissent réduites, les détails s’effacent et l’on a surtout une vue d’ensemble. Quand on s’élève dans le domaine intellectuel, il en est de même; la perspective change aussi ; on voit plus de choses, on voit moins le détail. Si nous avons une vue moins nette de 1 antiquité classique, nous découvrons une vue superbe de l’humanité vivante. Nous avons donc une perspective nouvelle, nous devons adapter l’enseignement à cette perspective et réduire considérablement la part des langues anciennes au profit des langues

modernes. Je fais naturellement exception pour ceux à qui leur profession ou leur spécialité impose plus tard la connaissance approfondie du latin ou du grec. Toutefois, cela n’oblige pas à donner l’enseignement classique à tous, ni à le donner dès le début. Ce n’est pas à onze ou à douze ans que Ton peut juger delà vocation d’un enfant; ce n’est pas à cet âge qu’il faut lui enseigner le latin et le grec, c'est plus tard, et il vaut mieux débuter par les langues modernes. Aujourd’hui, en consacrant même les premières années de renseignement secondaire au latin et au grec, on fait une œuvre inutile; on fatigue et on n’instruit pas ; un cerveau mieux formé apprendra plus facilement et plus vite les langues anciennes.

Personne ne peut nier l’utilité et la possibilité des humanités modernes. Je ne m’occupe pas du côté pédagogique du problème. Ce point a été traité en Belgique, en France, en Allemagne par des hommes compétents. Ils ont montré qu’avec de bons professeurs et de bonnes méthodes, on pouvait parfaitement étudier les langues modernes comme on étudie les langues anciennes et faire, par ces langues modernes, des exercices aussi profitables à l’esprit que ceux que l’on fait actuellement par le latin et le grec.

Je ne prends la question qu’au point de vue de la culture intellectuelle, et je dis ceci : s’il est bon de faire connaître à la jeunesse les épopées et les légendes de la Grèce et de Rome, il est peut-être encore meilleur de lui donner une idée de la chanson de Roland, ou des vieilles Sagas Scandinaves, le Volesung Sang, ou le Frilhiof Sang, ou du JWebelung-Lied. Ces grands

poèmes nationaux sont peut-être moins parfaits dans la forme, ils ont cependant un mérite supérieur: ils sont vivants; ils nous parlent de nos origines et de nos traditions à nous; ils nous font remonter à la source mystérieuse de poésie qui, aux jours primitifs, a jailli dans lame inconsciente de nos ancêtres et a continué à couler à travers les générations comme un fleuve fécondant.

De même, il faut évidemment parler à la jeunesse des écrivains des siècles de Périclès et d’Auguste; mais peut-elle prendre part à la vie intellectuelle et avoir une vue claire de l’humanité, si elle ignore les chefsd’œuvre qui dominent notre histoire, les grands génies qui, depuis leDantejusqu’aux contemporains illustres, ont chanté nos joies et nos douleurs, nos haines et nos amours, nos espoirs et nos doutes?

Et enfin, ce qui est vrai de la littérature est vrai, à plus forte raison, de l’éloquence. La politique qui n’est pas revêtue d’art est un squelette décharné. Il est donc naturel d’apprendre aux hommes à apprécier Démosthène ou Lysias, les Gracques ou Cicéron. On le fait trop peu et l’éloquence politique s’en ressent. Jadis, on apprenait l’éloquence et on avait raison. On l’apprenait dans les anciens et l’on avait encore raison; et on a eu raison jusqu’au xviii6 siècle. A partir du xvme siècle, il n’en est plus de même, parce que désormais nous avons aussi nos orateurs. Quintilien disait aux Romains de son temps : « Étudiez l’éloquence chez vos orateurs. » S’il faisait un traité d’éloquence pour nous, il nous dirait évidemment : « Étudiez l’éloquence chez les modernes. » Et certes, ce ne

sont pas les modèles qui nous manquent. Mirabeau ou Vergniaud, Royer-Collard ou Guizot, Montalembert ou Berrycr, Jules Favre ou Gambetta, ne le cèdent pas aux anciens. Pitt ou Burke, Fox ou Peel, lord Grey ou O’Connell, John Bright ou Gladstone, sont des types d’éloquence; Cavour ou Bismarck valent ceux que je viens de citer.

On peu! admirer leur forme comme on admire la forme chez les anciens; mais encore une fois, il y a chez les modéra es une supériorité évidente : ils ont quelque chose à nous dire. Les idées qu'ils défendent ou combattent sont celles que nous défendons ou combattons nous-mêmes; leurs luttes sont les nôtres; elles mettent en jeu les mêmes passions et les mêmes intérêts; les émotions qu’ils ont fait éprouver à leurs auditeurs, nous les éprouvons encore en les lisant. Si bien que dans le plus beau discours d’un ancien, il y a toujours pour nous beaucoup de rhétorique; dans le moins beau discours d’un orateur moderne, il y a toujours pour nous de fécondes leçons. Et nous profitons de la lecture des modernes même au point de vue de l’expression, car nous constatons la transformation de l’éloquence; nous la voyons gagner de plus en plus en clarté, en simplicité et en énergie. Les hommes politiques n’ont plus le temps de faire de belles périodes ; ils doivent agir, convaincre par le choix des arguments, la solidité des raisous, la logique des déductions.

C’est donc tout cela qui constitue les vraies humanités et la vraie culture pour un homme de notre temps. Les humanités classiques ne développent plus

en lui que l’esprit d’imitation; les humanités modernes développeront l'originalité, la spontanéité dont nous avons tant besoin .

Loin de moi la pensée de ravaler les lettres anciennes; il y aurait profanation à ravaler une aussi splendide floraison de l’esprit humain. Mais, puisqu’on ne peut tout apprendre et tout connaître en peu de temps, puisqu’il faut absolument choisir, puisqu’il faut absolument que l’homme arrivé à l’âge viril ait au moins une direction, une boussole, le moyen de comprendre son milieu, il est évident d’abord que l’on doit prolonger les études plus qu’on ne le fait. Pourquoi finir si vite? Est-il bien nécessaire que tout le monde soit dans la politique à vingt ans? Vingt ans, c’est l’âge de la noble solitude peuplée de rêves et d’études, et non pas de la multitude banale et de la politique décevante. Que l’on étudie plus longtemps, on s’en trouvera bien ; et que dans ces études ainsi prolongées on prenne comme base de 1 éducation les langues modernes en y laissant plus tard une place, mais une place réduite, à l’antiquité classique.

Notre système actuel est plus rapide, seulement on en vient, en le suivant, à ignorer à la fois le grec, le latin et les langues modernes, c’est-à-dire à ne rien savoir et à gaspiller les plus belles années de la jeunesse sans profit pour la culture intellectuelle.

Une telle méthode exerce d’ailleurs son influence sur tous les esprits.

On s’étonne de trouver les uns si indifférents pour tout ce qui constitue la moelle de l’humanité, les autres si versatiles, si indécis. Mais comment

une

culture fragmentaire et formelle mettrait-elle les hommes en état de remplir les grands devoirs que la situation leur impose? Le contraste est trop grand , entre les formules toutes faites dont on peuple les cerveaux et les événements qui se déroulent dans le monde.

L’incohérence actuelle est en partie le produit de la culture actuelle. La haute culture ne mérite son nom que quand elle donne de la cohésion aux esprits, quand elle fait comprendre l’époque où l’on vit, quand elle rend capable d’admirer l’éternelle bonté, l’éternelle beauté, l’éternelle justice, quand elle fait acquérir l’aptitude de se sacrifier à un idéal, quaud elle forme l’âme nationale.

Il existe unq école qui met le cosmopolitisme au-dessus du patriotisme. Comme si, de même que l’amour de la patrie puise une force nouvelle dans l’amour du home familial, ce n’était pas par l’amour de la patrie que l’on arrive à l’amour de l’humanité.

Le proverbe arabe dit : « Ce n’est jamais en vain qu’cn a erré sous les palmiers. » Quand au printemps on parcourt les chemins foulés par les ancêtres; quand, à travers le rideau des peupliers, on voit se dresser les fermes séculaires avec leurs toits à pignons et leurs fenêtres à meneaux; quand la neige des vergers resplendit sur la verdure renaissante, et que, dans la lumière intense des grandes routes, les vieux arbres et les vieilles gens eux-mêmes semblent redevenir plus jeunes, il semble aussi que l’âme rajeunie du passé surgisse à l’horizon, et avec elle le souvenir des

générations d’artistes, de penseurs, de héros dont elle est formée.

On songe alors que dans les milliards d’êtres qui viennent, passent et disparaissent comme de flottants atomes, il en est qui appartiennent au petit coin de terre que l’on habite, y ont puisé leur individualité et nous l’ont transmise pour que nous la transmettions à notre tour. On a la conscience d’aimer son pays d’un amour en quelque sorte physique, et l’on comprend que le lien qui, dans le tourbillon tumultueux de l’univers, dans l’agitation perpétuelle des choses, rattache l’homme au sol natal et lui donne un point d’appui, n’est pas une pure illusion.

La culture intellectuelle digne de ce nom contribue à inspirer aux citoyens ce patriotisme élevé; à développer en eux l’aspiration vers quelque chose de meilleur que les banalités de la vie quotidienne. Elle contribue à fournir à un pays la classe dirigeante dont il a besoin j3our ne pas tomber aux mains des politiciens et des faiseurs; et dans cette sphère supérieure, elle entre en contact avec la culture morale sans se confondre avec celle-ci.

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