CHAPITRE PREMIER
L’inégalité et le progrès organique.
^ 1. L inégalité est une condition du progrès. La théorie du progrès organique. Le progrès se réalise dès que l’homme a une réserve disponible pour son développement futur. C’est la forme du progrès aux «âges primitifs. — § 2. C’est également la forme du progrès dans le monde moderne. Les faits économiques. — § 5. Le progrès matériel ne peut se concevoir sans un progrès moral corrélatif.
Lejeune homme plein d’espoir et d’illusions qui, dans la nuit d’été, élève son âme vers les cieux parsemés d’étoiles, s’imagine qu’il est le premier qui, dans cette solitude sans bornes, ait forgé des rêves d’avenir. Et perdu dans la poussière d’or de ses songes, il ignore qu’avant lui, devant les mêmes étoiles, des milliers et des milliers d’êtres humains ont déjà désiré, lutté et souffert.
Ainsi, à chaque siècle, sur un point quelconque de l’univers, l’humanité refait les mêmes projets de bonheur, construit les mêmes plans d’une cité idéale et oublie les générations passées qui ont consacré leur existence à poursuivre les immortelles chimères sans jamais les atteindre.
Parmi ceux qui conçoivent aujourd’hui des projets de réorganisation sociale, beaucoup semblent croire que jamais encore le monde n’en avait vu éclore de semblables, et ignorent que toutes les conceptions destinées «à enfanter un avenir meilleur ont eu dans le passé de nombreux disciples et de fervents défenseurs.- L’Orient a réalisé le socialisme religieux avec les Esséniens. La Grèce a connu le socialisme d’imagination de Platon. Rome a eu le socialisme révolutionnaire de Tiberius Gracchus et le socialisme d’État de Caïus Gracchus, sans compter les théories anarchiques de Catilina.
Au moyen âge, l’Eglise a vu se dresser le socialisme mystique de l’Évangile éternel et des Fraticelli, tandis que sur les campagnes passaient les Jacqueries de France, d’Allemagne et d’Angleterre.
La Renaissance, à son tour, avec les utopies de Thomas Morus et de Campanella, n’échappe pas tà la conception d’un État social de l’avenir.
En France, pendant le xviii6 siècle, au socialisme idéaliste de Morelly, de l’abbé de Mably, de Linguet, succèdent les tendances qui se font jour pendant la Révolution française.
Et enfin, notre siècle a débuté par le socialisme optimiste des philanthropes, tels que Saint-Simon et Fourrier, Owen et Fichte, pour finir par le socialisme pessimiste qui surgit dans les revendications ouvrières de 1848 et se développe au milieu des agitations de l’heure présente (l).
(') QuA-CK, dans son grand ouvrage: De Socialisten, 4 vol., Amsterdam, 1885, donne toute l’histoire des idées socialistes.
Le socialisme pessimiste n’est d’ailleurs que la reproduction du socialisme de la période révolutionnaire.
La classe moyenne voulait une révolution politique: elle avait pour idéal les droits politiques; pour méthode, la métaphysique; pour point de dépari, l’individualisme. Et par la déclaration du 27 août 1789, la Constituante se bornait à donner aux hommes légalité théorique de droit.
Mais la multitude insurgée contre la classe moyenne voulait une révolution sociale et réclamait Légalité de fait. Appuyée sur la Commune de Paris, elle fit ce mouvement qui commence à poindre en octobre 1791, s’affirme le 10 août 1792, et s’achève le 51 mai 1793, sous le règne de la Terreur. Sous l’inspiration de Marat, de l’abbé Fauchet, des héberlistes et des sections, elle compte sur l’État pour réaliser le bonheur du genre humain. La France doit nourrir Paris et Paris assurer l’existence du prolétaire aux dépens des riches.
On défend d’exporter; on fixe le prix du blé; on institue des ateliers nationaux avec payement à chaque ouvrier d’un salaire de 20 sous par jour; on émet des milliards d’assignats; on refoule la richesse, qui se cache, et on accroît la misère des villes. Enfin, on résume toutes les aspirations et toutes les revendications des masses dans l’article 1er de la Constitution de 1795 : « Le but de la société est le bonheur commun. » Ce qui veut dire que tout être vivant a sur l’État une créance de bonheur.
C’est la doctrine que professe encore l’école socialiste révolutionnaire et, comme l’a montré M. Gustave
Lebon (!), elle descend de plus en plus dans l’aine des foules, se répand partout et crée dans les masses une sorte de manière générale de penser.
Ainsi l’humanité marche en avant, mais l’histoire avec son rhytme éternel d’action et de réaction se répète toujours, semblable au flot qui avance et recule pendant que la marée monte.
Gœthe a dit : « La lutte des choses anciennes, de ce qui subsiste, contre le développement et la transformation, est toujours la même. »
Et Saint-Simon écrit : « On examine s’il vaut mieux pour l’action d’une pompe de hausser ou de baisser le piston. C’est une idée extravagante. Quand le piston se trouve dans la partie supérieure du corps de pompe, il faut le baisser. Quand il est dans la partie inférieure, il faut l’élever. C’est ce mouvement alternatif de haut en bas qui entretient l’action de la pompe (2). »
Notre civilisation est bien longue déjà avec ses vingt siècles d’existence, et bien complexe, puisqu’elle résume tous les problèmes qui ont agité les hommes. Et si nous ne sommes pas à l’une de ces périodes de cohésion où l’idéal social accepté par tous domine les volontés, si nous nous trouvons dans une période d’analyse où l’idéal ancien est affaibli, où l’idéal nouveau n’a pas encore sa forme définitive et où l’esprit de doute et de négation l’emporte sur la force créatrice, ce siècle est assurément une étape importante et décisive. Sous le nom de socialisme et d’individualisme, d’autorité et de liberté, d’altruisme et
(!) Lois psychologiques de l'évolution des peuples. Paris, 1894.
(-) Saint-Simon, OEuvres choisies, p. 76 et 77.
d’égoïsme, de centralisation, de décentralisation, nous voyons en présence les forces latentes de l’humanité; nous découvrons cette trame résistante sur laquelle des hommes répandent, sans se lasser jamais, les broderies de l’idéal. Mais, il ne faut pas l’oublier, sous les modalités changeantes de la société, il y a des assises que l’on ne modifie pas, des éléments irréductibles qui subsistent ou se redressent toujours après avoir cédé. Et parmi ces éléments qui constituent le fond éternel de la société, je pense que l’un des plus irréductibles, c’est l’inégalité des hommes.
On peut entamer sur la théorie de l’égalité des discussions sans fin, concevoir avec Fouillée l’égalité comme un idéal de pensée, admettre avec lui que les hommes naissent pour être égaux; il n’en reste pas moins incontestable qu’en fait ils ne sont pas égaux. Leurs facultés physiques, intellectuelles et morales diffèrent. Il y a toujours à un moment quelconque de l’histoire et dans une couche quelconque de l’humanité des êtres supérieurs, des êtres moyens et des êtres inférieurs. Et de même que leurs aptitudes sont inégales, leur développement sera inégal. On doit agir de telle sorte que les inégalités, au lieu de se heurter avec violence, se combinent et s’harmonisent. On ne saurait les faire disparaître. Elles sont la loi et la condition du développement individuel et social dans l’univers, et elles s’accentuent à mesure que la liberté augmente. S’il est un fait indéniable, c’est que l’égalité ne peut être maintenue que par la contrainte. L’autorité, à certains moments, en abaissant les supérieurs, obtient un nivellement factice, mais il arrive
toujours une heure où les supériorités conscientes de leur force se redressent.
Et non seulement l’égalité parfaite ne se comprend pas, mais, si elle était réalisée, elle serait une cause d’irrémédiable faiblesse. On la trouve peut-être dans le monde inorganique; on en voit peut être aussi l’image dans ces huîtres, dont parle Proudhon, attachées côte à côte, immobiles, toutes pareilles, à leur banc. Mais à mesure que l’on s’élève dans l’échelle des êtres, la hiérarchie s’accroît et, dans l’homme luimême, l’action régulatrice exercée par les centres nerveux supérieurs sur les centres inférieurs et les mouvements instinctifs est essentielle.
L’inégalité n’est pas condamnable en elle-même. Ce qu’il faut condamner, c’est une inégalité factice fondée sur une classification fausse et arbitraire. C’est ensuite une inégalité abusive, mettant aux mains de quelquesuns une puissance trop grande pour être exercée avec utilité.
Un excès de fortune est un mal. La fortune implique des devoirs corrélatifs et, au delà d’un certain revenu, ces devoirs ne peuvent être remplis. Les milliardaires sont dans l’impossibilité de profiter de leurs richesses ou d’en faire profiter les autres. Ils représentent dans notre société le danger que représentaient à Rome les latifundia; ils créent une inégalité funeste parce qu’elle est conventionnelle et ne répond plus à aucun devoir social.
Mais il y a une inégalité naturelle. Il est certain qu’il y a des supériorités sociales véritables, qu’à ces supériorités correspond un accroissement de droits et
de devoirs, que les êtres vraiment supérieurs et mis à même d’exercer leur supériorité sont utiles à l’humanité, que le rôle et l’ambition légitime des êtres inférieurs doit être de chercher à s’élever sur l’échelle sociale et d’acquérir ainsi à leur tour plus de droits, plus de devoirs, plus d’utilité. Et cette inégalité-là est la grande force motrice de la civilisation.
Jamais, en admettant que par miracle l’égalité absolue eût pu être imposée aux hommes, ils ne seraient sortis de la barbarie.
S’il y a eu dans le monde l’épanouissement de l’héroïsme et de la charité aussi bien que des sciences, des arts et des lettres; s’il y a eu des génies, des apôtres, des inventeurs; si Robert de Luzarches a inspiré la cathédrale d’Amiens; si les cendres de Shakespeare, de Newton, de Darwin reposent dans l’inexprimable majesté de l’abbaye de Westminster; si la blanche statue de Laurent le Magnifique se dresse à Florence sur le tombeau élevé par Michel- Ange à la gloire des Médicis; si Goethe a rayonné à Weimar, Mozart à Vienne, Mirabeau à Versailles, Wagner à Bayreuth; si un artisan, Arkright, a transformé l’industrie anglaise; si Lincoln est devenu président de la république des États-Unis; si Broadhurst est devenu scus-secrétaire d’État dans le ministère Gladstone de 1880, c’est parce qu’il y a toujours eu des variétés de conditions et d’aptitudes auxquelles on a laissé un libre essor.
Jamais, sans l’inégalité, on n’aurait produit l’ensemble des biens qu’on appelle civilisation et dont, avec raison, les ouvriers réclament leur part. Et l’on
peut affirmer que l’inégalité est une des conditions du progrès.
L’idée du progrès a une influence énorme sur la marche de l’esprit humain, et deux écoles sont ici en présence.
La première est l’école du droit de nature.
La doctrine du droit de nature consiste à tout ramener à un état de nature parfait qui aurait existé à l’origine, et fait régner la liberté et Légalité; c’està-dire qu’au lieu de transporter l’idéal dans l’avenir, on le réalise dans le passé.
Les philosophes grecs, les juristes romains, les théologiens du moyen âge, les penseurs du xvme siècle, Rousseau en tête, tous ont admis l’excellence de la loi naturelle. A l’origine, régnait l’âge d’or. Les hommes libres et égaux menaient une vie parfaite; elle était soumise aux lois de la nature, qui se confondaient avec les lois de la raison et les préceptes de la vertu. Le droit de nature ainsi entendu était devenu un dogme indiscutable que Rousseau formule au début de Y Émile en ces termes : « Tout est bien sortant des mains de l’Auteur des choses, tout dégénère entre les mains de l'homme. »
Or, celle conception est fausse : l’étude du passé ne nous révèle pas un âge d’or. La caractéristique des temps primitifs, ce n’est pas l’égalité, la liberté et la vertu, mais l’oppression du faible par le fort et la lutte des égoïsmes. L’état de nature, c’est l’état de guerre et le triomphe de la force, de la ruse et de la terreur. Les hommes alors sont comme les décrit Lucrèce :
« Incapables de s’occuper du bien commun, ignorants
dans leurs rapports des règles morales, s’emparant du butin offert par le hasard, chacun vivant et se conservant pour soi. »
Cette conception est, en outre, dangereuse, car en disant aux hommes : La perfection a existe; vous pouvez y retourner; vous pouvez reconstituer un monde où, comme jadis, régneront l’égalité, la liberté, la raison et la vertu, on éveille en eux une idée de progrès à laquelle manque le sens de la vie, de la continuité, de la tradition, on les rend impatients des changements brusques, dédaigneux des réformes lentes et successives, et on les pousse à tout détruire pour retrouver sous les décombres de l’édifice social le paradis qui leur échappe toujours. Et l’on arrive à donner pour idéal à l’ouvrier non de participer à la civilisation existante, et par conséquent de la maintenir et de la développer, mais de la détruire pour le plaisir de l’arracher à ceux qui en jouissent.
A cette notion purement intellectuelle du progrès s’oppose une autre notion : celle du progrès organique fondée sur les lois de l’histoire, sur la filiation des générations, des hommes et des choses; sur l’enchaînement, en vertu duquel l’ensemble du présent dépend de l’ensemble du passé et prépare l’ensemble de l’avenir.
La théorie du progrès organique n’est pas neuve.
Déjà, en 1750, Turgot l’indique dans son deuxième discours sur les progrès successifs de l’esprit humain (x). « Tous les âges, dit-il, sont enchaînés par
(') Discours sur les progrès successifs de l’esprit humain, 1750. Paris, 1808, p. 52.
une suite de causes et d’effets qui lient l’état du monde à tous ceux qui l’ont précédé... Toutes les connaissances particulières forment un trésor commun qu’une génération transmet à l’autre, ainsi qu’un héritage toujours augmenté des découvertes de chaque siècle, et le genre humain considéré depuis son origine paraît aux yeux du philosophe un tout immense qui lui-même a, comme chaque individu, son enfance et ses progrès. »
Kant, dans son opuscule : L'idée d’une histoire universelle au point de vue de l’humanité (1784), admet que des lois constantes qu’il nomme dessein de la nature régissent le développement du genre humain. D après lui, les générations antérieures travaillent pour 1 avantage des générations ultérieures; nous sommes reliés l’avenir et tous les membres de la famille humaine sont solidaires.
Condorcet, a son tour, dans le Tableau des progrès de l esprit humain , montre la civilisation assujettie à une marche progressive dont tous les pas sont enchaînés les uns aux autres suivant des lois naturelles.
Comte et Littré se rattachent également à cette doctrine. Mais c’est de nos jours surtout qu’elle a été reprise et exposée avec tous les développements d’une théorie scientifique par Spencer, qui assimile le progrès social à la croissance de l’organisme physique. Pour 1g parallélisme est absolu; il se caractérise de part et d autre par l’hétérogénéité croissante de structure, la subdivision croissante des fonctions, la localisation croissante de chaque fonction dans la
partie de l’organisme qui lui correspond. Il y a, de plus, complication croissante et dépendance croissante des parties. En un mot, l’humanité progresse comme l’arbre s’élève, comme l’enfant grandit.
La doctrine de Spencer, qui a eu tant de vogue, a toutefois aussi un écueil. Les partisans du droit de nature sont entraînés à sacrifier la tradition au mouvement, l’autorité à la liberté, la société à l’individu. Les disciples de Spencer doivent se garder d’exagérer la théorie de leur illustre maître et de sacrifier ainsi le mouvement à la tradition, la liberté à la force organique, l’individualité à l’État (*).
Le problème consiste à concilier la continuité de la vie sociale avec la liberté de l’individu en quête du mieux, la tradition qui a été un jour un progrès avec le progrès qui est le début d’une tradition. Ce que Spencer a fait comprendre mieux que ses devanciers et ce qui restera acquis à la science politique, c’est que pour « se transformer il faut d’abord durer » (2).
Le progrès dans l’humanité ne peut s’accomplir que conformément aux lois qui dominent l’humanité et il est manifeste que le progrès exclut le développement égal et simultané de tous.
On peut concevoir une vie collective où chacun participe le plus possible à la civilisation en proportion de son développement, on ne saurait concevoir que tous y aient une part égale. Le progrès suppose la variété des conditions.
Chaque peuple, qu’il s’agisse des Juifs, des Grecs,
(>) Voir Fouillée, Idée du droil.
(2) Fouillée, Id., p. 11-4.
des Romains, des Germains ou des Gaulois, a d’abord eu des supérieurs; chacun s’est élevé à son tour; chacun est devenu supérieur «à ce qu’il était et chacun a apporté une idée, une culture, un progrès qui lui était propre en laissant derrière lui d’autres peuples qui lui restaient inférieurs.
Et de même dans un peuple, chaque classe sociale a grandi à son tour, ajoutant des éléments nouveaux à la civilisation et dépassant des couches sociales qui restaient en arrière, mais essayaient bientôt de monter elles-mêmes.
Enfin, dans’ chaque classe, l’individu libre de se développer est devenu supérieur à ce qu’il était, s’est haussé au niveau de ceux qui lui étaient supérieurs, a distancé ceux qui restaient au degré inférieur et a fourni sa part de force et de vitalité à l’ensemble. Le progrès social est lié au progrès individuel et l’un et l’autre reposent sur l’inégalité.
C’est Là un point qui mérite, me paraît-il, d’être mis en lumière; il y a de l’intérêt à rechercher, dans les faits, les origines du progrès et son mode de réalisation.
Prenons donc l’homme de nos régions dans la période quaternaire : le progrès résulte chez lui de ce que, à un certain moment, le temps et les forces ne sont plus absorbés complètement par la satisfaction des besoins immédiats. 11 y a alors de l’activité au repos, de la force en réserve qui peut être employée à des nécessités moins pressantes, telles que la fabrication des armes, la production du feu.
Les hommes ont d’abord consacré tous leurs efforts
à lutter contre les éléments, à résister aux forces aveugles de la nature qui menaçaient leur vie, à s’abriter contre le froid, la pluie ou le soleil, à se protéger contre les inondations, la sécheresse ou la famine, à se procurer, réimporte comment, la nourriture quotidienne et à recommencer tous les jours le même combat.
Dès qu’ils ont eu un instant de répit, dès qu’ils ont pu se reposer et réfléchir à un avenir plus lointain que l’heure présente, ils ont eu une réserve disponible, une épargne pour leur développement futur. Et ce premier instant de répit a été la première lueur de la civilisation et le germe des progrès futurs. L’anthropologie nous montre l’homme d’abord frugivore et sédentaire, puis carnivore et conquérant, enfin omnivore, migrateur et cosmopolite, et s’élevant ainsi progressivement à l’àge de la pierre, à l’âge du bronze, à l’âge du fer. Or, il fait un pas décisif en avant, le jour où, ayant créé ce que M. Dupont appelle la force artificielle Q, il abandonne un avantage tangible et immédiat en vue d’un bien moins rapproché; le jour où il comprend qu’il a intérêt à. employer sa force de travail à un ouvrage ne lui procurant pas une nourriture sur l’heure pour augmenter sa puissance d’acquisition de nourriture dans l’avenir; c’est-à-dire le jour où il fabrique des armes pour abattre les animaux, et où il utilise le feu pour faire cuire ses aliments. Ainsi, à un moment donné, grâce à la fabrication des armes et à l’utilisation du feu, l’homme a puisé dans une
f1) Dupont, Bulletin de la Société d’anthropologie. Tome XII, fascicule II. 1893.
alimentation plus riche, un surcroît d’activité cérébrale dont il a profité pour améliorer son sort (1).
Le point de départ, c’est une économie de force physique et intellectuelle et l’adaptation de la réserve disponible à des faits nouveaux. De cette source unique, l’épargne, découlent tous les progrès : le développement technique, l’appropriation des produits du sol, l’échange de ces produits, et surtout la division du travail, dont l’influence a été colossale.
En effet, il y a d’abord chez l’homme un effort volontaire; les actes volontaires répétés deviennent réflexes et laissent du champ à la volonté qui, libre de s’appliquer à des buts nouveaux, utilise la force emmagasinée pour la satisfaction de besoins de plus en plus élevés. Or, la division du travail est l’application de ce principe; elle constitue une épargne énorme de force créatrice et contribue à son tour cà accélérer la marche de l’humanité.
Chacun produisant ce qu’il a l’habitude de produire, produit plus facilement et plus rapidement et consacre au progrès un surcroît de temps, de vigueur, de conscience. L’extension du nombre des actes réflexes, profitant à l’extension de la vie intellectuelle,
(’j Dans son livre : L idée de Dieu, le comte Goblet d’Alviella montre que le progrès, c’est la tendance croissante à obtenir les mêmes résultats avec des eftorts moindres et à utiliser, pour la satisfaction de besoins de plus en plus élevés, le surcroît de force ainsi laissé à la disposition de l’homme. L'idée de Dieu, p. 4. Bruxelles, Falk, 1892.
Dans une communication faite, le 26 avril 1895, à la Société d’an- ' thropologie ( Bulletin , t. XII, p. 45), M. le professeur Heger développe 1 idée que « l’action du feu a permis à l’homme d’acquérir un régime artificiel et de se procurer ainsi une disponibilité d’énergie qui a été une condition essentielle des progrès de l’industrie ».
permet à l’intelligence d’aller toujours plus haut et de voir toujours plus loin.
Dans la société comme chez l’individu, les actes d’abord conscients, devenus ensuite habituels, sont de plus en plus nombreux; et l’individualité nationale, appuyée sur une réserve de coutumes traditionnelles, trouve moyen d’arriver à un développement toujours plus puissant : les tribus primitives se donnaient beaucoup de peine pour atteindre à des résultats qu’une nation moderne obtient pour ainsi dire automatiquement. Le progrès est donc plus rapide aujourd’hui qu’alors. Mais alors comme aujourd’hui, le procédé est le même.
Toute la civilisation est là en germe. Et si les explorateurs des cavernes préhistoriques, en mettant à découvert des fétiches, des ornements, des ossements sacrés, des talismans et des amulettes, nous montrent l’homme de ces jours lointains arrivant déjà à la conception enfantine et grossière, mais indéniable, de l’idéal, de « quelque chose de mystérieux et de puissant qui dépasse les limites de son horizon borné » (T), ne faut-il pas rapporter encore ce phénomène d’ordre supérieur et transcendant au même principe : un excédent croissant d’énergie au repos, permettant à une proportion croissante d’activité de s’appliquer à des buts toujours plus élevés?
Nous sommes aux antipodes de la théorie de Rousseau et de l’état de nature : bien loin d’être le retour à l’état de nature, le progrès est dans l’effort de l’homme pour sortir de l’état de nature, où la force
p) Goblet, L’idée de Dieu. Bruxelles, 1892, p. 21.
aveugle est tout, et pour entrer dans la civilisation où l’idéal, la force intelligente et morale, l’emporte chaque jour davantage.
Eh bien, ce qui se passe dans l’obscurité des époques primitives se reproduit à travers toutes les époques historiques : l’homme tend d’abord au nécessaire, ensuite au superflu. Mais le superflu devient bientôt à son tour le nécessaire et la poursuite du bonheur continue à l’infini. La transformation, qui fait du troglodyte le travailleur du bronze et du fer, fait de l’esclave romain le colon attaché à la terre et du colon le serf féodal. C’est de la même façon que le serf tai I labié et corvéable à merci devient l’ouvrier discipliné, enrégimenté dans les cadres protecteurs des corporations, et que celui-ci devient le petit bourgeois du xvme siècle.
C’est de cette façon, enfin, que l’ouvrier libre, mais dégradé et impuissant, du début de notre siècle, devient l’ouvrier d'élite, le coopérateur, le petit bourgeois, et que l’histoire économique de l’Europe nous fait assister, depuis la Renaissance, à l’émancipation de la classe moyenne, depuis la Révolution à l’émancipation de la classe ouvrière.
Le procédé de civilisation émancipant les hommes trois mille ans avant l’ère chrétienne est encore celui qui agit sous nos yeux. L’ontogénèse reproduit la philogénèse; un état social donné possède des représentants des diverses phases du développement de l’humanité.
Notre culture avancée renferme des couches sociales qui sont l’équivalent des tribus primitives : comme
celles-ci, en effet, les prolétaires sont au bas de la montée conduisant à la civilisation; ils ont, comme ces tribus, un idéal à atteindre : « plus de bien-être », et ils y marchent par la même voie : « économie de la force physique et intellectuelle ».
Telle est la signification du mouvement pour les hauts salaires et la réduction des heures de travail, qui occupe une si grande place dans la lutte économique moderne. L’ouvrier de nos usines, comme celui qui taille le silex à 1 âge du mammouth, commence à s’élever le jour où il a la certitude du pain quotidien. Comme lui, il se développe quand un régime alimentaire plus substantiel augmente ses forces. L’ouvrier moderne progresse quand l’organisation industrielle et le payement à la pièce, lui permettant de produire plus en moins de temps et accroissant ainsi son revenu total, lui laisse, en salaires comme en heures de repos, de quoi augmenter son bien-être, cultiver son intelligence et participer a. la vie de famille.
Lassalle, Marx, Engel, Henri George, Burns, Guesde et d’autres encore, ont contesté l’applicabilité de la loi du progrès à l’ouvrier moderne. S’appuyant sur la loi d’airain du salaire formulée par Turgot et Ricardo, ils ont affirmé que les profits de l’industrie seuls augmentaient sans cesse, que l’ouvrier devait éternellement être ramené au niveau du strict nécessaire. Allant plus loin encore, ils ont enseigné que le prolétariat est fatalement la proie de l'industrie; pour
eux, cela esl inhérent à l’organisation capitaliste bourgeoise; tant qu’elle existera, les riches deviendront toujours plus riches et les pauvres plus pauvres.
Si l’expérience leur donnait raison, si le progrès, qui est la raison d’être de l’humanité et a toujours permis aux hommes d’améliorer leur sort, devait subitement s’arrêter, la destruction de l’ordre social serait légitime. Mais l’expérience dément la théorie révolutionnaire; l’ouvrier du xix® siècle s’élève comme l’homme primitif. Cela est établi par les faits.
D’abord, est-il vrai que les riches deviennent toujours plus riches?
Une chose est certaine : la seconde moitié du xixe siècle a vu l’éclosion rapide de gigantesques fortunes. Et quand on prend un court espace de temps, il semble que les riches deviennent plus riches. Toutefois, la rapidité même de la croissance de ces fortunes est déjeà une cause de faiblesse. Les bourgeois qui les ont édifiées n’ont pas eu le temps d’acquérir la culture morale indispensable à la conservation du patrimoine. Us n’ont pas songé à donner à leurs enfants la forte éducation qui seule rend l’homme capable d’exercer la puissance.
Ils ont vu dans la propriété non pas une fonction entraînant des charges multiples, mais le droit quiritaire d user et d’abuser, une faculté illimitée de jouissance. Et les fortunes si rapidement formées s’écroulent tout aussi rapidement.
Aussi le nombre de ceux qui ne travaillent pas diminue. Ils sont condamnés à disparaître.
Le monde appartient à ceux qui, ouvriers ou capi-
talistes, ont une vie consciente, et non à ceux qui vivent d’une vie réflexe et végétative.
Et la grandeur de notre époque, c’est que la puissance de l’argent, n’est qu’apparente. L’argent à lui seul ne crée rien.
L histoire, de son coté, prouve la mobilité extrême de la fortune, le pouvoir décroissant de l’argent, 1 impossibilité de plus en plus grande pour les riches de ne pas travailler.
La plupart des anciennes fortunes sont anéanties; où donc est la fortune des Jacques Cœur en France, des Függer, d’Augsbourg? La richesse du xvme siècle est tout au plus aujourd'hui l’aisance; l’aisance du siècle dernier est aujourd’hui la pauvreté.
M. d’Avenel (l) fournit à cet égard des chiffres frappants :
1,000 livi ■es, à la mort de Charlemagne, représentaient 81,000 francs de notre monnaie. Ces 81,000 francs, ayant un pouvoir neuf fois plus grand que le nôtre, valaient en réalité 729,000 francs, et produisaient, à 10 p. c., un revenu de 72,900 francs.
Si l’on tient compte de la dépréciation de la monnaie, de la diminution du pouvoir de l’argent, de l’abaissement de l’intérêt, ce revenu va toujours diminuant.
A l’avènement de saint Louis, le revenu de ces 1,000 livres n’est plus que de 9,800 francs.
En l’an 1300, il est de 6,400 francs.
— 1500, il descend à 2,319 —
(!) Revue des Deux Mondes , 1er août 1892.
En l’an 1600,
il est de 417 francs.
Le richard du siècle de Charlemagne est devenu un ouvrier, et nous arrivons à une situation où le revenu des 81,000 francs possédés au ixe siècle ne serait plus que le prix d’une journée de travail.
En ce moment même, grâce à l’abondance des capitaux, à leur sécurité, à la faible productivité des entreprises, la baisse de l’intérêt continue, et, comme le dit M. Cheysson, elle ronge sans se lasser les revenus de l’oisif (*).
Et quelle est la valeur de la seconde thèse du socialisme révolutionnaire : les pauvres deviennent toujours plus pauvres?
Assurément, dans la classe moyenne, la lutte pour la vie, l’encombrement des professions, produit beaucoup de pauvres, d’autant plus à plaindre qu’ils ne peuvent être sincères.
Assurément, dans le prolétariat, les crises de l’industrie jettent à chaque instant des ouvriers sur le pavé.
Il y a pourtant d’autres phénomènes à opposer à ceux-là :
Dans la plupart des pays (je ne parle ni de la Russie, ni du Mexique, où il n’y a pas de classe moyenne), la classe moyenne s’étend par en haut et par en bas; elle comprend des nuances de plus en plus multiples, dont
(i) L’Économiste, 18 février 1892, p. 202
les dernières vont se fondre dans le prolétariat qui, à son tour, pénètre dans la classe moyenne.
Partout les renseignements statistiques nous révèlent l’augmentation du bien-être de la classe ouvrière : en Belgique, le ministère de l’agriculture, de l’industrie et des travaux publics a publié le tableau des salaires et budgets ouvriers au mois d’avril 1891 j1). Il en résulte, et ces faits ont été mis en lumière dans un travail de M. Julin f), que pendant l’espace d’un demisiècle, de 1846 à 1891, les salaires ont doublé, le prix des denrées a baissé, et que le pouvoir d’açhat du salaire a ainsi augmenté de 42 p. c.
Et dans son grand ouvrage qui paraît à l’instant sous le titre : La dépression économique et sociale et l’histoire des prix, M. Hector Denis, après de laborieuses et patientes recherches, constate une tendance à l’amélioration du salaire réel, une élévation permanente du Standard of Life (p. 125 et 125).
Mais c’est surtout en Angleterre que l’histoire économique nous fournit, avec un tableau admirable de l’élévation graduelle de l’ouvrier, la démonstration vivante de l’erreur marxiste. Que l’on se reporte en Angleterre au début du siècle : la situation de l’ouvrier est atroce; les patrons méconnaissent leurs devoirs envers lui ; ne visant qu’à produire au minimum possible de frais et ne voyant dans le travailleur qu’un moyen de production, ils lui imposent le salaire le plus réduit qu’il
(*) Bruxelles, Weissenbruch, 1892. ,
(2) La « Réforme sociale ». Octobre et novembre 1892. Salaires et budgets ouvriers en Belgique, par Armand Julin, secrétaire adjoint du Conseil supérieur du travail.
puisse supporter et le font travailler jusqu’à l’extrême limite des forces humaines. Vingt heures de travail n’étaient pas une exception ; des enfants de neuf ans venaient de très loin, portés à l’atelier; on les frappait pour les tenir éveillés la nuit ; les workhouses livraient gratuitement les petits pauvres et les envoyaient par masses aux filatures; des paroisses rétribuaient le fabricant pour se débarrasser de leurs enfants indigents; un industriel fait un contrat par lequel il s’engage à accepter un enfant idiot sur vingt enfants fournis (*). En un mot, on acceptait tout ce qui représentait la plus minime force musculaire. Le résultat, c’était d’abord la dégénérescence de la nation; la femme, mère à 15 ans parfois, et travaillant jusqu’au jour de l’accouchement; l’adulte inapte au service militaire; l’homme grandissant comme une brute dans l’ignorance, l’ivrognerie, la débauche, l’immoralité au milieu de fièvres contagieuses et d’épidémies foudroyantes. C’étaient aussi les révoltes d’un prolétariat sans espoir; les luttes sanglantes, les réunions secrètes où la nuit on décrète le pillage; l’industrie vivant sous l’empire du terrorisme; l’antagonisme des classes arrivé au paroxysme de la violence.
Et si, maintenant, détournant les regards du passé, nous considérons le présent, nous assistons à une transformation merveilleuse. La région du Lancashire, l’ancien réceptacle des misères et des haines, est devenu l’abri de la paix sociale, le foyer de la prospérité anglaise. L’ouvrier d’il y a soixante ans, avili, hai-
(*) Voir les détails dans le livre de Schulze-Gaevernitz, Zum socialen Frieden. Leipzig, 1890. 2 vol. passim.
neux, plus malheureux que l’esclave romain, n’existe plus.
Le corps fortifié par une nourriture substantielle, l’esprit cultivé par la fréquentation des cours, des musées, des bibliothèques, le cœur formé par la vie de famille, il est « devenu physiquement et intellectuellement, selon l’expression de Rupert Kettle en 1875, un type hautement progressif de l’humanité ».
L’ouvrier anglais actuel est donc en grand progrès sur l’ouvrier de 1830. C’est lui qui, en Europe, touche les plus hauts salaires et a les journées de travail les plus courtes; c’est lui qui fournit à l’industrie la plus grande somme de travail et de capacité; c’est lui aussi qui est le plus exigeant. 11 est mieux logé, mieux nourri, mieux vêtu; il peut, en dépensant la même somme que jadis, acquérir plus de choses; la mortalité a diminué, l’âge moyen s’est élevé, la criminalité diminue; la vie s’est régularisée (l). Il a donc trouvé dans des conditions meilleures d’existence l’excédent nécessaire à son développement, et s’est créé des besoins plus élevés, absolument comme son prédécesseur de la période quaternaire a puisé dans les conditions meilleures du régime carnivore l’excédent nécessaire à son émancipation.
Et, pour le dire en passant, n’est-ce pas un phénomène d’une portée incalculable au point de vue de la conciliation des classes que ce fait : le progrès de l’ouvrier est favorable au progrès de l’industrie; l’ouvrier qui peut employer à son développement la réserve d’énergie la plus considérable, est aussi celui
(i) Giffen, The Progress of the working classes. London, 1884.
qui est le plus productif pour l’industriel et lui coûte le moins cher (1).
En résumé, le prolétariat a progressé parce que,
(J) Voir les chiffres fournis à la conférence de Berlin par le délégué français, Victor Delahaye.
Voir aussi les exemples produits par Schulze-Gaevernitz dans l’admirable livre déjà cité. En voici quelques-uns :
« Brassey, le grand constructeur de chemins de fer, a construit des voies ferrées partout. En 1842, il construisait la ligne Paris-Bouen. Il donnait à l’ouvrier français la moitié du salaire accordé à l’anglais, et c était l’anglais qui lui coûtait le moins. Et nou6 voyons actuellement que, dans la construction du chemin de fer du Congo, le nègre, qui n’a presque pas de besoins, et se contente, comme salaire, de colifichets, est un ouvrier qui coûte fort cher.
« Le salaire des ouvriers du coton est bien plus élevé à Manchester qu’à Mulhouse, et pourtant, les tissus de Manchester coûtent moins et les fabriques de tissus imprimés de Mulhouse vont chercher leurs étoffes à imprimer à Manchester.
« Les imprimeurs sur coton du Massachusetts touchent un salaire de 4 dollars 1/2. Ceux d’Allemagne ne reçoivent pas un dollar. C’est la production américaine qui 1 emporte. L’ouvrier filateui' de l’Inde ne demande qu’un peu de riz ; dès qu’il a sa pitance, il chôme, et la main-d’œuvre dans l’Inde coûte horriblement cher.
« L ouvrier agricole laisse n’a presque pas de besoins; il travaille 16 a 17 heures par jour. L’Anglais, qui se nourrit fort bien, travaille 10 heures et lait deux lois plus de besogne. D’après Stuart Mill, un faucheur du Middlesex fauche en un jour autant que trois faucheurs lusses, et le fermier anglais paye 10 centimes là où le propriétaire russe en paye 50, pour faucher la même portion de prairie.
« Dans la Foret-Noire, la fabi'ication des montres est une industrie domestique. L’ouvçier fabrique toute la montre.
« En Amérique, une fabi'ique de 420 ouvriers produit, grâce à un outillage merveilleux, 1,500 montres par jour.
« Le salaire de ces ouvriers est le quadruple de celui de l’ouvrier de la Foi et-Noii’e. Pourtant, les frais de fabi'ication sont moindres aux Etats-Unis et la montre américaine coûte moins. Et tandis que, dans la Forêt-Noire, la plus petite fluctuation du salaire trouble toute l’industrie, aux États-Unis, sur un chiffre aussi côlossal de montres, une augmentation de salaire d’un dollar ne produit pas d’effet sensible. La qualité de 1 ouvrier devient essentielle, la question du salaire perd de son importance pour l’industriel. »
mis à même de travailler moins longtemps et de manger plus, il a pu, comme l’homme de l’âge de la pierre, se constituer une épargne de force intellectuelle et physique.
Et si, à mesure qu’il se trouvait en état de satisfaire à des désirs plus élevés, de nouveaux désirs s’éveillaient en lui, cela même ne doit pas nous étonner; il obéissait à ce courant irrésistible que jamais l’humanité n’a remonté, que nous voyons apparaître à travers les communications des géologues sur l’homme primitif comme à travers les constatations des statisticiens sur l’ouvrier contemporain, et qui pousse en avant tous les individus.
Le bourgeois a aujourd’hui une situation bien supérieure à celle de ses pères; lui aussi, avec des capitaux plus abondants, peut se procurer plus de choses; lui aussi jouit d’un bien-être supérieur à celui de l’industriel d’il y a cent ans; il ne se contenterait plus de la vie simple, frugale, modeste de cette époque. Il lui faut le confort et les raffinements du luxe; il recherche même les excitations nuisibles d’une vaine ostentation. Mais il est en progrès sur ses aïeux, comme l’ouvrier affranchi était en progrès sur le serf, comme le chevalier du xme siècle était en progrès sur les compagnons de Charlemagne; comme le citoyen romain était en progrès sur l’homme déjà civilisé de l’âge du fer.
Pourtant, le bourgeois ne se déclare pas satisfait; il a des désirs nouveaux succédant à des désirs réalisés; il veut monter encore et rêve de nouvelles conquêtes De même, l’ouvrier actuel 11e se compare
pas à l’ouvrier d’autrefois, qu’il ne connaît pas. Il se compare au riche bourgeois qu’il connaît; il voit les sacrifices que la bourgeoisie fait au luxe et au superflu. Et il trouve dans le milieu qui l’entoure des ferments qui surexcitent ses aspirations. De telles aspirations sont inévitables, elles apparaissent dans tous les groupes doués d’une activité consciente et volontaire, et j’ajoute quelles sont légitimes aussi longtemps qu’elles sont soumises à la loi morale dont je parlerai plus loin. Ce désir toujours renouvelé au cœur de l’homme, c’est la poussée éternelle de la sève qui revient, monte, entretient la vie et fait que la société recule sans cesse les limites de son horizon. Le jour où tous les individus, tous égaux, seraient tous contents de leur destinée, et qu’il n’y aurait donc plus pour eux d’idéal à atteindre sur cette terre, je pense que la société croupirait comme une eau stagnante.
Quoi qu’il en soit, il n’est pas douteux que le phénomène dii progrès, ramené à ses termes les plus simples, consiste dans le passage du type inférieur à un type supérieur. Mais ceci admis, un nouvel ordre d’idées s’impose à nos méditations.
Reprenons la tribu primitive de l’époque quaternaire. Elle ne nous offre pas de classes sociales. Tous les membres de la tribu sont au même niveau ; tous luttent pour le nécessaire. Ils ont tous le même but : améliorer leurs conditions d’existence. Et à un certain moment, grâce au procédé signalé plus haut (l’emploi
de la force artificielle, la fabrication des armes, l’utilisation du feu, etc.), les mieux doués y parviennent plus vite que les autres.
Mais dès ce moment aussi, le problème se complique : il n’y a plus seulement en présence des êtres qui tendent instinctivement au bien-être; il y a, à côté de ceux qui s’élèvent, d’autres qui restent stationnaires, à côté de ceux qui luttent pour le superflu, d’autres qui continuent à lutter pour le nécessaire, et à mesure que la civilisation progresse, le contraste entre les privilégiés et les déshérités est plus frappant.
L’accession de l’homme primitif à la civilisation, au bonheur, est donc une des faces de la question. Il y en a une autre : quand, à un moment quelconque de l’histoire, l’humanité arrive à un degré quelconque de civilisation, cela ne veut pas dire que tous les individus soient arrivés à ce même degré de culture et de bonheur. 11 y a toujours des retardataires, et la seconde face de la question, c/est la participation du plus grand nombre possible d’individus aux conquêtes réalisées. L’homme passant du type inférieur au type supérieur, voilà le progrès individuel. La participation du plus grand nombre possible d’hommes à la vie du type supérieur, voilà le progrès social.
Et la loi du progrès trouve ici dans l’inégalité un nouvel aiguillon. L’homme des temps primitifs est poussé par son instinct à chercher mieux que ce qu’il a. Dans la civilisation, le déshérité compare, non seulement la réalité à l’idéal, non seulement ce qu il est à ce qu’il pourrait être, mais aussi sa condition à la condition de ceux qui vivent déjà à un degré supé-
rieur; il voit son rêve matérialisé dans la vie de ses semblables, et il lui semble qu’il n’a qu’à étendre la main pour atteindre à leur niveau, et c’est là ce qui le pousse en avant.
Et si telle est la marche du progrès, la thèse darwinienne de la sélection naturelle par la lutte n’est pas suffisante pour expliquer le progrès. La loi biologique de la survie des plus aptes peut être vraie au début, à une époque où, dans la lutte de tous contre tous, les plus forts triomphant des plus faibles servent au développement de l’espèce. Mais cela n’est plus vrai dans l’état de civilisation. La théorie darwinienne explique l’émancipation de l’individu primitif. Mais si on la prolonge à travers les siècles, elle fait de l’histoire une lutte zoologique. Elle nous livre en pâture aux puissances aveugles de la nature, alors que les hommes mettent leur orgueil à y avoir échappé.
On n’est donc pas dans le vrai en se bornant à transplanter la théorie darwinienne de l’étal de nature dans l’état de culture, du domaine zoologique dans le domaine moral et social.
Pour qu’elle pût être appliquée au milieu de nous, il faudrait considérer les temps écoulés comme non avenus, retourner en arrière et, comme l’a montré M. de Laveleye (a), abolir les richesses et l’hérédité et n’accorder de valeur qu’à Sa fatalité physique contre laquelle l’homme s’est efforcé de réagir.
Sous l’empire de la fatalité physique, le progrès individuel n’est peut-être que la lutte des supérieurs contre les inférieurs qu’ils écrasent. Sous l’empire de
(') de Laveleye, L’État et l’individu. Florence, 1885.
la liberté et de la civilisation, le progrès social doit être l’accession des inférieurs au niveau des supérieurs qui les accueillent. L’évolution biologique à elle seule, si elle n’est pas idéalisée par la fraternité, si elle n’implique pas une évolution morale corrélative, nous replonge en plein dans la barbarie originelle.
Quand le progrès matériel n’est pas accompagné du progrès moral, il n’a ni signification ni portée et ne nous fait pas sortir de cet état de guerre où règne le droit du plus fort.
Un progrès uniquement matériel engendre surtout des besoins et des jouissances. Quand les hommes ont plus de choses à se disputer, le résultat c’est que, l’enjeu excitant plus d’envie, la lutte de tous contre tous est plus passionnée, la poursuite de l’intérêt personnel plus ardente, l’égoïsme plus âpre encore, la mêlée plus furieuse.
La croyance que la richesse, à elle seule, fait le malheur du monde, s’éveille déjà dans la conscience populaire à l’aurore de notre civilisation. Nous la retrouvons, cette croyance mystérieuse et sacrée, dans les premiers chants des hommes du Nord, dans ces Sagas Scandinaves .où la soif de l’or apparaît comme la cause de la détresse de tous ceux qui convoitent le trésor maudit d’Andvari.
La civilisation, qui multiplie les richesses sans multiplier les liens sociaux et les devoirs sociaux, qui fait progresser les ambitions sans faire progresser en même temps la moralité, la notion du devoir et du désintéressement, produit plus de mal que de bien. Une telle civilisation, Hobbes a raison de la repré-
senter sous la forme hideuse du Lévialhan, Rousseau a raison de lui lancer l’anathème.
Le monde n’est pas un conglomérat mécanique de forces individuelles, la société n’a pas uniquement un caractère économique ; elle n’a pas uniquement pour hut de produire ou d’accroître la richesse; « elle « n’existe pas uniquement, dit Sismondi, pour four- « nir au plus bas prix des boutons et du colon » (x). La richesse économique n’est qu’un des instruments de la civilisation, en faire le but « c’est ressembler au roi Midas, qui changeait en or tout ce qu’il touchait et mourait de faim ». L’homme est autre chose qu’un accumulateur de capital, et l’erreur de l’économie politique c’est de lui inspirer la conviction qu’il n’est que cela.
Quack nous montre l’Europe à l’époque de la grande exposition de Paris de 1867 f).
L’industrie semblait arrivée à son apogée ; on s’imaginait être au terme du progrès; les splendeurs de la production provoquaient une admiration universelle ; et pourtant, au-dessous de cette surface brillante fermentait le sourd mécontentement des travailleurs; l’optimisme officiel cachait les crises, les atrocités de la concurrence, l’incertitude du lendemain; la grande masse ne participait pas à la joie des dirigeants, qui ne s’étaient préoccupés que du progrès matériel.
Cela ne saurait suffire. Partout à F accroissement de
(') « La question capitale pour un peuple, écrit J. Rustin, n’est « pas de savoir combien d’ouvriers il occupe, mais combien de vies « il rend possibles. «
(’2) Quack, De Socialisten. Amsterdam, 1885. Introduction.
richesse doit correspondre l’accroissement de culture morale.
Les riches sans culture ont plus de puissance pour le vice que pour la vertu. Les grandes capitales nous fournissent le type de ces désœuvrés dont l’existence est végétative et qui ne vivent plus que d’une sorte de vie extérieure, faisant, comme le dit Lemaître, des gestes d’apparat, parlant un langage conventionnel, inventant des nœuds de cravate, pariant sur des chevaux qui les ruinent, tutoyant des jockeys qui les trompent, et exerçant autour d’eux une influence délétère.
De même, de hauts salaires accordés à des ouvriers incultes font plus de mal que de bien en n’ayant d’autre résultat que de développer le chômage et l’alcoolisme. Tel ouvrier rural dans un petit village des Ardennes, où il travaille au milieu des siens pour un maigre salaire, est plus heureux mille fois que tel ouvrier urbain qui ne trouve dans un salaire élevé que des occasions d’inconduite, de dissipation et de fainéantise.
Un publiciste berlinois, M. Adolphe Schulze, a étudié sur place la condition des mineurs de la Sarre et des mineurs de Silésie.
D’après son enquête, les ouvriers de la Sarre reçoivent un salaire moyen de 6 fr. 50 c. par jour. Mais ils n’ont pas de vie de famille, leur intérieur est sordide et repoussant; ils vont s’étourdir au cabaret et ils sont profondément aigris.
En Silésie, au contraire, où le salaire est inférieur de moitié à celui de l’ouvrier de la Sarre, mais où
le mineur connaît le confort et l’influence bienfaisante du milieu familial, il est heureux.
Ce qui est vrai des bourgeois et des ouvriers, est vrai de la société entière. Une société, même très prospère, mais privée de culture morale, ne réalise pas le bonheur. Accroître la production sans accroître le sentiment altruiste, sans faire pénétrer dans tous les esprits l’idée du devoir, c’est, bien loin d’apaiser la lutte, attiser la haine entre les hommes.
Et ainsi, sous quelque face que l’on examine le problème, l’on aboutit toujours à la même conclusion : d’une part, le progrès résultant de l’effort de ceux qui sont en bas pour monter repose sur l’inégalité, et d’autre part, le progrès ne pouvant empêcher qu’il ne reste toujours dans un état donné de civilisation des êtres inférieurs, repose sur la moralité qui tempère les rigueurs de l’inégalité. Sans la moralité, les mieux doués auraient le droit d’étouffer le développement des moins bien doués, comme la haute futaie entrave le développement des arbustes qui, h la base des grands arbres, cherchent à pousser sans y parvenir.
Toute la question sociale est dans cette organisation de la société, dans la participation du plus grand nombre d’hommes au plus grand bonheur possible, dans la conciliation entre le droit et le devoir des inférieurs et le droit et le devoir des supérieurs.
Comme système politique, le socialisme des Marx, des Guesde, des Bebel est une utopie. Mais le socialisme révolutionnaire est pour nous ce qu’étaient pour Carlyle les révolutionnaires de son temps : « Des verges aux mains de la justice. » Il rappelle, en effet,
au respect de la justice et de la morale ceux qui seraient tentés de les fouler aux pieds.
La part de vérité dans le socialisme, c’est, d’abord, l’idée que si les hommes arrivés au but désiré n’obéissent qu’à leur intérêt et ne se retournent plus vers ceux qu’ils ont dépassés, il y a dans la société des germes de dissolution ; c’est, ensuite, la reconnaissance d’une conception sociale organique, supérieure à la conception atomiste; c’est, enfin, la réaction contre la morale utilitaire, qui, d’Épicure à Bentham et à l’économie politique moderne, n’a jamais été que la régulatrice de l’égoïsme f).
La part d’erreur, c’est l’idée que les hommes pourraient tous, au même moment, arriver au même niveau et qu’une fois arrivés à ce niveau, ils pourraient s’y maintenir. C’est la conviction que les abus de l’autorité disparaîtraient le jour où l’autorité, au lieu d’être exercée par la classe moyenne, le serait par la classe ouvrière; c’est l’opinion que la dictature du travail manuel serait moins funeste que la dictature du capital.
Si l’homme était un être idéal, doué de toutes les perfections intellectuelles et morales, il est probable que le socialisme ou l’individualisme serait chose assez indifférente. Mais c’est précisément parce que l’être humain est imparfait que l’économie politique classique a donné lieu à des abus, et que l’application du socialisme donnerait lieu à des abus analogues.
Nous devons rechercher l’harmonie sociale, concentrer les efforts universels éparpillés dans l’immensité
(') M. Güyau, La morale d’Épicure. Paris, 4886.
de l’univers, obéir à cette loi d’équilibre qui empêche les mondes de s’entrechoquer, le corps humain de se désagréger, la société de périr par l’anarchie. Il est tout aussi injuste et tout aussi odieux de persécuter les supérieurs au nom de l’égalité, que de persécuter les inférieurs au nom de l’inégalité. Avant tout, la société a besoin de cohésion et la crise actuelle ne peut, comme les crises antérieures, se dénouer que par une transaction.
C’est à une transaction qu’ont abouti et les luttes des petits métiers contre les lignages, et des compagnons contre les maîtres, au xnie et au xive siècle; c’est à une transaction qu’ont abouti les luttes religieuses du xvie siècle, les luttes politiques du xvm® siècle.
C’est à une transaction qu’aboutira un jour la lutte sociale du xixe siècle et cette transaction assurera la marche régulière du progrès, en faisant la part de la liberté et de l’autorité, de l’élément individuel et de l’élément social, des droits et des devoirs de chacun.
La conciliation entre la liberté et l’autorité, c’est l’autorité décentralisée, substituée à l’État centralisateur.
La conciliation entre l’élément individuel et l’élément social, c’est le groupement social des intérêts, substitué à l'isolement de l’individu.
La conciliation entre les droits et les devoirs de chacun, c’est le développement de l’esprit social, c’est-à-dire la morale de la fraternité, du désintéressement et de l’amour, subslituée à la morale de l’égoïsme et de l’intérêt personnel.
Tels sont les points que je voudrais examiner d’une façon plus approfondie.