CHAPITRE II
La liberté et l’autorité.
Avantages et défauts de la liberté et de l’autorité. Examen historique de la question. Alternance de la liberté et de l’autorité dans le domaine économique; dans le domaine de la bienfaisance. La conciliation des deux principes est dans la décentralisation.
Prenons d’abord le débat plus brûlant et plus vivace que jamais qui s’agite entre les défenseurs de la liberté et les défenseurs de l’autorité.
Les partisans de la liberté décrivent, Richter l’a fait au Reichstag dans les séances du 4 et du 6 février 1893, l’Etat social de l’avenir livré à l’autorité d’après les idées de Bebel ; ils montrent la société organisée comme une prison, la disparition de la vie de famille, du ressort individuel, de l’élan vers le progrès ; la suppression de l’épargue, la sécheresse d’une existence sociale où, moyennant un salaire égal pour tous, chacun sans joie ni énergie exécute un travail imposé par le pouvoir.
Les partisans de l’autorité décrivent, avec Carlyle, la lente désagrégation de la société contemporaine, la multiplication des ferments révolutionnaires, la
haine et l’envie des petits, l’inquiétude et l’égoïsme des grands, les sombres perspectives, la tristesse et la mélancolie répandues sur ce siècle auquel Adam Smith avait promis le bonheur par la liberté.
Et pendant que les uns ébranlent le principe d’autorité en insistant sur la croyance erronée des socialistes, que l’Etat peut tout organiser ; les autres ébranlent le principe de liberté en insistant sur l’illusion des fanatiques de la liberté, s’imaginant que les individus peuvent se passer d’organisation.
Il est facile de montrer qu’aucune des deux écoles ne représente la vérité absolue, et n’est capable à elle seule de réaliser l’idéal auquel tendent les sociétés.
L’autorité est indispensable ; elle a pour écueil la routine; mais elle a pour fondement indestructible la tradition; pour caractéristique, le respect des choses respectables; pour objectif, le bien-être, le calme, le repos et l’ordre.
La liberté est indispensable. Elle a pour écueil l’utopie; mais elle est la condition de l’activité, du changement, du progrès, en un mot, de la vie. Chacun de ces deux principes a son domaine spécial : Quand on ne voit que les individus, on songe surtout à assurer le développement individuel et on recherche la liberté; quand on ne voit que les masses, on songe surtout à régler leurs rapports, à équilibrer les forces, et on recherche l’autorité. Aussi, les individualistes glorifient la liberté, les socialistes ont foi dans l’autorité.
Au contraire, si on parvient à envisager à la fois et l’individu et la société, sans les sacrifier l’un à l’autre et en laissant à l’un et à l’autre sa vie propre,
on conçoit aisément qu’il faut non pas opposer la liberté a 1 autorité, mais les concilier dans un ensemble harmonique.
Et dès qu’on est arrivé à distinguer, dans la solution du problème, l’individu et la société, une nouvelle distinction s’impose, car la question doit être considérée différemment, suivant qu’il s’agit du domaine intellectuel et moral ou du domaine économique et social.
La liberté favorable aux individus est la source du progrès intellectuel et moral. C’est là sa vraie mission. Écoutons autour de nous. Jamais siècle n’a retenti de panégyriques plus superbes de la liberté. En ce moment encore, alors que le soleil de la liberté semble décliner à l’horizon, dans un ciel chargé de nuages, ses adorateurs opposent à ceux qui n’ont plus leur foi robuste, les merveilles que leur idole a enfantées, l’élan splendide de la pensée, de la science, de l’art, de la philosophie; la moisson radieuse due dans tous les domaines à la liberté de conscience, à la liberté des opinions, de l’association, des cultes, de l’enseignement. Ce sont là, en effet, des conquêtes définitives de la liberté. Lisez les plus illustres des apologistes modernes de la liberté, Humboldt ou Jules Simon, Stuart Mill ou Spencer ; ils la justifient d’abord d’une façon en quelque sorte négative en la mettant avec raison en regard de l’État de police, de son atmosphère étouffante, de ses vexations, de sa tyrannie stérile. Ils l’affirment aussi comme doctrine positive capable de produire le bien, et cette dernière thèse est surtout vraie en tant qu’elle s’applique au développe-
ment moral de l’humanité. Le pivot de la civilisation, c’est l’homme; le pivot de l’homme, c’est la volonté. Pour obtenir le maximum de force sociale, il faut laisser le maximum d’essor aux volontés. « Un chœur, a dit Fouillée, a d’autant plus de puissance que chaque voix est plus sonore. » Et il n’y a une vraie conscience nationale que là où il y a de vraies consciences individuelles.
Il importe donc d’assurer à l’homme la possibilité de se mouvoir librement dans la plénitude de son originalité et de ses facultés propres, et de trouver la situation qui convient le mieux à ses aptitudes. On ne fait éclore des natures vigoureuses qu’en encourageant la spontanéité; et la liberté seule aide à la circulation de la vie, à la variété des idées, à la formation des caractères.
A ce point de vue, la société la plus parfaite est celle où il y a « le moins d’action extérieure du pouce voir sur les citoyens, le plus d’action interne du citoyen sur le dehors » (*), où l’expansion de l’individualité rencontre le moins d’obstacles; où la force qui oblige les citoyens à être conformes, à se modeler les uns sur les autres, d’après un type uniforme, est réduite à son minimum. Le despotisme donnera toujours à la mode une influence démesurée qui s’étendra aux dépens de toutes les qualités primesautières.
Le redoutable défaut de l’autorité, c’est que plus elle agit, plus elle a d’ambitions à satisfaire, plus elle inspire d’espérance et de crainte, et moins il y a dans
(l) Fouillée, La science sociale contemporaine. Hachette. Paris,
l’individu de santé et de vigueur morales, moins il y a dans l’État de caractères bien trempés, moins il y a dans la nation de force créatrice, car « on ne fait jamais de grandes choses avec de petits esprits ».
Ici donc, la liberté apparaît comme la garantie du bonheur et du progrès. Il est évident que, sans elle, l’homme ne peut arriver à son complet épanouissement intellectuel et moral
Mais si, pour que son individualité s’affirme, l’homme doit être libre, pour être libre il doit d’abord manger. Or, pour que le plus grand nombre possible d’individus aient à manger, la liberté n’est pas toujours suffisante.
Et, à son tour, l’autorité favorable aux masses est utile au progrès économique et social.
L’autorité venue tantôt d’en haut, tantôt d’en bas, existe depuis que des hommes se sont réunis sur la terre. Il y a toujours eu des supérieurs et des inférieurs, et l’on a toujours admis entre eux des liens de subordination. Dès l’origine, le père a eu de l’autorité sur les siens, le chef sur la tribu, le peuple conquérant sur le peuple conquis. Toujours les cellules cérébrales ont exercé une direction sur les centres inférieurs, toujours les foules ont reconnu la supériorité et le prestige du génie. Dans une société quelconque, démocratique ou aristocratique, le jour où il n’y aurait plus d’autorité, où les liens hiérarchiques seraient rompus, l’agitation chaotique succéderait à l’ordre et l’on marcherait à une dissolution certaine.
Le mal n’est point qu’il y ait une autorité et des chefs, mais, comme le dit Carlyle, que cette autorité
et ces chefs soient inférieurs à leur mission et incapables de la remplir. L’autorité n’est pas un privilège et une faveur, mais une charge difficile. Elle doit donner la cohésion au corps social et assurer la protection à ceux qui le composent.
Une société, pour se passer d’autorité, aurait besoin de la discipline volontaire et permanente de chacun de ses membres, c’est-à-dire d’un degré de culture, de lumières, de vertu, d’esprit, de sacrifice, de moralité qui n’a pas encore été atteint dans ce monde.
Or, la vie sociale, telle qu’il nous est donné de la voir, étant un perpétuel conflit d’ambitions et d’intérêts, une opposition constante de classes ou d’individus, l’autorité puise précisément sa légitimité dans l’obligation de régler les antagonismes, de fondre les contrastes, de protéger le droit et la liberté du faible contre le caprice du fort, d’empêcher le triomphe des privilèges et de faire régner la justice.
Dans toute société, il y a un intérêt général dominant de haut les intérêts particuliers. Eh bien! l’autorité représente ce tout organique supérieur qui plane au-dessus des instincts égoïstes et au profit duquel un peuple doit savoir restreindre la liberté de chacun s’il veut arriver à la plénitude de sa puissance.
A mesure, d ailleurs, que nous avançons dans l’histoire, 1 autorité résume de plus en plus toute la force acquise à un moment donné, toute l’expérience léguée par le passé; elle conserve le capital accumulé et en fait profiter les générations nouvelles. Et si on peut confondre les adversaires de la liberté en traçant le tableau des progrès de l’esprit humain et en montrant
que l’histoire de ces progrès est l’histoire de la liberté, on confondra également les adversaires de l’autorité en exposant les résultats de son intervention dans la législation, la justice, l’hygiène, la salubrité, la bienfaisance, l’ordre public, l’armée, les finances, les rapports économiques, les routes, les habitations ouvrières, l’émigration, etc., et en montrant combien cette intervention a été souvent utile au relèvement du niveau social.
Toutefois, même en assignant ainsi à la liberté et à l’autorité leur domaine respectif, gardons-nous de rien exagérer et ne croyons pas qu’il y ait dans l’un ou l’autre de ces principes, considérés comme des abstractions, une sorte de vertu magique.
Chacun porte au contraire en lui un germe de mort.
Quand pour maintenir l’autorité on lui attribue trop d’importance, quand sous prétexte de donner le bienêtre aux citoyens on veut régler toutes leurs actions, on voit se dresser l’État de police. Les rouages administratifs remplacent les forces vivantes, la bureaucratie s’empare des destinées de la nation. Le gouvernement, loin d’être un instrument de cohésion et de protection, devient un mécanisme sans âme, qui sert aux forts contre les faibles, broie la société et détruit l’esprit public. Il perd chaque jour davantage le sentiment du devoir et de la responsabilité, il devient chaque jour plus arbitraire. De toutes parts éclatent alors des protestations et des plaintes contre son intolérance, ses empiètements et ses abus. Le principe d’autorité sombre au milieu des tourmentes révolutionnaires et, comme en 1789, les masses se ruent
contre lui avec une sorte de frénésie sauvage. C’est l’histoire des hontes du Bas-Empire, des excès de la monarchie absolue dans l’ancien Empire germanique et dans l’ancienne France, ce serait l’histoire de l’Etat collectiviste s’il parvenait à triompher. Quand, d’autre part, pour combattre ce qu’il y a de factice et de funeste dans l’absolutisme, on combat l’autorité ellemême; quand, au lieu de reconnaître ce quelle peut avoir de juste et de nécessaire, on la détruit et que l’on dresse contre elle le dogme absolu de la liberté, on s’égare encore.
La France, appuyée sur la théorie du contrat social, a tenté de fonder l’ordre politique exclusivement sur la notion abstraite de la liberté. Elle n’a jamais eu l’idée de la liberté organique. Avec Rousseau, elle a créé cette doctrine de la liberté qui, sacrifiant le présent à l’avenir, la stabilité au mouvement et plaçant sa confiance dans l’indéfinie perfectibilité de l’homme, ne laisse pas aux citoyens un moment de repos.
La société n’est pas toujours capable de se passer complètement de lisières; on peut les enlever avec précaution à mesure que la puissance interne du corps social se développe; mais les arracher brusquement quand on en a encore besoin, ce n’est pas donner aux hommes la liberté, ce n’est pas les débarrasser d’entraves gênantes : c’est les priver de tout point d’appui.
La liberté ainsi entendue, sans frein, sans contrepoids, ne produit que des déceptions. Elle est utile à quelques êtres supérieurs, mais nuisible à la masse
des humbles; elle assure la toute-puissance d’une minorité d’élite, au détriment de la grande majorité qui végète dans l’ignorance et dans la misère. Sans l’égalité, et l’égalité n’existe pas, elle est l’exploitation des petits par les grands ; sans la fraternité, et la fraternité est un idéal dont nous sommes bien éloignés, elle est l’abandon des petits par leurs semblables, elle est l’isolement et la souffrance.
Et même dans le domaine moral dont je parle plus haut, et où l’influence bienfaisante de la liberté est incontestable, il faut encore reconnaître que la liberté abstraite trahit les espérances de ses disciples lorsqu’ils s’imaginent qu’elle va à elle seule faire éclore les individualités.
Le xixe siècle est le siècle de la liberté, et pourtant il n’est pas le siècle des individualités. Celles-ci sont perdues dans la foule et les médiocrités les submergent. On peut invoquer «à cet égard le témoignage d’un illustre penseur peu suspect, Stuart Mill luimême, qui, dans un livre consacré à célébrer la liberté, source de l’individualité, est obligé de reconnaître, comme signe caractéristique de notre temps, une tendance à l’assimilation de tous les individus : « Jadis, écrit-il, les divers rangs, les divers « voisinages, les divers métiers et professions « vivaient dans ce qu’on pouvait appeler des mondes « différents. A présent, ils vivent tous à un très haut « degré dans le même monde, lisent les mêmes « choses, écoutent les mêmes choses, voient les « mêmes choses, vont aux mêmes endroits. Leurs « craintes et leurs espérances sont dirigées vers les
« mêmes objets, ils ont les mêmes droits, les mêmes « libertés, les mêmes moyens de les revendiquer (!). »
Et M. de Tocqueville, dans sa correspondance (2), déplore « la mobile petitesse, le désordre perpétuel « etsans grandeur du monde politique de son temps ». Il parle « de la platitude qui va toujours croissant, de « ce labyrinthe de misérables et vilaines passions ; de « cette fourmilière d’intérêts microscopiques qui « s’agitent en tous sens ». Il ne trouve plus « l’élan « libre du cœur; rien n’est jeune, même les plus « jeunes; il attend un homme ou un événement, « quelque chose de plus grand que ce que nous voyons ». Et cet observateur impartial d’une époque libre est obsédé par la pensée de la décadence.
Assurément, la liberté est l’idéal et tous les efforts des hommes doivent converger vers son épanouissement le plus complet.
Mais, au point de vue historique, le progrès (qui est à la fois, nous l’avons vu, le passage du type inférieur au type supérieur et la participation du plus grand nombre à la vie du type supérieur) est l’œuvre et de la liberté et de l’autorité. Si l’on peut admettre que dans le domaine intellectuel et moral le rôle de la liberté a toujours été prédominant, il faut reconnaître que, dans le domaine économique et social, la liberté et l’autorité apparaissent, non comme des dogmes, mais comme des étapes historiques se succédant avec le rliytme éternel du flux et du reflux de l’océan. Il
(') Stuart Mill, La Liberté, 1860, chapitre III, in fine.
(2) Voir Histoire de la monarchie de Juillet, par Thureau Dangin, t. VI, p. 60 et 61.
s’agit bien, suivant la comparaison déjà citée de Saint-Simon, du jeu du cylindre de pompe qui descend ou monte selon qu’il est à la base ou au sommet du tube aspirateur.
Les faits confirment cette manière de voir :
Chez les peuples encore mineurs, l’autorité a d’abord un rôle fécond; elle vient au secours des faibles; elle appelle à la vie les forces individuelles endormies; elle élève le niveau moral et social. Puis, grâce à ce levier, les énergies s’affirment, les individus prennent conscience d’eux-mêmes et de leur valeur, la nation émancipée sent quelle peut marcher seule, et alors elle rejette tout support, elle nie toute autorité, elle n’a plus d’autre déesse que la liberté, jusqu’au jour où, désillusionnée et aigrie, elle essaye à nouveau de trouver dans la protection du pouvoir le bonheur qu’elle a en vain cherché en échappant à sa tutelle.
On justifierait déjà cette thèse en invoquant les réformes accomplies au xvme siècle parle despotisme éclairé, en montrant que Frédéric le Grand, Catherine de Russie, Marie-Thérèse et Joseph II, Léopold de Toscane, Christian YII de Danemark, Charles III d’Espagne ne font que suppléer à l’initiative populaire affaiblie par les longues guerres continentales.
Mais il est surtout intéressant d’examiner à ce point de vue l’histoire économique de la France et de l’Angleterre.
En France, la législation industrielle de Colbert ou le régime mercantile, c’est l’autorité réglementant le travail, planant au-dessus des pârtis et veillant aux
intérêts économiques, sans sacrifier les ouvriers aux patrons, sans qu’on puisse la taxer d’injustice ou de tyrannie.
Il n’y a pas à le nier, l’autorité en jouant, de 1666 à 1675, un rôle prédominant, a été réellement bienfaisante. Par un système de primes, d’avances, de monopoles, par la création de types et de modèles, elle a stimulé les aptitudes et suscité les efforts. La France était encore incapable de faire surgir le progrès de l’activité spontanée des particuliers; Colbert lui fournit le moyen de lutter avec l’Espagne et les Pays- Bas pour la draperie et la toile; avec le Brabant pour la dentelle et Venise pour les glaces; avec l’Angleterre pour la bonneterie, et l’Allemagne pour les armes.
Et personne ne songeait à se plaindre d’une ingérence gouvernementale qui apportait au pays le bien-être.
Peu à peu, cependant, les industries créées par le pouvoir se sentent assez solides pour se passer de lui et commencent à supporter avec impatience son poids écrasant ; d’autre part, l’État qui est partout, prescrivant qui produira, comment on produira; l’Etat qui a pris l’habitude de décider de tout et de tout diriger, ne reste pas à la hauteur d’une tâche chaque jour plus étendue. Non seulement, il ne parvient pas à maintenir la prospérité, non seulement il ne réussit pas à empêcher le mal, mais il devient nuisible, il protège surtout les privilèges, le monopole, les abus féodaux; après avoir créé l’unité de la France et la richesse de la France, il devient la source de la misère du peuple qui le charge de malédictions.
Dès lors, on assiste à la réaction légitime de la liberté contre la réglementation.
La théorie mercantile avait voulu faire jaillir la fortune du sol par des moyens artificiels et y avait d’abord réussi. Le jour où, les conditions étant changées, les moyens employés ne peuvent plus rien produire, l’on se rejette de l’autre côté, sur l’ordre naturel. Les physiocrates proclament que l’on doit s’en remettre au cours naturel des choses; Turgot réclame l’abrogation de toutes les restrictions légales, et la conscience populaire est avec lui. L’économie politique ne reconnaît plus à la civilisation qu’un seul moteur : la liberté. 11 faut laisser agir les hommes librement, et de nombreuses générations dans la France du xixe siècle acclament cette doctrine.
Mais, encore une fois, après avoir été un instrument de délivrance, elle devient un instrument d’oppression. Elle est surtout favorable à la classe moyenne qui, plus instruite et plus riche, plus active et plus puissante, l’utilise à son profit. Elle ne fait rien pour les misérables dont elle surexcite les appétits sans les satisfaire, et, contenant en elle tout ce qu’il faut pour éveiller les passions violentes, elle ne possède rien pour les désarmer. Aussi voyons-nous, vers 1840, apparaître le socialisme comme l’idéal que les classes populaires opposent à l’idéal bourgeois de la liberté. Et les disciples de Saint-Simon ou de Fourier, de Pierre Leroux, de Cabet, de Bûchez, de Proudhon, de Louis Blanc, etc., forment, jusqu’à l’heure actuelle, une armée grandissante qui s’éloigne de la liberté et se reprend à tourner ses regards vers l’État.
L’exemple de l’Angleterre est tout aussi frappant : l’Angleterre, jusqu’au xvin® siècle, vit sous le statut d’Élisabeth de 1562, dit « loi des apprentis ». Le statut réglementait à outrance les rapports économiques : il obligeait le citoyen désireux d’exercer un métier, à sept ans d’apprentissage; il fixait pour chaque chef de ménage la proportion des apprentis et des compagnons, et la durée du contrat de travail. I! limitait les heures de travail. Il chargeait le juge de paix de la localité de déterminer tous les ans le taux des salaires dans chaque métier et de trancher les différends relatifs au travail.
La législation ouvrière de 1562 était assurément
autoritaire. Elle empêchait le citoyen rebelle à ses dispositions d’exercer une industrie. Elle donnait, par contre, une grande sécurité aux autres. Quel que fût l’état du marché, on avait la certitude de travailler d’une façon régulière, pour un salaire convenable et sans surmenage. Aussi personne ne ressentait la privation de la liberté, et le code d’Élisabeth, répondant aux besoins des ouvriers et des petits patrons, était-il accepté par tous. Car l’Angleterre ne connaissait que la petite industrie, et la petite industrie avait bien plus besoin de protection que d’indépendance.
Toutefois, ici aussi, une transformation va s’opérer dans les faits et dans les idées. Le statut d’Élisabeth est en rapport avec une organisation sociale dont les signes distinctifs sont : la petite propriété, une classe rurale et moyenne indépendante; l’industrie domestique; les fonctions locales exercées gratuitement par la noblesse et la gentry.
Or, au xvme siècle, tout cela change; la petite propriété est refoulée par le capital qui se constitue ; la classe rurale et la forme familiale et domestique de l’industrie s’évanouissent au profit de la classe commerçante urbaine et de la grande industrie. Des hommes qui n’ont jamais passé par l’apprentissage imposé par le statut d’Élisabeth, mais qui ont des capitaux à leur disposition, construisent de vastes fabriques, y installent des machines coûteuses et y appellent des légions d’ouvriers. Les autorités sont impuissantes à appliquer les anciens règlements, à intervenir dans la fixation des salaires, et les industriels, dont la prospérité grandit, ne voient plus dans cette réglementation qu’un obstacle dont il faut se débarrasser à tout prix.
Le respect de la loi d’Élisabeth a été pendant deux siècles le bouclier de la petite industrie ; sa violation seule rend possible au xvme siècle l’essor de la grande industrie. Et c’est là où on l’applique le moins que le progrès est le plus marqué. L’origine de la situation florissante de Birmingham et de Manchester se trouve dans la circonstance que les vieux règlements y étaient complètement tombés en désuétude (I).
Et, en même temps que les industriels armés du capital et de la science luttaient contre la législation qui représentait pour eux la routine, la réaction, le monopole, ils pouvaient se réclamer de la doctrine de la liberté qu’Adam Smith apportait au monde comme le remède à tous les maux dont on souffrait.
(q Brentano, Bas A rbeits-Verhaltniss cjemass dem heutigen Redit. Leipzig, 1877, p. 50.
La théorie d’Adam Smith qui, depuis 1814, date de l’abolition de la loi sur les apprentis, a inspiré les classes dirigeantes non seulement en Angleterre, mais aussi sur le continent, est le fondement de l’économie politique classique. L’État doit s’abstenir; l’industriel doit être libre d’obéir à ses tendances, d’user de ses facultés, d’exercer ses aptitudes. De cette façon, chacun contribue le mieux au bien général. Le bonheur résulte de la liberté individuelle, de la libre concurrence, du jeu régulier de la loi de l’offre et de la demande. Il faut laisser faire et laisser passer. On est aux antipodes de Colbert. Pour Colbert, l’ingérence des gouvernements provoque le progrès; pour Adam Smith, leur ingérence arrête le progrès, et lui ne l’attend que du cours naturel des choses.
Le revirement est de nouveau absolu. Mais les conditions du phénomène restent invariables. En Angleterre comme en France, le passage de l’autorité cà la liberté est favorable aux grands, défavorable aux petits; l’émancipation des grands industriels a pour contrecoup la dépendance et la misère de la classe ouvrière, de ceux qui sont trop faibles, trop isolés pour se servir de la liberté.
Aussi en France, en 1776, les ouvriers font éclater leur joie à la publication de l’édit de Turgot qui abolit les jurandes, et Louis XVI peut dire : « Il n’y a que Turgot et moi qui aimons le peuple. » En Angleterre, en 1814, les ouvriers résistent à la suppression de la loi d’Élisabeth. C’est que la France de 1776 n’avait pas de grands industriels capables d’abuser de la liberté contre les petites gens, tandisque l’Angleterre de 1814,
l’Angleterre de Hargreaves, de Arkright, de Watt était déjà un pays de grande industrie et les masses sentaient le besoin de la protection.
Brentano montre parfaitement que la réglementation méticuleuse de 1562, désormais gênante pour les capitalistes, avait régularisé pendant des siècles le sort des ouvriers (x) et que lorsque cette réglementation disparaît, la destinée de ceux-ci s’assombrit : leur vie si paisible devient incertaine, difficile, cahotée; l’apprentissage est détruit; les nécessités de la concurrence obligent les employeurs à faire travailler les femmes et les petits enfants; à prolonger outre mesure la durée du travail, à avilir le salaire jusqu’au niveau dérisoire du salaire de famine; les heures et le prix du travail sont soumis à des soubresauts continuels; l’hygiène, la salubrité, la santé, la moralité, l’instruction, la famille, tout qst sacrifié au succès de l’entreprise. Les prolétaires, privés de toute vraie joie sociale, végétant dans la misère, forment peu à peu au milieu des Anglais une nation à part, haineuse, envieuse, redoutable, qui en arrive à maudire la liberté. Et avec la continuité d’un mouvement mécanique de pendule, les esprits oscillent de nouveau du côté opposé; ils font appel aux pouvoirs publics; ils obtiennent la limitation des heures de travail; une loi sur la législation des fabriques; une loi sur la construction des maisons ouvrières, sur l’instruction obligatoire ; une extension de l’intervention administrative; des lois sur l’organisation de la justice, sur l’épargne,
(*) Brentano, Arbeits-Verhaltniss gemàss dem heutigen Recht. 1877, p. SI.
sur les droits des fermiers contre leurs propriétaires, la législation industrielle se développe, et bientôt malgré ses traditions locales, malgré son organisation, l’Angleterre des Cobden, des Brougham, des Bright et de la doctrine de Manchester passe au chartisme d’abord, au socialisme ensuite, et possède bientôt des théoriciens tels que les Hyndman, les Arch, les Burns qui, bien loin de destituer l’État, veulent lui abandonner la direction complète de la vie sociale.
Si de l’organisation industrielle nous passons à l’organisation de l’assistance et de la charité et à la lutte contre le paupérisme, qui est en définitive le nœud de la question sociale, nous voyons que dans ce domaine également, les hommes ont toujours incliné de l’autorité à la liberté. Et l’histoire nous montre le lien intime et constant qui s’établit entre la liberté de la charité et la liberté industrielle, d’une part, entre l’assistance légale et la réglementation économique, d’autre part (*). L’association d’idées est naturelle et facile à comprendre. Quand l’autorité asservit le citoyen, quand elle lui enlève l’indépendance et la responsabilité, elle en fait un mineur, un incapable, et elle assume à son égard un devoir de protection ; elle lui doit le secours dans l’indigence; celle-ci devient une dette de l’État qui prend aux riches pour nourrir les pauvres. Quand au contraire le citoyen est émancipé, il est responsable ; puisqu’il est libre, per-
(*) De l’assistance dans les campagnes, par Émile Chevalier. Paris, -1889. — Die Arbcitcr-Versicherung . Brentano. Leipzig, 1879 (p 51 à 86).
sonne n’a à s’occuper de lui; son indigence est le résultat de son inconduite, de son imprévoyance ; elle ne crée aucune obligation d’assistance; tout au plus peut-elle inspirer les cœurs compatissants qui doivent pourtant se garder d’encourager le vice et de multiplier les bouches inutiles.
L’empire romain a l’esclavage et la clientèle. Aussi le paupérisme y devient une institution légale et Rome nourrit les indigents. Sous Valentinien, elle fournit aux assistés 90,000 livres de pain par jour et affame les provinces au profit d’une armée de fainéants.
Après avoir subi le développement du paupérisme par l’autorité, l’Europe subit le développement du paupérisme par la liberté.
Le christianisme émancipant le travail, l’assistance comme devoir de l’Etat disparaît. Mais l’Église sanctifie la pauvreté, lui donne un appui dans les ordres mendiants et contemplatifs, fait de la charité un devoir religieux et, par un excès de fraternité, accroît le nombre de ceux qui cherchent à vivre sans travailler. Il y a dans la marche en avant de la misère deux points d’arrêt : la féodalité et la corporation. Car le seigneur féodal comme le règlement corporatif, en restreignant la liberté du travailleur, lui donne en échange le pain quotidien et la protection contre l’adversité. Cependant les liens féodaux se relâchent, les liens corporatifs se rétrécissent, le patronage et l’assistance mutuelle s’effacent; le serf affranchi et l’ouvrier libéré deviennent des mendiants; ils se multiplient; ils affluent autour des églises, des couvents, des ordres religieux, des institutions charitables; et la Réforme
trouve devant elle un inonde à peu de chose près aussi affaibli, aussi dégradé par l’aumône que celui que Pionie avait légué à l’Église.
Le danger était grand. L’État entre en scène. En même temps qu’il détruit les organismes locaux et met l’industrie en tutelle, il s’empare du soin et de la protection des pauvres. En Angleterre, les lois de Henri VIII, d’Édouard VI et d’Élisabeth avec la taxe des pauvres, en France, les réformes du chancelier de l’Hôpital, l’ordonnance de Moulins et les taxes levées par les princes sont la revanche de l’autorité.
En Angleterre surtout, le mouvement a eu une grande netteté. Le pouvoir prend ses précautions et procède avec méthode. Il a compris que le tort de la charité impériale et de la charité religieuse était de confondre dans ses largesses les méritants et les vicieux; il essaye de distinguer : il fait preuve d’une impitoyable rigueur envers les vagabonds rebelles au travail qui, à la troisième rechute, sont exécutés; il se montre paternel envers les invalides et les vrais pauvres, auxquels il procure tantôt la licence ou autorisation de mendier, tantôt des secours, tantôt un refuge dans une maison de travail; et il établit, pour subvenir aux dépenses nécessaires, la taxe obligatoire des pauvres. On connaît l’échec de la loi des pauvres; on sait les charges effroyables qu’elle fit peser sur l’Angleterre; en 1817, la taxe s’élevait déjà à 8 millions de livres! Et, preuve évidente de la connexité reliant la charité légale à la réglementation industrielle, sous Georges IV, la taxe des pauvres servait à fournir des suppléments de salaires aux ouvriers agricoles ne
gagnant pas assez pour payer le prix des subsistances.
Ainsi l’autorité qui avait voulu séparer les pauvres des paresseux, ne savait même plus distinguer le travailleur de l’infirme, et tous, valides ou invalides, étaient poussés à ne plus compter que sur elle.
A la fin du xvm9 siècle, le paupérisme était toujours là, répandu sur l’Europe comme à l’aurore de la Renaissance, plus menaçant même peut-être, car il était moins résigné. La liberté reprend son empire. La grande industrie, d’ailleurs, la réclamait et prêtait une oreille attentive et complaisante aux théories de Malthus démontrant que taxer les riches pour nourrir les pauvres, c’est accroître la pauvreté, favoriser la paresse et contrarier la nature. D’après Malthus, le pauvre arrivant dans un monde trop peuplé pour lui fournir du travail est un intrus qui n’a qu’à partir. Il faut laisser agir librement les lois naturelles. Sans aller aussi loin que Malthus, les théoriciens de la liberté ont imprégné notre siècle de leur doctrine ; rejetant les lois révolutionnaires, le droit à l’assistance, le droit au travail et les ateliers nationaux, ils ont cru à la bonté et à la puissance de l’homme libre; ils ont mis leur espoir en lui; ils ont entrevu une société modèle où, grâce à lui, on allait enfin être heureux; ils ont cru fermement à l’idée qu’il fallait, dans le domaine de la charité, intervenir le moins possible; ils ont répété avec lord Brougham: « Toute « tentative humanitaire pour élever le prolétariat est « une atteinte à la loi naturelle d’assainissement qui, « par l’augmentation de la mortalité, conduit à l’élé- « vation des salaires. »
On connaît le résultat de leur système : en cinquante ans, presque partout le vagabondage et la mendicité ont doublé et même triplé. Et comme aux jours inquiétants de la décadence latine, comme aux jours troublés du déclin de la féodalité, comme aux jours sombres de la guerre de Trente ans, comme aux approches de la Révolution française, on entend de nouveau ce que Louis Blanc appelle: « le bruit sourd de l’armée permanente de la misère ».
L’Europe penchée du côté de la liberté se recourbe du côté de l’autorité. Les assurances ouvrières oblisra-
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toires du prince de Bismarck, qui mettent entre les mains du pouvoir des forces considérables, sont une hardie tentative de faire résoudre par l’État la question du paupérisme. Et de son côté, le socialisme laisse entrevoir aux masses l’État de l’avenir où l’autorité, chargée de la production et de la répartition des richesses, fera disparaître la misère.
Jusqu’à présent, il semble donc que ces périodes alternatives d’autorité et de liberté soient inévitables. La société humaine est un organisme qui doit s’adapter à des besoins toujours nouveaux. La vie circule sans interruption. Tel ordre de choses nécessaire un jour à la croissance d’un peuple devient un obstacle à son développement ultérieur ; tel système d’instruction qui avait fait jaillir les idées les étouffe; tel système de gouvernement, jadis sauvegarde de la nation, devient une menace pour son existence.
La liberté est l’idéal. Thomas Morus, dans son Royaume d’Utopie, la présente avec raison comme le but suprême de toutes les nations. La sociélé la plus
[>ai faite que l’on puisse rêver est celle qui combinerait le minimum possible de contrainte avec le maximum possible d’individualité. Mais si nous prenons les hommes tels qu’ils sont, nous devons reconnaître que jusqu à présent, dans le domaine économique, politique et social, toujours la liberté a été utile aux forts, l’autorité aux faibles. Et à ce point de vue la réaction du socialisme contre la doctrine de Manchester est aussi compréhensible que la réaction de la doctrine de Manchester contre le régime mercantile.
L’humanité arrivera- t-elle un jour à ce niveau de perfection suprême rêvée par les philosophes où la discipline spontanée et volontaire de chaque être répondra à tous les besoins sociaux? Nous n’en savons rien. Mais au lieu de poser cette question insoluble, demandons-nous s’il n’y a pas moyen de diminuer la fréquence et l’intensité des ondulations alternantes de liberté et d’autorité. S’il n’est pas possible de réduire l’amplitude des oscillations qui nous lancent sans cesse d’un extrême à l’autre. On a tort de faire croire aux hommes qu’ils doivent choisir entre deux principes absolus et inconciliables. Il ne s’agit nullement de savoir si le monde sera entièrement livré à la liberté ou complètement abandonné à l’autorité. Il faut simplement savoir si nous irons toujours de la liberté désorganisée à l’autorité centralisée.
Quand on confond la liberté avec l’atomisation, l’autorité avec la centralisation, il est bien naturel que l’opposition entre les deux notions paraisse irréductible et que l’on en arrive à prononcer contre l’une des deux une condamnation irrévocable.
Mais les termes du problème sont mal posés.
Ce qui est redoutable, c’est non l’autorité, mais l’autorité centralisée. Le gouvernement local est loin de présenter les inconvénients de l’État unitaire.
Ce qui est dangereux, ce n’est pas la liberté, c’est l’isolement dans la liberté. Car si de la liberté organisée il y a tout .à attendre, de l’individualisme excessif il y a beaucoup à craindre, et Aristote disait il y a longtemps : « Pour vivre seul, il faut être ou une brute ou un Dieu. » L’excès d’individualisme et l’excès de centralisation ont causé des ravages qu’il serait profondément injuste d’attribuer à la liberté elle-même ou à l’autorité.
L’époque présente souffre de la fragilité de cette double conception : un État tellement centralisé qu’il en devient une abstraction en face d’individus tellement isolés qu’ils n'ont plus rien de vivant.
Humboldt, dans son livre : Essai sur les limites de l’ activité de l’État; Jules Simon, dans son ouvrage : la Liberté; Ducpétiaux, dans son étude : la Mission de l’État, ont tour à tour fait ressortir les dangers de la centralisation. Ils ont montré comment l’État centralisé conduit à l’uniformité; comment en remédiant par des mesures uniformes à un mal déterminé il risque d’en faire naître un autre dans une autre partie du corps social et finit par sacrifier un groupe quelconque aux intérêts, au bien-être du groupe qu’il protège. Ils ont fait voir comment, amené à s’occuper des choses et d’individus toujours plus nombreux, il en arrive à créer sans cesse de nouveaux rouages, à faire sans cesse de nouvelles dépenses qui nécessitent
de nouveaux impôts; ils ont insisté sur l’extension progressive de la bureaucratie; ils ont rappelé les cadres administratifs, enrégimentés militairement, entretenus aux moyens de ressources obligatoires, nommés par des raisons de parti, privés de l’aiguillon de la concurrence, du contrôle de la publicité, de l’espoir de la fortune, et les gouvernements rappetissant les hommes pour en faire des outils d’abord inutiles, ensuite nuisibles.
Ces critiques ne sont pas dénuées de tout fondement. Seulement, qu’on veuille le remarquer, elles retombent non sur l’autorité, mais sur la centralisation.
Elles appellent comme remède non l’anarchie, mais la décentralisation.
A. mesure que la civilisation se développe, le rôle de l’État croît en importance et en difficulté. Et alors, pour qu’il puisse agir efficacement, il est de plus en plus indispensable que l’autorité soit localisée et descende des sommets dans des organismes multiples. Il ne faut donc pas dire : L’Etat doit préparer sa destitution. Il faut proclamer que l’Etat doit préparer sa décentralisation. La décentralisation est la seule expression de l’autorité qui concilie l’ordre et la démocratie et empêche celle-ci de devenir la tyrannie d’une majorité.
Nous devons, au milieu des difficultés qui nous assiègent, tendre à l’organisation de la liberté. Voilà dans quel sens il faut admettre la réglementation et dans quelles bornes il faut la contenir. La réglementation, d’ailleurs, n’est pas un principe bon en soi; elle est simplement un moyen transitoire de
rendre les faibles plus libres et les puissants plus justes. Elle ne peut arriver à son but qu’à condition d’être localisée.
Telle est la raison qui place la décentralisation au premier rang des préoccupations publiques. Alors que l’économie politique classique repousse en toute chose et que le socialisme recherche en toute chose l’intervention de l’État, il est de la plus haute importance de rechercher dans quelles limites et de quelle façon l’État peut intervenir pour garantir et non pour étouffer le développement de l’activité individuelle.