L'organisation des bibliothèques
Il souffle depuis peu sur les bibliothèques un vent de rénovation ; je parle des bibliothèques françaises, car celles des autres grandes nations ont suivi davantage les progrès de la science et de la vie. Cette aspiration vers le mieux est née bien moins chez les lecteurs que chez ceux qui les servent. Voilà quelques années — quatre à peine — qu’une Association amicale des Bibliothécaires français (l’A. B. F., de son nom abrégé) s’est formée pour discuter en corps les grandes questions techniques et masser les intérêts professionnels. Parti du quartier latin, l’appel au groupement a trouvé l’écho désiré, et la grande majorité des bibliothécaires de France est entrée dans l’union ; pour les autres nous ferons la part de l’indolence et du scepticisme.
Les membres de F A. B. F. se plaignent d’entendre si souvent dénoncer une torpeur et une routine, dont ils sont moins responsables que les pouvoirs publics et l’opinion. Les premiers paraissent hésiter entre deux conceptions : les bibliothèques, la plupart au moins, seraient des musées d’un type spécial, dont il ne faudrait point trop remuer la poussière ; ou bien un prétexte à vagues sinécures, utiles à distribuer comme des bureaux de tabac. Cette dernière notion semble perdre du terrain ; un ministre éprouve malgré lui un peu de honte à introniser quelque rimeur ou vaude-
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ARCHIVES, BIBLIOTHÈQUES, MUSÉES
villiste, incompris de la foule ou peu ménager de son patrimoine ; de telles nominations sont rares et signées avec d’autres, plus légitimes. D’ailleurs les favoris entrent dans l’armée du livre comme généraux, et il faut de plus humbles officiers. Ceux-ci subissent l’arbitraire d’un sous-chef de bureau, homme d’idées personnelles qui, comme ses prédécesseurs, passera avant de les avoir appliquées, et s’en tient de préférence à cette ligne de conduite : ne rien amplifier dans ce service, réduire s’il se peut.
Cette situation désole les gens d’étude; naguère quelques-uns s’émurent, firent nommer une commission extraparlementaire (1905-06). Combien de ses membres prirent-ils au sérieux la question? Deux ou trois peut-être, un seul selon les mauvaises langues. Des idées furent émises, justes ordinairement, car l’évidence les inspirait; mais, par une prudence mal comprise, elles n’envisageaient qu’un côté du problème, celui qui ne troublait pas le budget. L’émotion soulevée fut insignifiante et les articles de journaux peu abondants ; ajoutons que le principal initiateur les avait signés.
Les professionnels usèrent d’une méthode meilleure : on 11e secoue point l’inertie par un acte isolé ; un effort passe inaperçu, une institution demeure. L’enseignement supérieur en France relève d’une commission permanente; les bibliothèques, qui dépendent, au Ministère de l’Instruction publique, de la même direction, demandèrent la même sauvegarde. L’A. B. F. débattit un projet; son bureau obtint des audiences ; 011 aboutit enfin à un décret, qui rejetait, bien entendu, plusieurs des propositions, mais demeurait somme toute — quelle joie de le reconnaître ! — assez libéral : une part était faite à l’élément électif. O11 a beaucoup voté, malgré l’éparpillement, la difficulté énorme de se concerter en peu de jours, et les choix furent raisonnables ; des noms comme ceux de MM. Ch. Mortet et Babelon indiquent assez que l’A. B. F. n’a rien d’un syndicat. La commission, réunie une première fois en juillet 1909, n’a pu que s’installer. Certes, cette assemblée, qui paraît heureusement composée, sera purement consultative ; mais c’est beaucoup qu’elle doive siéger régulièrement, soutenir i’A. B. F. et recueillir ailleurs des appuis.
Il en est un indispensable, celui de l’opinion publique; on commence à l'éclairer sur le sujet. Des congrès internationaux de bibliothécaires ont déjà eu lieu ; un autre se tiendra à Bruxelles
en 1910 ; les journaux quotidiens rendent compte de ces grandes assises, qu’elles concernent la tuberculose, l’archéologie ou la mutualité; ils s’occuperont bien des bibliothèques en pareille occasion. Mais il y a mieux pour instruire le general reader ; ce sont les exposés d’ensemble, comme celui que j’entreprends ici. J’en dirais autant, n’étaient ses proportions rebutantes, de l’énorme ouvrage récent d’un confrère de la Bibliothèque Nationale, M. Eugène Morel : Bibliothèques , Essai sur le développement des bibliothèques publiques et de la librairie dans les deux mondes K . J’ai lu avec intérêt et jusqu’au bout cette œuvre passionnée, colorée et triviale, pleine de trouvailles, mais aussi de redondances abusives qu’accumule un parti pris de pamphlétaire, impressionnante par le désintéressement personnel qui s’y reflète, brutale et choquante par son esprit haineux et une sorte de rage d’invective directe, où s’affirment enfin à la fois le souci de l’enquête exacte et un mauvais goût de journaliste, embourbé dans l’exagération et le paradoxe. Quelques personnalités visées sans détour ont eu toutes raisons de se défendre1 2 ; ceux que leur rang modeste a préservés concluront comme moi que ce livre, bien trop long, vient au moins à son heure ; il examine, en ordre dispersé, à peu près tous les points que nous devrons aborder. Par son attrait de scandale, il éclipsera tout plaidoyer plus méthodique et plus équitable ; et son appel à l’effort libre des particuliers aurait d’heureux effets s’il était entendu.
Néanmoins, j’éviterai la forme du compte rendu, et ce que vise l’article fondamental du Credo de cet auteur (les établissements libres ou municipaux) retiendra brièvement notre attention, à titre de phénomène sociologique; nous nous attarderons bien davantage à ce qui touche les bibliothèques savantes, laboratoires pour la production scientifique. Au reste, certaines questions concernent à la fois les deux groupes, et j’estime nécessaire de critiquer, chemin faisant, les idées de M. Morel et de peser ses arguments.