LES RESSOURCES ACTUELLES DE LA FRANCE 1 . MISÈRES ET REMÈDES
Dans son étude, parallèle à celle-ci, sur les Musées, M. Réau commence par justifier l'institution elle-même et en poser les principes. Tâche superflue, pensera-t-on, s’il s’agit de bibliothèques; on en connaît la raison d’être et l’on sait bien ce qui s’y fait. Eh bien ; non! On ne sait point ce que c’est ou doit être, et M. Réau luimême, après réflexion, bifferait sûrement cette phrase : « L’organisation des Pinacothèques implique des problèmes infiniment plus embarrassants que ceux des Bibliothèques , où tout se réduit en somme à des difficultés de classement. » Il n’est point question là du problème capital, celui de destination : A qui, à quoi sert une
1. Je ne puis m’occuper du monde entier, faute de place et faute de renseignements précis. On juge des richesses muséographiques d’un pays en visitant les collections ; rien de pareil pour les bibliothèques ; il faut enquête sérieuse et expériences répétées. Aucun ouvrage d’ensemble, pas même celui de M. Morel, n’embrasse tout ce vaste sujet; des bribes d’informations, nombreuses d’ailleurs, s’obtiennent de quelques périodiques, auxquels je bornerai ma bibliographie : la vaillante Revue des bibliothèques (tome Ier, 1891) et surtout le Zentralblatt für Bibliothekswesen , publication de premier ordre, plus ancienne (depuis 1884) et plus considérable, qui, à l’occasion, s’occupe de tous les pays, édite des suppléments et surtout une Bibliographie des Bibliotheks- und Buchwesens formant chaque année une respectable brochure; la cinquième (travaux publiés en 1908) a paru en 1909. J’ai puisé dans ces répertoires bien (les comparaisons que j’exposerai en leurs places. Disons seulement ici que les bibliothèques les plus nombreuses et les mieux fournies pour les travaux et recherches scientifiques se trouvent en Allemagne, en pays de langue anglaise celles qui servent le mieux le goût de lecture au sens large ; que France et Italie sont très riches en raretés bibliographiques et vieux fonds de grand prix, que la Belgique s’organise, que le Japon progresse à pas de géant (Cf. André Artonne, Les Bibliothèques au Japon , Revue des bibliothèques , XVII (1907), p. 5-8), et que les pays Scandinaves paraissent s’inspirer surtout des prototypes anglo-américains. Dans la plupart des autres nations, c’est une extrême médiocrité; effort nul en Espagne; en Autriche-Hongrie, les districts de langue allemande l’emportent de beaucoup sur le reste, à part la Bohème, où il existe, dit-on, de très nombreuses bibliothèques, de villes et même de villages (Cf. Congrès international des Bibliothécaires à Paris en 1900, Procès-verbaux et mémoires , publ. par Henry Martin, Paris, 1901, p. 142; voir dans le môme vol., pour la Suède, p. 33 sq. ; pour les bibliothèques ambulantes de l’État danois, p. 77 sq. ; et sur les bibliothèques des États-Unis, l’étude d’Ern.-Dan. Grand, p. 233-258). La Suisse est un peu en retard, malgré son renom pédagogique ; pourtant ses bibliothécaires se réunissent en congrès nationaux depuis quelque temps (le 7e s’est tenu à Bûle en 1907); ceux d’Allemagne les avaient précédés de peu dans cette voie (cf. les comptes rendus dans le Zentralblatt, passim). Voir encore Dr Ernst Sclniltze, Freie ô/fentliche Bibliotheken , Vol/csbibliolheken und Lesehallen, Stettin, 1900.
.bibliothèque? Dans un cas donné, bien peu sauraient y répondre.
Un touriste arrive dans une grande ville de France ; Baedeker l’avertit qu’entre autres richesses elle possède une bibliothèque de 50,000 volumes. Pour le bourgeois lettré de province, à qui un abonnement à la Revue des Deux-Mondes donne la certitude — et l’orgueil — de « se tenir au courant », c’est là un chiffre imposant ; si on lui apprenait qu’une municipalité libérale consacre chaque année 3,000 francs (oui ! trois mille francs !) à l’accroissement de ce fonds, il croirait se trouver dans une métropole de la pensée humaine. Le hasard l’amène en temps de fermeture ; mais les étrangers peuvent visiter. Le concierge prend son trousseau de clefs, ouvre le vestibule que décore l’Apollon du Belvédère ou la Pallas de Velletri ; puis la salle de lecture, pourvue de dix tables préservées par une basane verte; il va encore un meuble Boule « dont la ville a refusé un million », une colonne monolithe amenée de fort loin, etc... « Bemarquez les boiseries, dit le gardien ; elles datent de 1729. Nous sommes ici dans l’hôtel de la Belle X. . .; derrière cette porte est son ancien boudoir; on n’entre pas parce qu’il contient maintenant le catalogue. » Contre un mur, une plaque de marbre rappelle les donateurs ; la liste s’achève, vers 1850, sur le nom d’une vieille dame qui s’est débarrassée de ce qu'elle appréciait peu : Voltaire, La Harpe, etc... et la réimpression de l’ancien Moniteur ; on les a mis aux doubles, parce qu’ils font décuple. Dans un coin, sous vitrine, les reliures de prix auxquelles on jette un regard.
Parfois la bibliothèque est ouverte quand l’étranger se présente; il ose à peine entrer, voyant au travail trois ou quatre lecteurs, plus riches de cheveux que de vêtements, plongés dans quelque encyclopédie. Il s’étonnera peut-être qu’il n’y ait pas plus de monde ; lui-même, en sa ville, n’a jamais soupçonné les « 100,000 volumes» qui y dorment; s’il lit, c’est au cercle; ses enfants sont abonnés à quelques journaux hebdomadaires, sa femme à un cabinet de lecture qui fournit aux bourgeoises les dernières nouveautés de la pornographie. Est -ce un homme d’étude qui survient? Il ne tarde pas à constater que les seules recherches possibles en ce lieu concernent l’histoire locale ; encore y a-t-il peu à glaner hors des archives. Bibliothèque de travail scientifique? A peu près pas ; on y rencontre bien rarement quelque membre de la « société savante » du département. Bibliothèque pour lectures
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d’agrément? Pas davantage ; comparez deux chiffres : les visiteurs quotidiens, la population urbaine ; la proportion, le plus souvent, n’est pas d’un pour mille L
Mais la science, en France, a d’autres ateliers : les Universités. Chacune possède sa bibliothèque. Laissons Paris pour l’instant; d’où viennent les livres? Des envois de l’État, des échanges académiques, de dons restreints et de crédits déplorablement maigres. Nous reviendrons sur ce sujet.
Au moins la bibliothèque est-elle fréquentée? Plus que celle de la ville, assurément; peu encore, malgré tout. Et d’abord, il n’y a pas assez de place ; un dixième de la population universitaire voulût-il venir, tables et chaises manqueraient. Mais certes il n’en vient pas tant. Les étudiants, chez nous, préparent avant tout des examens : en droit ou médecine, abordant des études toutes nouvelles, ils n’ont pas d’immenses besoins de livres ; il leur faut principalement des manuels, précis, traités sur toute une matière ; on en fait en général l’acquisition ; les examens sont surtout des épreuves de mémoire, et pour la médecine rien ne vaut la clinique. En sciences, de même, L’instrument principal est le laboratoire; dans les lettres, que fait-on? On prépare la licence, rarement une agrégation. La première n’exige pas beaucoup de livres ; les juges sont sur la place, en connaissent les ressources et en tiennent compte. L’agrégation déjà impose un matériel mieux fourni; aussi l’on n’y réussit guère en province. Des maîtres, l’activité est double en principe : enseignement et travaux personnels. Le premier se décompose : le cours public, gratuit et non obligatoire — pour l’auditeur — inquiète peu ; au surplus, certaines Facultés l’ignorent; la conférence privée, pour étudiants, demanderait plus de préparation ; cette fois on connaît la gêne ; mais elle est bien pire quand il s’agit de travaux scientifiques. Pour eux encore, distinguons. J’espère ne désobliger personne en insinuant qu’une activité intense a pour stimulant, dans la plupart des cas, le désir d’être nommé à Paris. Or, les professeurs de médecine passent bien rarement d’une ville à l’autre ; dans le droit, chacun sait que la carrière dépend surtout du rang d’agrégation. Restent les deux autres disciplines : deviendra-t-on Parisien, membre de l’Institut ? Demeurera-t-on en province? Vers quarante-cinq ans au plus tard,
1. Voir des exemples dans le Bulletin de VA. B. F., 1 (1907), pp. 22 (Amiens), 115 (Besançon).
la question est tranchée pour presque tous. Jusqu’à cet âge, c’est de la part des ambitieux une production fiévreuse et vraiment méritoire. Certains ordres de recherches nécessitent une réserve de livres considérable et l’on ne sait d’avance desquels on aura besoin : l’érudit feuillette les nouveautés, trouve dans 500 pages deux lignes inattendues qui touchent à son sujet. Un volume, vu son titre, paraît de première importance ; le professeur l’achète ou l’emprunte à Paris; s’il habite Nancy, il s’adresse aussi volontiers à Strasbourg, plus proche et aussi bien pourvue ; mais ce sont des délais qui impatientent et rompent l’élan ; le volume arrivé ne cause que déception. Parfois le travailleur recourt a l’obligeance d’un camarade parisien; celui-ci ne peut répondre que sur des questions très précises et, même complaisant, n’aide guère. Reste la grande ressource du voyage à Paris, les vacances absorbées en entier par des stations à la Nationale.
Dans quelques centres, les Facultés ou l’une d’elles entreprennent un recueil : Annales , Bulletin , etc, . . ; ceci à deux fins : par voie d’échange, on aura gratuitement des périodiques étrangers, et la bibliographie, qui empiète de plus en plus sur les articles de fonds, procure un service de nouveautés, que les libraires envoient pour recension. Mais ce sont là de simples palliatifs, et des confidences que j’ai reçues de plusieurs côtés je dois conclure : les plus grandes Universités de province elles-mêmes n’ont pas les bibliothèques indispensables à la production scientifique. Aussi, leur sort fixé, bon nombre de professeurs se limitent à quelques travaux superficiels, qui ne font illusion qu’au public ignorant.
Un professeur de lycée auprès d'une Université entreprend-il les thèses qui conduisent à l’enseignement supérieur; le mieux est pour lui d’obtenir un congé, pour raisons de santé qui ne trompent personne; Paris encore va l’accueillir.
Paris ! Rien que Paris ! Là c’est l’engorgement, la pléthore, des ressources admirables, non sans lacunes. Personne ne dresserait de mémoire la liste des établissements d’instruction supérieure; chacun ouvre plusieurs carrières, qu’il voudrait accaparer, fait plus ou moins double emploi ; tous se regardent avec défiance, 1’ « Amicale » s’oppose à Y « Amicale ». Et chacun, ou a peu près, a sa bibliothèque; aucune ne peut se suffire, mais ne croyez pas que de l’une à l’autre les relations soient toujours cordiales. Les corps savants aussi (Institut, Antiquaires de France, etc...) ont
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leurs bibliothèques, elles Musées (Louvre, Saint-Germain, etc...); combien j’en passe ! Et partout crédits dérisoires, sauf pour les trois sections de l’Université : Sorbonne (lettres et sciences), droit et médecine. C’est l’éparpillement systématique. Pour pénétrer où l’on n’accède de plain-pied, il faut des protections ; qui se faufile constate avec stupeur que tel ouvrage considérable ne se rencontre nulle part dans Paris; et que de temps pour s’en assurer! Les autres, timides ou routiniers, ou qui simplement habitent la rive droite, ne connaissent qu’un refuge : la Nationale.
Sur cette maison, M. Eug. Morel a des réflexions judicieuses. Il est trop vrai qu’elle sert à tout, dans une ville de plus de deux millions et demi d’habitants! La distinction posée plus haut : bibliothèques de recherches, bibiothèques de lecture, est à reprendre ici : la Nationale remplit les deux fonctions, fort mal, et ce n’est point sa faute. Une salle, dite des Imprimés, s’ouvre au détenteur d’une carte, qui devrait n’être délivrée qu’à bon escient, être refusée aux lecteurs frivoles, aux désœuvrés. Mais puisque, pour ceux-ci, il n’y a que la Nationale dans Paris ! Le secrétariat ne saurait refouler tout sentiment d’humanité ; on coudoie donc des journalistes, en quête, sur les sujets d’actualité, d’une documentation quelconque, mais rapide; des types singuliers, qui poursuivent au hasard les plus folles recherches généalogiques; là enfin, dit-on, se nouent des relations, par lesquelles la Nationale fait une concurrence inattendue aux brasseries et au trottoir de la Chausséed’Antin. Aux demandes de tout ce public, les bibliothécaires jugent sans peine de son degré de culture; c/est le plus nombreux et le plus absorbant, parce qu’il sait mal ce qu’il veut. Le travailleur sérieux, lui, guette une place libre, et après un délai, que d’ingénieuses combinaisons ont l’an dernier raccourci, reçoit trop souvent cette réponse que les livres désirés font défaut.
D’ouvrages français la Nationale est riche : tout ce qui s’imprime chez nous, en principe, lui arrive; mais elle est déplorablement pauvre en livres étrangers; et encore je ne veux point parler d’ouvrages littéraires, dont la forme surtout offre un intérêt : poésie, théâtre ou romans ; j’ai en vue les travaux de science ou d’érudition, écrits en l’une des trois langues internationales autres que le français : l’allemand, l’anglais, l’italien; et je néglige le russe et l’espagnol, idiomes de tant de millions d’hommes, pour la plupart non cultivés. On affirme que les livres de sciences exactes (mathé-
matiques, physiques, naturelles) et d’application sont acquis dans cet immense dépôt — et ailleurs — avec une navrante parcimonie. Or il n’en est pas de même à l’étranger. Comment cela? Nous pouvons cependant exhiber des contingents de livres qui défient toute comparaison ! — Ici se fait jour une singulière erreur, très répandue encore, que M. Morel, après d’autres, dénonce à la risée, avec raison, mais trop d’intransigeance.
J’ai nommé deux types de bibliothèques : salon de lecture, instrument de travail, également médiocres chez nous. En voici un autre qui prospère : le musée. A la pinacothèque, on s’engoue des primitifs ; à la bibliothèque, on est fou d’incunables. Pour l’homme de science, le livre le plus récent a bien des chances d’être le plus utile; au bibliophile, le plus ancien est le plus précieux. Or cette classe d’hommes pullule dans les bibliothèques (nous verrons pourquoi). Leur vade-mecum, leur catéchisme, c’est le Brunet; leur idéal, conserver et acquérir les livres anciens, ou rares, ou simplement de luxe. Bibliothécaires? Non. Leur domaine se nomme: décoration, bibelot, ameublement. Tel factum anonyme, inepte et aujourd’hui incompréhensible, séduit parce qu’introuvable. Pour certains « amateurs », la valeur d’un volume se mesure à la largeur des marges. L’orgueil du « conservateur » digne de ce nom est de grossir la « Réserve », où s’abritent les banalités « curieuses », les vieilles éditions remplacées, les reliures rongées, mais anciennes. Trésor sous triple clef, dont l’ouverture exige des formalités, qui du reste attire fort peu de gens, contre lesquels on se barricade. Ne troublez pas ces morts dans leur sommeil; ils sont dignes d’une concession à perpétuité. Et le conservateur conserve..., mais veille aussi sur la fosse commune : qu’un livre de quarante sous, passé de l’usage, vienne à se détériorer ou à disparaître, c’est un deuil, qu’on évitera plus sûrement si les livres ne servent pas.
Protester contre cette conception ? On ne convaincrait pas ceux qui y restent attachés ; quant à la majorité des travailleurs, son opinion est faite. Elle demande, non la destruction ni l’abandon de ces témoins de l’antiquité et du moyen âge bibliographiques, mais qu’on s’affranchisse d’une prédilection maladive pour ces défunts, qu’on cesse de leur appliquer les fonds de l’État ou des communes et qu’on en abandonne le marché aux collectionneurs. Peut-être en viendra-t-il encore, par dons, aux dépôts publics ; la sécularisation
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des séminaires en fera surgir ; du moins qu’en général on n’en cherche plus. La masse des citoyens veut des livres nouveaux, pour se distraire ou travailler. Comment y pourvoir?
M. Eug. Morel propose une solution très simple, empruntée aux exemples anglo-saxons. Nous sommes encombrés d’arsenaux, dont les traditions, les intérêts s’opposent à des fusions nécessaires, à un rajeunissement. Un seul remède : créer du nouveau. Que voyons-nous en Angleterre, aux États-Unis? Des bibliothèques « libres », c’est-à-dire ne relevant pas de l’État, et généralement municipales. Elles sont légions dans ces deux pays ; les grandes villes en ont plusieurs. Et je renvoie aux statistiques et renseignements que M. Morel a bien fait de réunir ; mettons que les erreurs de détail y fourmillent ; l’impression d’ensemble ne trompe sûrement pas.
C’est celle d’un immense effort allègrement accompli ; d’un esprit démocratique qui ouvre la maison à tout venant, à toute heure ; d’un sens utilitaire qui ne s’émeut pas des menus dommages (livres égarés ou maltraités) ; d’un instinct de solidarité avec le maître, l’instituteur; enfin d’une ardeur de renouvellement : au pilon les vieilleries! c’est le just ont qu'il nous faut. Là est le salut, selon notre auteur, et on commence à le comprendre en Allemagne. Ne demandons rien à l’État, formaliste, lambin, trop unitaire; aux communes de se servir elles-mêmes ; et tout ira bien.
Je suis moins optimiste.
Et d’abord une telle combinaison est éminemment propre à la lecture d’agrément ; elle aboutit au cabinet de lecture agrandi, et au bureau de renseignements pour la vie pratique. Cela suffit à l’idéal anglo-saxon. On est anglomane ou on ne l’est pas ; M. Morel l’est ; grand bien lui fasse ! Il est certain que cette race sait se donner les apparences d’une grande curiosité intellectuelle : à Londres, quelque cent mille personnes vont au théâtre tous les soirs, sans parler des spectateurs moins réguliers ; l’Anglais (l’Anglaise plus encore) dévore beaucoup de livres, surtout des romans; et il voyage, énormément. Franchement, expliquez-vous par là la
l’organisation des bibliothèques
grandeur de l’Angleterre? Je constate, moi, une simple manière d'être ; les Anglais aiment tout cela comme ils aiment le thé ou les gageures. Jugez- en par les résultats U Grands voyageurs ? Voir les ineffables bandes de Cook. Leur théâtre ? Il ne vaut pas le nôtre, et leurs critiques supputent péniblement les œuvres originales. Pour leur production scientifique, France ni Allemagne n’ont rien à leur envier. Quant aux Américains, Anglais et demi. L’avenir leur appartient? C’est possible, mais pour l’instant reconnaissons leur activité en astronomie et en sciences naturelles ; en dehors de cela, banalité ou plagiat. Des tableaux de M. Morel il ressort que les œuvres d’imagination ont la plus grande faveur dans les bibliothèques d’outre-Manche ou d’Amérique, et ce qu'on appelle là-bas Histoire littéraire, géographie, voyages, relève de cet amateurisme que les critiques nationaux n’hésitent pas à condamner. J’aimerais à voir ce qui compense cette littérature superficielle, la part des livres étrangers dans les prêts ou communications ; les statistiques n’en disent rien ; soyez sûrs qu’elle est dérisoire. En pays de langue anglaise (hors l’aristocratie et le monde savant, si restreint), le monoglottisme est plus enraciné que chez nous, où on le déplore à la journée.
D’autre part, je ne ferme point les yeux aux heureux symptômes qui apparaissent dans ces bibliothèques imposantes : ce sont des manifestations nouvelles d’un esprit public dont nous sommes fort éloignés. Aux États-Unis, les chemins de fer ont une classe unique ; en Angleterre, la troisième réunit miséreux, ouvriers et bourgeois. Aux bibliothèques publiques, des gens de toutes conditions se frôlent sans embarras. Je ne vois guère ce régime implanté en France, d’ici longtemps ; il faudra encore aux diverses classes livres différents et locaux séparés. Chez les Anglo-Saxons, un certain respect de l’opinion d’autrui, dû à des institutions autonomes de date plus reculée, permet aux convictions opposées de s’étaler côte à côte. Une grande salle de journaux quotidiens, de toutes nuances, est très concevable ; le rapprochement des affirmations contradictoires dépiste le mensonge ; ce contrôle permanent enseigne la tolérance, dit M. Morel. N’exagérons rien; à
1. Lors de la crise de Fachoda, on lisait dans les journaux britanniques enclins à consoler les vaincus, que la nation anglaise s’incline devant la supériorité intellectuelle de la France.
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New-York, ce contrôle s’exerce dans plusieurs bibliothèques libres, et il me semble cependant que Tammany . . . Néanmoins cette confiance repose sur un fond de vérité. Par malheur, l’esprit de prosélytisme intempérant répugne chez nous au partage et aux concessions. Voyez-vous une municipalité de l’Yonne accueillant la Croix , les livres de Lecoffre? une de Maine-et-Loire proposant le Radical ou la Lanterne , les brochures de « défense républicaine » ? J’applaudirais à cette sorte de représentation proportionnelle ; peut-être, après tout, certains départements s’y laisseraientils acheminer.
Mais, journaux à part, qu’offrira-t-on dans les bibliothèques? et à quel public ? Ici M. Morel se moque de nous et s’amuse sans doute à pousser à l’absurde son paradoxe. Le livre de fondation, ce sera le Bottin ; joignez-y les indicateurs de chemins de fer, les Petites-Affiches, etc. . . (L’idée d’y tenir ouvert pour tous le budget de l’État — j’ajoute : et du département, et de la commune — me paraît en revanche des plus heureuses.) Le Bottin ! « Un bien beau livre » (tome II, p. 397), dont la place n’est point au café ! Il est admis déjà dans beaucoup de bibliothèques ; on le trouve à Sainte- Geneviève, maison pour étudiants. Mais j’estime que sa place est principalement ailleurs ; tout homme d’affaires en veut un exemplaire chez lui, et s’il ne s’en vendait par milliers, la publication cesserait. Ce n’est pas plus ma faute que celle de M. Morel si les affaires se traitent surtout dans les cafés ; je ne vois pas les commis voyageurs transportant leur parloir dans une bibliothèque ou venant s’y reposer entre deux négociations. Je ne sais pas s’il en va autrement chez les Anglo-Saxons, mais la pensée qu’elle aurait avant tout pour visiteurs les commerçants et industriels, y cherchant le dernier renseignement technique, l’indication d’un débouché, me semble une joyeuse bouffonnerie. La Chambre de commerce de Paris a une petite salle de lecture, dont elle permet généreusement l’accès aux non-commerçants ; j’en conclus que les autres négligent d’y travailler. L’industriel viendrait apprendre d’un bibliothécaire les progrès de son industrie ? Beaucoup demeureront secrets, par système ; ce sont les bénéfices mêmes que la publicité compromettrait. En érudition, une découverte honore qui la publie; en affaires, elle vaut de l’argent, si on la tient cachée. Daigne-t-on la répandre, elle se fera connaître, non par le livre, mais par conversations, dans un congrès, un banquet, une visite d’usines. Et je
laisserais ce truisme, si M. Morel n’insistait tant sur sa clientèle commerciale des bibliothèques. « La France était très riche en livres, vers le milieu du xixe siècle ; le réveil des sciences historiques a déterminé un recul » (tome I, p. 138). Eh bien ! moi, j’incrimine l’essor du machinisme. Où sont, en province, les grosses réserves, les collections de 50,000, 100,000 volumes ? Dans les centres qui périclitent ; les nouvelles agglomérations, que la houille a fait surgir, se sont peu souciées de créer des bibliothèques. M. Morel s’est attardé à un pourcentage : un volume pour tant d’habitants. Que n’observe-t-il la faible proportion aux pays de négoce ? Dans le département du Nord, elle est infime : un livre pour vingt-cinq personnes ! « Le commerce, l’industrie, écrit-il (II, p. 98), fréquentent peu les bibliothèques. Lesquelles fréquenteraient-ils ? Lesquelles leur donneraient ce qu’ils réclament : l’actuel? » Lesquelles ? Celles qu’ils constitueraient eux-mêmes, à leur usage ; ils ont de quoi se les payer ; et s’ils croyaient la chose utile, ce serait fait. Un exemple : ils fondent espoir sur la réclame ; est-ce des municipalités qu’elle leur vient ?
Qui donc se rendrait à la salle de lecture municipale, renouvelée, agrandie et enrichie? Tous ceux en général qui ont une culture un peu étendue : les fonctionnaires, aux heures de loisir, et leurs familles: les rentiers; les lycéens, qui y prendraient l’habitude, le goût de la recherche personnelle. Et en somme, dans la plupart des villes, il s’agirait, non de « créer», mais de renforcer; quelques changements d’affectation grossiraient un budget ridicule; que ne ferait-on pas en reportant à ce service les crédits pour couler en bronze ou tailler dans le marbre l’effigie d’un politicien, défunt aux dernières neiges ? ou bien les fonds qui rétribuent si mal de vagues cours du soir pour frileux somnolents? C’est un penchant funeste de notre race de préférer au livre la conférence i ; le genre en est fixé aujourd’hui : il y défile des projections, dont le commentaire, pour être entendu, se relève de traits d’esprit et d’allusions aux derniers faits divers. Mais il existe des livres à images, et des traités sur tous sujets; on les lit à son heure, on
1. En voici une preuve amusante. 11 s’est formé une Société des amis de la Bibliothèque d'Amiens. Son programme ? 1° Donner des conférences , 2° organiser des expositions, 3° réimprimer des ouvrages rares, 4° aider à l’acquisition de livres nouveaux (H. Michel, Bulletin de l’A. B. F., I (1907), p. 96-98). L’essentiel vient en dernière ligne.
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s’arrête à volonté. Ce qu’il faut, dans ce nouveau régime, c’est répandre l’idée que Ja bibliothèque de la ville n’est plus un amas d’in-folio rebutants, à titres latins ; qu’on y trouve en abondance, outre les livres que l’étranger groupe sous ce titre : fiction, des ouvrages de bonne et solide vulgarisation. Tel m’apparaît l’avenir des bibliothèques municipales ] ; ce serait une ambition excessive de vouloir qu’un rôle actif dans la recherche scientifique leur fût dévolu.
Or celle-ci est indispensable; notre pays, riche d’argent comme bien peu, d’intelligences comme pas un, se doit de garder son niveau et de l’élever encore. M. Morel admet cette recherche et souhaite qu’elle soit aidée ; mais il la borne, avec un entêtement bizarre, au domaine des sciences naturelles, de l’industrie et du commerce. Sus à l’histoire, ce fléau ! Sait-il vraiment tout ce que comprend ce mot? Son livre est un livre d’histoire; devra-t-on le jeter au panier? Toutes les sciences ont droit à la vie; or toutes demandent, pour prospérer, un nombre de livres croissant. J’ai dit qu’en dehors de Paris on ne les trouvait pas ; la science se fait chez nous par la capitale. Certes il y a des Lyonnais à Lyon, des Lorrains à Nancy, des Flamands à Lille qui y coopèrent; mais presque tous se sont formés à Paris, la grande usine pour l’exportation. Arrivés en province, ils s’y sentent estimés, mais isolés, un peu comme des ingénieurs européens en Turquie ou dans l’Amérique du Sud. La question des bibliothèques scientifiques se lie étroitement à celle des Universités.
De là l’immense complication du problème, qui me force à revenir sur un grand procès, déjà officiellement débattu, il y a près de vingt ans, et terminé par la défaite des intérêts légitimes. Nous avons en France quatorze Universités provinciales; c’est deux fois trop, environ. Quelqu’un l’avait compris jadis, mais contre ses projets se dressèrent les représentants des petites villes, organes des syndicats locaux de l’habillement et de l’alimentation. Aux unités qui végètent, quelles raisons d’être attribuera-t-on? Ce ne sont pas les assises du baccalauréat; on y prépose des juges itinérants. Les cours publics? Il n’y en a guère, et vous trouverez partout un médecin expérimenté pour traiter de biologie, un ingénieur
1. A ceci reviennent les observations présentées, après expérience, par M. G. Gabier, conservateur de la Bibliothèque de Besançon ( Ibid ., p. 116).
pour parler chimie, un archiviste pour raconter le passé du département. Reste le « scholasticat » de licence, adapté aux répétiteurs du lycée, aux abbés pour renseignement libre, et aux boursiers qu’on eût aussi bien placés ailleurs; n’oublions pas la pépinière d'avocats, notaires et avoués, dont la meilleure école est une étude ou le tribunal. Enfin Paris doit des situations à ses sujets d’élite, et ne peut les caser tous en Sorbonne; c’est ainsi qu'un beau jour il octroie à une phalange de douze élèves médiocres un maître éminent d’indoeuropéen.
Quelques-unes de ces petites Universités, souffrant de leur situation inférieure, ont cherché à en sortir h Mais comment? En voici une qui gîte en un beau pays, où, dans la belle saison, affluent de loin les visiteurs. Pourquoi, en vacances, n’attirerait-on pas les étrangers? On leur enseignerait la langue française et les emmènerait en parties de campagne. L’idée fait son chemin; la Berlitz Schoolvoit poindre une redoutable rivale, que stimule le « Syndicat d’initiative » ; le personnage important de l’Académie, c’est le vieux capitaine, secrétaire du Comité de patronage, qui indique aux Allemands et aux Américains des adresses de chambres meublées et de pensions de famille. Est-ce là de l’enseignement supérieur?
Mais, dira-t-on, l’Allemagne compte plus de quinze Universités1 2.
1. D’autres, pour la renforcer, se sont hâtées de faire des frais en pure perte. Caen, bien à tort, redoutait Rouen, trop rapprochée de Paris pour constituer un centre d’études viable. La petite ville a donc construit une bibliothèque universitaire. — Elle est superbe, disent les professeurs de l’endroit ; quel dommage qu'il n’y ait presque point de livres dedans !
2. Et elles ont presque toutes d’excellentes bibliothèques, très bien montées et dotées de larges crédits. On en aura uue idée complète par l’article fortement documenté de M. J. Laude, Les bibliothèques universitaires allemandes (Revue des bibliothèques , X (1900), p. 97-164). Ce n’est pas que je croie pouvoir approuver tous les détails de leur organisation, et je le montrerai plus d’une fois ; mais le fait capital est qu’on ne les a pas vouées à une demi -existence ; elles procurent l’essentiel dans les diverses branches de l’activité universitaire, plus étendue la-bas que chez nous, Paris excepté. Leur personnel, plus sévèrement recruté, mais par contre rétribué de façon raisonnable, est beaucoup plus nombreux ; il est stupéfiant que notre première Université provinciale — pour le nombre des maîtres et étudiants — Lyon, doive être rapprochée à ce point de vue de la dernière Université allemande, Rostock. Il faut voir leurs budgets d’acquisitions, dont M. Laude a dressé la liste, et je me suis assuré par la Minerva qu’ils n’avaient cessé de croître partout (ne nous arrêtons pas aux chiffres de Berlin et de Munich, faibles en raison des ressources immenses qu’ont ces deux villes dans les bibliothèques royales; ce sont les seules exceptions). Cette comparaison est pour nous humiliante. Ajoutons qu’en Allemagne les crédits supplémentaires accordés une fois ne sont pas rares, les legs sérieux non plus, et qu’enfin les bibliothèques d’instituts ou de laboratoires viennent en surcroît, par leurs budgets distincts, tandis que trop souvent, en France, ce sont autant de prélèvements sur la bibliothèque universitaire. — Le système allemand est celui que suivent de plus en plus les Pays-Bas (cf. P. Vanrycke,
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Remarquez que la population de l’Empire dépasse la nôtre; les écoles spéciales y ont un autre objet ; et l’esprit français n’est point l’esprit allemand. Outre-Rhin, la jeunesse travaille fort bien dans une localité minuscule; chez nous, il lui faut le mouvement de la rue, les mille distractions d’une grande cité. Iéna et Gœttingen valent bien Rreslau et Kœnigsberg; en France, l’activité des Universités est en rapport assez direct avec le chiffre d’habitants. Le transfert total de Douai à Lille, partiel d’Aix à Marseille, a eu d’heureux effets; je ne vois guère en cause que les villes de plus de \ 00,000 âmes. Au reste, nos voisins aussi commencent à pâtir d’une centralisation progressive (car Berlin devient un polype à son tour), et notons-le, ils auront plus de peine à y remédier: leurs centres d’études ont une autonomie très forte et une origine souvent lointaine; il faut compter avec le particularisme; aucun pouvoir n’osera se permettre un remaniement d’ensemble. Chez nous, l’autonomie est très incomplète et toute récente; l’État fera ce qu’il voudra, surtout s’il n’attend pas. Vous craignez le holà des parlementaires, à Besançon, à Poitiers, et ailleurs; mais à Lyon, à Bordeaux, ils verront peut-être les bons côtés de la combinaison ; c’est un calcul à établir; l’assentiment de la majorité suffit; on la grossirait par des compensations: vous enlevez deux Facultés, donnez un régiment.
Arrivera-t-on par là à imprimer un élan notable à toutes les disciplines, dans chacune des Universités grossies des dépouilles des autres? Ce n’est point assuré; mais un progrès suivra, acquis aux moindres frais, et sans gaspillage. Il est possible que chaque l égion garde une spécialité éminente, qui écrase un peu les autres, que le nord et l’est, pays de charbon, d’industrie et de brume, soient favorables aux sciences; le midi, plus propice aux lettres et au droit, par les sourires de son climat, ses souvenirs d’antiquité, cet ensemble de conditions qui rend l’imagination plus vive et l'éloquence plus facile. Tout penchant à suivre ou créer des traditions régionales serait d’ailleurs à encourager. En somme, il y aurait place pour tous les efforts L
Les bibliothèques universitaires hollandaises , Revue des bibliothèques , XIV (1904), I*. 212-271), où les bibliothèques universitaires sont en retard sur leurs modèles, mais en avance sur nous, et en progrès constant, surtout au point de vue budgétaire.
1. Ainsi, en Hollande, Groningue achète les ouvrages (Leyde les périodiques) de médecine et de sciences, Utreclit ceux d’histoire (P. Vanrycke, art. cit.).
Quant aux bibliothèques universitaires, celles des Facultés supprimées viendraient naturellement accroître les autres; néanmoins ce principe fléchirait dans quelque mesure. Les fonds qui les constituent ayant une grande analogie, grâce aux envois de l’État et aux échanges, un certain stock pourrait être abandonné aux municipalités privées de leurs établissements supérieurs; et ce serait plus qu’une générosité de circonstance; on réduirait l’embarras du transport et du nouveau classement. Le produit net de ces fusions rétrospectives ne serait donc point considérable; une amélioration sérieuse ne s’obtiendrait que par d’autres moyens : une dotation moins mesquine d’abord, soit de la part de l’État, soit sur les ressources de l’Université elle-même, si l’autonomie allait se développant. La tendance actuelle est à instituer, sur les fonds disponibles, des cours complémentaires au rabais : il n’est pas rare que le Bulletin administratif du Ministère de V Instruction publique annonce une conférence hebdomadaire, pour laquelle les candidats sont invités à s’inscrire; appointements annuels : 600 francs. De telles mesquineries ne servent qu’à sauver la face ; des achats de livres, de matériel de laboratoires, vaudraient mieux que ce trompe-l’œil. Dans le système de concentration, les communes seront forcément amenées à des offres généreuses, et en dehors des pouvoirs locaux, des groupements libres se formeront ou s’étendront, afin de les seconder*. Voilà pour la province.
Que faire maintenant pour Paris, capharnaüm véritable, dont la complication décourage d'avance toute volonté de simplifier? A la Sorbonne et à l’École Normale, le même homme, J. de Chantepie, a tour à tour appliqué la même méthode, constitué deux bibliothèques de même nature, distantes d'un kilomètre. Même double emploi partiel entre l’École des Chartes et la Faculté des Lettres, qu’une cour sépare. Beaucoup de jeunes gens fréquentent à la fois
i. Le cas peut se présenter d’un particulier léguant sa bibliothèque à l’Université ; s’il s’agit d’un professeur riche en ouvrages de sa spécialité, le cadeau aura sa valeur : le fonds Gaston Paris est fort précieux à l’École des Hautes Études ; mais méfionsnous des bibliothèques de châteaux et d’amateurs, pêle-mêle de vieilleries disparates, si coûteuses qu’elles aient pu être jadis; un don semblable s’adresserait mieux à une bibliothèque de ville.
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l'École des Hautes Études et celle des Langues orientales; celle-ci, bien entendu, a sa bibliothèque (que concurrence à cinq cents pas — 1, rue de Seine — celle de la Société asiatique), et l’autre hospitalise la petite section orientale de la Sorbonne. Uni à cette dernière par la rue Saint-Jacques, le Collège de France croit devoir fournir, lui aussi, des volumes à son personnel. Entre les dépôts de livres du Louvre et de l’École des Beaux-Arts, qui se font face exactement, sur les deux rives de la Seine, que de parenté, par la seule nature des choses! Et je ne parle ici que d’établissements de l’État, car des fondations libres échapperaient à de pareilles comparaisons, qu’on pourrait pousser plus loin. Il serait divertissant de rechercher combien de livres se rencontrent à la fois et à la Bibliothèque de l’Institut, et à la Mazarine qui lui tourne le dos, mais s’y adosse. Je connais mal les collections scientifiques ; comment croire qu’elles ne tombent pas sous cette accablante critique?
Dilapidation croissante d’argent et de travail. Avec une organisation meilleure, Paris pourrait recevoir, sans plus de dépenses, la production imprimée du monde entier. Eût-on formé des bibliothèques spéciales , et non rivales , on aurait mis à leur tête des spécialistes , au lieu de charger un paléographe d’opérer une sélection parmi les nouveautés mathématiques, un critique musical de faire un tri dans les atlas de géographie. Je ne nie pas Futilité, la nécessité impérieuse de certains doubles, pour les livres souvent consultés, les aide-mémoire de référence quotidienne, grands recueils de documents, encyclopédies, périodiques réputés; mais que des monographies figurent à nombreux exemplaires dans la même ville, arbitrairement choisies entre beaucoup d’intérêt équivalent, c’est là une détestable méthode.
Quelque hostilité que rencontre maintenant de ci de là la multiplicité abusive des écoles et instituts spéciaux, il 11e faut point escompter un changement prochain de régime; l’esprit de corps saura paralyser dès le début tout essai de refonte et de coordination. Du moins l’on peut rêver de quelques palliatifs. La plupart des établissements d’instruction supérieure sont situés sur la rive gauche de la Seine et souvent peu éloignés les uns des autres. Ne touchons pas à leurs privilèges, au point de vue des carrières! Demandons seulement qu’ils daignent ouvrir un peu largement leurs bibliothèques ; peut-être aussi les bibliothécaires des maisons voisines ou similaires pourraient-ils se concerter, en vue d’éviter
les doubles emplois injustifiés; l’À. B. F., qui a pour objet de rapprocher des confrères, préparerait et faciliterait cette entente.
On renoncerait ainsi à l’usage invétéré de s’adresser si souvent à la Nationale, qui ne peut plus suffire à ce qu’on en attend; je ne répugne pas à la proposition de M. Morel, d’en faire un conservatoire, une réserve de deuxième ou troisième ligne, d'où les livres 11e sortiraient jamais que pour la reliure (il en est déjà ainsi , et à laquelle 011 ne recourrait que faute de mieux. Dans la salle de lecture ne seraient admis à titre permanent que les travailleurs qualifiés; d’autres temporairement, pour une recherche déterminée et précisée dans la demande. Cette exigence soulèverait certainement des colères, mais écarterait bien vite les désœuvrés, les maniaques et les chroniqueurs à un sou la ligne.
Ces derniers feraient moins tache dans des bibliothèques de type anglo-américain. Pour s’en rapprocher, nous avons vu qu’en province il suffirait de développer des organes existants. Mais s’il s’agit de Paris, je ne vois rien de tel à citer, pas même Sainte- Geneviève, cependant très fréquentée, car un millier de bulletins défilenttous les jours au contrôle de sortie. Les étudiants y accourent pour certains manuels qu’ils hésiteraient à acheter, et les heures d’ouverture, par un heureux hasard, ne coïncident pas avec celles des bibliothèques universitaires ; quelques « sans-travail » se plongent dans Dumas père ou le Journal des voyages; enfin le contingent le plus fort et le plus régulier provient de la colonie russe du Ve arrondissement, pour qui la maison est assez riche d’ouvrages de médecine et de brochures socialistes. Les crédits d’achat, d'une indicible insignifiance, ne permettent pas à Sainte- Geneviève de satisfaire un public plus large et plus choisi.
Il est vrai que ce public, le public bourgeois, n’abonde pas sur la rive gauche; au sud de Paris, en dehors des faubourgs, logent surtout des légions d’étudiants, auxquels leurs points d’attache respectifs assurent en somme le nécessaire. La rive droite, au contraire, est abandonnée, et c’est de là principalement que les amateurs de lecture se ruent à la Nationale. Voilà où il faudrait une création complète, sur les bases les plus modernes — que j’étudierai plus loin — et en un point soigneusement choisi; je dis une bibliothèque; M. Morel en souhaiterait bien une dizaine, songeant aux ressources de Londres ; une seule nécessiterait déjà un effort presque décourageant.
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Je la verrais volontiers dans le VIIIe arrondissement, à une distance raisonnable de ceux qui fourniraient sans doute le plus de lecteurs : les IXe, XVIe et XVIIe; une partie du VIIe en pourrait aussi profiter; je ne parle pas du Xe, entièrement commerçant (j’ai dit pourquoi, à mon avis, une clientèle de lecteurs ne se recruterait pas dans le monde des affaires); les quatre premiers arrondissements sont dans le même cas ou couverts d’édifices publics qui en réduisent la densité. Les quartiers excentriques se contenteraient des bibliothèques populaires, dont je ne m’occupe pas ici.
Création municipale? Je n’y compte guère ; la somme indispensable est trop énorme, et une assemblée élue par toute la capitale l'affecterait difficilement aux quartiers riches. Tout au plus le Conseil accorderait-il le terrain. Il faudrait, pour la construction, une générosité, sans précédent chez nous, de quelque opulent philanthrope; on l’obtiendrait bien vite en Amérique...; en France, une large souscription publique en tiendrait lieu peut-être. Le bâtiment achevé, resterait pour le garnir, renouveler le fonds et le mettre en service, à trouver de très gros crédits réguliers ; le choix s’offrirait entre deux moyens ; Ie imposition, à la mode britannique, d’une taxe supplémentaire sur le revenu1 ; mais cette bibliothèque ne serait pas fréquentée de tout Paris ; certaines classes sociales n’v paraîtraient jamais ; pour les gens à domiciles trop éloignés, la contribution semblerait peu équitable, et la zone des visiteurs demeurerait toujours indéterminée. J’aimerais donc mieux l’autre procédé : 2° entrée par abonnement, dont la plupart ne s’effraieraient pas, s’il procurait du même coup le prêt à domicile.
Comme on le voit, le problème des bibliothèques, si manifestement posé et si urgent, ne pourra se résoudre isolément. Celui de la décentralisation administrative, qui est vaguement dans les projets gouvernementaux, s’y rattache peut-être; en tout cas, celui de l’enseignement supérieur a partie liée avec lui. On ne réalisera aucune réforme fondamentale sans toucher à des intérêts multiples, tenus en éveil et qui se défendront. Là est l’obstacle principal. Quelques progrès cependant sont déjà réalisables, et beaucoup de bibliothèques, sans changer leur physionomie d’ensemble, sont susceptibles d’améliorations partielles. Des idées générales que
1. Aux. États-Unis, il existe ainsi des bibliothèques supported by taxation.
nous devrons maintenant exposer, plus d’une s’applique au monde entier, et nous y insisterons peu, car divers ouvrages en traitent suffisamment, comme le Manuel d’Arnim Graesel 1 ; d’autres concernent tout spécialement les bibliothèques de France, en raison des règles qui dominent la constitution de leurs fonds et la situation de leur personnel. Certaines propositions sont d’ailleurs à l’étude et prêtent à controverses ; je rapprocherai donc mes opinions de beaucoup d’autres, notamment celles de M. Morel, et des discussions, encore peu nombreuses, de la toute jeune A. B. F.
1. Handbuch der Bibliofhekslehre , 2. Aufl., Leipzig, 1902 ; voir p. 14-45, son énorme bibliographie, dont la plus grande partie n’a plus qu’un intérêt historique. — La première édition avait été traduite par M. Jules Laude ( Manuel de bibliothéconomie, Paris, 1897).
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