CHAPITRE II
Vue d’ensemble sur le développement de l’économie nationale polonaise après 1918
L'étude des phénomènes économiques qui se produisirent dans le pays à partir de la reconstitution nous sera d’une grande utilité. Elle permettra de comprendre les différentes modifications de son organisation du crédit et les différentes particularités que celle-ci présente.
La vie économique de la Pologne jusqu’en 1927, c’està-dire jusqu'au moment de la stabilisation légale du zloty ébranlé en 1925, se développa, d’une façon générale, sous Îe signe des phénomènes monétaires.
Comme nous l’avons mentionné, la Pologne traversa une guerre très dure immédiatement après l'armistice de 1918. Il n’y a aucun doute que le pays à peine créé et encore insuffisamment affermi, a dû faire des efforts énormes pour être en état de mener la lutte jusqu’à la victoire décisive. Il fallait faire en même temps des dépenses considérables pour le ravitaillement et pour la réparation des dommages occasionnés par les deux guerres. De grandes sommes furent également nécessaires pour la reconstruction et la modernisation de l'industrie el de l’agriculture qui, l’ancienne partie prussienne exceptée, avaient été presque entièrement négligées pendant toute cette période.
Selon l’enquête faite par une commission compétente, les dommages de guerre s’élevèrent à 1.815 millions de $. Les usines furent incendiées ou leur outillage fut emporté par les belligérants, les voies ferrées détruites et leur matériel endommagé, mis hors d'usage ou évacué du pays. Plus d’un demi million de bâtiments d'habitation furent brûlés et plus de 2.400 ponts de chemins de fer détruits!.
1. Rapport du Conseiller financier (M. Ch. Dewey) pour le 3e trimestre de 1930, p. 7.
Il fallait également faire de grands efforts pour la consolidation de l'administration et pour son unification ainsi que pour celle de toute l’économie nationale. Les intérêts économiques des différentes parties du pays étaient très souvent divergents et les nouvelles conditions, dans lesquelles la Pologne dut se développer, constituèrent, à leur égard, une véritable révolution.
En face de tous ces-besoins, les ressources dont le pays pouvait disposer étaient extrêmement faibles. En effet, l’état de l’économie nationale était déplorable. L'agriculture, occupation principale de la majorité de la population, comptait encore en 1919 25% des terres arables en friche, elle manquait de bêtes de trait, de bétail, de machines agricoles et ne fournissait qu'environ la moitié de sa production d’avantguerre. La seule partie du pays où l’état de l’agriculture fut suffisant, était l’ancienne partie prussienne.
L'industrie dans le Royaume du Congrès avait aussi cruellement souffert de la guerre. Son activité au moment de la cessation des hostilités ne représentait qu’une fraction de celle d’avant-guerre; il en est de même pour l’industrie minière.
Il est évident qu’en présence de tous ces facteurs, les ressources que le Trésor pouvait tirer du pays, soit par la voie des impôts, soit par la voie des emprunts intérieurs, étaient extrêmement faibles, d’autant plus que la demande des capitaux pour les besoins de reconstruction et de modernisation de l’économie privée, se montrait très importante.
Lepaysmanquait, d'autre part, d’un système fiscal approprié. Les systèmes fiscaux existants ne pouvaient évidemment pas être abolis d’un jour à l’autre et remplacés aussitôt par un système unifié. Ils durent être maintenus temporairement et ce n’est que par étapes que leur consolidation survint. Celle-ci s'opéra par la modification des impôts existants et par l’introduction de nouvelles taxes appliquées au pays entier; toutefois leur organisation définitive n’est pas encore terminée.
Le défaut d’une administration financière expérimentée constituait primitivement un obstacle considérable au fonctionnement normal de l'appareil financier. Cela provenait du fait que les postes d'une certaine importance étaient résérvés, dans la Pologne d’avant-guerre, aux ressortissants des pays coopartageants. Le personnel nécessaire he put donc être formé que lentement.
Le recours à l'étranger ne put être que très irisuffisamment
AA
pratiqué pour différentes causes d'ordre économique et surtout politique. La confiance manquait envers la Pologne, pays neuf n'ayant pas, au début, de frontières stables et restant en conflit avec des adversaires puissants. Les avances assez considérables mises à la disposition du gouvernement par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et la France, furent accordées en marchandises provenant de la liquidation des stocks de guerre et seulement,dans une partie beaucoup plus faible, en matières premières et en matériel roulant. Le seul emprunt extérieur fut l'emprunt 6 % en s conclu en 1920 aux Etats-Unis et dont le montant fut de s 23.075.000.
Ïl en résulte qu’au début, pour les besoins de la guerre, et dans la suite, lorsque la guerre fut terminée, pour les besoins de la reconstruction de l’économie nationale, le gouvernement polonais dut faire appel à l’Institut d'émission qu'était la Caisse polonaise nationale de prêts (Polska Krajowa Kasa Pozyczkowa).
La majeure partie de l’émission que fit cette dernière eut pour but de couvrir les déficits budgétaires qui augmentaient encore considérablement; par suite du déficit des entreprises d'Etat. Les tendances étatistes du gouvernement furent très fortes à cette époque; celui-ci s’est trouvé en possession d’une série d'entreprises organisées pour le temps de guerre et abandonnées par les occupants; de nouvelles entreprises d'Etat furent d’ailleurs également créées.
Par contre, la part de l’émission faite pour les besoins de l’économie privée fut relativement peu considérable, bien qu'elle s’accrût lentement d’une année à l’autre, sous la pression de la demande de capitaux qui augmentait toujours davantage pendant la période d'inflation. Les pourcentages de l’émission de la Caisse polonaise nationale de prêts destinée à l’économie privée (portefeuille d’escompte, prêts sur gage, crédits en compte-courant, etc...), par rapport au total de la circulation furent les suivants? :
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1. Le montant de éet emprunt s'élevait à 19.574.500 $ au 31 décembre 1930 (174,4 millions de z1.).
2, Dr E. Taylor, La monnaie (dans l'ouvrage collectif Le bilan économique des dix ans de la Pologné ressuscitée).
AU LE AET ON EE ETES ToSORE DR CON LD dE ER ET PER EYE D NO AO TU PIN Ci at DOME DR Al ORALE PERMET Sn ADAM
Nous voyons en fin de compte que l'émission de la Caisse nationale de prêts est faite avant tout pour les besoins du Trésor. En effet, ceux-ci augmentent continuellement, étant donné l’allure trop rapide du mouvement de reconstruction. Le montant de la circulation augmentant continuellement, il s’en suit une chute des cours en dépit de certains moments d'arrêt, très courts d’ailleurs. Malgré des tentatives répétées, on n'arrive cependant pas à obtenir une stabilisation définitive de la monnaie. De même, les majorations successives des impôts existants, l’établissement de nouveaux impôts ainsi que les emprunts intérieurs lancés à plusieurs reprises ne sont pas suffisants pour empêcher le recours direct, de la part du Trésor, à la presse à billets. La baisse persistante de la monnaie diminuait d’ailleurs continuellement la valeur réelle des sommes ainsi obtenues, ce qui est un phénomène connu dans tous les pays qui passèrent par l'inflation.
On a très souvent exprimé l’opinion absolument injustifiée d’après laquelle l'inflation a eu une heureuse influence sur le développement et l'enrichissement de la production nationale. Voici ce qu’en dit M. Grabski qui fût ministre des Finances à cette époque! : « Si l’on prenait en considération les valeurs relatives et non absolues s'exprimant en argent, notre produc- Lion a, indubitablement, travaillé sans profit pendant toute cette période (de l'inflation). Apparemment il y avait des profits, mais ils provenaient non pas du processus de la production, mais des conjonctures d'inflation. Les masses souffraient beaucoup de la dépréciation de la monnaie; des individus ont bien pu s’enrichir par les procédés spéculatifs, en profitant de la situation — ce fait n'indique pas que la production nationale, basée sur des fondements sains, ait obtenu des profits réels ».
« Il est vrai que, grâce à l'inflation, la production est ar: rivée à compenser les pertes de la guerre et de l'occupation. Elle se libéra également, d’une façon très commode, d’une partie de ses dettes d'avant-guerre, de même qu’elle encaissa
1, Przeglad gospodarcæy (La Revue Economique), 1925, n° 4,
certains profits exceptionnels. L'ensemble, cependant, de l'économie nationale s’est appauvri. »
Il faut souligner, d'autre part, le fait que les nouveaux investissements et la reconstruction effectués dans l'industrie et l’agriculture l’étaient très souvent sans une nécessité sérieuse et sans prendre en considération les besoins réels du pays, mais uniquement en vue de profiter des conditions créées par l'inflation.
Simultanément, avec la consommation des capitaux liquides, est survenue une énorme dépréciation du capital immobilisé. D'une manière générale, le capital national a subi une diminution notable. C’est ce que démontrent nettement les bilans-or des différentes entreprises, établis après l'inflation.
Ce sont cependant les fonds de roulement qui eurent le plus à souffrir. Les causes principales de cet état de choses tenaient à la guerre, à la longue inflation et à l'expansion trop rapide de la vie économique par rapport aux ressources dont le pays disposait.
L’'inflation a agi sur la disparition des fonds de roulement monétaires d’une double facon, soit directement, en faisant fondre les capitaux exprimés en monnaie nationale, soit indirectement, en les immobilisant en investissements et en marchandises, par l'effet de la fuite devant la monnaie. En outre, les disponibilités des particuliers qui, dans les conditions normales, se seraient portées dans les banques et autres institutions financières, passant de là à l’économie nationale, ont été simplement thésaurisées en monnaies étrangères.
La reconstruction du pays et les investissements se faisaient presqu’uniquement par prélèvement sur les fonds de roulement detoutessortes qui disparaissaient peu à peu. Par ailleurs, les grands besoins en crédits à long terme ne pouvaient trouver satisfaction nulle part. Le rôle des autres sources de crédit, en dehors de la Caisse nationale de prêts, devenait toujours plus faible. Les institutions financières à but social, comme les coopératives de crédit, les caisses d'épargne, subirent un très fort ralentissement de leur activité. Elles n'étaient pas adap- Lées au courant d’affaires qu'avait créé l’inflation et ne pos: sédaient pas les moyens de direction appropriés. Les banques privées ont fait passer leur activité de crédit proprement dite au deuxième plan. Le gros de leurs affaires était constitué par le financement et la création dés entreprises, les spéculations en boursé et les différentes opérations à commission. Les
chiffres suivants montrent le rôle toujours décroissant des crédits des banques privées par rapport à l'émission de la Caisse nationale des prêts en faveur de l’économie privée, elle aussi, très faible! {en millions de z1.).