‹ L'organisation du travail et l'associationChapitre 10 sur 15 · LE RETOUR · texte numérisé non relu

LE RETOUR

Lorsque le curé eut cessé de parler, notre groupe se rofnpit. Mon ami , le marchand , offrit au professeur une place dans sa voiture , et nous nous mîmes en route pour retourner à la ville.

Chemin faisant 9 nous devisâmes sur Tassociation, et notre entretien ne fut, en réalité, que la continuation des discussions précédentes.

Je Tavoue, messieurs, nous dit en souriant le magistrat, faisant allusion à la conversation du matin, je l'avoue, cette organisation me semble un remède plus efiBcace aux angoisses de la société que ]?adjoDCtion des capacités aux listes d'électeurs, qu'une loi sur les incompatibilités parlementaires, que la réforme électorale, en un mot, que tous ces changements politiques et révolutionnaires dont les gouvernements et les gens sensés sont à bon droit eifrayés ; car ils né promettent

3u'un inconnu, un peut- être ayant peu de chances 'aocrottre le bonheur général, si l'on juge de l'avenir par le passé.

Il serait mille fois plus sage, n'est-il pas vrai, de laisser là ces modifications aux rouages politiques, modifications désormais impuissantes pour aawrer le bien-être des hommes; il serait plus prudent de négliger des débats aussi «tériles que

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les disputes du Bas-Empire, pour s'occuper activement d'organiser le travail et d'associer les travailleurs ; ce qui me parait d'une exécution simple et facile.

Le Marchand : Quant à moi, je suis entièrement de votre avis ; aussi je me promets bien d'aiguillonner de toutes mes forces les habitants de notre bourg ; je verrais avec beaucoup de regret leurs bonnes dispositions n'aboutir à aucun résultat. Je mettrai bien volontiers dans l'association les terres assez considérables que je possède sur le territoire de celte commune, car je ne doute pas de la réussite de l'expérience.

Le Professeur : Et comment pourrait-elle échouer? Soyez-en certain, monsieur, tous les habitants de votre village, quels que soient leur rang et leur fortune, se féliciteront chaque jour de s'être associés. Je ne me fais pas illusion toutefois, le bonheur réservé aux enfants développés complètement et élevés unitairement sera Dien supérieur à celui dont jouiront les pères ; car ces derniers ont reçu des éducations bien différentes et sont imbus de préjugés qui rendront l'unité imparfaite; ils ignorent eux-mêmes leurs vocations : l'organisation des groupes en sera moins satisfaisante; enûn les stimulants de plusieurs d'entre eux, fourvoyés depuis longtemps, sont devenus des défauts qui pourront apporter quelque trouble dans la commune. On ne fait pas de la musigue parfaite lorsqu'il y a dans l'orchestre quelques instruments faux.

Le Marchand : Je ne saisis pas fort bien en quoi consistera ce bonheur destiné à nos enfants et dont nous serons- privés, même étant associés. Auriez- vous, monsieur, la complaisance de nous l'indiquer en peu de mots?

Le Professeur : Pour entrevoir les délices réservés aux générations futures, il est un moyen bien facile. Oublions pour un moment cette société égoïste qui froisse nos plus nobles instincts et nous fait souffrir tous,, tant q e nous sommes ; oublions ce monde doué de la funeste propriété de changer en lourdes chaînes les plus doux liens de famille, d^amour et d'amitié, et transportons-nous en esprit dans une commune organisée depuis soixante ou quatre-vingts ans. Placés à ce point de vue, nous reconnaîtrons sans peine quelques-unes des principales conséquences de l'association inté^aie.

Bien des ambitions seront déjà satisfaites, car il ne se trouvera personne qui ne soit chef dans une ou plusieurs des escouades d'artistes, de savants ou d'industriels dont il fera partie, et chacun sera fier de la spécialité où il commandera , celle-ci étant à ses yeux la plus éminentede toutes, par cette raison qu'il y est le plus jprt. Regardez autour de vous, et vous reconnaîtrez que c'est là la pierre de touche dont se servent les hommes en général pour apprécier la valeur des choses.

Tous les mariages seront heureux, à de très rares exceptions près, car l'amour seul les fera contracter; et les causes qui, de nos jours, troublent l'harmonie des ménages auront disparu.

Les familles seront parfaitement unies, et cela encore par cette raison bien simple que l'opposition des intérêts et une foule d'autres motifs de désunion ou au moins de refroidissement auront cessé d'exister avec l'isolement des ménages. L'amour des parents pour leyrs enfants reprendra donc l'intensité dont le Créateur l'a doté, et cet amour amènera nécessairement une vive tendresse entre tous les membres de la famille.

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Puis , élevés ensemble dès leur naissance, les hommes contracteront de nombreuses amitiés. La différence dos fortunes n'empêchera certes pas It» enfants dont les caractères sympathiseront de se lier étroitement, comme ils le font dans nos collèges et pensionnats ; mais l'opposition des iotéréls ni aucun autre dissolvant ne venant plus rompre dans la suite ces saintes amitiés, elles dureront en général autant que la vie. Ainsi les hommes seront toujours entourés d'amis dont ils partageront les travaux, c'est-à-dire les plaisirs.

£n y réfléchissant un instant, vous verrez aussi a)mbien alors les manières seront élégantes et polies, combien la vie sera pleine et variée : tons les moments seront donnés à des occupations agréables. Les soirées d'hiver elle-mêmes, si longues maintenant pour une infinité de personnes, paraîtront bien courtes aux quinze ou dix-huit cents habitants d'un palais superbe, dont les trois oii Quatre cents jeunes gens des deux sexes, exempte de soucis, heureux et bien portants et par conséquent remplis de gaieté et d'entrain , sauront , nuand on n'aura rien de mieux à faire, improviser des bals, des concerts et des fêtes do toute espèce, car tous seront artistes et musiciens.

Et lorsque l'âge refroidira l'imagination de nos neveux, lorsque les ans rendront leur mardie pesante, lorsqu'ils ne vivront plus que de souvenirs, ils trouveront encore là, prè-s d'eux, parmi leurs camarades d'enfance et les amis de toute leur vie, <ios oreilles attentives au récit des exploits de leur jeunesse. Aujourd'hui on écoute à peine et par pure complaisance, si toutefois on ne détourne pas dédaigneusement la tête qu9J)d les vieillards ouvrent la bouche ; trop souvent béla^l dans certaines cli^

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ses de notre société, on lear impose brolalement ]e silence, sans respect pour leurs cheveux blancs. Mais laissons là ces tristes vérités et disons que si les douceurs ineffables dues à l'organisation sociétaire ne sont pas destinées à tous les habitants actuels de votre bourg, ce n'est pas là un motif qui doive les empêcher de former immédiatement une association, car tous incontestablement trouveront encore, dès les premières années, nne amélioration immense dans leur sort, due à l'absence^ d'inquiétude pour leur avenir, au bonheur inouï de leurs enfants, au grand accroissement de leurs revenus et à la bienveillance réciproque dont seront nécessairement animés des associés ayant mêmes intérêts et même but.

Si cependant, pour une cause quelconque, votre association venait à se dissoudre, chacun de vous reprendrait ses capitaux ou ses terres améliorées, et vous ne pourriez éprouver de perte que sur la vente des bâtiments qu'il vous est indispensable de construire par suite de votre affreux incendie.

Le Marchand : Pensez- vous donc, monsieur^ qu'un village quelconque puisse tenter un essai d'association sans rien changer à ses bâtiments?

Le PboVesseur : Bien certainement, et probablement les choses se passeront ainsi en général : les habitants d'une commune s'associeront, organiseront leurs travaux, et ne songeront à construire les bâtiments nécessaires à l'exploitation unitaire, granges, écuries, greniers, etc., enfin la maison d'habitation , qu'à mesure que les économies faites sur les bénénces croissants permettront de bâtir sans trop emprunter.

L'EMPLOYÉ DES DOMAINES : PoBsez-vous, mon-

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sieur, que le gouvernement permette à notre bourg de s'organiser comme il le voudra ?

Le Professeur : De quel droit, je vous prie, s'y opposerait-il ? £t pourquoi d'ailleurs ne le permettrait-ii pas quand il aurait tout à gagner et rien à perdre à une expérience aussi pacifique? Loin d'entraver votre association, le pouvoir, n'en doutez pas, lui viendra en aide, car ses plus chers intérêts le lui commandent. Voyez plutôt : que votre essai réussisse ou échoue, il aura la gloire d'avoir contribué à le tenter. Ondira toujours, à la louange du roi de Prusse, qu'il a aidé de sa bourse le généreux M. Owen à fonder un établissement de communauté d'ouvriers. Si, par impossible, l'expérience échoue, les classes pauvres et souffrantes, et qui ne souftre pas? lui sauront gré des efforts qu'il aura faits pour les soulager. Si elle réussit, au contraire, quel immense service rendu au genre humain ! Son nom vivra autant que le monde et sera béni des générations les plus reculées.

L'essai d'un village associe serait extrêmement utile au gouvernement sous tous les rapports : il ouvrirait une route nouvelle et féconde aux idées acculées aujourd'hui dans une impasse politique ; il serait, comme toute espérance, un calmant pour les souffrances des masses, une soupape de sûreté capable de prévenir de terribles explosions.

Le gouvernement trouverait encore dans l'ordre sociétaire un accroissement considérable des revenus publics; car, n'est- il pas vrai, votre bourg organisé s'abonnera de grandcœur pour une somme supérieure à celle exigée aujourd'hui pour ses contributions ? Or, cette somme, se percevant sans frais sur les revenus généraux de la commune, avant tout partage, entrera tout entière dans les

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caisses de TËtat. Si donc toutes les popa1atioi)3 de France étaient organisées en phalano;es, le budget ])ourrait très facilement être doublé , sans occasionner le moindre murmure.

Lb Marchand : Que veut dire , je vous prie, ce mot phalange dont vous venez de vous servir ?

Le Professeur : Charles Fourier , qui a découvert la loi d'association dont nous parlons depuis ce matin , nomme phalange la population d^ine commune organisée sociétairement. De là phalanstère^ habitation de la phalange, comme monastère signifie habitation des moines. Delà phalanstérien, appartenant au phalanstère, et par extension au système d'association tout entier.

Le Marchand : Ainsi, monsieur, c'est Fourier qui a découvert cette belle science que vous appelez phalanstérienne, cette science si logique, si religieuse , que vous avez eu la complaisance de nous exposer et qui a singulièrement modifié mes idées sur l'homme et sur la société?

Le Professeur : Oui, monsieur ; Fourier a découvert, au commencement de ce siècle, la science phalanstérienne ou sociale , qui d'abord s'est propagée très lentement , comme toutes les vérités nouvelles , mais qui est aujourd'hui connue , discutée chez tous les peuples civilisés , surtout aux États-Unis où les habitants de plus de trente villages ont formé des associations déjà quasi-phalanstériennes.

Le Magistrat : Je m'étais fait , je le confesse, une tout autre opinion du système de Fourier. Je le eroyais absurde, impraticable, subversif de la propriété et de la famille.

Le Professeur : Vous voyez , monsieur, combien vous étiez dans l'erreur. Je connais les pré-

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ju^és répandus sur Fourier; voilà pourquoi je mt SUIS bien gardé de voua le nommer : je désirait être écoulé sans prévenlioB. Voilà pourquoi aussi j'ai évité do me servir des expressions emploj^éM par récole phalanstérienne. Ainsi j'ai appelé sinnu-' lants lesmobiles nommés fMs^nons par Fourier, qui leur a conservé la dénomination vulgaire , ayant grand soin toutefois de prévenir que le mot passion ne signifie jamais pour lui le vice, l'excès, l'essor faux du mobile, mais seulement le mobile même. Malgré cette distinction, vingt fois reproduite dans ses ouvrages, bien des critiques sw^ stinent encore à répéter que le système pbalanslé^ rien, qu'ils ne connaissent pas, lâcbe la bride à toutes les passion».

Le Magistrat : Cette inculpation est fort injuste. Eisi j'en juge par l'expose qui a été fait aujourd'hui , Fourier se borue à donm^r les moyens d'organiser le travail, c'est-à-dire l'élément social abandonné maintenant à l'anarchie. Je ne m'explique pas pourquoi on va criant par le monde qae Fourier prêche l'immoralité.

Le Professeur : £h ! mon Dieu , monsieur, ceux qui portent cette accusation contre Fourier ne le eomprennent pas ou 16* calomnient. Fourier n'est pas venu apporter un nouveau code politique, il n'enseigne pas une morale nouvelle. Il ne dit pas aux hommes : Pour trouver le bonheur, adoptez telles et telles croyances , réformez voé mœurs de telle et telle manière. Non , mille fois non ; cet homme véritablement religieux se borne à dire : Pour être tous heureux, obéissons à Dieu qui nous ordonne, par la voix de nos attractions, d'organiser nos travaux par groupes et séries de groupes. Vous avez vu comment tout village catholique,

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protegtani, }uif , mahométan, placé dans une répaÛique ou soumis à un gouvernement absolu , peut fStoilement se transformer peu à peu en phafanstère sans cesser d'obéir aux lois de son pays. Loin de là : je soutiens que toute commune associée obéira aux lois plus religieusement que toutes les autres ; car plus ses habitants deviendront heu reux, moins ils éprouveront le besoin de protester contre les institutions existantes. Il serait superflu de démontrer qu'ils seront aussi plus moraux.

Le Fabricant : Cependant, monsieur, j'ai lu par hasard un ouvrage de Fourier, et j'ai vu combien les mœurs phalanstériennes diffèrent des nôtres.

Le Professeur : En vérité , ce serait grand dommage, les mœurs sont si pures aujourd'hui ! Eh ! sans doute , monsieur, les mœurs ne seront pas toujours ce qu'elles sont : Dieu n'a pas condamné 1 humanité à patauger éternellement dans le sang et dans la fange.

Quand la société entière sera parvenue à l'harmonie^ Fourier et son école appellent ainsi le milieu social phalanstérien , les lois, les coutumes, les mœurs ne seront certainement plus ce qu'elles sont actuellement. Mais les changements se seront opérés peu à peu, à mesure que les besoins les auront réclamés : les mœurs se mettront en rapport avec les exigences du milieu social nouveau^ comme cela est arrivé dans tous les temps. Nos lois, nos coutumes actuelles ne sont plus celles des Gaulois, n'est-il pas vrai?

Quelles seront les mœurs des harmoniens ?

nui ne le i>ait. Chacun cependant se fait cette question, chacun aimerait à pouvoir lire dans l'avenir. Fourier, tout naturellement, a cherché la solution

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de CQ problème; il a décrit avec amoar, avec candeur, avec une grande puissance d'imagination, la vie qu'il croit réservée à nos neveux. L«s mœurs qu'il a décrites ressemblent fort peu à nos mœurs; elles seraient certainement très immorales dans notre société actuelle, dont elles briseraient les institutions. Fourier, d'ailleurs, a pu se tromper dans ses conjectures; mon opinion personnelle est qu'il n'a pas toujours rencontré juste. Mais se fûtril trompé vingt fois, cent fois, se fâl-il trompé toujours sur ce que seront les mœurs dans 5 ou 600 ans, cela ne prouverait rien contre la valeur de sa découverte.

La question qui nous intéresse actuellement n'est pas, en effet, de savoir quelles lois nos arrière-petits-enfanls devront faire pour régler les adoptions, les mariages, etc. Nous ne sommes pat chargés apparemment de formuler ces lois, et nos descendants sauront bien les faire sans notre aide, quand leur temps sera venu. Ce qu'il nous importe de savoir, à nous qui souffrons de mille manières, c'est si l'association et l'organisation du travail proposées par Fourier réaliseront toutes ses merveilleuses promesses; ce qu'il nous importe de faire, ce sont des essais capables d'édifier 10 monde.

En ce moment notre voiture s'arrêta. Nous étions arrivés à notre destination. Nous primes congé les uns des autres, mais je me promis bien de ne pas quitter le pays sans revoir notre professeur, pour lui demander de plus amples détails sur Torganisation et les habi tuaes d'une commune associée.

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