‹ L'organisation du travail et l'associationChapitre 4 sur 15 · LE TRAVAIL ORGANISÉ · texte numérisé non relu

LE TRAVAIL ORGANISÉ

Cberehes, et Totu trourcres « (irappes, et on vous ouTrira.

S. MiTT>.» cbap. VII Cherches premièremenl le royaume de Dieu et m justice, et loutei ces ehose» (nourriture et Tètcmi-ul) voua «eroni donuéea par surcroît.

S. If ATn., cbap. VI.

Nous mtmes pied à terre, et nous aperçûmes çà et là quelques longs pans de mur noircis par le fea et des machines à demi consumées, qui nous rappelèrent seuls que de belles fabriques de draps ftorissaient naguère dans ce lieu de désolation.

Nous nous dirigeâmes vers Téglise dans laquelle nous vîmes entrer quelques personnes, et nous y pénétrâmes au moment même où le curé montait en chaire

Le vénérable pasteur fît à ses paroissiens une touchante allocution sur l'amour du prochain*, il leur rappela les nombreux traits de courage et de dévouement qui s'étaient produits à Poccasion de leur catastrophe; il raconta comment plusieurs citoyens avaient abandonné aux flammes leurs bâtiments et leurs meubles, afin de porter secours, au péril de

leur vie, à un vieillard retenu au lit par la maladie et dont la maison était embrasée.

n fit ensuite Péloge des villages voisins dont les pompiers avaient rivalisé d'ardeur et d'intrépidiré, et dont tous les habitants avaient à Penvi recueilli les victimes du désastre, et partagé avec elles leur table et leur lit.

Il fit surtout admirer la bonté de la Providence oui a mis au cœur de Thomme un si grand amour au prochain, une sympathie si ardente pour les douleurs d'autrui, que des souscriptions en faveur de leur village s'ouvraient chaque jour hors de France, bien qu'à travers les préjugés dont les peupies sont encore imbus, chacun d^Bux regarde les autres comme des ennemis.

Il termina son discours en rendant des actions de grâces au Tout-Puissant, qui avait permis que tant de motifs de consolation vinssent adoucir les maux par lesquels il lui avait plu de visiter la paroisse.

Au sortir de l'église, nous entrâmes avec tout le monde à l'hô^l-de-ville. Le maire fit connaître les sommes produites par les souscriptions et celles qu'on pouvait raisonnablement espérer ; il engagea les habitants à s'entendre pour utiliser le mieux possible ces précieuses ressources ; il invita chacun a dire franchement quel parti il croyait le plus avantageux de prendre dans les circonstances désastreuses où se trouvait la commune. • Pour moi, ajouta- 1- il, en écoutant tout à l'heure notre vénérable pasteur ,qui nous a si bien fait voir que tous les hommes sont naturellement portés à s^aimer et à s'entr'aider, je me suis demandé comment il se faisait que nous tous, qui sommes voisins, parents ou alliés, loin de nous aimer et secourir en toute occa-

24 LORQAI^ISATfON

sion, nous sommes an contraire jaloux et envieux les uns des autres, le me suis demandé pourquoi nous cherchons à écraser nos concurrents, souvent même par la fraude ou la mauvaise foi ; et, je Pa* voue , je n'ai pas reconnu d'autre cause à cette

foerre incessante que l'opposition de nos intérêts, n effet, n'est-ii pas vrai, messieurs, un négociant ne voit pas avec chagrin la réussite de ses co-associés, en tant gu'associés, bien entendu, et cela pour cette seule raison que ceux-ci ne peuvent s'enrichir sans qu'il s'enrichisse lui-même ? Or, s'il en est nécessairement ainsi, serait-il impossible d'associer nos intérêts à tous, de telle sorte que chacun trouvât son avantage à la prospérité de tous les autres? Pensons-y sérieusement ; cette question en vaut assurément la peine. »

Après quelques moments de silence, un fabricant de draps prit la parole :— Il me semble, dit-il, que le problème posé par M. le maire n'est pas insoluble; je vais essayer de le résoudre :

Voyons d'abord ce qui se passe lorsque plusieurs personnes s'associent pour une entreprise quelconque ; nous examinerons ensuite si le même procédé ne serait pas applicable à une association ayant pour but la production et la confection de toutes les choses nécessaires aux habitants d'une commune comme la nôtre.

Lorsque \e me suis associé avec messieurs A.

et B. pour faire du drap, je fabriquais déjà, comme vous le savez; j'apportai au fonds social mes bâtiments, machines et métiers,évalués 400,000 francs. M. A., qui faisait le commerce des laines, remit celles qu'il possédait pour une valeur de 100,000 francs, et M. B. versa 200,000 francs en espèces.

Puis M. A. se chargea des achats de laines.

DU TBÂtAlL. 25

d'hoileâ, de savon, etc.; il se chargea ansei de la veirte de nos produits, et voyagea pour en opérer le placement. It s'entend fort bteii à tendre et ,à acheter, et seplaH à ces opérations, car tous savez qu'on fait généralement avec plaisir les choses dans lesqu^les dn est habile.

M. B. tint les écritnres et la correspondance, et moi je m'occupai de la confection de nos tissus.

Au moyen de ces arrangements, nous employons tous les trois utilement notre temps ; et comme nous ne manquons pas d'activité et de connaissances dans nos spécialités, que d'ailleurs nos capitaux réunis sont assez eonsidérables, nos inventaires présentent de beaux bénéfices que nous partageons proportionnellement aux valeurs fournies, et aussi proportionnellement au travail &it par chacun de nous pendant l'année.

Je vous le demande, messieurs, seraît^il bien difficile de faire deë arrangements analogues entre nous tous, pour créer les grains, les légumes, les fourrages, les bestiaux, les vêtements, les meubles, en un mot, les objets dont nousavoiis besoin, et ceux que nous vendrons pour nous procurer en échange ce que nous ne fabriquerons pas nous-mêmes?

Tous les auditeurs, riches et pauvres, déclarèent qu'une pareille association leur paraissait très réalisable, et que chacun devant y trouver un placement avantageux pour ses capitaux et un travail assuré, il fallait étudier ce projet. En conséquence, le fabricant fut prié de donner plus de développement à sa pensée. Il continua donc en ces termes :

—Pour créer le fonds social, faisons comme dans l'exemple que je viens de vous citer ; que le propriétaire apporte à la masse ses terres , ses iM»ai-

ries, ses bestiaux ; crae le manufacturier donne les tissus, les laines et les machines sauvés des flammes; que chacun abandonne son jardin, son argent et sa part des secours à distribuer. Nous estimerons à l'amiable l'apport de chacun, et nous remettrons, en échange, autant d'actions, hypothéquées sur la totalité de nos biens j que cet apport vaudra de fois mille francs. Ces actions de mille francs se subdiviseront en coupons de cent et môme de dix francs, afin que nous soyons tous propriétaires ou puissions lo devenir bientôt.

Le fonds social étant ainsi formé, et il sera très considérable, n'est-il pas vrai? nous nous occuperons de monter une fabrique unique et de distribuer les cultures de notre territoire. Bien entendu que fabrique et terrain, tout devra être considéné comme propriété d'un seul homme, ainsi que cela a lieu dans toute association.

Nous commencerons donc par abattre nos murs de clôture et nos haies, par enlever les bornes de nos champs; nous comblerons nos fossés.

Gela fait, nos agronomes décideront quelle culture il convient de donner à chaque terrain, puis ils nous planteront un vaste verger, un potager considérable, un superbe et spacieux parterre, qui remplaceront tous les petits vergers et jardins actuels. Notre domaine sera magnifique comme celui d'un roi, et mille fois mieux cultivé que ces potagers, plus ou moins mal tenus, qui entourent aujourd'hui nos maisons.

Je dis que notre domaine sera parfaitement cultivé. En effet, ceux d'entre nous qui excellent dans les soins à donner aux prairies ou aux prés artificiels se chargeront de ces cultures ; ceux qui préfèrent soigrier les arbres ou les fleurs s'occupe-

ri^nt dans notre verger, notre jardin ou notre parterre ; ceux qui se plaisent autour des animaux trouveront de Toccupation dans nos étables et nos écuries; en un mot, chaque habitant se livrera aux. travaux quUl connaît, et par conséquent tout se fera le mieux possible.

— Messieurs, dit un cultivateur, les idées qu'on vient de nous exposer sont d^lne simplicité et d'une fécondité admirables. Je ne sais, en vérité, comment elles ne viennent pas à tout le monde. Leur application produira une abondance considérable ; car l'association des parcelles de terrains de la commune réunira évidemment les avantages inhérents à la grande et à la petite propriété, sans en avoir les inconvénients, qui sont nombreux, on doit l'avouer.

Ainsi la grande propriété ne peut être cultivée qu'à l'aide de mercenaires n'ayant aucun intérêt à bien employer leur temps et a créer des produits abondants et de qualité supérieure.

La petite propriété, de son côté, présente des inconvénients de plus d'une espèce, nous le reconnaissons chaque jour : nos terres sont trop peu considérables pour que nous puissions alterner convenablement nos cultures, et élever assez de bestiaux pour les fumer sufiOsamment. Nous sommes bien souvent forcés de semer du froment « dont nous avons besoin pour nourrir notre famille et payer notre fermage, dans des terres qui seraient d^un plus grand rapport cultivées en herbages ou plantées d'arbres. Puis nos propriétés, découpées en petites parcelles disséminées çà et là, se refusent a une culture bien entendue; et celle que nous leur donnons, tout imparfaite qu'elle est, exige des déplacements et une perte de temps relativement

38 L'0fieANI5ATI0N

considérable. Enfin, Texiguïté de nos terres, de nos capitaui, de nos fumiers et de nos récoltes fait que souvent le sol se détériore faqte d'engrais ; elle nous met aussi dans l'impossibilité de profiter des découvertes de la science, de tester des essais et des perfectionnements , et de faire usage des instruments et des machines qui procurent de grandes économies de temps et de fatigue.

Mais livrez-noqs tout le territoire de la corn* mune débarrassé des baies, fossé? et clôtures gui l^laidissent et frappent de stérilité une portioi^ notable de terre qui sera rendue à la culture ; doonez-nous de bons chevaux, des charrues et autres instruments perfectionnés ; procurez-nous lés bcas nécessaires et dont nous manquons quelquefois ; abandonnez -nous la fontaine qui a causé tant de querelles et de procès, et assurez-nous les moyens d'arroser à propos nos terres, nos prés et. nos jardins, et nous vous garantissons une récolte double ou triple de celle que nous faisons chaque année.

— Eh bien I reprit le fabricant, vous aurez tout eela, et, de plus, de bons conseils, s'ils vous sont nécessaires ; car nous prendrons les avis des hommes de France et de l'étranger les plus vers^ dans la pratique et la théorie de l'agriculture, de même que nous saurons nous procurer les plants et les semis de première qualité; nous serons riches,'el! nous ferons pour notre établissement des sacrifices momentanés que la terre, cette bonne mère nourricière, nous remboursera bientôt avec usure.

Je dis que nous serons riches : j'entends par là que nous aurons des capitaux suffisants pour né négliger aucune amélioration ; car si nous n'avoue pas assez de nos capitaux réunis, nous trouveroM

ou TRAVAIL. 29

facilement à empratitér sûr Dos teires, et nous n'abrons pas granë||eioe ft rembourser daus quekfoed années, si notts lé jugeons ntHe, puisque yous neit promettez double et même triple récolte.

Les bras ne nous feront pas faute, et de bous bras, je vous jure, pnis€[ue nos travailleurs seront des associés, des propriétaires et non des domes*^ tiques ; et, au besoin, vous pouvez être assurés que nos.foins seront fauchés, fan^ et enlevés en un ou deux jours ; cat* ces foins appartenant à tous, tous nous aurons intérêt à ce qu'ils soient remis sans pluie ; et nous nous empriesserons à donner un coup de main , lorsque le temps ne sera pas parfaitement sûr.

Il en sera de ihême pcmt les moissons, les cueillettes et récoltés de toute nature.

Vous aurez de bons chevaux, parfaitement soignés, comme je vous Tài dit, par ceux d'entre nous qui se plaisent Autour de ees animaux ; noOs ferons en sorte de n'en conserver que le nombre toè^ cessaibe à nos besoins, Bt de distribuer nos travévfx de manière à ne plus laisser, comme aujourd'hui, une foule de chevaux oisifô une partie de l'année.

Vous aurez toutes les machines qui facilitent et abrègent le travail ; en un mot, nous sauronis, comme les grands et riches jpropriétaires, nous procurer tout ce (fi\ pourra améliorer nos terres , augmenter nos produits et diihinuer nos fatigues.

— Je vois fort bien, repartit l'agriculteur, que nos ouvriers, intéressés à la bonne et prompte râécution de nos travaux et se livrant a ceux qu'As aiment et qu'ils connaisseht, travailleront avec ardeur et deviendront fort habiles ; je préf ois que nos récoltes seront encore plus abondantes aùe Je ue le disais tout k Pheure; mais si t^^^l^ Wiiv-

tants mettent la main à l'oeavre dans les moments pressés, et si les caltiTateurs font beaucoup de besogne, comme tous les ouvriers qui travaillent à leurs pièces, les travaux des champs seront promptement expédiés : resterons-nous donc les bras croisés lorsque nous n'aurons plus rien à faire à la campagne, et ne sera-t-il pas possible d'accroître encore nos revenus, en nous occupant utilement à la maison durant nos moments de loisir ou pendant les mauvais temps?

— Lorsque vous ne pourrez travailler dans les champs ou aue rien ne vous y appellera, reprit le fabricant, cnacun de vous s'occupera selon ses goûts : les uns entreront dans les ateliers de serrurerie, de charronna^e, de menuiserie, etc. ; les autres dans notre fabrique de draps ; ceux-ci tiendront les écritures, ceux-là les écoles, etc. De cette manière, chacun de nous, pouvant s'occuper dans la maison et dans la campagne, fera bien plus d'ouvrage qu'il n'en fait actuellement, puisquHl lui sera possible de ne perdre aucun instant, et lesbénéfices réalisés par la généralité des habitants seront par conséquent bien plus considérables qu'ils ne le sont aujourd'hui.

À la fin de l'année, nous prendrons sur la totalité de nos bénéfices les sommes nécessaires pour riyer nos contributions et les dépenses communes tous les habitants, pour payer aussi les rentes aux actionnaires et aux prêteurs étrangers, s'il y a lieu ; puis le surplus sera partagé entre les travailleurs, à proportion de la besogne que chacun aura faite , absolument comme dans l'association que je vous ai donnée pour exemple.

Notre association aura toutefois cet immense avantage sur l'autre, que personne ne pourra

craindre que sa part de bénéfices éprouve une grande diminution d'une année à l'autre, attendu que nos industries étant nombreuses et fort diverses, lors même qu'une ou deux branches seraient en perte, notre revenu général s'en ressentirait à peine. Il en est tout autrement quand l'association porte sur une seule industrie ; car celle-ci, venant a éprouver de la stagnation ou des pertes, entraîne trop souvent là ruine des actionnaires.

Tous les auditeurs ayant approuvé ce projet d'association, on pria l'architecte de donner son avis sur la reconstruction du bourg ; on lui recommanda particulièrement la plus grande économie.

L'architecte s'exprima amsi : — Tout le territoire de la commune devant être cultivé comme s'il appartenait à une seule personne, je pense que nous n'aurons besoin que d'une écurie pour nos chevaux, d'une étable pour nos vaches, une pour nos moutons , etc. ; de cette manière il faudra moins de monde pour soigner et surveiller nos bestiaux. Nous ne bâtirons qu'une grange pour nos fourrages, un grenier pour nos blés : ^ sera bien plus facile de prendre les précautions nécessaires à la conservation de ces récoltes.

Nous construirons un seul atelier de menuiserie , un de cordonnerie , etc. ; nos ouvriers ainsi réunis trouveront le travail moins ennuyeux ; d'ailleurs ces ateliers, ces magasins, ces étables, ces écuries seront vastes, commodes, bien aérés, bien éclairés, chauffés convenablement, et néanmoins ils nous coûteront beaucoup moins à élever et à entretenir que ceux qui ont été dévorés par le feu et qui étaient si incommodes, si obscurs, si malpropres et si malsains.

Les habitations particulières resteront à construire. Chaque fainille pourra faire b sienne à sa guise. Remarquez toutefois qi constructions seront peu considérables , pu ne faudra plus y accoter écuries, granges o liers.

— Mais, fit observer un ancien militaire, qu'on veut loger un régiment, on ne bâtit p bara(]ue pour chaque soldat ; lorsqu'on mo pensionnat , on se garde bien de construi maison pour chaque élève : cela serait tro teux et trop incommode. Il me semble que notre commune, les familles devant à l'aveni entre elles de fréquisnts rapports, et chacune n'ayant besoin que de quelques pièces, il se raisonnable et beaucoup plus économique faire qu'un très grand bâtiment où seront les ateliers, et où chacun pourra louer un lo^ aussi modeste, aassi somptueux qu'il le dés

— Et pourquoi, ajouta un commis voyag pas établir une cuisine unique dans laqu préparera le manger sur une vaste échelle, nière que nous puissions tous nous faire seloKi notre goût et selon notre bourse, ai cela*a lieu dans les grands restaurants de Pourquoi ne pas construire aussi une seule derie, comme on en voit dans certains éts ments publics, où des chimistes habiles bl sent le linge si parfaitement et à si peu de

— Excellente idée ! reprit une femme < nage; celles d'entre nous qui s'entendent a' paratioiis culinaires feront la cuisine pour monde : l'économie sera énorme et le man^ bien mieux préparé et plus varié qu'il ne Y jourd'hui sur les meilleures tables du bourg

bien de batteries de cuisine de moins à acheter i

— Ajoutez , dit une mère de famille , que les femmes, débarrassées des détails de leur mé< nage, prendront part aux travaux du jardin, du parterre, de la couture, de la fabrique, etc. ; elles soigneront les enfants, tiendront propres les ateliers et les appartements, et dès lors elles auront droit dans le partage des bénéfices delà société.

— Toutes ces observations sont parfaitement justes, repartit l'architecte, et je. trouve fort raisonnable gue nous n'établissions qu'une seule cuisine , mais abondamment pourvue de fours , de chaudières, de pompes, etc. ; une seule buanderie, une brasserie, une boulangerie munies de tous les instruments et machines nécessaires pour économiser le temps et les bras.

Quant aux appartements, nous les réunirons dans une aile du bâtiment ; nous en ménagerons de grands et de petits, de somptueux et de modestes, afin qu'il y en ait pour tous les goûts et toutes les fortunes ; mais tous seront commodes, bien pourvus des choses qui rendent les habitations confortables, comme salle de bains, eau froide, eau chaude en abondance. Tous seront bien chauffés, durant l'hiver, au moyen de la vapeur : ce qui se fera sans grande dépense, en utilisant le calorique perdu de la cuisine, de la machine à vapeur, etc.

Toute la maison sera parfaitement éclairée le jour par de nombreuses et hautes fenêtres, qui laisseront pénétrer l'air et le soleil pour la, santé de la population; et la nuit un appareil à gaz suffira pour illuminer nos cours, nos salles de réunion, nos ateliers et nos appartements.

Nous établirons un beau corridor qui fera le lour des bâtiments, afin qu'il nous soit iac.ile de

nous rendre à nos travaux, à nos plaisirs» de visiter nos amis sans craindre le vent, la pluie, la neige ou le soleil.

Cette architecture économisera les toitures, les charpentes, les escaliers, les portes d'entrée, les portes cochères, les murs mitoyens, etc. ; elle économisera encore les manteaux, les parapluies, les socques et les autres appareils de même nature ; elle nous fera éviter bien des refroidissements et bien des rhumes.

— N'oubliez pas une belle salle de bal, dirent les jeunes filles ; elle coûtera bien moins à chauffer et à éclairer que les trois ou quatre cents chambres où nous passons aujourd'hui les soirées dans l'isolement.

— N'oubliez pas non plus des salles à manger où nous puissions dîner fréquemment en réunion d'amis , ajoutèrent les vieillards : morceaux ca-

3uetés sont à moitié digérés, selon le proverbe ; et 'ailleurs il n'en coûtera pas davantage de se joindre aux. personnes qu'on aime pour prendre ses repas, c[ue de se faire servir dans sa chambre.

— Messieurs, reprit un mécanicien, permettez que je vous fasse remarquer les économies importantes de peines et de temps qui vont nécessairement résulter de l'exécution , sur une grande échelle, de tous nos travaux des champs et de l'intérieur. Nous ferons faire les plus rudes par des machines, ainsi que cela a lieu dans nos grandes fabriques de tissus et même dans un grand nombre d'ateliers où l'on prépare des objets des4.inès à nos tables, tels que brasseries anglaises, boulangeries à pétrins mécaniques, etc.

Il ne sera ni difficile ni très coûteux, par exemple, de faire élever et transporter par nos ma-

DU TRXVAIL. 35

chines à vapeur Teau nécessaire dans les ateliers el les appartements ; celle qui servira à l'irrigation de nos cultures ; celle enfin mise en réserve pour combattre les incendies, qui, soit dit en passant, deviendront à peu près impossibles.

Des machines seront bientôt trouvées, je vous assure, pour aider nos batteurs en grange,. pour charger et décharger nos foins et nos ramiers, pour balayer nos routes et nos cours ; en un mot, pour remplacer les bras de Thomme dans les travaux malpropres ou fatigants.

Et puisque noui devons opérer en grand sur toutes choses, il faut, messieurs, que je vous indique qnelques-^ns des précieux avantages de ce mode de production.

La fabHcation sur une grande échelle perjnet, en premier lieu, de produire beaucoup aveô peu de bras. L'Anigleterre est une preuve men évidente de cette venté, et jo lisais dernièrement qu'une

Suinzaine de faoriqueB de 1â province du Lancasire confectionnaient ass^z de calicot pour fournir trois chemises par an à tous les habita nfô de la France. Ces résultats prodigieux sont é\xs évidemment à l'emploi des machines; or, cet emploi ne devient possible que dans la fabrication sur une

frande échelle : il est clair, en effet, qu'une mère e famille ne peut faire empiète d'un métier à faire les bas pour chausser ses entants, et qu'un homme qui fabriquerait du drap sans être aidé de personne ne pourrait acheter les moteurs et les machines employés par les grands manufacturiers à la confection de ce tissu. S'il se les procurait, ces machines ne tarderaient pas à se aétériorer et à absorber, et bien au delà, les bénéfices qu'il ferait sur ses produits.

£a second lieu, la fabrication sur uue grande échelle donne des produits de qualités supérieures et à bas prix. Ces résultats sont dus à deux causes : à l'emploi des machines et à la division du travail. Un exemple me fera facilement comprendre.

Si un homme, comme je le supposais il y a un moment , devait seul confectionner une pièce de drap, c'est-à-dire trier, nettoyer et dégraisser la laine ; la laver, la teindre, la carder et la filer ; monter sa pièce et la tisser ; puis la fouler, la noper, la lainer, la tondre, la presser, en un mot lui donner tous les apprôts, certes, eût-il les plus grandes connaissances en fabrication, il ferait néanmoins de la triste besogne et en bien petite quantité, et pour trouver du bénéfice à son travail , notre homme devrait vendre son mauvais drap peutêtre plus de cent francs le mètre. Et remarquez qu'il aurait déjà fait usage de machines dans toutes ses opérations, car s'il ne s'était servi gue de ses doigts, sa vie entière n^eût pas suffi à faire un mètre de l'étofib la plus commune.

Mais qu'un homme riche établisse une fabrique de draperie : il se fait seconder par cinq ou six bons CQntre-mattres chargés de diriger et surveiller exclusivement, l'un le foulage, l'autre la teinture, celui-ci la filature, celui-là le tissage ou les apprêts ; et toutes ces opérations diverses sont exécutées par des ouvriers spéciaux armés des machines les plus perfectionnées, qui filent, lainent, tondent avec le secours de bien pÎBu de bras et font chacune plus d'ouvrage, et d'ouvrage supérieur en qualité, que ne pouvaient en faire vingt travailleurs avec !os machines employées il y a cinquante ans. Aussi noire labricant fait, avec peu d? ir.onde,

un grand nombre de pièces, et il peut vendre son beau drap vingt francs le mètre.

Enfin, la fabrication en grand, trouvant sa supériorité et ses bénéfices afans l'emploi des machines, pousse sans cesse à leur perfectionnement ; en d'autres termes, elle pousse à rendre le travail moins fatigant pour l'ouvrier, à subdiviser toutes les opérations et par conséquent à les rendre plus faciles à apprendre. C'est amsi qu'aujourd'hui un enfant se met en quelques jours au courant d'un métier, la tonte du drap, par exemple, ani exigeait jadis plusieurs mois d'apprentissage a'un adulte, et que la plupart des opérations nécessaires à la confection de nos tissus sont d'une exécution si facile qu'un apprenti reçoit un salaire dès son début.

Vous le voyez, messieurs, la grande fabrication doit sa supériorité à l'emploi des machines et à la division du travail. Si donc nous voulons produire beaucoup et bien, nous qui exécuterons aussi sur une large échelle les travaux que nous entreprendrons» faisons comme toutes les fabriques considérables : employons des machines autant que nous le pourrons, et subdivisons les opérations de manière que chaque travailleur fasse un simple détail^ le moindre possible : il apprendra facilement à l'exécuter, et bientôt il le fera proprement

Mais comme un simple détail , toujours le même, est une occupation souverainement fastidieuse, chacun de nous s'attachera, suivant son activité, ses goûts et ses aptitudes, à dix, à vingt ou à trente détails différents; tantôt aux champs, au jardin, au verger, au parterre ; tantôt dans les ateliers, les bureaux, la fabrique, etc. Cette variété d'occupations convertira le ttaN^\\ ^xv\\m\\ ^

88 L'ORQANISATieif

puisqu'on abandonnera une besogne pour passer a une autre toute différente avant que la fatigue ou l'ennui sunrienne; elle augmentera aussi nos bénéfices, car nous né perdrons aueun instant.

— Cette manière de vivre, reprit le médecin, ces occupations alternées à la campagne et à la maison ; ces travaux dq corps et de Tesprit Joints à une nourriture abondante et saine, à la propreté, à l'absence de grands chagrins et surtout d'inquiétude pour l'avenir de soi et des siens, tout contribuera à faire naître la gaieté et la santé : on verra disparaître peu à peu la plupart des maladies ; le& vénérations deviendront de plus en plus saines» belles et fortes : lés médecins de l'avenir n'auront à s'occuper que d'hygiène publique.

— On nous a fait voir, dit ie juge de paix, que nos récoltes seront au moins doublées ; nous pouvons compter que not^e draperie, à laquelle tant d'ouvriers travailleront on qualité d'associés, donnera des pilpduits nombreux et iMen confectionnés dont nous tirerons de beaux bénéfices; car nous attendrons, pour vendre, le moment favorable : nous serons assez riches pour ne pas nous presser de les écouler; il est donc évident gue les revenus de la commune se trouveront au moins quadruplés,

P'un autre côté, nous avons vu que noire table, quoique mieux et plus abondamment servie Su'elle ne l'est actuelleihent, nous coûtera cepen 4nt beaucoup moins^ de môme que la cuisine d'un soldat oui mange à l'ordinaire de la chambrée est préféraole à celte d'un homme vivant seul et dépensant deux fois davantage. Nous serons aussi logés, blanchis et vêtus à meilleur marché.

Nous pouvons donc hardiment conclure qu*en moyenne, nous viv^on8 associés six ou huit fois

mieul, physiquement parlant, que nous ne le faisons aujourd'hui. Quant aux jouissances morales, elles seront nécessairement telles qu'il serait impossible d'établir un terme de comparaison entre celles du passé et celles de l'avenir.

Croyez, messieurs, que ce calcul est loin d'être j exagéré ; l'association est la source de toutes éco- 1 nomies ; seule elle possède la propriété de rendre accessibles aux personnes peu fortunées des jouissances qui, sans elle, seraient hors de la portée des rois eux-mêmes.

N'est-ce pas, en effet, à une espèce d'association entre les pères de famille que nous devons les écoles primaires et les collèges fréquenU^ par nos enfants, moyennant une légère rétribution ? N'est-ce pa^ grâce à une association entre les pro^ priétaires de bestiaux de notre village que nous pouvons, pour une faible cotisation chacun, payer un pâtre cnargé de soigner et de paître tous nos moutons ? N'est-ce pas à l'association des amateurs de lecture d'une grande ville que sont dus ces cabinets qui mettent à notre disposition la plupart des journaux et des ouvrages nouveaux, pour un abonnement de quelques francs chaque année ?

C'est encore Passociation qui nous permet dé voyager à peu de frais, plus rapidement et plus commodément que ne le faisaient jadis les plus puissants monarques ; c'est elle qui réduit à quelques décimes le port des lettres venues des pays les plus éloignés ; c'est parce qu'un grand nombre de personnes sont associées pour leurs plaisirs, que, pour deux ou trois francs, nous assistons au meilleur spectacle, où nous achetons le droit d'entendre une réunion de musiciens qu'un souverain ne serait pas assez riche pour avoir à sa solde.

40 L'ORGANISilTION

C'est enfin à l'association de tous les habitants d'une même patrie que sont dus les musées, les bibliothèques, les flottes, les armées, les routes, les canaux, en un mot toutes les entreprises gigantesques des gouvernements.

J'étais donc bien en droit de vous dire : l'association est la source de toutes économies.

Ainsi rien n'est plus certain : nous économiserons, comme on nous l'a dit» sur toutes choses; sur les achats d'ustensiles déménage, sur le chauffage et l'éclairage, sur la construction et l'entretien des bâtiments que nous saurons construire avec solidité, sans avoir recours aux adjudications au rabais.

Je veux vous signaler une économie d'une autre espèce et qui ne sera pas à dédaigner : nous n'aurons plus de procès.

En effet, il nV aura plus moyen de plaider pour une servitude, un empiétement de terrain, un sentier, une fontaine, un mur mitoyen et mille autres choses qui aujourd'hui engendrent bien des haines, et font perdre beaucoup de temps et d'argent.

Je dois l'avouer néanmoins, je crains au'on ne puisse s'entendre et sur la distribution des travaux, dans lesquels chacun voudra commander, et sur le partage des bénéfices.

— Jl me semble, dit un général en retraite, qu'il n'est pas impossible de rassurer notre honorable juge de paix. Il suffît, selon moi, pour éviter les débats qu'il craint, d'organiser nos travailleurs. Je fus autrefois chargé, par l'empereur, de l'organisation de régiments composés d'étrangers qui servaient la France malgré eux ; et pourtant j'en suis venu à bout. Je ne pense pas qu'il soit plus

difficile d'enrégimenter des travailleurs qui s'engagent avec plaisir. Si donc vous le trouvez bon, je me fais fort d'organiser nos travaux, et voici comment je m'y prendrai :

Supposons qu'il s'agisse de notre fabrique de tissus de laine. Je ferai un appel aux personnes de bonne volonté, hommes, femmes et enfants, dont je formerai un beau régiment, que je diviserai en autant de bataillons que nous confectionnerons d'espèces de tissus. Le premier bataillon fabriquera, je suppose, des draps, le deuxième des casimirs, le troisième des nouveautés.

Chaque bataillon sera composé de compagnies : il y aura compagnie de fileurs, de tisseurs, de tondeurs, etc.; plusieurs compagnies seront hors rangs, c'est-à-dire appartiendront à 4eux bataillons, ou même au régiment entier, comme les dégraisseurs, les teinturiers, etc. C'est ainsi que nous voyons les batteries d'artillerie et les compagnies du génie et du train ne point faire partie des régiments avec lesquels elles travaillent en un jour de bataille, mais cependant appartenir à la même division ou au même corps (l'armée.

Chaque compagnie à son tour se subdivisera en escouades, faisant un même travail, mais par des procédés différents. Ainsi, dans la compagnie desaégraisseurs, par exemple, quelques escouades opéreront au moyen du carbonate de soude, d'autres avec du savon, du suint, etc. Chaque escouade de la compagnie des teinturiers s'appliquera exclusivement à une couleur; dans la compagnie des tondeurs, une escouade emploiera des transversales, une autre des longitudinales ou des tondeuses de divers systèmes, et ainsi dans toutes les compagnies»

i% l'organisation

Cette organisation excitera la rivalité entre IjBS escouades, et poussera au perfectionnement de toutes les opérations; chaque escouade, chaque compagnie se passionnera pour son travail et ses procédés, et l'esprit de corps ne tardera pas à naître, et il enfantera des prodiges.

Chaque ouvrier sera chargé d'un détail du travail eiécuté par son escouade. Dans une es* couade de laineurs, je suppose, les uns monteront les chardons sans s'occuper des autres détails ; les autres fixeront les cadres sur les machines ; ceuxci prendront soin des draps durant l'opération du lainage ; ceux-là démonteront les eadres ou nettoieront les chardons, et ainsi dans tous les travaux. Plus la parcelle à faire par chaque personne sera minime, mieux et plus lestement la besogne marchera, comme nous l'a fort bien dit notre mécanicien; d'ailleurs cela est d'une évidence telle qu'il suffît de jeter les yeux sur ce qui ce passe dans presque toutes les fabriques pour ie reconnaître*

Bien entendu que chaque escouade aura son caporal, chaque compagnie son capitaine, tout bataillon son commandant, et tout régiment son colonel, peur diriger les travaux et commander les manœuvres. Tous ces chefs seront nommés pour un temps déterminé, par les travailleurs intéressés : le caporal par son escouade, le capitaine par les caporaux de sa compagnie, et ainsi des autres.

Je vous promets que les chefs seront bien choisis, car tous les travailleurs auront leur intérêt et leur honneur engagés dans les luttes, et par conséquent tous voudront pour commandants les plus habiles à conduire les travaux, à exciter Tardour des ouvriers, à soutenir, en un mot, la gloire du drapeau.

Et non-seulement tous voudront faire de bons choix, mais tous pourront élire les plus capables, car chaque jour on verra tout son monde a Tou* vrage, et on connaîtra exactement la valeur des hommes de son escouade, et celle des chefs qui vous seront immédiatement supérieurs.

— Cette organisation, remarqua un cultivateur, parait facile à établir dans une fabrique de tissus aussi considérable que sera la nôtre; mais comment rappliquer aux travaux des champs?

— Je m'y prendrai absolument de la même manière pour organiser le régiment d'agriculteurs, répondit le général ; ]e le composerai de plusieurs bataillons, dont Pun cultivera les grains ou céréales, l'autre les prairies, un troisième les vergers, un quatrième les jardins, etc.

Le bataillon des céréalistes sera formé de compagnies livrées aux soins, qui du froment, qui du seigle, qui de l'orge, etc.

La compagnie occupée du froment se subdivisera en escouades cultivant chacune une espèce particulière, ou faisant usage de procéda de culture différents.

Les autres bataillons et compagnies d'agriculture se décomposeront de même ; et comme nous l'avons vu dans le régiment des tissus , il y aura des compagnies hors rangs : telle sera celle des laboureurs dont le travail sera réclamé par tous les batailloDS qui auront besoin de labourage.

J'organiserai de même en bataillons ou seulement en compagnies, selon l'importance du travail, ou, pour parier plus exactement, selon le nombre des travailleurs nécessaires pour l'exécuter, les personnes qui s'occuperont du ménage, de menuiserie, etc.; et dans toutes les escouades, je le ré-

44 L'OBGANISATION

pèle, j^aurai soin de diviser le travail à exécuter en autant de parcelles qu'il me sera possible.

Les femmes et les enfants s'enrôleront dans toutes les compagnies ou à peu près; ils y formeront des escouades distinctes qui s'appliqueront aux détails qui conviennent à leurs goûts et à leurs forces.

— Cette organisation, reprit un ancien chef d'escadron , sera une source mtarissable de gaieté, d'émulation, d'enthousiasme et d'entraînement au travail ; le bataillon qui confectionnera 1rs draps sera en concurrence continuelle avec celui qui fera des casimirs ; ils s'efforceront de se surpasser, et, pour y parvenir, ils n'épargneront ni peines ni sacrifices ; et leurs efforts seront en définitive au profit de nos revenus généraux et à la gloire de la commune.

Une rivalité semblable s'établira entre les compagnies du même bataillon , entre les escouades de la même compagnie ; les escouades d'hommes rivaliseront avec celles de femmes et celles d'enfants, et réciproquement, et tous s'entraîneront à faire bien et beaucoup. C'est ainsi qu'un jour de bataille et pendant le siéçe ou la défense d'une

Î)lace , nous avons vu les divers corps de l'armée aire, à Tcnvi les uns des autres, des efforts fabuleux. L'entraînement sera permanent dans nos bataillons pacifiques, car les luttes seront de chaque jour, et les combattants auront pour juges ou témoins de leurs exploits leurs amis, leurs amants, leurs mères, leurs sœurs, et devant eux de l'avancement en grade et des bénéfices croissant comme leurs efforts. En vérité, il serait difficile de prévoir où s'arrêtera l'élan de nos soldats.

Cependant, comme il ne faut rien négliger

DU TBAVAIL. 45

pour Stimuler cette ardeur, puisque la prospérité commune grandira avec elle, il sera bon, je pense, de récompenser les personnes qui se distingueront par des primes, des honneurs et des décorations. Vous savez, général, que de prodiges de valeur Tespoir d'une croix a fait faire à nos braves.

Il faudra aussi, lorsque la chose sera praticable, exécuter les travaux au milieu des chants et des instruments. N'avons-nous pas vu nos troupes surmonter d'incroyables fatigues grâce aux tambours et aux clairons? Ce sera plaisir en vérité de voir les revues et les parades où nos colonnes, revêtues de brillants uniformes, défileront, précédées d'une belle et bonne musique. £t si nos robustes laboureurs, montés sur leurs chevaux vigoureux, exécutent, au son des fanfares, leurs rudes labeurs; les chants joyeux de nos jeunes filles, mariés aux accords du piano, donneront un charme infini à nos salles de couturières et de modistes.

Les musiciens et autres artistes ne manqueront certes pas. M. l'instituteur vous dira combien, parmi nos enfants, ont de l'aptitude naturelle pour les beaux-arts et particulièrement pour la musique. Avant dix ans tous nos jeunes gens seront musiciens , de force inégale, bien entendu. Nous aurons aussi , dans quelques années , des peintres habiles pour orner notre église et nos salons, et des poètes pour chanter notre bonheur.

Mais veuillez nous dire, général, qui prendra soin des usines et des bâtiments , qui tiendra la comptabilité?

— Ces travaux, répondit le général, seront exécutés par un bataillon que je nommerai, si vous voulez, l'éfat '77Vi jor. Ce bataillon sera composé do

compapies dont une achètera en gros et à la soum les objets dont nous aurons besoin et que nôas n'aurons pas chez nous ^ une autre vendra aux bataillons » aux compagnies , aux escouades ou aux individus, les choses demandées par eux, et cela au prix coûtant^ c'est-à-dire à un prix bien inférieur à celui que nous payons aujourd'hui aux détaillants, qui eux-mêmes achètent de deuxième op de troisième main , et ne nous vendent trop souvent que des marchandises avariées ou falsifiées.

Diverses compagnies d'état-major seront chargées de vendre au dehors les produits de notre industrie que nous ne consommerons pas, de prendre soin des enfants, d'élever et instruire notre jeunesse, de veiller à l'entretien des bâtiments, etc. Une d'elles tiendra la comptabilité, la correspondance et le grand-livre, sur lequel chaque personne, homme, femme ou enfant, chaque escouade , chaque' compagnie , chaque bataillon aura un compte ouvert où ngureront ses gains et ses dépenses. £n un mot, le bataillon d'état-major sera le père de famille de notre commune.

Les personnes attachées aux compagnies comprises sous le nom générique d'état-major feront aussi partie des compagnies industrielles et agricoles ; et telle femme, par exemple, qui, en société de plusieurs autres, aura été de garde une heure ou deux dans notre crèche pendant la matinée, ira peut-être, en quittant nos nourrissons, tenir les écritures ou donner des ordres en qualité de cuisinière en chef; puis, dans l'après-midi, elle se rendra dans le jardin avec une escouade de fleuristes i)our cultiver ses roses ou ses œillets, et, dans la soirée, sera apprentie couturière ou modiste.

Il me reste à vous faire voir , ajouta le gêné-

rai, que la répartition de la part afférente au travail dans les bénéfices, répartition qui paraît à If. le juge de paix devoir être une pierre d'achoppement, devient la chose du monae la plus facile avec l'organisation que je vous.propose.

En effet , vous concevez qu^en bonne justice nous devrons ne pas rétribuer également une heure passée à la culture d'une fleur et une heure employée à monder notre toit à porcs. Nous commencerons par classer nos travaux selon leur degré d'utilité et de difficulté; et si nous accordons une

λart dans les bénéfices, représentée par le chifre 20, je suppose, au travail le plus pénible et le plps nécessaire, nous n'affecterons que le chiffre 1 a une occupation utile, mais non répugnante, et le chiffre 1 à un travail de pur agrément.

Pour fixer le chifft*e afférent à chaoue bataillon, et par conséqueut sa part de bénéfices dans lé partage annuel, tous les habitants de la commune se réuniront chaque année à une époque convenue.

Le chiffre d'un bataillon étant déterminé, tous les travailleurs de ce bataillon fixeront le chiffre de chacune de leurs compagnies, et les soldats de chaque compagnie arrêteront le chiffre de chaque escouade. Après quelques tâtonnements, on arrivera à des chiffres parfaitement équitables.

Il sera facile à chaque escouade de partager le dividende qui lui reviendra d'une manière exactement proportionnelle au travail et au talent de chacun de ses membres; car les chefs tiendront note du travail fait ou des heures employées par chaque personne; et, d'un autre côté, le talent sera toujours représenté par le grade qui en sera l'exacte expression.

48 l'orgamsation

Vous comprenez, messieurs, que le chiffre de chaque bataiilon sera tous les ans fixé pour l'année suivante, afin que chacun sache s'il doit ou ne doit pas continuer a en faire partie, attendu aussi que la société diminuera ou augmentera ce chiffre suivant que le travail à exécuter deviendra plus ou moins facile, plus ou moins utile, suivant enfin qu'il se présentera plus ou moins de bras pour l'entreprendre. Ainsi, lorsque trop peu de monde demandera à s'enrôler pour faire un ouvrage désagréable, mais nécessaire, on attirera les travailleurs en augmentant le dividende de ta compagnie ou des escouades chargées de ce travail.

Au reste, la gloire sera tout naturellement le partage des compagnies généreuses qui, dans l'intérêt de tous, se livreront aux travaux répugnants. Les honneurs seront, dans une société qui ne connaîtra pas la misère, un mobile bien plus puissant que l'intérêt pour les cœurs nobles et dévoués qui, grâce à Dieu, ne sont pas aussi rares au'on pourrait le penser; notre désastreux incendie nous l'a bien fait voir.

— Mon général, répondit le juge de paix, ce mode de répartition de la part afférente au travail est simple et équitable sans doute ; mais je crains qu'il ne suffise pas pour faire disparaître toute discussion. Les hommes, chacun le sait, se font illusion sur la valeur de leurs propres travaux, qu'ils regardent comme plus im[}ortants que ceux de leurs voisins. Ainsi le bataillon qui cultivera les fleurs, par exemple, exposera, à la réunion générale, que ses produits embellissent nos serres, notre jardin et nos campagnes, qu'ils font l'ornement de noire église, de nos ateliers, de nos festins; qu'ils parent nos jeunes filles et font le charme de nolro

habitation à laquelle ils donaent toute Tannée un air de fête. Ce bataillon réclamera, en conséquence, une part considérable dans les bénéfices. Pour mon compte, je serais assez di$po3é à admettre ses prétentions ; mais tout le monde m serait pas de mon avis, et de là des disputes, ou au moins des débats très ^imés.

— Votre observation est fort juste, répondit îe général, et les choses se passeraient probablement coqune vous le dites, si chaque associé ne faisait qu'un seul métier; mais rappel,ez-vous qu'il n'en est pas ainsi. Tous, au contraire, feront partie do pluiieuib balaUloQs; par conséquent , les ileuristcâ seront encore occupés à la fabrique, au ménage, à la couture, à la complubilité, etc^. Si donc ils cabalaient pour que leur bataillon fût rétribué outre mesure, ils travailleraient contre leurs propres intérâtâ engagés dans tous les autres bataillons, ce qui serait absurde.

D'un autre côlé, il n'y aura pas une compagnle, pas une espouade pept-étre, dans laquelle nos fleuristes ne compteront un ami. un fils, un parent; leur intérêt persoppel et celui des leurs les forceront dpnp à être toujours équitables.

-— Tout ce gue vous venez de nous dire, général , reprit le chef p/éscadron, est d'une vérité frappante et d'un Qiécanisme aussi simple que l'organisation d'une armée ou d'une administration qi}elçonque. Une difficulté cependant me préoccupe encore; permettez que je vous la soumette : je ne vois pas clairement où vous trouverez le monde nécessaire pour remplir les cadres de tant de bataillons; il vous faudrait vingt ou vingt-cinq mille travailleurs, tandis que nous ne sommes pas deux mille habi -

50 l'odgamsation

tants, dont probablement la moitié ne s'occupe pas aux travaux que feront vos soldats.

— D'abord, répondit le général, les travailleurs seront en bien plus grand nombre qu'ils ne sont aujourd'hui, et cela pour plusieurs raisons faciles à comprendre.

1$ Personne ne voudra rester oisif lorsque chacun pourra choisir les occupations qui lui plaisent, lorsque d'ailleurs il y aura des détails pour toutes les forces, pour tous les âges, pour tous les goûts.

2*^ Les marchands augmenteront le nombre de nos ouvriers, attendu quMls cesseront d'être occupés dans leurs comptoirs, puisque deux compagnies d'état-major seront seules chargées des achats et des ventes, ce qui exigera fort peu de monde, car les achats se feront en gros et par correspondance; et dix ou douze personnes pourront facilement vendre à chacun ce dont il aura besoin, en laissant notre bazar ouvert seulement deux heures par jour.

30 Les femmes prendront part à tous les travaux, débarrassées qu'elles seront des soins du ménage et du tracas de leurs enfants, puisque des compa^ies spéciales seront chargées des travaux de cuisine et autres qui remplissent la vie de nos nién9gères, et que les enfants seront soignés, élevés et instruits, comme je vous l'ai dit, par les compagnies auxquelles sera confiée l'éducation de notre jeunesse.

40 Les enfants eux-mêmes, au lieu de détruire comme ils font actuellement, poussés par leur indomptable besoin de mouvement, entreront avec bonheur dans les escouades de travailleurs enfantins qui leur seront ouvertes dès leurs plus jeunes ans, afin de les initier à l'industrie, et dans les-

DU TRiVVAlL. 51

quelles ils rendront des services proportionnés à leurs forces.

Vous le voyez donc, commandant, dix -huit cents au moins de nos deux mille habitants s^enrôleront sous nos drapeaux. Les malades, les personnes absolument caduques et les enfants en très bas âge seront seuls en^iehors de nos cadres d'activité.

Mais supposons seulement un effectif de seize cents ouvriers, et mettons que chacun d'eux s'inscrive, en moyenne, dans vingt escouades, cela donnera trente-deux mille soldats. Avouez, cher commandant, qu'avec un personnel comme celuilà on peut créer de beaux bataillons et faire de la besogne.

Ensuite, il est bien entendu que nous ne formerons de régiments qu'en proportion de notre personnel , de même que nous n'entreprendrons que les cultures et les industries parfaitement appropriées à notre sol et à notre localité. Nous saurons bien nous procurer ce dont nous aurons besoin et que nous ne produirons pas.

Nous nous souviendrons, en formant nos bataillons , que nous avons reconnu qu'il est indispensable d'opérer en toutes choses sur une large échelle , et que par conséquent il nous serait impossible d'entreprendre un grand nombre d'industries différentes.

Nous nous rappellerons encore que, pour exciter et entretenir l'émulation parmi nos travailleurs, les escouades d'une même compagnie devront être nombreuses, de sorte que chacune d'elles fasse un travail à peu près semblable à celui des escouades voisines.

Vous mo dites, ajouta le général, répondant à

52 L'OBGANISATION

un de 869 voisins, vous me diles, monsieur, que vous ne comprenez pas bien comment chaque personne pourra savoir vingt ou trente métiers aans la perfection, tandis qu'aujourd^hui on parvient si rarement à bien connaître le métier unique qu'on exerce continuellement.

Vous ave^ donc oublié , mon cher, ai^M! n'pst pas gup^tipn ici de métiers. tels crue nous les voyons pratiquer, mais simplement dé détails, quelquefois très minimes, d^un métier. Or. évidemment un ouvrier, n-exécutant qu'une faible parcelle d'un travail quelconque , ne tardera pas à s'y rendre habile ; évidemment aussi l'apprentissage d'uq détail exigeant peu de temps, chaque ouvrier pourra en apprendre un grand nombre.

Voye^, au reste, ce qui se passe actuellement, et vous reconnattrex qu'il n'est pas un cultivateur, pas un artisan qui ne rasse une foule de ces détails dont nous parlons. Un jardinier, par exemple, bêche, sarcle j ensemence, arrose, récolte ; il plante les arbres, les taillé, leà greffe, les cultive ; il soigne les espaliers, les quenouilles et les arbres au vent, ceux qui portenties fruits à noyaux commq ceux qui donnent dps fruits à pépins, l^ vigne et le pécher, les pommiers et les poiriers de toutes espèces ; il cultiva les légumes de toutes sortes ; il prend soin des serres et des couches, des fleurs et des arbustes ; en un mot, il fait plusieurs centaines de métiers qui deviendront dans notre société Toccupation de plus de cinquante escouades.

Ainsi, en supposant qu'en moyenne chaque personne exerce vingt parcelles de métiers, je suis resté bien en deçà de la réalité.

Peu d'hommes, vous l'avez dit, connaissent parfaitement leur état aujourd'hui, et cela cessera de

DU TRATAn; 51

VOUS étonner si tous remarquez aue le hasard presque toujours^ et non la Toeation, décide du choix du métier que cGacun de nous embrasse ; si vous faites surtout attention que les métiers actuels sont comt>o8ésd*iine foule de détails qui, pour la plupart, ne sont nullement en rapport avec les goûts et les aptitudes des personnes rorcées de les exécuter.

Voilà pourquoi aussi, disons-le en passant, on rencontre si peu de fetntnes complètement bonnes ménagères; les soins d'un ménage et d'utie famille, la ténue d'une maison exigent des aptitudes très multipliées et très diverses^ que Dieu accorde rarement à une même personne, mais qui^ dans notre grand ménage sociétairoi se rencontreront toutes, à des degrés éminents, réparties sur toutes nos femmes.

Vous me demandez encore eoinment il sera possible de se livrer chacjue jour à vingt travaux différents. Jamais, monsieur, je n^ai dit que chacun dût être occupé tous les jours à tous les travaux qu'il connaît ; cela serait impossible j car la tournée n'y suffirait pas ; impossible , parce que )ien des escouades, bien des compagnies et mémo des bataillons entiers ^ comme ceux des cultivateurs , ne travailleront qu'une partie de TànnéOi et quelques compagnies ae ces bataillons, comme celles qui bêcheront^ labouroront, planteront les ^irbrés ou les greffisront^ ne pourront exercer leurs talents que pendant peh de jours chaque année;

Néanmoins il sera facile de se livrer à sept du huit et même dix travaux différents dans une seule journée. En effet, tout le mohde a pu faire la remarque due les hommes font plus d'ouvrage dilrant les aeux premières heures d'une éectipatidn quelconque que durant les trois heùfeSsaitantes*

li sera donc de notre intérêt de procéder par courtes séances d'une demi-heure à deux heures, selon le genre de trav.ail et selon les circonstances. Il va sans dire, néanmoins, que si l'ouvrage Texige, les travailleurs ne le déserteront pas s'ils ne sont remplacés par d'autres. En rompant les rangs , chaque soldat ira recommencer un travail différent avec Tune des nombreuses escouades dont il est membre, et souvent tel qqi sera chef dans l'une deviendra soldat dans l'autre.

Tous les soirs, à l'ordre, on fixera l'emploi du temps pour le lendemain : ainsi , chacun pourra s'arranger de manière à occuper ses journées aux travaux qui lui plaisent davantage, et à ne perdre aucun instant.

Tous les auditeurs applaudirent, et le curé prit la parole à peu près en ces termes : — Mes chers enfants, ce aue nous avons entendu est admirable de simplicité; l'organisation qu'on nous propose est facile à expérimenter. Un essai ne peut compromettre en aucune façon l'ordre public ; car cette organisation, se bornant à former les travailleurs en régiments et à les associer pour la production et la consommation^ n'exige aucun changement aux lois civiles, politiques, morales et religieuses qui nous régissent. Les procédés d'organisation du travail qu'on nous a exposés sont en rapport parfait avec le caractère que Dieu nous a donné, car l'homme aime avec passion la société de l'homme : il meurt ou devient fou dans l'isolement. Il aime aussi avec passion la variété dans ses travaux et dans ses plaisirs ; sa santé se perd, ses organes se dégradent, son intelligence s'abrutit dans une occapation toujours la môme.

DU TUAVAIL. 55

Le Iravail choisi par chacun do nous, je dis nous, parce que je compte bien, malgré mon grand âge, m'enrôler dans plus d'une escouade de jardinage, d'instruction, de comptabilité; le travail, dis-je , toujours de notre choix , toujours varié et fait en compagnie des personnes que nous aimons, deviendra un plaisir continuel , une cause incessante de gaieté et de santé parfaite.

L'association, comme on nous l'a démontré, est, de son côté, la source de toute abondance dans la production, de toute économie dans la consommation , et de toute justice dans la répartition des produits.

Ainsi , mes bons amis , si nous formons une association intégrale , évidemment la misère fera place à l'abondance ; si nous organisons nos travaux, la paresse fera place à l'activité, et tous I0.4 vices disparaîtront avec leurs mères, la misère et l'oisiveté.

Les jalousies et les hain^^ n'ayant plus occasion de se produire, nous nou^ abandonnerons avec bonheur aux sentiments affectueux que Dieu a mis abondamment dans nos cœurs. Notre paroisse ser» le modèle des paroisses voisines qui, jalouses d(* son bonheur, ne tarderont pas à l'imiter, car quo' de plus contagieux que le bonheur ? et notre cher patrie deviendra le séjour de la richesse, de l'ordre, de la liberté vraie, de tous les talents, de toutes les vertus.

Vous me comprendrez alors que je vous parlerai de la providence de Dieu et de sa bonté ; car nous serons inondés de ses bienfaits à chaque in* stant de notre vie.

Et élevant la voix .-—Nous vous remercions, dit-il , ô Tout-Puissant, qui avez permis aux hommes de

ftO L'ORGANISATIOIf

découvrir les moyens de rendre praticable et facile la loi de votre Fils qui nous ordonne de nous aimer les uns les autres comme des frères; nous vous ré« mercions de ce qu'il nous a été donné d'enlretoir î'aurore du jour niille fois heureux où votre volonté sera faite sur la terre comme elle est faite dans les deux; où arrivera votre règne, ce règne de vérité et de justice dont chaaue jour, dans nds prières, nous vous demandons raveneaient; ce règne auc Jésus recommandait à ses disciples de cnercnrc avant tout, leur assurant que le reste (nourriture et vêtement) leur serait donné par surcroît.

Et tous les habitants de notre malheuf eilx bourg, pleins d'espérance, se félicitèrent en s'embràssant et se serrant la main les uns aux autres.

Tout le monde sortit bientôt de l'hôtel-de-vilté, et dos groupes plus ou moins nombreux se formèrent çà et là, pour s'entretenir des avantagea que promettait l'association proposée et des thesures à prendre pour Torgâniser dans la commune.

Page 1