SULTE] L'ORGANISATION MILITAIRE DU CANADA
M. de Maisonneuve eut la douleur de perdre son père, et aussitôt il repassa en France pour régler ses intérêts domestiques!
L'automne de 1645, le fort de Richelieu fut presque abandonné : il ny resta plus que huit ou dix soldats, sous les ordres de Jacques Babelin dit la Crapaudière ; les pères Dendemare et Dupéron en partirent vers la tin de septembre avec le capitaine Saneterre. Les missionnaires de Trois- Rivières se chargeaient de visiter cette petite garnison durant l'hiver. En février 1646, le père de Nouë périt de misère sur la glace du fleuve, au cours de l’une de ces missions.
Voici un certain nombre de petits faits isolés qui se rattachent à notre sujet, et que j'ai réunis en un seul passage, afin de ne pas couper à tout moment le fil du récit :
Pierre Boucher, revenant du pays des Hurons, en 1641, s'engage soldat dans la garnison de Québec : il était âgé de dix-neuf ans. Il appartenait encore À la garnison de Québec lorsque, en 1645, il fut envoyé, en qualité de soldat et d'interprôte, à Trois-Rivières. où il devait passer vingt ans de sa vie et illustrer son nom dans les armes.
Le 5 octobre 1642, au registre de Trois-Rivières, on voit les noms des soldats Sevestre, Desvittets, Joli, Laharpinière, parrains de Sauvages, En 1644, 1645, Martin Duclos, soldat, tigure au registre des baptêmes de Trois-Rivières. Le 24 octobre, les navires partant pour la France avec 30,000 livres pesant de castor, on les salua de plusieurs coups de ‘anons, À la messe de Noël 1645, écrit le père J. Lalemant, *“ monsieur le gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation plusieurs coups de canon, lorsque notre frère, le sacristain, en donnerait le signal, mais il s'en oublia, et ainsi on ne tira point”. Autre détail : “ Un nommé Dubok, soldat empyrique, fut invité d'aller voir les malades de Sillery, pour trois ou quatre jours. Il fut logé chez nous sans en rien communiquer au supérieur (ef hoc male) et y demeura depuis le 20, ou environ, de novembre jusqu'au 22 janvier 1646. La chose ne réussit pas, /nvisus barbaris et qallis.” *
L'année 1646 est celle où je rencontre le plus souvent des mentions de soldats. % Le 1% janvier, on salua monsieur le gouverneur, savoir : la soldatesque avec leur arquebuse, tem les habitants en corps” Même chose à Montréal. Au mois de mars, la veille de la Saint-Joseph, on alluma un feu de joie et “ les soldats firent trois salues et quatre conps de ‘anon furent tirés ; il y eut aussi quelques fusées”. Le samedi saint. à Québec, on tire, au moment du Gloria, plusieurs coups de canon. Le père Jérôme Lallemant écrit en mai que “ deux hommes des Ursulines de Québec s'étaient appelés et provoqués, et s'étaient allés battre avec leurs épées, ce qu'avaient aussi fait deux soldats aux Trois-Rivières, la Groye et la Fontaine, pendant que nous y étions. La Groye fut blessé en deux
! Faillon, Histoire de la Colonie française, LE, 37. ? Journal des jésuites.
endroits pour s'être comporté sagement et chrétiennement, ce qui ayant été vérifié par les Sauvages, la Fontaine fat mis en une fosse.” Le 31 mai, la Fête-Dieu, à Québec, fut chômée avec pompe. Il y eut mousquetades, fusillades et canonnades, Le même jour, à Montréal, il y eut canonnade et salves de mousqueterie, Le 18 juin, à Québec, se muria Antoine Martin dit Montpellier, soldat et cordonnier, avec Denise Sevestre. # On dansa une espèce de ballet, savoir: cinq soldats”, note le Journal des jésuites, Au même lieu, le canon gronda pendant la célébration de la Saint-Jean-Baptiste. En juillet, je vois à Trois-Rivières, Marin Terrier de Francheville sieur de Repentigny, soldat, lequel devint colon et fut tué, six ans plus tard, dans un combat contre les Troquois; sa veuve épousa Maurice Poulain, qui x donné son nom à la rivière Saint. Maurice, Le 7 décembre, à Québec, veille de l'Immaculée-Conception, “à midi, on tira du fort un coup de canon a bale.” Le lendemain, un soldat nommé de Champigny, natif de Fontainebleau, fit abjuration du protestantisme et, comme il savait la musique, où l'incorpora au chœur. Durant la messe de Noël, le canon retentit à plus d'une reprise.
L'année 1646 étant une période de calme, M. d’Ailleboust en protita pour achever les fortifications de Montréal, “ et réduisit le fort à quatre bastions réguliers, si bien construits et si solides qu'on n'avait encore rien vu de semblable au Canada ”.'
Les fortifications du lac Saint-Pierre étaient æbandonnées : “ Au commencement de l'hiver 1646-1647 les Troquois brûlèrent le fort de Richelieu qu'on avait laissé sans monde, disant par raillerie que ce n’était pas par mal, mais qu'il n'était fait que de gros bois. ce qu'ils firent à dessein de le piller sans en pouvoir être accusés. Le mois de mars (1647) venu, ils levèrent le masque tout de bon et commencèrent l'exécution du pernicieux dessein qui les avait portés à faire la paix (en 1645). ?
‘ Les Iroquois brûlent le Richelieu, tuent les Algonquins et Hurons qui voulaient trahir les Français, les attirant hors du fort.” *
Ceci n'est pas très clair, Je crois comprendre que le fort avait été confié à la garde de certains Algonquins et Hurons, lesquels donnèrent à entendre aux froquois qu'ils se joindraient à cux pour le piller, mais que les Troquois les massacrèrent par surprise, firent main basse sur le contenu du fort, puis incendièrent celui-ci pour faire cro re à un accident ordinaire, Au mois de juin suivant, la barque de Jean BCurdon retourna à Québec, venant de ® Richelieu et de Montréal; elle remporta de Richelieu les canons encloués ”?.f M. de Montmagny était homme à mettre la colonie en sûreté, si l'argent
! Faillon, Æistoire de la Colonie, IX, 59.
2 Dollier de Casson, Histoire du Montréal, édition de 1868, p. 62.
3 L'abbé de Belmont, Histoire du Canada, p. 5. Ce fait est erronément placé en 1647 par l'auteur, qui n’arriva dans le pays que trente-quatre ans plus tard,
4 Journal des jésuites, p. 90.
PSC LÉPRETTE ASE
ds
ayant Le 31 usquey eut maria vestre.
Journal ion de Marin , colon ; Sainteption, ain, un jon du chœur.
protita quatre re rien
U comchelieu pas par in de le enu, ils nicieux
Hurons
rait été hèrent à nais que contenu ‘dinaire, Québec, lieu les
l'argent
t placé en
[sure] L'ORGANISATION MILITAIRE DU CANADA, 1636-1648 21
ne lui eût pas fait défaut, Son plan d'action était tout préparé, malheureusement on ne lui fournit jamais les moyens de se montrer à l'œuvre, Tant de coteries se disputaient le pouvoir administratifet les avantages du commerce des fourrures, qu'aujourd'hui depuis plus de deux sièces, le Canada n'a point vu encore de plus lumentubles tiraillements politiques.
En 1646, la traite de Trois-Rivières eut lieu le 15 septembre ; M. de Montmagny et le père Jérôme Talemant, qui s'y étaient rendus, en repartirent le 22 pour Québec, Le père raconte que “en revenant à Québec nous rencontrâmes au cap à l'Arbre! une chaloupe qui portait le père Daran, qui nous apporta les nouvelles de l'arrivée de M. de Maisonneuve et de M, de Repentigny* et des autres navires de France, qui étaient proches; ce fut le 20 qu'urriva M. de Maisonneuve et le 23 arriva M. de Repentigny, et nous aussi quelques heures auparavant ?, Le roi avait confié un vaisseau à M. de Repentigny!
On allait donc connaître le résultat des négociations que M. de Repentigny et autres poursuivaient auprès de la cour, c'est-à-dire la reine Anne d'Autriche et le cardinal Mazarin, premier ministre. Louis XIV avait alors sept ans.
“ Le 14 octobre, arriva la barque qui était le dernier de tous les vaisseaux qu'on attendait de France, et ce même vaisseau apporta les nouvelles de l’arrivée à Tadoussac de M. le Tardif, arrêté en France par M. de Repentigny *, lequel M.le Tardif ne fut que quarante-quatre jours en chemin et arriva à Québec le 17.”
“Tout le mois d'octobre se traitèrent les affaires. M. de Repentigny fut continué amiral...” Ceux qui, comme Maisonneuve et d’Aïlleboust, dans l'intérêt de Montréal, et, dans une certaine mesure, M. de Montmagny, représentant les Cent-Associés, étaient opposés au transport de la traite en faveur de la compagnie dite des Habitants, ‘“ fomentaient des désordes, ou en ne faisant rien... laissaient tout aller. C’est ce qui donna lieu de dresser les mémoires pour un bon règlement. Nous présentâmes requête pour avoir augmentation de ce qu'on nous donnait, On donna douze cents francs à chacune des trois maisons, Québec, Trois- Rivières et Hurons, mais aussi on se décharger du chautfage et nous demeurâmes obligés de nous en fournir nous-mêmes. Mais ensuite aussi tous ceux du Conseil se firent puissamment augmenter leurs gages et récompenser de leurs services, ce qui apporta une telle confusion que cela fit honte, et M. de Maisonneuve n'ayant point voulu signer, rien ne fut signé de ces gratifications-là.
! Le cap à la Roche à présent.
? Journal des jésuites, p. 65.
# A trois jours de distance l'un de l’autre. Voir Faillon, IT, 55.
4 Correspondance des gouverneurs, 2 série, page 169.
5 À mon sens, M. de Repentigny, chef de la Soc‘été dite des Habitants, aurait fait retarder en France son rival, Olivier le Tardif, commis de Rozée, Cheffault et Cie, ce qui revient à dire les Cent-Associés.
* Le dernier jour d'octobre partirent les vaisseaux ; le père Quentin y était seul des nôtres. Avec lui repussa M. de Maisonneuve, M. Giffur, M. Tronquet, et tous avec une bonne résolution de poursuivre quelque règlement pour leurs affaires, chacun prétendant ses intérêts particuliers. [l semblait y devoir avoir crise à cause du retardement de M, le Tardif. En même temps aussi repussa le vaisseau qui avait apporté M. le Tardif, et un nommé Lavalée repassa qui était venu avec M. le Tardif. Avec eux repassèrent le tils de M. de Repentigny, de M. Couillar, de M. Giffur, les neveux de M. des Chastelets ; tous fripons pour la plupart qui avaient fait mille pièces à l’autre voyage, et on donnait à tous de grands appointements, ?! Ce dernier trait nous moutre que les employés de la compagnie des Habitants étaient les fils des principaux intéressés dans cette organisation,
“ Le second départ de M. de Maisonneuve pour la France fut causé par une lettre de M, de la Doversière, qui lui manda dans un navire lequel partit après lui qu'il revint incontinent, parce que son beau-frère avait été ussussiné depuis son départ et que sa mère avait conçu un dessein ruineux pour des secondes noces, et que ces deux choses enveloppaient tant d'affaires qu'il fallait absolument qu'il remontât en mer. Voyant cette lettre qui l'obligeait une seconde fois de s'en aller, il n'osa aller au Montréal... C'est pourquoi il alla cacher son chagrin au plus vite dans le fond d'un vaisseau.” *
A quelque chose malheur est bon. Sous le coup d'une alerte causée pur les difficultés de famille, M. de Maisonneuve reprenait brusquement le chemin de ia France, et cette démarche coïncidait avec celle de plusieurs personnes du Canada qui allaient plaider au Louvre diverses causes se ‘apportant toutes à un même et unique objet : la conduite des affaires de la colonie, M. de Maisonneuve, survenant à point, eut sa part du résultat.
‘ Des fourrures portées aux magasins des syndics de la traite, une partie devait servir à constituer un fonds public. Lorsqu'on en vint à statuer sur la répartition de ce fonds public, Montréal fit en sorte de ne pas être oublié. C’est à Paris, dans le cours de l'hiver 1646-47, que ce premier état fut dressé ; or, le dernier jour d'octobre 1646, nous voyons quatre personnages s’'embarquer pour la France, ‘tous avec bonne résolution de poursuivre quelque règlement pour leurs affaires”: c'étaient Maisonneuve, Giffard (un des conseillers), T.onquet (secrétaire du gouverneur général), entin le père Quentin de la Compagnie de Jésus, On voit donc bien les divers intérêts en présence : le gouverneur de Villemarie, les gentilshommes du Conseil de la colonie, le gouverneur général, les pères jésuites.
“ Maisonneuve ne fut certainement pas le moins habile ou le moins
! Journal des jésuites, pp. 67-68,
? Dollier de Casson, Æistoire du Montréal, p. 60-61. 5 I] pensait revenir, mais il changea d'avis et demeura en France.
ientin tiftur, ielque uliers, M. le M. le \ardif.
ar, de upart us de ployés l'ESSÉS
causé equel it été ineux
tant cette 1 au ans le
ausée ment sieurs es se es de ultat.
, une int à le ne 1e ce )YONS résoaient gou-
On Villeiéral,
noins
A DR 5 lin a |
he
LE
SRE
St
RC
Sein res
[suLr» | L'ORGANISATION MILITAIRE DU CANADA, 1636-1048 23
heureux des quatre, eur le règlement qu'ils apportèrent en 1647 accorduit 25,000 livres d'appointements au gouverneur général, 10,000 au gouver neur de Villemarie, 5,000 au supérieur des jésuites ; étublissait un conseil composé de ces trois persornuuges et, entin, ignorait complètement les anciens conseillers, ’!
Le 6 novembre, une barque tit naufrage au cap à la Roche, visà-vis Portneuf, et neuf hommes furent noyés, dont deux soldats : Jacques Arenaine ou Aveleine et Jacques Clèque ou Clique dit Lafontaine, tous deux de Tours, dit Tanguuy, de Rouen, dit le /c:rnal des jésuites. *
Avant que de commencer l’année 1647, introduisons dans cette page une série de menus faits, comme ceux de 1646, atin de ne rien oublier, puisque la présente étude se compose de bribes dont la grande Histoire ne saurait que faire, bien que la curiosité du lecteur ne les repoussé aticune ment, Ces détails sont tirés du .'ournal des jésuites, 1647, et ont tous rapport à Québec .
La veille de la fête de saint Joseph, patron du pays, “on tira un coup de canon à une heure, et le jour de la fête, à l'ngelus du matin, quatre ou cinq coups de canon”. Le 30 juillet, veille de la Saint-Ignace. à midi,un coup de canon au fort, et le 31, trois coups à l’'ungelis du matiu, Le 2 décembre, fête de saint François-Xavier, “on tira, Île matin, trois coups du fort”. Le 7 décembre, veille de la Conception, un coup de canon à une heure après-midi et cinq le matin suivant. A Noël, le fort tire cinq coups de canon.
Au printemps de 1647, les Iroquois levèrent la hache et, jusqu'à 1664, tinrent le Bas-Canada dans la terreur que leurs excès inspiraient même aux plus braves habitants. “ Cette année et lu suivante, les guerres des lroquois furent plus furieuses que jamais; ces barbares devenaient. de jour en jour, plus audacieux et superbes pour les continuelles victoires qu'ils remportaient dans le pays des Hurons qu'ils ont depuis entièrement détruits... Les Hurons, quoiqu'en grand nombre, étant, quant à eux, épouvantés par les tourments, se rendaiént tous aux Proquois : ceux qui en étaient pris tenaient à grande faveur qu'il leur fat permis d'entrer dans leur parti, afin d'éviter une mort cruelle quand même ils auraient dû sortir à mi-rôtis du milieu des supplices.””
Puisque les Iroquois, en 1644, voyant arriver de France un certain nombre de soldats, avaient manifesté le désir de cesser les hostilités, et que les nouveaux arrangements de 1645. au sujet du commerce et de la défense de la colonie, ls déterminaient à conclure une paix solennelle, il nous faut les suivre dans cette politique et comprendre que ces rusés diplomates, s'apercevant du désarroi de notre’ administration en 1547,
1 Léon Gérin, dans La Science sociale, Paris, 1891, p. 563.
2 À travers les Registres, p. 28.—Journal des jésuites, p. 72.— Revue canadienne, 1874, p. 898.—Mes Pages d'Histoire, 64, 211, 257, 272.
3 Dollier de Casson, Histoire du Montréal, p. 63.
ja #