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[sucre] L'ORGANISATION MILITAIRE DU CANADA, 1636-1648 29
La garnison du gouverneur général était réduite à "douze soldats ; celles des gouverneurs de Trois-Rivières et de Montréal à:six soldats chacune, Une partie des 19,000 livres de dépenses supprimées par cet arrêt, devait être employée à former, sans délai, un camp volant de quarante soldats, qui seraient tirés des garnisons déjà existantes, si l'on y trouvait ce nombre d'hommes disponibles. ou, duns l’autre cas, seraient levés le plus tôt qu'il se pourrait. L'été, ce camp aurait à gurder les passages par eau et par terre, sous la conduite d'une personne désignée par le gouverneur général ; l'hiver, les hommes seraient répartis dans les garnisons, pour aller de là battre la campagne et courir le pays. Le reste de la somme d'argent ci-dessus irait à l'achat des armes, des munitions de guerre et au soulagement des Sauvages. En outre, le roi promettait d'envoyer tous les ans au pays des Hurons une compagnie composée de ceux des habitants qui auraient le désir d'y aller à leurs frais pour servir d’escorte tant aux Hurons venus à la traite, qu'aux missionnaires, qui ne pouvaient plus s'y rendre sans ce secours ; et pour donner à la compagnie de volontaires le moyen de subsister, on leur permettait la négoce des pelleteries durant le voyage, à la charge de les “apporter aux magasins de la compagnie des Habitants, pour le prix qui aurait été fixé par le Conseil de Québec." Quelques-uns des volontaires en question firent un voyage en Haut-Canada avant l'anéantissement des missions huronnes ; on le verra plus loin.
Cette année 1648, * M. D’Aïlleboust apprit à M. de Maison neufve qu'il apportoit une ordonnance de la Grande Compagnie (les C‘ent-Associés) laquelle croissoit la garnison du Montreal de six soldats et que, au lieu de 3,000 livres que l'on avoit donné jusqu'alors de gages pour lui et ses soldats, il auroit à l'avenir 4000 livres. Messieurs de là Grande Compagnie voulant en cela reconnoitre les bons et agréables services que le pays recevoit du Montréal, sous son digne gouverneur.” ?
* En 1648, on augmente la garnison de Montréal de six soldats, et les appointements, qui n'étaient que de 3,000 livres, sont augmentés de mille francs. Il se fit une grande compagnie des Indes qui détruisit celle de Montréal.”
Ceci nous rappelle que les Cent-Associés n'avaient pas été abolis ; ils restaient seigneurs du Canada; la compagnie des Habitants leur enlevait seulement une portion du privilège de commerce et se faisait fort, en retour, de supporter certaines charges publiques, telles que les dépenses militaires, ete.
Le révérend père Martin, dans sa Vie du Père Joques, note (p. 129) que l'arrêt du 5 mars 1648 ordonna l'envoi de France de trente hommes et un capitaine pour le pays des Hurons, ce qui formerait, dit-il, un total
1 Faillon, II, 93-5.
? Dollier de Casson, p. 69. ' # Belmont, ÆZistoire du Canada, p. 5.
de cent trente soldats pour toute la colonie. Je ne saistrop si ces chiffres sont exacts, parce que le père Martin, dans la même note, à Pair de
compter les cent cinq hommes de 1642 comme S'ils existaient toujours en
1648, et cela n'est guère probable.
* Les changements que nous énumérons ici, quoique tous dans l'intérêt public. ne furent pas cependant goûtés par quelques particuliers. qui devaient sans doute en recevoir du dommage, en se voyant déçus de leurs prétentions. Quelques-uns de ces derniers, qui allaient retourner en Canada sur les vaisseaux de la flotte, en prirent même occasion de se montrer ouvertement opposés à M. d'Ailleboust : et il semble que M. de
epentignv, jusqu'alors génér:1 de cette flotte, était du nombre des mé-
contents. Du moins le roi, informé des oppositions faites à M. d’Ailleboust, nomma celui-ci général de la flotte, pour ce voyage seulement, sans que sa nomination dût tirer à conséquence pour l'avenir; en même temps. il lui donna le pouvoir de nommer les commandants de vaisseaux qu'il aurait pour agréables : et quant à M de Repentigny. il (le roi) déclara qu'il ne serait général de la flotte qu'au prochain retour en France des mêmes vaisseaux. Cette mesure sévère, qui réduisait M. de Repentigny à faire la traversée, cette fois, comme simple particulier, était de nature à l'affecter beaucoup! Il tomba malade dans la traversée et mourut avant même que la flotte fût arrivée à Québec”? Le 23 septembre, lorsque les navires retournèrent en France, M. de Montmagny eut le ecmmandement ; M. Jean-Paul Godefroy, contrôleur général. qui était du voyage, devait commander au retour, l'année suivante.’
Le 6 août partirent de Trois-Rivières soixante canots hurons, accompagnés de huit soldatsqui devaient s'en adjoindre quatre autres en passant à Montréal.t Ils emportaient une petite pièce de canon, En tout, la flottille comprenait vingt-six Français. Le voyage fut heureux et se termina au commencement de septembre. La plupart de ces hommes périrent. sans doute, lors des massacres définitifs qui eurent lieu, quelques mois après, dans la région des grands lacs. En tous cas, ce convoi devait être le dernier, pendant nombre d'années, qui se rendrait aux missions huronnes. [en partit un ou deux en 1649, qui durent rebrousser chemin.
Dans la nuit du 13 au 14 août 1648, le père de Quen arriva de Québec # avec un chirurgien nommé Bélanger qui portait les lettres du roi pour le changement de gouverneur et tout ensemble les lettres apportées par l'amiral arrivé à Tadoussac, le S Le 15. le père de Quen
! Sa femme, qui était alors en France, lui écrivit, le 31 juillet 1648, que Noël Juchereau des Chastelets, resté comme elle en France, venait de mourir. Par la suite, elle apprit qu’elle était veuve depuis à peu près la date du décès du sieur des Chastelets. Sa lettre ne parvint à Québec que le 16 juillet 1649, par l'entremise des Abénakis. (Journal des jésuites, p. 128.)
? Faillon, ÆZistoire de la Colonie, II, 94.
* Journal des jésuites, p. 117.
+ Ibid., 113-4.
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repartit pour Tadoussac et ot envoya un canot à M. d'Aiïlleboust.…. Le 20, jour de Saint-Bernard, M. d'Ailleboust mouilla devant Québec et fut reçu gouverneur.” F
Le Dictionnaire généalogique dit que M. d'Ailleboust © arriva à Québec le 20 août 1648”, donnant par à à entendre que c'était sa première entrée dans le pays, mais nous savons que, depuis 1643. il demeurait à Montréal.
Le 13 septembre, Charles le Gardeur de Tilly, revenant de France, débarqua à Québec. Le 1% octobre, il épousa (Geneviève Jucherean et remplaca, vers le même temps, son beau-frère, Jacques Leneuf de la Poterie comme gouverneur de Trois-Rivières, position désormais indé pendante du gouverneur général. Charles le Grardeur devenait chef de sa famille par le décès de Pierre de Repentigny. son frère aîné, survenu entre les Açores et le cap Breton, duns la traversée du mois d'août de cette année,
Le 2 septembre, M. de la Poterie présida l'élection, qui se fitau scrutin. pour nommer un syndic à Trois-Rivières, en remplacement de Jacques Hertel sieur de la Frenière, élu à cette charge en 1645. La ville et le cap de la Madeleine compris, il y avait de vingt-trois à vingt-cinq électeurs, dont quelques-uns étaient absents ; quatorze donnèrent leur appui à Michel Leneuf du Hérisson. Quelques jours plus tard, ce dernier, partant pour la France, fut remplacé par Jean Godefroy sieur de Lintot, son beau-frère, et, le 9 septembre 1649, du Hérisson est de nouveau appelé au même poste, qu'il garda jusqu'en 1651, où Guillaume Pepin lui succéda et conserva la charge jusqu'à 1655. Les syndies représentaient officiellement leurs mandataires auprès du gouverneur général et devant le Conseil de Ia colonie, comme il a été expliqué (1645) dans le présent travail.
Les syndics de Québec étaient François de Chavigny, Robert Giftard et Jean-Paul Godefroy. L'élément montréalais ne figure pas.
La crise avait duré quatre ans; le résultat en fut une modification de bien des choses par tout le pays. Voyons de quelle manière on Fa appréciée :
La Relation des jésuites de 1648 dit que M. de Montmagny % fit paraître une généreuse magnanimité”; il ne se retirait donc pas sans répugnance, Le sieur de la Chênaye attirme que “ les plaintes que formèrent les principaux Français de la colonie contre M. de Montmagny fut la cause de son chagrin et il abdiqua volontairement ?, M. Faillon prend la Chênaye à partie sur ce point ; il qualifie son mémoire de document & assez inexact ”, disant de plus, pour en amoindrir l'importance; qu'il a été écrit en 1696, cinquante ans après 16487, ce qui est “ assez inexact ?,
1 Journal des jésuites, p. 114-15.
2 Voir mon istotre des Trois-Rivières, 1870, pp. 99, 106; L'Album de l'Histoire des Trois-Rivières, 1881.
2 Relation, 1648, p. 2.— Documents sur la Nouvelle-France, Québec, 1883, I, 249. — Faillon, Histoire de la Colonie, II, 91-95.
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comme on va le voir, Charles Aubert sieur de la Chênaye, d'Amiens, en Picardie, né vers 1630. paraît être venu au Canada en 1655, puisque, dans le mémoire en question, il observe qu'il n'a pas connu M. de Lauzon durant les cinq années de son gouvernement mais seulement deux années, par conséquent 1655-1696 ; il se maria, à Québec, en 1664, fut commisœénéral de la compagnie des Indes dès 1663, je crois, mais au moins à partir de 1667, et son mémoire, qui explique les origines du Canada, s'arrête à 1675, au moment où la compagnie des [Indes cesse d'exister. Voilà, certes! un homme qui savait de quoi il parlait, J'ajoute qu'il est d'accord avec les renseignements qui nous sont parvenus et qui datent de l'époque dont il s'agit. M. Faillon n'aime pas certaines vérités, c'est pourquoi il les aborde avec un petit air de mépris.
M. de la Chênaye continus: * Hs cabalèrent contre lui (Montmawny) cinq où six familles, sans la participation des autres,' prirent ses pouvoirs pour aller solliciter quelques grâces et, arrivés (en France), ils tirent nommer un d'entre eux pour gouverneur; traitèrent que le commerce des castors qui avait été jusque-là défendu très sévèrement aux habitants, à la réserve des fruits du pays, pour avancer la culture des terres, comme pois, blé d'Inde et pain de froment, {serait libre, Voilà le premier titre des habitants pour traiter avec les Sauvages. Pour parvenir à ces fins, ils s'engagèrent annuellement à donner un millier de castors au bureau de Paris * pour droit de seigneurie, 7 ce qu'il ne retirait pas pour les soins et le ménagement de ses affaires. IIS eurent permission de former un conseil pris des principaux d’entre eux, pour résoudre toutes les affaires du pays, pour la paix, pour la guerre, le règlement des comptes de la communauté et ‘encore jugement des causes sur les inté-
rêts des particuliers." Ce fut alors que. pour soutenir cette prétendue
république, le droit du quart sur la sortie des castors fut imposé." Par ce moyen, l'autorité de Ja Compagnie! et son maga%in furent ruinés et le
! Les autres, les vrais habitants.
? Munis de la permission de M. de Montmagny pour aller en France surveiller de prétendues affaires personnelles. C'était l'automne de 1647,
3 M. d’Ailleboust,.
4 J'entendrais par ces paroles que l'on avait tenv à développer la production du pays.
5 Lisons gentilshommes.
ÿ Les Cent-Associés, dont le siège était à Paris.
7 Par leur charte de 1627, les Cent-Associés se trouvaient seigneurs de toute Ja Nouvelle-France et maîtres du commerce de cette colonie.
$ C'est-à-dire que le bureau des Cent-Associés retirait moins de mille castors par année de sa gestion dans le Canada.
# Ce Conseil de la colonie n'était que le Conseil des gentilshommes, après tout, qui avait en main les matières administratives : milice, finances, commerce, tribunaux, police.
1 L'habitant fixé sur sa terre, ne pouvait vendre des peaux de castor qu'en en livrant le quart à ce gouvernement de la colonie.
1 Les Cent-Associés, qui n'avaient renoncé ni à leurs titres seigneuriaux ni à eurs droits de commerce.
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tout tournant presque à l'avantage de ces six familles: les autres restaient ou pauvres où méprisés par M. d'Ailleboust, leur gouverneur, Sur ce pied, il ne leur fut pas difficile de trouver de gros crédits à la Rochelle, parceque l'on empruntait au nom de la communauté quoiqu'elle ne consistât qu'en six familles.”
Nous verrons, dans une étude subséquente, ce qu'il advint de ect arrangement, où plutôt de ce monopole à peine dévuisé,
Ce jour nouveau jeté sur la compagnie des Habitants, nous éclaire quant à la manière dont le pays fut gouverné de 1636 à 1648. par deux influences principales : 1° les Cent-Associés, qui possédaient des pouvoirs sans faire œuvre profitable ; 2° les gentilshommes. exploiteurs d’une situation désespérée.
Rien ne se faisait pour protéger la colonie contre les [roquois ; les émigrants n’y venaient plus ; le marasme s'était répandu partout. La question militaire existait à la base de toutes les choses, personne autre que M. de Montmagny ne le comprenait ; en tous cas, il fut Je premier à y voir clair, et ce sont ses propres plans que son successeur adopta. I ne fut pas possible à M. de Montmagny de contenir les ambitions des gentilshommes, si âpres à se faire concéder le commerce et à remplir des places ofticielles. Plût à Dieu que, ces douze années de sacrifices une fois tinies, nous eussions eu la paix qui eût amené le développement du pays. Mais non, ce fut, de plus en plus, la même lamentable situation jusqu'à
Dans les derniers jours du mois d'août 1648, la ville de Paris se mettait en révolution par la fameuse Journée des Barricades, qui commença la guerre civile de la vieille Fronde, autrement dit la Fronde parlementaire. Cette année le prince de Condé gagna la bataille de Lens sur les Espagne, ce qui permit à Mazarin d'imposer le traité de Westphalie et de terminer la guerre de trente ans. La Fronde allait durer cinq ans encore et devait être suivie de nouvelles guerres jusqu'à 1658.
Louis XITT, Richelieu, Anne d'Autriche, Mazarin furent les contemporains et les maîtres de nos destinées de 1636 à 1648. Les + temps héroïques ” du Canada qui vont de 1636 à 1664, rappellent les souffrances des Canadiens par suite du manque d'organisation militaire. On peut se demander à qui la faute? Le premier besoin du pays était la colonisation ; mais la guerre la rendait impossible, Ensuite venaient le commerce avec la France, le trafic avec les Sauvages, tant pour le bénéfice des colons que pour l'avantage de la mére-patrie. 11 semble que ces choses eussent dû marcher d'ensemble et facilement, mais elles furent paralysées par le défaut de troupes, et la colonie fut presque sans éléments colonisateurs proprement dits jusqu’en 1665.
1 La communauté a ici le sens de tous les habitants du pays, comme en anglais.
le mot commonwealth.
Sec. I., 1896, 3.