VERCINGETORIX I
— Regarde, Proconsul, voilà leur pitoyable cortège qui descend de l'oppidum. »
Le général roiTiain tourna les yeux du côté de la forteresse, d'où commençait, en cfîet, à sortir une longue file d'assiégés précédés par les chefs, membres du Conseil de l'oppidum.
A ses pieds, les soldats romains, qui s'étaient saisis de Vercingétorix, le chargeaient de chaînes.
Delphia, Lexivor et Buborex durent encore assister à la soumission des défenseurs de la cité, sur le sort desquels le proconsul ajourna sa décision.
Voyant, ensuite, le général romain se lever, Delphia s'élança.
Nul ne s'opposait au passage de la frêle Grcco-Romaine, que ses compagnons n'osaient suivre. Elle allait aborder le proconsul lorsqu'il l'aîrêta d'un geste im.périal, en disant :
— Tu veux me parler ? Rentre à ton camp. Dans deux heures, j'irai t'y retrou-v-eî" A présent ie ne pourrais pas t' entendre.
XVIÏ
Pour abriter Delphia dans le camp du « corps franc » ses trois compagnons avaient eu, au début du siège, le loisir de lui faire construire une bonne hutte comprenant une pièce éclairée par deux fenêtres et une annexe dans laquelle se tenaient les deux ours Tox et Ma.
Autour de cette hutte, presque circulaire, un petit chemin tournait cerclé d'un fossé plein d'eau que traversait en face de la porte, un léger pont de planches.
Deux heures après le rendez-vous donné, le Proconsul arriva. Il n'était accompagné que de deux Centurions.
Sur son passage, le « corps franc » l'acclamait et ces ovations ne lui étaient pas désagréables puisqu'il y répondait en saluant de la main.
Delphia, que le bruit attirait sur le seuil de sa hutte, salua le général dès qu'elle l'aperçut.
— Attendez-moi dans le camp, dit César aux Centurions, avant d'arriver à la passerelle où il s'engagea.
— Seigneur, dit Delphia, pliant un genou jusqu'à terre, merci d'avoir daigné venir jusqu'à moi.
— Relève-toi, Delphia.
— Tu sais mon nom ?
— Ici toutes mes légions le connaissent.
Le Proconsul relevait la jeune fille et l'embrassait affectueusement sur le front.
Delphia, rassurée par cet abord bi Llcnveillant du Proconsul, lui avança un siège.
DEVANT CESAK I79
— Non, reprit César, en la poussant doucement vers ce tabouret, assieds-toi. Je préfère aller et venir, car je suis agité de fièvre.
« Tu voulais me parler : je sais ce que tu veux me demander et je te répondrai, mais dis-moi d'abord quelle est ton origine. N'es-tu pas Romaine ? "
— Je suis fille d'une Massiliote et d'un Romain que tu connais peut-être, car c'était un tribun de ta cinquième légion.
— Son nom ?
— Sexius Cornus Prociîîus.
— Je le connais.
— Ah ! Vit-il encore ?
— Oui.
— Oh ! César, mxerci ! merci !
— Mais lui, te sais-il vivante ?
— Non. Nous étions, ma mère et moi dans la cité de Ségitum lorsqu'elle fut prise et livrée au pillage. Mon père était loin de nous!
« J'avais cinq ans. On égorgea ma mère sous mes yeux et si l'on m'épargna, ce fut parce qu'on ne me vit pas : j'étais affolée et muette d'épouvante !
— Et, après!
Le lendemain, quand je revins à la raison, j'étais entre les mains du grand souverain des Druides.
« Il m'avait recueillie, remarquant que je ressemblais à la fille de sa fille, qu'il aimait et qui venait de mourir. Ce vieillard me fit élever, mais il se lassa de moi quand il comprit que je ne pouvais pas répondre à son affection par une tendi^esse filiale com.me celle qu'il eût voulu développer chez moi.
» Il me confia dès lors à son neveu : le Druide Dioviste, et Dioviste se plut à développer mes capacités pour l'étude.
— Continue, ht César, avec douceur, raconte-moi tout.
— Dioviste espérait me garder toujours, car je m'appliquais à ne jamais parler de m.a mère ni de mon père, pour ne
IbQ L QF.GIE GAULOISE
pas éveiller sa défiance. J'admirais sa science afin d'égarer son jugement ; je ne parlais qu'à lui, affectant de l'horreur pour tout autre être vivant ; alors, il finit par ne rien îne cacher des choses les plus secrètes parmi les Druides, car en a besoin de s'épanclier.
« Devenue jeune fille, ne rêvant qu'à m'enfuir et à revenir à Massilia, ma patrie, dans l'espoir d'y retrouver mon père, je ne savais comment entreprendre un si long voyage sans appui et sans ressources.
« L'idée m'est venue de sauver un innocent condamné à mort par les Druides pour im de leurs sacrifices humains.
« Cet innocent: Vercomir, m.'a sauvée, en revanche, de la mière de m.es ours, qui allait me dévorer. îi a sauvé aussi Corpact, et Ductomar, de la m^ort^ et c'est ainsi qu'ils se sont alliés.
— Ce Vercomir t'aime ?
— Tous trois mx'aiment.
— D'amùtié ?
A ce mot, la surprise de Delphia, mieu:x qu*une réponse, apprit au Proconsul que Ki jolie Greco-Romaine n'était pas atteinte par son soupçon p^r^rvers.
Il comprit que cette délicieuse et frôle charmeuse, en laquelle tant de savoir et d'intelhgence s'alliaient à une énergie prodigieuse, paraissait trop fillette à ses trois compagnons pour exciter leurs désirs, et qu'elle les dominait trop aussi par la supériorité de son esprit pour ne pas leur inspirer du respect.
— Et toi, reprit César, les aimes-tu ? En est-il un que tu préfères ?
— Je les aime très différemment, mais également; il me sen'ible que j'ai en eux trois frères. Tu connais leurs mérites...
— parlons d'abord de toi. Labiénus m'a dit ce que tu sus faire à Lutèçe, et l'on m'a rapporté comment tu conduisais hier les chars a.vec Lexivor. Tu possèdes, Delphia, la magnifique vaillance de Sexius Cornus Prociîlus, ton père. Qu'il sera fier de toi !
DEVANT CÉSAB l8l
— r Mon père ! N'est-il pas beau ? bon ? l'aimes-tii, César ? Est-il encore jeune ?... Quand le verrai-je ?
— Bientôt, avant dix jours peut-être je l'appellerai pour te rendre à lui.
— Oh ! César, que tu es bon !...
— Ton père n'est plus tribun, il cpniîTiande aujourd'hui une de mes légions dans la Province.
A présent parlons de tes... de tes frères d'armes.
— Où sont-ils ! Est-ce vrai que tu les fis saisir ?
— Oui.
— Ou'ont-ils fait ? Je réponds qu'ils n'ont rien pu commettre qui soit coupable,
— Tu te trompes, Delphi a, ils ont été très coupables.
— Ils ont combattu hier bien mieux que moi !
— Pas mieux, mais aussi bien; Verconiir et Ductomar surtout; ce sont des héros : je leur dois le succès de la bataille.
— Eh! bien, alors...
— Mais c'est parce qu'ils ont livré cette bataille que je les ai fait saisir.
— Est-ce donc ? . . . IMais non ! . . . César ne peut pas être jaloux !
— Qu'en sais-tu ?
— Non ! le conquérant qui gagna tant de victoires...
— Pourquoi ne tiendrais- je pas à les gagner toutes, et seul ?
« Sans ordres, le « corps franc » ne devait pas bouger. Je le réservais pour une action décisive, et mes chefs de légion le savaient. Or, quand j'ai voulu l'em.pioyer, il n'était plus au camp ; c'est une désertion pire qu'une trahison que de manquer à un chef d'armée.
— Mais, qu'importe, César, s'ils t'ont donné la victoire, comme tu me le disais à l'instant.
— Eux m'ohéissant, j'aurais vaincu de même ; et la victoire eût été mienne, tandis qu'ils me l'ont prise !
— Oh ! César !... Mais c'est moi qui leur donnai le conseil
r82 l'orgii: gauloise
d'agir, en voyant que tu nous oubliais ! C'est moi qu'il faut punir et non pas eux !
— Cesse d'intercéder pour ces indisciplinés serviteurs ! Pour l'ordre de mes légions, pour l'exemple, il me fallait sévir. Songe aux responsabilités qui m'incombent. Que ferais-je ? Que deviendrais-] e, si mes légions, mes tribuns, mes lieutenants substituaient leur fantaisie à mon initiative !
— César, ce ne sont pas des Romains : ce sont des Gaulois ! Ce sont des enfants ! Ils ignorent ton génie ! . . . Ne leui fais pas un crime d'une erreur généreuse...
— Toute faute en présence de l'ennemi est un crime !
— Oh ! César ! ne me fais pas croire que Corpact avait raison lorsqu'il disait ce que tu as sans doute entendu...
— Oui, j'ai entendu Corpact, et ses propos''sont encore une autre faute...
— Pardonne-'là ! . . . Il faut pardonner !
— Quoi, tu commandes ? Oserais-tu exiger ? dit le Proconsul en souriant d'une manière qui parut odieusement ironique et cruelle à la jeune fille.
— Oui, répondit-elle, résolument. Je sais que la mort doit être le moindre châtiment d'une trahison. Or, si tu tiens mes amis pour traîtres, c'est la mort qui les attend ; je ne veux pas qu'ils meurent !
— Tu commandes à César ?...
— J'ai imploré ; j'ai fait appel aux nobles sentiments qui doivent animer une âme généreuse...
— Malheureuse enfant ! Ne brave pas César ! dit le Proconsul en interrompant avec ce même sourire qui exaspérait la jeune fille, je n'aurais qu'à faire un appel de la voix, je n'aurais qu'à faire un geste...
— Appelle donc ! s'écria Delphia, en s'élançant vers la porte, qu'elle ouvrit toute grande, puis vers les fenêtres qu'elle ouvrit de même, nul ne te répondra !
César, d'un coup d'œil, vit, avec une grande surprise, devant la porte, ses centurions disparus et tout le camp du
« corps franc » reculé à une très grande distance, hors de la portée de la voix.
« Tu cherches tes centurions ? Je les ai fait attirer à une certaine distance, reprit Deiphia, et par des filets, comme celui dans lequel tu fis prendre Vercomir, ils ont été réduits à l'impuissance. A présent, ne porte pas la main à ton épée. César ; elle te serait inutile...
La jolie Grecque n'eut pas besoin d'expliquer ces derniers mots, car Tox et Ma venaient d'apparaître, l'un à la porte, l'autre à l'une des fenêtres et la jeune fille n'eut que le temps de se jeter entre les deux ours pour les arrêter.
« A bas ! Ma ! . . . Tox ! à bas ! »
Le Proconsul pâlit un peu, mais ne cessa pas de sourire et s'assit sur le tabouret au milieu de la salle.
— Ainsi, dit-il, tu m'as fait prisonnier, à toi seule, et tu tiens ma vie entre les griffes de ces fauves.
— Oui.
— Et si je meuBS ? Crois- tu que mes légions t'épargneront, toi, tes ours, tes amis, et tout votre « corps franc » ?
— Nous serons vengés, d'avance !
César fit comme l'Aulercien : il haussa les épaules.
— Mes amJs... reprit Deiphia.
— Puisque tu as retenu tes monstres et puisque tu parles encore pour tes amis, attends-les un moment avec patience, car ils vont revenir.
— Tu as ordonné de les faire conduire au camp ?
— Ils y reviendront de leur plein gré et libres.
— Libres ?
— Alors tu les interrogeras s'ils ne parlent pas d'euxmêmes.
Deiphia contempla le Proconsul, qui ne souriait plus, et qui regardait avec un calme voisin de l'indifférence les deux ours rôdant le long des murs de la salle.
Puis les regards de la jeune fille, par la baie de la porte, se portèrent, à longue distance, sur une partie du cercle très reculé du camp, où se produisait, dans la foule indistincte.
un grand mouvem(7nL, en même temps que, de ce point, des cris joyeux arrivaient, atténués par l'espace.
— Qu'est-ce ? Gerait-Ce Vercomir, Ductcmar et Corpact ? Autant que pair ses paroles, la jolie Grecque, par sa physionomie anxieuse, interrogeait le Proconsul.
— Attends, répondit simplement César.
Delphia examina encore et distingua une sorte de cortège qui sortait des lignes reculées du camp du « corps franc » et qui s'avançait vers la hutte qu'elle occupait.
Quelque chose d'élevé se trouvait à la tête de ce cortège.
Bientôt la jeune hlle put distinguer que cette prédominance était constituée par des êtres dressés sur dés pavois.
Des enseignes gauloises et des enseignes romaines les enveloppaient.
Un cavaHer les précédait ; d'autres les accompagnaient. Et de chaque côté des cavaliers, des soldats rom.ains agitaient, en criant, des branches de feuillage.
— : Oh ! César ? César ? quel est ce cortège ? quels sont ce? hommes portés ? Il me semble reconnaître...
— Ce sont tes amis. Ecoute-moi, Delphia.
La jolie Greco-Romaine se précipita aux genoux du Proconsul, les yeux remplis de larmes de joie.
« Relève-toi ! Ecoute-moi ! Pendant que je venais ici, Labiénus faisait amener tes amis devant un jury formé de mes généraux, de mes lieutenants et de mes tribuns, car, je ne voulais pas présider ce tribunal moi-même.
« Devant nos chefs, Labiénus a blâmé sévèrement tes com pagnons, chargés de chaînes, d'avoir agi sans ordres et sans même me prévenir. Il leur a expliqué que je réservais votre « corps franc )> pour une intervention qui n'aurait pas été moins victorieuse, moins glorieuse, et qui n'eût pas entraîné les pertes importantes que nous avons subies, tout en assurant mieux le succès.
« Ensui te, Labiénus a fait enlever les chaînes de Ductomar, de Vercomir et de Corpact en leur demandant simplement
de prcniettre qu'à l'avenir ils ne se permettront plus d'intervenir sans les ordres ou sans le consentement de César,
« Enfm, celle promesse donncG, La biénus les a remerciés en mon nom et a.u nom de Rome. lî a déclaré que nous devons au « corps franc » la victoire, et le Conseil a confirmé ce jugement par ses acclamations. Il a couronné tes compagnons de lauriers et de chêne. Ils ont été hissés sur des pavois. Et, regarde : ils viennent, à présent, environiiés des ensei^^nes romaines ; jprécédés de Labiénus, entourés de nos géhéraux et de nos tribuns. Ils viennent pour être ici salués par Cêsàf, bat César est amèrement jaloux de leur gloire ; Corpact i'a dit, et tu l'as répété toi-même.
— Oh ! César ! pardon ! pardon ! !
— Relève-toi, Delphia ! Essuie tes yeux. Souris à ceux qui viennent aussi pour te rendre hommage, car, c'est à toi que Labiénus en veut à présent.
Et, posant sa main droite sur l'épaule de la jeune fille, le PiT>ccnsul la poussait doucement sur la passerelle du petit fossé.
Devant la hutte, Labiénus arrêtait son cheval. Il dressait son épce, très haute. Les généraux, les tribuns, se massant autour de lui, dressaient leurs épées de même. Puis, leurs rangs s'ouvraient pour livrer passage aux enseignes romaines et gauloises qui se groupaient au-devant des pavois surmontés de Ductom.ar, Vercomir et Corpact.
— DeJphia, fille du valeureux Sexius Cornus Procilliis, dit alors à haute voix le Proconsul, Delphia, romaine plus valeureuse encore que ton père, Rome et César te saluent !
Alors, ensemble, toutes les enseignes romaines et gauloises s'abaissèrent, jusqu'aux pieds de la jeune fille, tandis que les cris des Gaulois du « corps franc » et ceux des légions romaines emplissaient l'espace et faisaient presque vibrer là terre. Delpliia, trop émue, défaillait. Le Proconsul dut l'enlacer pour la soùLenir pendant quelques instants.
Des prisoiiniers d'Alésia, l'illustre générahssime romain
i86 l'orgie gauloise
se réserva les chefs Eduens et Arvernes en vue de s'en servir pour gagner leurs cités. Quant aux autres captifs, chaque soldat romain et chaque combattant du « corps franc » en eut un à titre de butin et Vercingétorix, chargé de chaînes, fut envoyé à Rome.
Le Proconsul ayant décidé de se rendre ensuite chez les Eduens, disposés à se soumettre, ainsi que tous les Arvernes, réunit auparavant Ductomar, Corpact et Vercomir avec Delphia dans la forteresse de l'oppidum où il s'était transporté.
— Votre protégée, qui fut aussi votre sœur d'armes, dit-il aux trois Gaulois en leur désignant la jeune fille, reste avec moi pour attendre Sextius Comus Procillus, son père, que j'ai fait appeler.
« Pour vous, puisque vous avez eu la sagesse de concevoir le rôle bienfaiteur de l'organisation romaine des trois Gaules, vous méritez pour cela le titre de citoyens romains, que je vous décerne, en attendant que ce titre vous soit confirmé par le Sénat.
« De votre « corps franc », je vous offre de faire, dès à présent, une légion romaine, que vous commanderez sous les enseignes de Rom.e.
« En Gaule, nous n'avons pas fini de récolter des victoires. Mais, après la Gaule c'est l'Ibérie, c'est l'Orient, c'est l'étendue tout entière du monde qui s'offre à vos exploits. Sous l'égide et par l'amitié de César, vous pourrez devenir vite plus illustres, plus riches et plus puissants que des rois.
« Voulez-vous associer vos destinées à la mienne ? Voulezvous être mon cœur et mes bras ?
— Oui ! Oui ! s'écrièrent d'une même voix Ductomar, Corpact et Vercomir, César, nous sommes à toi ! Nous sommes à toi !
Telle fut l'origine de la célèbre légion Gauloise de VAlouefte, ainsi dénommée parce que le Proconsul la dota de casques portant en cimier une alouette aux ailes étendues.
Et l'ilhistre conquérant justifia plus qu'au delà les invrai-
semblables promesses qu'il avait faites à ses dévoués partisans des heures mauvaises, car cette intrépide légion franchit avec lui le Rubicon. Elle entra dans Rome en troupe victorieuse et maîtresse. Elle se drapa d'un impérial manteau de gloire en Italie, en Grèce, en Espagne et jusque sur l'antique terre Africaine d'Egypte, où Cléopâtre, Théritière des siècles de fastes pharaoniques, n'évita elle-même d'être traînée derrière le char de César qu'en lui livrant, avec son empire, les incomparables trésors de sa beauté.