‹ L'orgie latineChapitre 1 sur 74 · DANS LA VIE, LES LETTRES ET LES ARTS · texte numérisé non relu

DANS LA VIE, LES LETTRES ET LES ARTS

Ce livre, malgré les vingt siècles nous séparant de l’époque qu’il retrace, est d’actualité : il le sera encore, demain et toujours, car l’homme ne change guère, malgré la diversité d’aspect des temps et des mœurs, car nos vertus, nos vices, nos agitations, nos grimaces ressemblent aux vertus, aux vices, aux agitations, aux grimaces des ancêtres disparus. Ainsi, dans des milliers d’années encore, ceux qui vivront ne seront ni meilleurs ni pires, — différenciés un peu seulement par le progrès, les inventions de la science, avec des âmes ni plus hautes ni plus laides.

Pour se convaincre de l’exactitude de cette affirmation* il suffit d’un regard sur la vie de l’Europe, cette année. Le drame qui rougit les murs du Konak, à Belgrade, ne rappelle-t-il pas les tragédies qui faisaient passer, à Rome, la couronne d’un front impérial à un autre ? Le colonel Machin, avec une bande d’officiers serbes, massacrant le roi Alexandre et la reine Draga, en 1903, une femme et un dégénéré, n’est-ce pas le tribun Chéréas tuant Galigula, en 41, dans un corridor de son palais du Palatin? La reine Draga, on la surnommait, à tort ou à raison : Uessalinc. Les masques de Claude, César omnipotent, et d’Alexandre de Serbie ont, dans la mort et dans l’histoire, le même sourire de faibles, un peu idiots, dominés par la sensualité.

LA LUXURE

Du triclinium de Claude, l’Empereur romain, et du lit banal d’un petit roi, M cssalm.i Draga, pareillement gouvernaient. Des faits précis complètent l’illusion de ces rapprochements. Les officiers ayant pris part à la boucherie nocturne de Belgrade — assure un journal serbe — ont reçu trois cent mille francs qu'ils se sont partagés, ainsi que des assassins à gages. De même, les meurtriers de Caligula reçurent de Claude, son successeur, quinze mille sesterces (environ 3,7 5o fr., par tête). Le procédé identique se retrouve avec sa honte spéciale, et les cruautés, les trahisons.

Mais il n’y a pas que des faces de souverains et de souveraines qui ressuscitent, il y a aussi des figures graves et claires de pontifes. Quand commence ce roman, V Orgie Latine , Pierre le Pécheur était à Rome depuis six ans, 42, date qui marque l’installation de l’autorité apostolique ♦ dans la capitale du monde païen devenue la Ville Sainte. Deux cent soixante et quelques papes se sont succédé à travers des événements, des cataclysmes, et voici que, du dernier conclave, sort, le front magnifié par la tiare, un enfant du peuple : Sarto, fils et frère de pauvres gens de la Vénétie. Un humble, qui semble mériter sa destinée quasi

divine, Pie X, un pape selon l’esprit des premiers temps de l’Église, renouant la tradition chrétienne trop souvent interrompue, est monté, à son couronnement solennel, le 9 août 1903, sur le trône romain, à la fois héritier de l’empereur César et du pécheur Pierre, de l’humble par qui a commencé une longue et glorieuse série de Pontifes. En un temps de prêtres, évêques et cardinaux, — pour la plupart, arrivistes, comme les reportages autour du conclave l'ont prouvé en anecdotes pittoresques, — ce fut hier, en un retour momentané au point de départ, comme aux

in

origines : le: triomphe de la simplicité, de la foi, de la bonté.

Autre actualité de ce livre : le courage et le mépris de la mort qu’on retrouve, avec la même intensité, chez les gladiateurs des premiers siècles de notre ère et chez de hardis jouteurs du vingtième. Au mois de mai 1903, des hommes, vêtus de peaux de bêtes, sur des monstres de fer et d’acier frémissants, qu’ils dirigeaient, se sont élancés sur la route de Paris à Madrid, pour une course fantastique et terrible. Si forte était l’énergie saturant les chauffeurs dans cette lutte pour la victoire de telle ou telle marque de fabricants de voitures automobiles, si féroces les instincts primitifs et brutaux réveillés en eux, que les propos tenus, dans les haltes forcées, aux divers contrôles, sur la voie jonchée, de loin en loin, de morts et de blessés, évoquent, en leur cruauté tranquille, notée par des journalistes sportifs, les dialogues des gladiateurs dans les coulisses des deux cirques de Rome, sous Tibère, Caligula, Claude, Néron, Galba, Othon, Vitellius, et, plus tard, dans l'amphithéâtre de Vespasien, inauguré par Titus, en 80, le Colisée. Mais, alors — comparé à un autre cirque, celui qu’aima Néron, et qui se dressait entre le Janicule et le Vatican, à peu près là où s’élève aujourd’hui la basilique de Saint-Pierre, — le cirque Maxime, temps le plus considérable de Home, créé sôus les rois, agrandi et garni de grand ms dt pierre par César, embelli pji l< m prieur — Circus Maximus^ le plus

grand cirque, au superlatif, — plissant la vallée, "iiiu l’Aveutio et le Palatin, de puissante et fruste architecture, de son imposante ma t ou pouvaient s’exalter, en les le te.-, but bar^ . m u :: i 1 T .pccn-n était

certes déjà, pour le populaire, le Colosse Colosseum.

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Le Cirque, pour les Romains comme pour les étrangers, fut le lieu d’incomparables délices, — le Cirque, avec son sable jaune et, de ci, de là, des flaques de sang humain qui fume, — — le Cirque, où,, malgré 1 immense vélum, la caresse ard,ente du soleil allume des fièvres, — le Cirque, avec sa foule bigarrée en délire, — le Cirque, lupanar détalons humains que choisissent les spectatrices amoureuses et impatientes, — le Cirque, où rivalisent : le rétiaire preste, jouant de son filet avec des grâces souples de mime et de saltator; le Gaulois géant et roux, aux longues moustaches tombantes et frissonnantes, à la peau blanche^ le Grec, petit, brun et luisant, nerveux et râblé, tant d’autres mâles superbes de tous les pays. C’est l’Amour et la Mort confondus dans un relent de luxure,

et c. est le plaisir a ussi , 1 a ngoisse et la volupté 5 sur les

lèvres pâlies des femmes une émotion incomparable de

sir. de dauber, qui. après le spectacle, affolera des

ae

ruts

Expédiés de toutes les provinces de l’empire romain, des condamnés, parfois pour de simples délits, approvisionnent le Cirque, servent à l’amusement du peuple souverain qui s’affermit, là, dans sa dureté, sa force, en se passionnant pour les escrimes mortelles des gladiateurs, du peuple souverain et criminel qui se distrait encore à la contemplation raffinée de nudités de vierges, de palpitations de chair sous les dents des bêtes fauves, d’une jolie fille, dans le tas des victimes, cachant ses seins ou sa Fleur d’un geste chaste, dans de l’effroi. Rome, ancien repaire de bandits,

nourrissons d’une louve obligés de ravir des femmes aux voisins, Rome, à présent, cosmopolite, enrichie, par huit cents ans de conquêtes, des dépouilles de toute la terre connue, Rome jouit, au Cirque, de formes plastiques imprévues, de perversités féroces, d’images violentes et originales : ce public, qui ignore la pitié, grise ses yeux et ses sens, regarde les supplices, en connaisseur, en artiste.

La masse. colossale du Cirque Maxime, aujourd'hui disparue, domine les acteurs et les évènements de ce livre ; il les couvre de son ombre revenue, de son fantôme gigaptesque. Il est, Lui, le personnage principal auprès duquel

les autres semblent rapetisses,^ Mais cette arène monstrueuse, aboutissement de siècles de luttes et de guerres, est aussi, sous l’empereur Claude, un départ. Nombre de ces condamnés, — pour des causes diverses, et minimes souvent; en plus d’un cas, il faut le répéter, autres que leur croyance, — étaient les premiers sectaires d’une doctrine de douceur et d’amour. L’humanité trouva, dans ces hécatombes, du moins pour le vieux monde, l’affranchissement, la fin de l’esclavage; la femme y fit les premiers pas de son relèvement et de son émancipation. Ainsi se manifesta, pour l’humanité, dans le sang répandu, un Être Suprême chimérique; à l’immense vie panthéiste, à la respiration de la nature en un peuple de dieux, à la féodalité olympienne qui régnait sur la terre, succéda cet Inconnu moral que beaucoup désignent encore sous le nom de Dieu

Il y avait des dieux, il y eut un Dieu.

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'WSÿ.

Rome, pâmée dans la victoire et la débauche, était la Capitale du monde païen, la Ville, par excellence, Urbs. Ce long et effroyable baptême du Cirque en a fait la Capitale du monde chrétien; et le génie latin, ressuscité depuis la Renaissance, longtemps agonisa, aux premiers siècles de la croyance nouvelle, dans l’ombre mystique et renfrognée des églises. Rome, conquérante de l’univers, exemple de vaillance, d’esprit de suite, de force et de joie, prêcha, désormais, le renoncement aux biens de la terre, — au profit d’un clergé tueur d’énergie. Ce fut, dans cette nuit du moyen âge, par des prêtres, des moines, des seigneurs, bandits aux donjons crénelés, ignorants, ivres de leur foi, la destruction des temples païens, des palais, des manuscrits, des marbres, des chefs-d’œuvre : il nous reste seulement, aujourd’hui, les épaves oubliées dans ces ténèbres montantes de l’obscurantisme et de la barbarie. Cette nuit effroyable dura jusqu’au xvi* siècle où, enfin, de grands papes belliqueux, ( nîciliueiiis i -n nu

Jules II et Léon *X (Jean de Médicis,) suivis, de près, V 1 :| ! M François Ier, furent les incitateurs

de la Renaissance des lettres et des arts, en Italie, puis en France. (L’Arioste, Machiavel, Bembo, Michel-Ange, Raphaël, Léonard de Vinci, Benvenuto Cellini, le Primatice, Marot, Ronsard, Delorme, Cousin, Jean Goujon, Rabelais, m piup.iri impudiques urdu ru< dn>, apudique. ) D’après

quelle loi, les époques de luxure élégante sont-elles, comme plus tard, au xvin* siècle, lvec l S ■ s,!chch i Vol¬

taire, Diderot, Mirabeau, les moments historiques précis des plus éclatantes ou des plus formidables évolutions d’idées ?

A un carrefour d’histoire, — quand s’ébranle la civilisation du monde antique et naît, de la pourpre humaine baignant le sol, une Société nouvelle, — oü

le voit, n’est pas seulement un roman dramatique déroulant son action à travers des agonies et des sensualités, ce livre est aussi un éducateur qui peint, en une fresque sincère, la vie d’un peuple, la couleur d’une époque, et, pour la personnifier, ranime une femme extraordinaire, femme autant que légende,

• — 1 Impetatnçe- Luxuna, } épousé dé Claude et la maîtresse lu peuple romain. — Mcssaline, avide d’incônnu, c'apri— eu se ertrenee,, cncrcneuse ete sensations, à la grâce de whevre lascive, aux baisers inassouvis, ■+— Messaline, digne

car Messaline, ce n’est pas seulement une femme, c’est une foule, — celle de nos ancêtres.

C’est une foule, oui, parce qu’Elle a eu, vivante, tout le peuple romain, à ses pieds, dans une contemplation faite de haine et de désir, — le peuple romain, avec ses consuls, ses augures, ses tribuns, ses patriciens, ses gladiateurs, ses soldats, ses portefaix et ses prostituées, — le peuple romain dont le sang coule dans nos veines. Oui, cette foule, nobles visages et silhouettes sinistres, agita des vertus et des vices dont nous avons hérité. Les spectacles^ horribles dans le Cirque Maxime et l’amphithéâtre Flavien subsistent encore en Espagne, transformés et adoucis, — comme dans le Midi de la France, à Nîmes, Arles, Béziers, dans les anciennes arènes romaines, — avec les combats d’hommes contre les taureaux de Camargue ou d’Andalousie. La luxure de Rome impériale, ses ardeurs, ses héroïsmes, sa force, ses faiblesses, avant sa déchéance, l’invasion et le renouveau des barbares, on les retrouve dans la volupté, les goûts, les révolutions ou les guerres, les énergies et les dépressions,

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bref dans le tempérament des nations latines. Le Droit Romain, parexemple, immense entassement de décombres, amas formidable de ruines, nécropole des lois qui calment les mauvais instincts, réfrènent les passions, protègent enfin l’Etat, la ville, la rue et le foyer, le Droit Romain, -devenu, depuis 1 Assemblée Nationale de 1789 et, surtout, depuis Bonaparte, le César moderne, chantier de construction, a fourni presque tous les matériaux du code français actuel, ses pierres essentielles. Galliæ magna parens; 1 Italie

mere et nourrice de la France. Rome, — dont la forte

administration centrale a modelé toute la nôtre, a

imprégné nos cerveaux; nous avons les germes de ses pensées, de ses libertés, de ses sentiments, de ses sensations, de ses bravoures, de ses audaces, de ses voluptés, de ses pourritures finales qui courent dans notre sang; et, à dix-huit siècles d’intervalle, César et Bonaparte, Auguste et Napoléon, les deux grands héros latins, ont tenu, un instant passager de la durée de la terre, à Rome et à Paris, le sceptre du monde,

Ceci, pour qu’on sache bien que, dans ce livre, il n’y a pas qu’une étude de la luxure romaine. Certaines gens ressemblent, sans doute, à ces cochons que l’on mène dans les bois de chênes, parmi de beaux paysages, pour y déterrer des truffes. Les animaux, de leurs groins, fouillent le sol, sans voir la beauté de ce qui les entoure ou les domine : les fleurs, le remuement des branches, le frisson incessant des feuilles, les oiseaux, les insectes, la vie char-

ix b.

mante d’une forêt, et, par-dessus tout, l’immense ciel bleu irradié de soleil. Ceux-là, dans cette évocation d’un passé de gloire, de foi, d’amour, d’énergie, de luxure aussi, — car elle est éternelle, étant la vie même, — ceux-là ne verront dans ce livre, ' lc 1 -‘ihnc que l’occasion de rôder dans l’intimité des rues chaudes de Suburre, dans ses tavernes/ de gladiateurs et de filles, ses lupanars, et de caresser, en songe, fmperatrict nu< peut-être, dans le mystère d’après la mort, encore inassouvie.

Les imbéciles ou les tartufes qui jetèrent de l’encre sur le groupe des danseuses de Carpeaux, à l’Opéra, étaient <Jes négateurs, inconscients, je veux le croire, de la Vie ellemême. La sensualité n’est ni un vice ni un péché; c’est le but vers lequel convergent toutes nos aspirations, nos rêves, nos efforts, et c’est d’Elle que sort, dans l’univers, la perpétuation des espèces et des races. — Vraiment, puisque les maîtres les plus illustres ont représenté nus l’homme et la femme dans tous les siècles, puisque, au musée du Louvre, pour n’en citer qu’un, on admire des Dionysos, des Héraclès aux phallus entourés de toisons, laissant saillir harmonieusement leurs muscles; le Discobole, en son merveilleux équilibre de grâce et de force, toute une galerie de bronzes et de marbres antiques aussi peu vêtus ; — puisque tous les peintres et tous les sculpteurs (le Tintoret : Suzanne au bain; J an Matsys : David et Bethsabée; Rembrandt : Femme au bain ; le Titien, aux nus illusionnants de vérité; le Correge, Rubens, fleuve de chair, selon l’expression de Baudelaire; Jordaëns; Michel-Ange : l’Esclave ; Jean Goujon : Diane; Jean de Bologne : Mercure ; — et le cortège souriant des petits maîtres fripons du xviii* siècle,

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Fragonard, Boucher, Lavreince, avec les gravures licencieuses : la Jarretière , les Deux cages , le Lavement ; plus près de nous, Canova, Clodion, Ingres, Henner, Gérôme, Rodin et tant d’autres dont l’énumération ferait plusieurs catalogues), puisque tous les artistes italiens, français, espagnols, flamands ont eu le souci constant du nu, dont tant d’anecdotes et d’allégories païennes ou religieuses ne sont que le. prétexte, ;sté le stimnrium des œi >lastiques

— puisqu’il n’est pas, jusqu’aux cartes postales d’aujourd’hui qui ne fassent connaître au monde entier les plus jolies femmes d’art et d’amour de chaque pays, prises par l’objectif du photographe en des poses suggestives accusant leurs formes dévoilées, ou nues parfois, simplement; — puisqu’on publie, par livraisons, des albums de reproductions de photographies des modèles nus; — puisque, dans les salons de peinture et de sculpture annuels, autour de marbres et de plâtres très nus, évolue le public, jeunes gens, jeunes filles, messieurs mûrs ou vieux marcheurs, mamans, causant, fleuretant; — pourquoi le nu, permis aux autres artistes, semble-t-il défendu, par les hypocrites, à la littérature ?

Et, puisque, nous en tenant à la littérature, elle peut dépeindre l’avare, pour ne pas énumérer toutes les tares de l’esprit que les grands écrivains ont pu observer, caractériser en leurs chefs-d’œuvre, puisque, dans les tragédies des maîtres grecs, Eschyle, Sophocle, Euripide, se mêlent, à chaque instant, toutes les horreurs des passions humaines, les incestes, les empoisonnements, les assassinats; puisque les religions, les morales, les arts et les littératures, les poètes lyriques et épiques, les éloquences militaires et civiles, à l’envi, n’ont cessé, depuis Caïn et Abel, de glori-

fier les guerres, c’est-à-dire le meurtre innombrable, le carnage, le vol en grand, le pillage avec le viol de ci, de

là; la Mort enfin — pourquoi interdire de célébrer l'Amour, plus loin que dans ses préludes, jusque dans son apogée, et son but de nature, — pourquoi tirer toujours

sur deux beaux êtres joints, comme un rideau banal, plusieurs lignes de points ? La guerre, aux louangeurs officiels estimés et récompensés d’honneurs dans tous les pays, c’est la Mort, et la luxure, je le redis, en vérité, c’est la Vie. — « Une nuit de Paris réparera tout cela », disait Napoléon Ier, un soir de victoire, sur le champ de bataille couvert de milliers de cadavres. Alors, pourquoi l’étude de la luxure, plus utile que là micire, plus noble que 1 avarice, moins criminelle que les vols, les empoisonnements, les assasinatsmui sont les aventures de tant de drames et de livres et Cjui encombrent ^histoire de tout les peuples,, t — pourquoi une étude, parmi d’autres travaux, de la luxure serait-elle défendue au romancier moderne (et artiste, bien entendu) ? Il n’a pas à s’occuper, certes, de faire des livres pour les petites filles; il doit écrire pour des hommes qui pensent, pour des femmes qui sentent, pour des êtres majeurs qui ont aimé, qui aiment, qui aimeront, pour des yeux libres et émancipés capables de tout lire, pour des cerveaux, — au contact joyeux ou triste delà vie universelle, — mûris et fécondés.

Tout héros de roman ou de drame étant, par principe, un être d’exception, Messaline, certes, devait être choisie pour incarner la Luxure, ■»— Messaline, insatiable de stupre autant que de poésie, furieuse, lubrique, curieuse de tout, de tous et de toutes, jamais rassasiée pas plus d’érotisme que d'idéal. En Elle, se résume et se ma¬

gnifie toute la sensualité latine, - - avant Messaline, et après.

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Il ne faut pas célébrer ou dénigrer en Elle — et la sensualité intelligente, luxueuse, qui fait circuler l’argent dans la société comme le sang dans notre corps, peut être aussi admirable, si ce n’est plus, que la chasteté solitaire et stérile — seulement l’apogée, la floraison en une orchidée extraordinaire et immortelle, un épanouissement de la débauche païenne.

Non.

Ce livre, trempé de vérité, remonte aux sources de la religion catholique, apostolique et romaine, montre parmi les esclaves, les misérables, les simples, l’infiltration, dans les esprits et les cœurs, des idées d’une secte qui est devenue l’une des plus puissantes religions de la terre. Malheureusement, cette secte a installé, dans l’univers, l’hypocrisie, alors que, avant Jésus, toutes les religions et toutes les civilisations, latine, grecque, orientale, phallus, le priapé, le lingamv la procréation, la fécondité, l’acte de vie enfin

Le christianisme a caché, comme une honte, les organes de la génération, dédaigné le souci du corps pour la seule vxaltation de l’âme, si bien qu’au moyen âge et plus tard, sous l’établissement triomphal de la domination catholique, on a méprisé l’hygiène. Pendant des siècles, on fut malpropre, des rois et des reines aux bourgeois, aux serves et aux manants. Aujourd’hui encore, en des petites villes de province, il n’y a pas de maisons de bains, et, quand il y en a une, elle est rarement fréquentée. L’hiver dernier, dans une préfecture de Bretagne, un voyageur se rendit à l’unique établissement de ce genre; on lui dit : « Voulezvous attendre jusqu’à demain ? On nous a commandé deux

bains pour des fiancés qui se marient après-demain. Vous profiterez de l’eau chaude. » Dans la plupart des campagnes, pour consentir à se baigner, il faut être malade et avoir une ordonnance du médecin. Les ablutions secrètes de la femme sont tenues pour une dépravation, et celles qui se livrent au culte de l’eau sont, plus facilement, notées de mauvaises mœurs et, pour un bidet qu’on a entrevu, calomniées par les chuchotements du pays. Tout cela vient de l’indécence d’être nu, alors que, dans l’antiquité, les jeunes filles luttaient sans aucun voile sur l’Agora, sans penser aux regards qui pouvaient détailler leurs formes voluptueuses, s’arrêter aux pointes brunes de leurs seins.

Sous les empereurs romains, les plages d’Ostie, Baïa, Néapolis étaient célèbres, attirant les Césars, les patriciens et les riches. Or, depuis la mort du paganisme, les bains de mer furent délaissés, comme ceux d’eau douce. Les innombrables thermes des anciens disparurent. Le catholicisme a glorifié la malpropreté de saint Hilarion, au iv* siècle. Saint Antoine résistait aux tentations, dans l’ordure, avec son cochon ; sainte Marie l’Egyptienne, qui pourtant fut courtisane, une fojs convertie et retirée au désert, négligea, dans la seule inquiétude de son salut éternel, tous soins charnels; Siméon le Stylite perchait et priait dans ses excréments : éloignons-nous de ces odeurs de sainteté. (Avezvous remarqué que les plaisanteries scatologiques sont familières aux moines, aux prêtres et aux dévots ?) Et encore, en 1859, le catholicisme a béatifié saint Labre qui vécut et mourut dans la crasse, par dédain de sa guenille charnelle. L'essentiel, pour cette doctrine, est de sauver son âme, le reste importe peu. Coïncidence bizarre : c’est une princesse napolitaine, — ayant en elle le sang latin et les goûts des ancêtres, — mariée au duc de Berry, en 1 8 1 6, qui

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commença à remettre à la mode, en France, l’exode vers les plages. Elle adorait les villégiatures au bord de l’Océan, et ainsi revint, par l’imitation de la noblesse, l’habitude païenne, trè^timide encore, des bains de mer. — Des épouses chrétiennes, en igo3, trouvent certainement que c’est bon pour des filles publiques de s’astreindre à de fréquentes toilettes intimes, de tremper ses seins dans l’eau pour les affermir, jugeant que ces pratiques appellent Satan et sont une impudeur. Considérant que leur corps ne doit pas être vu, en entier, d’aucun homme, pas même du mari, les épouses catholiques, n’ayant pas laissé toute vergogne, ont eu, longtemps, pour les rapprochements du devoir conjugal, des chemises spéciales, avec une petite fente. Imaginez quels cloaques devaient être les sexes impurs.

J’ai connu, dans mon enfance, à Digne, un vieux magistrat, ancien style, le président Pécou, très pieux et marguillier, qui, toujours, avant de se déboutonner pour « verser de l’eau », avait soin de prendre une feuille de papier, afin de ne pas souiller sa main en touchant « le membre immonde ». A plus forte raison, devait-il l’exempter de lavages. Moimême, il me souvient que, à douze ans, le matin de ma première communion, au dortoir du séminaire, j’aperçus, sans le vouloir, la chosette de mon camarade, Pépin des Grillons, et, point tranquille, craignant de ne plus être en état de grâce pour recevoir le divin sacrement, j’eus hâte de confesser mon péché au vénérable directeur, M. l’abbé Cougourdon, qui, en souriant, me donna l’absolution.

Et cela est la faute du catholicisme.

Jésus n’est pas responsable. L’apôtre de la Galilée avait pour son corps les soins qui étaient et qui sont toujours dans les coutumes, et même dans les rites religieux, des Orientaux. Ayant pour tous les êtres la grande bonté

aryenne, il ne méprisait pas les femmes d’amour, dont plusieurs, selon les évangiles, le suivaient, l'assistant de leurs biens; et l’une d’elles, Marie de Magdala, sœur de Marthe, oignit Jésus de parfums et, après les ablutions, habituelles, lui essuya les pieds avec ses longs cheveux blonds. Jésus, propre et net en tout son corps, est nu aussi sur la croix, pour l’adoration de ses amoureuses éternelles. Je ne sais plus quel Père de l’Eglise a prétendu qu’il n’était pas beau. Une jolie femme réplique : « Alors, Il n’était pas dieu. » Les disciples du Maître juif ont déformé, comme on le voit, sa doctrine, les parasites qui accaparent toute théorie féconde, toute vie généreuse, pour en tirer bénéfice, et souvent la travestissent. — Il faut réagir, proclamer notre réhabilitation corporelle, dans une ardente foi païenne, célébrer, éperdument, la splendeur de la chair, s’insurger contre la conception dévote qui défend et trouble d’une idée de péché l’observation et le culte de la beauté humaine.

Eh bien, — arrêtant ici le développement d’une idée nécessaire, pour revenir à Messaline, type du génie latin en son temps, et depuis — voyez, malgré l’épuration contestable du christianisme, voyez, sur la même péninsule latine, ce long épanouissement nouveau d’art, de crimes, de magnificence, de plaisir : les Médicis, à Florence ; les Borgia ; — l’initiale tombée, le panache majuscule, reste : orgia — les Borgia, dis-je, avec un pape incestueux» Alexandre VI, mort empoisonné en i5o3; son fils, César Borgia, cardinal immortalisé par ses crimes et par Raphaël ; Lucrèce Borgia, fille et amante de pape, immortalisée aussi par sa beauté, par ses désordres et par Hugo. L’Italie

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