LE MAUVAIS PRÉSAGE
CLAUDE , MESS ALINE; puis , SILIUS , — C4Æt/LL2iS, le-
vréteur.
Claude est couché à demi sur un lit de repos, d'or, recouvert de peaux de léopards et de panthères, où traînent des coussins de pourpre. IV est en tunique violette qui laisse voir les fanons de son cou. L’Empereur semble préoccupé; son visage est bouleversé par une frayeur visible. Messaline entre, et, tendrement , l’embrasse avec des minauderies.
MESSALlNE. .
Tu m’as fait appeler, ô mon auguste époujc?
. CLAUDE, bégayant. ,
Cert... certainement. Toi... toi... toi seule, Mess... MessaUna, peu* me consoler (h bégaye de plus en plus.) dans l’affreuse si... si... situation où... où... je me trou... trou... trouve, >Jis-à^is des dieu*.
MESSALINE
Tu n’as rien à craindre des dieu*? N'es-tu pas dieu loi-même, non
seulement par la pourpre dont tu es revêtu, mais par ton intelligence?
Tu... tu... es bien gentille, Messalina.
MESSALINE
Ton discours sur l'accession des hommes supérieurs de tous les 'peuples au gouvernement de l’Empire, sur l’amitié qui doit, après nos guerres, unir Vaincus et vainqueurs, ce discours, Claude, est d’une politique si profonde, d’une éloquence si haute que, sorti même de la bouche d’un affranchi, il mériterait d’être inscrit sur des tables de bronze. « Toutes les choses que l’on regarde comme les' plus anciennes, Pères conscrits, ont été nouvelles dansun temps. Rome prit d’abord ses magistrats parmi les patriciens, ensuite parmi les plébéiens, puis ch £} les Latins, enfin parmi les autres nations de l’Italie. Pourquoi nous en tenir là ?... Les premiers citoyens de la Gaule chevelue ont droit, à leur tour, au?c honneurs publics. Qu’ils nous apportent leur or et leurs ressources, au lieu de les garder, séparés de Rome... i Je te sais par cœur, grand maître, bien plus éloquent que Cicéron... Un simple pois chiche, à côté de toi... Et il n’a pas conquis, comme toi, la Bretagne!
CLAUDE
Sans... Sans... doute.
MESSALINE
Tu n’es pas qu’un grand orateur et un grand général... Tu es bon. Tu as décidé que le meurtre d’un esclave par son maître serait considéré comme un homicide... N’est-ce pas toi encore qui as fait construire i aqueduc amenant à Rome l’eau de l’Anio noVus?... Tes bienfaits sont •ailés jusqu’à augmenter l’alphabet de trois lettres nouvelles.
CLAUDE
On pou... pou... On pourra s’eKprimer... plus... plus... facilement... Mais il ne s’agit pas de cela...
De quoi, mon adoré ?
D’un présage.
MESSALINE
CLAUDE
Messaline s’assied auprès de lui, sur le lit de repos et le cajole comme un enfant peureux qu’il faut rassurer.
CLAUDE
t ^ avait un hi... hi... hibou sur le Palatin... Une sale bête de hi... hi... hibou qui chantait le soir, ...toute la nuit... J’espère bien qu’à cette heure, il est mort, bien mort... J’ai donné des ordres pour qu'il fût pris et tué.
MESSALINE. jouant la frayeur .
Un présage de mort! Castor et Poilu*! Il faut consulter le grand augure, Salicius... 11 nous dira cela tout de suite, du moins après le sacrifice.
CLAUDE
Il sort d’ici avec Vettius Valens. Ils ont sacrifié un taureau blanc... Et sais-tu ce qu’ils ont lu dans ses entrailles ? C’est épou... épouvan... épouvantable!
MESSALINE, frissonnante.
Ciel ! que me dis-tu ? Je dois mourir!
Non, pas toi! ( // se frappe la poitrine .)
MESSALINE
Pallas?... Narcisse?.., Geta, le préfet des gardes?
CLAUDE
Non, tu n’^ es pas... C’est... c’est... c’est... le mari de Messaline! Tu n’as point d’autre mari que moi, n’est-ce pas ? Par conséquent (il fait un geste qui le désigne lui-même), je suis un homme mort.
MESSALINE, éclatant en sanglots.
Oh! ne me dis pas des choses pareilles. Tu veujc donc me faire périr 1 petit feu... Je veu* partager ton bûcher...
CLAUDE
Ça, je te le défends. (Attendri.) Ha pauvre petite Hessalinc! Qu’est-ce que tu vas faire, quand tu seras veuve?
HESSALINE, cachant sa tête dans la poitrine de l'Emperenr, sanglote
plus fort.
Claude î (
tî V a pourtant un remède.
HESSALINE, relevant la tête.
Dis vite, mon chéri.
CLAUDE
Je peux tromper Jupiter.
HESSALINE.
Comment ça ?
"CLAUDE
Le grand Aruspice m’a dit : « Voilà un mo^en : c’est qu’un autre passe pour être ton mari pendant quelques jours. Quelqu’un qui ferait semblant...» Hais je ne sais pas à qui faire jouer ce rôle. Il faudrait un homme dévoué, qui fit tout ce qui est nécessaire pour berner les dieux.
HESSALINE, rêveuse.
Oui, un garçon sérieux... et de bonne famille. Sans cela, Jupiter ne voudrait pas croire à mon nouveau mariage.
CLAUDE, inquiet.
Nais tu sais, mignonne; ne va pas t’amuser, par dévouement, à te livrer à lui. C est pour la frime, tu comprends... Et, le présage une fois conjuré, je reprends mes droits.
MESSALIME, câlinant le vieillard.
Oui, Voyons! C est sûr, ça! Seulement, mon aimé, il va falloir être bien sage! (Elle soupire.) ...ne pas nous aimer, tout ce temps-là.
CLAUDE, la bouche baveuse.
Justement, je pars pour Ostie. Je ne t’emmène pas, cette année... à
cause du présage. ( Messaline réprime la joie soudaine de ses yeux et un sourire.)
MESSALIME.
Tu as quelqu’un en vue ?
CLAUDE
Que veu^-tu dire ?
MESSALIME.
Hé, pour me marier î
Je cherche...
CLAUDE
Un annonciateur paraît et annonce le noble Caius Silius.
MESSALIME.
C’est un gentil patricien. Voilà notre affaire. (Claude fait un signe assentiment.)
CLAUDE
Ah ! ce cher ami ! Viens, Caïus î que je te serre contre ma poitrine,