PRELUDES — TRIOS — FANTAISIES — FUGUES
Nous avons vu à quelle extrême jeunesse de Bach remontent ses premières compositions libres; peut-être antérieures encore sont les œuvres que lui inspirent les chorals.
Chant liturgique, d'autant plus près de l'âme populaire qu'il lui emprunte parfois ses propres inspirations pour les idéaliser mystiquement dans une sorte de «procession en Dieu», le choral est Pâme de la musique religieuse luthérienne. Bien plus, cette prière collective, communion spiritualisée des fidèles, leur seule participation, en somme, à un dogme librement in-
terprété, passa, comme la lecture des livres saints, du temple au foyer ; la Bible était le livre de toute la famille, le recueil de chorals en devint le bréviaire musical.
Les tout premiers arrangements de chorals de Bach ont un peu de ce charme familier, de ce rappel du « home », avec le culte domestique où, le soir, entre la lecture de deux chapitres de TÉvangile, on chante des cantiques; il semblerait que, orphelin, le jeune homme ait voulu, en s'en donnant l'émotion calme, suppléer à ces joies tout intimes qui lui manquaient.
Défait, les «partite», ces deux suites de variations sur « Christ, du bist der helle Tag » et sur « Gott, du frommer Gott»1, se prêteraient assez mal à la solennité un peu froide d'un culte public.
L'influence du style de G Bœhm, qui se trahit d'un bout à l'autre de ces compositions, et leur apparence de pièces de clavecin semblent les renvoyer au temps de Lunebourg, où Bach
1 «Christ, tu es le jour pur», et «Dieu, ô Dieu bon». Ces variations se trouvent dans le 5e volume de l'édition Peters (2e partie, nos 1 et 2).
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n'avait pas d'orgue à sa disposition, rarement du moins. Nous y rencontrons de lourdes harmonies plaquées, destinées sans doute à augmenter le son du maigre instrument, comme les ornements, multipliés, doivent servir à le prolonger. Point de pédale, ou plutôt, si nous la voyons dans une variation, pédale de clavecin ; en effet, Ton ne pourrait jouer à l'orgue les notes de pédale de la dernière variation: ((Christ, du bist der helle Tag»,^ telles qu'elles sont écrites: elles couvriraient alors tout le dessin en doubles croches de la main gauche; confiées, au contraire, aux basses du clavecin, qui ne tient pas les sons, elles ne servent qu'à ponctuer les temps forts.
Le choral « Christ lag in Todesbanden » f, d'un caractère analogue, est sans doute de la même époque 2.
* P. VI, i5.
2 II dut être écrit aussi pour un clavecin; la main droite passant au-dessus de la main gauche pour frapper le mi de la basse, tenu cependant à la pédale, indique, clairement, l'intention d'en prolonger le son.
On doit joindre aux chorals des premières années un prélude en sol sur: Wie schôn leuchtet der Morgenstern (publié par Ritter : op. cit. 2e partie,
En outre de ces chorals, qui se trouvent séparés, et de quelques autres, également isolés et dont nous parlerons en leur lieu, la plupart des chorals de Bach ont été réunis, quelques-uns publiés par lui-même, dans différents recueils.
Le premier en date de ces recueils est Y Or gel- Bùchlein l.
p. iSi). Cette œuvre date peut-être d'Arnstadt ; trois autres chorals, publiés par Gommer (Musica sacra, vol. I, p. 5), semblables à ceux de Christophe Bach sont encore antérieurs.
1 Orgel-Bûchlein worinneinemanfahenden Organisten Anleitung gegeben wird, auf allerhand Arth einen Choral durchzufuhren , anbey auch sich im Pedal studio zu habilitiren, indem in solchen darinn befindlichen Choralen das Pedal ganz obligat tractiret wird. Dem hôchsten Gott allein zu Ehren, dem Nechsten, draus sich zu belehren. Autore Joanne Sebastiano Bach p. t. Capellae Magistro S. P. R. Anhaltini cotheniensis.
Les chorals de VOrgelbûchlein sont publiés dans le Ve volume de l'édition Peters, et dans la XXVe année de la «Bach-Gesellschaft». W. Rust, dans ce volume, a conservé l'ordre adopté par Bach dans la suite de ses chorals, qui est la suite des fêtes de l'année liturgique.
LE CHORAL Il3
De ce que cette collection ait été faite à Cœthen, il ne faut pas conclure que les chorals qui en font partie n'aient été composés qu'à l'époque où Bach était au service du prince Léopold d'Anhalt : Bach en fit plutôt alors un classement tout pratique, dans le but de présenter à ses élèves un ouvrage qui pût leur être utile.
Quarante-cinq chorals y sont contenus, dont un bon nombre appartient sans doute aux années de Weimar, peut-être même à une période antérieure.
Ces chorals sont, en général, écrits sur le modèle des chorals de Pachelbel ; mais où Pachelbel n'est que quiètement dévot, ou paisiblement harmonieux, Bach, d'une piété plus éclairée, plus poétique surtout, apporte tout le commentaire mystique dont il peut interpréter le texte du cantique, ajoute tout le pittoresque suggéré par le sens des paroles.
Et quelle variété dans le choix des moyens à employer ! Tantôt ce seront des harmonies qui nous glacent, simple résultat d'une note retenue à dessein, ou suite d'accords bizarrement disjoints, qui mettront en contact des degrés incompatibles, comme à la fin de «Aile Menschen
miissen sterben » l, où la fausse relation paraît empreinte de fatalité, comme aussi d'une désolation vraie dans « O Mensch , bewein dein' Sunde gross » 2. Ce seront, d'autres fois, des motifs d'une volonté adéquate à tel symbole arrêté ; par exemple, tout l'irréparable de la chute du premier homme3 s'objectivera en des septièmes diminuées, d'un rythme lourdement scalène, qui s'attireront, à la basse, comme en un vertige; ou bien, le glissement de gammes, contrariées, peindra le balancement d'un vol plané dans l'espace 4, effleurant la terre, et déjà hors de portée, avec, dans leurs reprises, l'élan d'un coup d'ailes sur des temps plus accentués. Des rythmes concourent aussi à sa tâche : pour exprimer toute la joie du choral « In dir ist Freude » 5, Bach réglera son prélude sur un
1 aTous les hommes doivent mourir».
2 «O homme, pleure amèrement tes grands péchés».
3 Dans «Durch Adams Fall ist ailes verderbt» (la chute d'Adam a tout perdu), Buxtehude, pour symboliser cette chute, avait employé des quintes.
4 Dans le choral «Vom Himmel kam der Engel Schaar» (la troupe des anges est descendue des cieux).
5 En toi est la joie. Le texte et la mélodie sont de Giovanni Caravaggio (i5ç)i).
LE CHORAL Il5
mouvement de chacone, que revêt un thème de carillon, repris sans cesse à la basse, motif seul perçu, dont les autres parties ne sont que le bourdonnement; la mélodie du choral elle-même disparaît dans ses vibrations, présente aux voix pourtant, qui la répètent en des fragments, tantôt fleuris, comme fredonnée par tout un peuple en fête qui sort à flots pressés de. l'église où les derniers éclats de l'orgue cadencent encore * sa marche, et se répand, affairé dès lors de plaisirs, sur la place ensoleillée qu'envahit maintenant le son des cloches battues à toute volée.
Certains chorals sont assez expressifs pour se passer de paraphrases : Bach ne s'y trompe point et leur réserve un accompagnement discret, qui se fera très doux, se témoignant seulement pour que respire la mélodie, que, plus large, elle chante après de tels repos. Il en est
1 Souvent les organistes jouaient, avec le grand jeu, la sortie en forme de chacone (Gfr. Matheson: der vollkommene Kapellmeister, et Becker : Rathgeber fur Organisten). Le prélude au choral «Heut, triumphiret Gottes Sohn» (le Fils de Dieu triomphe aujourd'hui) est conçu de même façon.
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ainsi dans « Herzlich thut mich verlangen» ,* un des chorals préférés de Bach, avec cette conclusion, mélancoliquement suspensive, d'un désir ou d'un doute que lui donne l'emploi du mode phrygien et que viennent souligner des harmonies délicatement ambiguës en la perplexité d'une demande.
Cette ferveur mystique accentuée par Bach n'était pas dans l'intention du compositeur de cette mélodie : Hans Léo Hassler, lorsqu'il la fît, n'y voyait rien d'un cantique, encore moins d'une hymne, la destinant simplement aux paroles du madrigal 2 à cinq voix «Mein G'mûth ist mir verwirret» (mon âme est troublée), poème dont les cinq strophes dédiaient, par leurs initiales, l'acrostiche de son propre nom à une certaine «Maria». Cependant, les faiseurs de chants religieux s'en emparent bientôt; en i6i3, on adapte la traduction que fait Paul Gerhardt du « Salve caput cruentatum », écrit par saint Bernard, à cette musique profane, devenue
1 L'ardent désir sort de mon cœur.
2 Dans le recueil: « Lustgarten neuer teutscherGesânge, Balletti, Galliarden und Intraden mit 4, 5, 6, 7 und 8 Stimmen» (1601. Nuremberg, chez Kaufmann).