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CHAPITRE XXXr

Mademoiselle de Beaumesnil, en voyant s'avancer Herminie, fut si frappée de sa beauté surprenante, qu elle ne remarqua pas l'affectation de boiterie que s'était imposée la duchesse afin de ne pas danser de toute la soirée... (Si l'on ne l'a pas deviné, l'on saura plus tard le motif de ce renoncement k la danse, si rare chez une jeune fille. )

Quelle fut donc la surprise d'Ernestine lorsque la

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duchesse, s'asscyant a ses côtt'S, lui dit tie la manière du monde la plus aimabte :

— Je suis autorisée par madame Herbaut, mademoiselle, à venir... si vous le permettez, vous tenir un peu compagnie... et à remplacer auprès de vous mesdemoiselles Herbaut... — Allons... on a du moins pitié de moi, se dit d'abord mademoiselle de Beaumesnil avec une humiliation douloureuse.

Mais l'accent d'Herminie était si doux, si engageant, sa charmante physionomie si bienveillante, qu'Ernestine, se reprochant bientôt lamertume de sa première impression, répondit à la duchesse :

— Je vous remercie, mademoiselle... ainsi que madame Herbaut. . .d'avoir bien voulu vous occuper de moi , mais je craindrais de vous retenir, et de vous priver du plaisir de... — De danser? dit Herminie en souriant et en interrompant Ernestine. Je puis vous rassurer, mademoiselle... j'ai ce soir un affreux mal au pied... qui m'empêchera de figurer dans le bal; mais vous voyez qu'a ce grand malheur je trouve auprès de vous une compensation. — En vérité, mademoiselle... je suis confuse de vos bontés... — Mon Dieu, je fais tout simplement ce que vous auriez fait pour moi, j'en suis sûre... mademoiselle, si vous m'aviez vue isolée, ainsi que cela arrive toujours lorsque l'on vient pour la première fois dans une réunion. — Je ne crois pas, mademoiselle, réponditmademoiselle de Beaumesnil en souriant, et mise à l'aise par les gracieuses avances d'Herminie; je ne crois pas que même... la première fois où vous paraissez quelque part, vous restiez jamais isolée. — Ah! mademoiselle... mademoiselle, répondit gaiement Herminie, c'est'vous qui allez me rendre confuse si vous me faites ainsi des com-

pliments. — Oh ! je vous assure. . . que je vous dis ce que je pense, mademoiselle, répondit si naïvement Ernestine, que la duchesse, sensible a cette louange ingénue, reprit : — Alors, je vous remercie de ce qu'il y a d'aimable dans vos paroles... Elles sont sincères, je n'en doute pas; pour justes, c'est autre chose; mais, ditesmoi, comment trouvez-vous notre petit bal? — Charmant, mademoiselle... — Nest-ce pas? c'est si gai, si animé!... Comme on emploie bien le temps! Que voulez-vous? il n'y a qu'un dimanche par semaine... aussi, pour nous tous qui sommes ici... le plaisir est vraiment un plaisir; tandis que, pour tant de gens... diton... c'est une occupation... et des plus fatigantes encore... Rassasiés de tout... — Et croyez-vous qu'ils s'amusent, au moins, mademoiselle? — Non, car il me semble que rien ne doit être plus triste que chercher si péniblement le plaisir... — Oh! oui, cela doit être triste... aussi triste... que de chercher une affection vraie lorsqu'on n'est aimé de personne, dit involontairement Ernestine, cédant à l'empire de ses tristes préoccupations.

Il y eut tant de mélancolie dans l'accent de la jeune fille et dans l'expression de ses traits, en prononçant ces mots, qu'Hermmie se sentit émue.

— Pauvre petite, pensa la duchesse, sans doute, elle n'est pas aimée de sa famille; puis l'espèce d'humiliation qu'elle a dû ressentir en se voyant délaissée par tout le monde, doit l'attrister encore... car, je n'y songeais pas, elle est là toute seule, sur cette banquette, exposée, comme en spectacle... aux moqueries peut-être...

Le hasard vint confirmer les craintes d'Herminie.

Les évolutions, de la contredanse ayant ramené

devant Ernestine la j eune fillo aux vives couleurs et >on cavalier aux gants vert-pomme, la duchesse surprit quelques regards de compassion jetés par la p?'éférée. . . sur la délaissée.

Ces regards, mademoiselle de Beaumesml les surprit aussi... elle se crut pour tout le monde l'objet d'une pitié moqueuse. A cette pensée, elle souffrait visiblement. Que l'on juge de sa reconnaissance pour Herminie, lorsque celle-ci lui dit, en tâchant de sourire, car elle devinait la pénible impression d'Ernestine :

— Mademoiselle... voulez-vous me permettre d'agir avec vous sans façon? — Certainement... mademoiselle. — Eh bien! je trouve qu'il fait ici horriblement chaud... Si vous le vouliez, nous irions nous asseoir dans ).a chambrede madame Herbaut. — Oh! merci... mademoiselle, ditErnestine,en se levant vivement, et en attachant sur Herminie son regard ingénu, qu'une larme furtive rendit humide. Oh! merci! répéta-telle tout bas. — Comment? merci... lui dit Herminie avec surprise en lui donnant le bras, c'est au contraire à moi de vous remercier... puisque pour moi vous consentez à quitter la salle du bal. — Et moi, je vous remercie, parce que je vous ai comprise, mademoiselle...

Reprit Ernestineen accompagnant la duchesse dans la chambre a coucher de madame Herbaut, où les deux jeunes filles ne trouvèrent personne.

— Maintenant que nous voilà seules, dit Herminie h Ernestine, expUquez-moi donc pourquoi vous m'avez remerciée.... lorsque tout à l'heure... — Mademoiselle, dit Ernestine en interrompant la duchesse, vous êtes généreuse... vous devez être franche...

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— Oli! franche!... ccst ma qualité... ou mon défaut, répondit Herminie en souriant, eh bien! voyons, pourquoi cet appel à ma franchise? — Tout à l'heure, lorsque vous m'avez priée de vous accompagner ici... sous prétexte quil faisait trop chaud... dans la salle de bal... vous avez écouté votre bon cœur... vous vous êtes dit: « Cette pauvre jeune fille est délaissée... personne ne la invitée à danser parce qu'elle n'est pas jolie... elle reste la... comme un sujet de risée... elle souffre de cette humiliation... A cette humiliation... je vais la soustraire en l'amenant ici, sous quelque prétexte. » Oh! vous vous êtes dit cela, n'est-ce pas? ajouta mademoiselle de Beaumesnil en ne cherchant pas à cacher cette fois les larmes d'attendrissement qui lui vinrent aux yeux. Avouez que je vous ai devinée. — C'est vrai... dit Herminie avec sa loyauté habituelle, pourquoi n'avouerais-je pas l'intérêt que votre position m'a inspiré, mademoiselle? — Oh! merci encore, dit Ernestine en tendant la main à Herminie, vous ne savez pas combien je suis heureuse- de votre sincérité. — Et vous... mademoiselle, reprit Herminie en serrant la main d'Ernestine, puisque vous voulez que je sois franche, vous ne savez pas combien, tout à l'heure, vous m'avez fait de peine. — Moi? — Sans doute... lorsque je vous disais que ce devait être une chose triste que de chercher péniblement le plaisir, vous m'avez répondu avec un accent qui m'a serré le fœur : oui, cest au^si triste... que de chercher une véritable affection lorsqu'on n'est aimé de personne.

— Mademoiselle... reprit Ernestine embarrassée. — Oh! en dis[%nt «^ela... vous aviez l'air navré... il ne f^ut pas le nier... ne vous ai-je pas donné l'exemple de la franchise? — C'est vrai... je serais une ingrate...

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si je ne vous imitais pas. — Eh bien! reprit Herminie en hésitant, permettez-moi une question... et surtout ne l'attribuez pas à une indiscrète curiosité... vous ne rencontrez peut-être pas... parmi les vôtres... l'affcclion que vous pourriez désirer? — Je suis orpheline... répondit mademoiselle de Beaumesnil, dune voix si touchante, qu'Herminie tressaillit et sentit son émotion augmenter. — Orpheline!! reprit-elle, orpheline? Hélas... je vous comprends... car moi aussi... — Vous êtes orpheline!... — Oui... — Quel bonheur!... dit vivement Ernestine.

Mais pensant aussitôt que cette exclamation invo- Icntciiredevaitparaîtrecruelle ou au moins bien étrange, elle ajouta :

— Pardon... mademoiselle... pardon... mais... — > A mon tour, je vous ai devinée, reprit Herminie avec une grâce charmante, quel bonheur veut dire : Elle sait combien le sort d une orpheline est triste... et peutêtre elle m'aimera... peut-être en elle, je trouverai l'affection que je n"ai pas rencontrée ailleurs. Est-ce vrai'-* ajouta Herminie, en tendant, à son tour, la main a Ernestine. N'est-ce pas que je vous ai devinée? — Hélas! oui, c'est vrai, répondit Ernestine, cédant de plus en plus a l'attrait singulier que lui inspirait la duchesse. Vous avez été si bonne pour moi, vous semblez si sincère, que j'ambitionnerais votre affection, mademoiselle... mais ce n'est qu'une ambition... jo n'ose pas même dire une espérance... reprit timidement Ernestine, car vous me connaissez a peine... mademoiselle... — Et moi, me connaissez-vous davantage? — Non... mais vous, c'est différent... — Pourquoi cela? — Jesuis déj'a votre obligée, et je vous demande encore... — Et qui vous dit ([ue cette al-

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feclion que vous me demandez, je ne serais pas heureuse de vous l'accorder, en échange de la vôtre? Vous semblez si à plaindre... si intéressante, reprit Herminie qui, de son côté, ressentait un penchant croissant pour Ernestine.

Mais, devenant tout à coup pensive, elle ajouta : — Savez-vous que cela est bien singulier? — Quoi donc... mademoiselle? demanda Ernestine, inquiète de la gravité des traits de la duchesse. — Nous nous connaissons depuis une demi-heure à peine, j'ignore jusqu'à votre nom, vous ignorez le mien... et nous voici déjà presque en confidences. — Mon Dieu... mademoiselle... dit Ernestine d'un air craintif, presque suppliant, comme si elle eût redouté de voir Herminie revenir par réflexion sur l'intérêt quelle lui avait jusqu'alors témoigné, pourquoi vous étonner de voir naître soudain l'affection et la confiance entre le bienfaiteur et lobligé? Rien ne rapproche... laissez-moi dire... ne lie plus vite et davantage... que la compassion d'un côté et que la reconnaissance de l'autre... — J'ai trop besoin d'être de votre avis, reprit Herminie, moitié souriante, moitié attendrie, j'ai trop envie de vous croire... pour ne pas accepter toutes vos raisons... — Mais ces raisons sont réelles, mademoiselle, dit Ernestine, encouragée par ce premier succès, et espérant faire partager sa conviction à Herminie. Et puis enfin... voyez-vous, notre position pareille contribue encore à nous rapprocher lune de l'autre... Être toutes deux orphelines... c'est presque un lien. . — Oui, dit la duchesse, en serrant les mains d'Ernestine entre les siennes, c'est un lien... doublement précieux... pour nous... qui n'en avons plus. — Ainsi... votre affection... dit

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Erneslino, en répondant avec boniieur a la cordialo étreinte dHerminie, votre affection... vous pourrez un jour me l'accorder? — Tout a l'heure, dit la duchesscy sans vous connaître, j'ai été touchée de ce que votre position avait de pénible... Maintenant, il me Sv'mble que je vous aime... parce que l'on voit que vous avez un bon cœur... — Oh! vous ne pouvez savoir tout le bien qui me font vos paroles, dit mademoiselle de Beaumesnil, je neseraipas ingrate, je vous iejure... mademoiselle...

Mais se reprenant, elle ajouta :

— Mademoiselle?... non, il me semble que mainiiant il me serait difficile de vous appeler ainsi... — Et il me Sv^rait tout aussi difficile de vous répondre sur ce ton cérémonieux, dit la duchesse, oppelez-moi donc Herminie... à condition que je vous appellerai?... — Ernestine... — Ernestine... dit vivement Herminie en se souvenant que c'était le nom de sa sœur, nom que la comtesse de Beaumesnil avait plusieurs fois prononcé devant la jeune arlisle, en lui parlant de cette fille si chérie. — Vous vous nommez Ernestine? reprit Herminie. Vous parliez tout a l'heure de liens. . . en voici un déplus. — Commentcela? — Unepersonne qui minspiraitleplus respectueux attachement. . .avait une fille. . . qui se nommait aussi Ernestine... — Vous le voyez, Herminie, dit mademoiselle de Beaumesnil, combien il y a de raisons pour que nous nous aimions... et, puisque nous voici amies, je vais vous accabler de questions plus indiscrètes les unes que les autres. — Et moi donc?., dit Herminie en sourianl. — D'abord... qu'estce que vous faites? quelle est votre profession, Herminie?— Je suis maîtresse de chant et de piano... — Ohl que vos écoUères doivent être heureuses... qua

LFS «KPr PÉCHKS CAP. Ô. G

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VOUS devez être bonne pour elles!.. — Pas du tout, mademoiselle... je suis très-sévère... reprit gaiement la duchesse. Et vous, Ernestine, que faites -vous? — Moi... reprit mademoiselle de Beaumesnil assez embarrassée, moi, je brode... et je fais delà tapisserie... — Et avez-vous au moins suffisamment d'ouvrage, chère enfant? lui demanda Herminie avec une sollicitude presque maternelle. Cette époque de Tannée... est la morte saison pour les travaux de ce genre. — Je suis arrivée depuis très-peu de temps de... de province pour rejoindre ici... ma parente.

Répondit la pauvre Ernestine de plus en plus embarrassée, mais puisant une certaine assurance dans la difficulté même de sa position.

— Aussi, vous concevez, Herminie, ajouta-t-elle. que je n'ai pu encore manquer d'ouvrage. .. — En tout cas, si vous en manquiez, je pourrais, je l'espère, vous en procurer, ma chère Ernestine. — Vous?... et comment cela? — J'ai aussi brodé... pour des marchands, parce que... enfin... on peut se dire cela entre amies et entre pauvres gens. .. Quelquefois mes leçons me manquaient, et la broderie était ma ressource. Aussi, comme on a été très-content de mon ouvrage... dans la maison dont je vous parle, maison de broderie très-importante, d'ailleurs, j'y ai conservé de bonnes relations; je suis donc certaine que, recommandée par moi, si peu de travail qu'il y ait à donner... vous

l'aurez — Mais puisque vous brodez aussi...

vous... Herminie... c'est vous priver d'une ressource en ma faveur... et si vos leçons venaient encore à vous manquer, dit Ernesfihe , délicieusement touchée de l'offre généreuse dHerminie, comment feriez-vous? — Oh!... jen"ai|>as que cette ressource-là, reprit 1 "or-

gueilleuse fille, je grave aussi de la musique... Mais l'important est que vous ayez de l'ouvrage assuré, voyez-vous, Ernestine... Car, hélas... vous le savez peut-être aussi... pour nous autres comme pour tous ceux qui vivent de leur travail... il ne suffit pas d'avoir bon courage, il faut encore trouver de l'occupation. — Sans doute... car alors... c'est bien pénible... Et comment faire? dit tristement Ernestine, en songeant pour la première fois au sort fatal de tant de pauvres jeunes filles, et se disant avec tristesse que sa nouvelle amie devait avoir connu la triste position dont elle lui parlait. — Oui... .c'est pénible, répondit mélancoliquement Herminie, se voir à bout de ressources, quelque bon vouloir, quelque courage que Ton ait!... et c'est pour cela que je ferai mon possible pour que vous ignoriez ce chagrin-là, ma pauvre Ernestine... Mais dites-moi, où demeurez-vous? j'irai vous voir... allant donner mes leçons... si ce n'est pas trop... trop loin des quartiers où je suis appelée, car malheureusement il faut que je sois très-avare de mon temps.

L'embarras de mademoiselle de Beaumesnil arrivait a son comble, embarras, encore augmenté par la pénible nécessité d'être obligée de mentir; pourtant elle reprit en hésitant :

— Ma chère Herminie, je serais bien contente de vous voir chez nous... mais... ma parente... — Pauvre enfant!... je comprends, dit vivement Herminie, en venant, sans le savoir, au secours d'Ernestine, vous n'êtes pas chez vous? Votre parente... vous le fait durement sentir... peut-être? — C'est cela, dit mademoiselle de Beaumesnil, ravie de cette excuse, ma parente n'est pas précisément méchante, mais elle est

bourrue... ajouta-t-elle en souriant, et puis grognon... oh!... mais si grognon... pour tout le monde... que... je craindrais... — Gela me suffit, reprit Herminie en riant à son tour, si elle est grognon... tout est dit... elle n aura jamais ma visite... Mais alors, Ernestine, il faudra venir me voir quelquefois... quand vous aurez uu instant. — J'allais vous le demander, Herminie... je me fais une joie... une fête de cette visite!...

— Vous verrez... ma petite chambre, comme elle est gentille et coquette, dit la duchesse; mais, réfléchissant que peut-être sa nouvelle amie n'était pas si bien logée qu'elle, Herminie se reprit et ajouta : — Quand je dis que ma chambre est gentille... c'est une façon de parler... elle est toute simple...

Ernestine avait déjà, pour amsi dire, la clé du cœur et du caractère d'Herminie, aussi, luidit-elleen souriant :

— Herminie... soyez franche. — A propos de quoi, Ernestine? — Votre chambre et charmante... et vous vous êtes reprise... de crainte de me faire de la peine en pensant que chez ma grognon de parente je n'avais pas sans doute une chambre aussi jolie que la vôtre?

— Mais savez-vous, Ernestine, que vous seriez trèsdangereuse, si Ton avait un secret, répondit la duchesse en riant; vous devinez tout. — J'en étais sûre... votre chambre est cliarmante; quel bonheur d'aller la voir ! . . . — Il ne s'agit pas de dire : qurl bonheur d'aller la voir!... il faut dire : Herminie, tel jour... je viendrai prendre une tasse de lait le matin avec vous. — Oh! je le dis... de grand cœur! — Et moi j'accepte aussi de grand cœur; seulement... lorsque vous viendrez, Ernestine, que ce soit à neuf heures, car à dix je

commence ma tournée de leçons. Voyons... quel jour viendrez-vous?

Mademoiselle de Beanniesnil fut tirée du nouvel enibiirras où elle se trouvait par la Providence, qui se manifesta sous l'aspect d'un charmant sous-officier de hussards, qui n'était autre qu'Olivier.

Fidèle à la compatissante promesse qu'il avait faite à mademoiselle Ilerbaut, le digne garçon venait, par charité, in citer Ernestine pour la prochaine'contredanse.

Olivier, après avoir salué Herminie d'un air à la fois respectueux et cordial, s'inclina devant mademoiselle de Beaumesnil avec une politesse parfaite, et lui posa cette question sacramentelle :

— Mademoiselle veut-elle me faire l'honneur de danser la première contredanse avec moi?

Mademoiselle de Beaumesnil fut doublement surprise de l'invitation que lui adressait Olivier, car cette invitation devait être pour ainsi dire préméditée, puisque Ernestinenese trouvait pas alors dans la salle de bal; aussi, très-étonnée, la jeune fille hésitait à répondre lorsque Herminie ditgaiement au jeune soldat :

— J'accepte votre invitation au nom de mademoiselle, monsieur Olivier... car elle est capable de vouloir vous priver du plaisir de danser avec elle... afin de me tenir compagnie.,, pendant toute la soirée. — Puisque mademoiselle a accepté pour moi, monsieur, reprit Ernestine en souriant, je ne puis que suivre son exemple.

Olivier s'inclina de nouveau , et s adressant k Herminie :

— Je suis arrivé malheureusement bien .tard, mademoiselle Herminie... d'abord parce que vous ne touchez plus du piano, et puis parce que j'ai appris que vous ne dansez pas... — En effet... monsieur Olivier, vous êtes arrivé tard. .. car il m'a semblé vous voir en-

trer à ia fin de la dernière polka que j'ai jouée... — Hélas!... mademoiselle, vous voyez en moi une victime de ma patience et de l'inexactitude d'autrui... J'attendais un de mes amis... qui devait venir avec moi... Et Olivier regarda Herminie, qui rougit légèrement, et baissa les yeux.

— Mais cet aini nest pas venu... — Peut-être estil malade, monsieur Olivier? demanda la duchesse avec une affectation de parfaite indifférence, quoiqu'elle se sentît assez inquiète. — Non... mademoiselle... il se porte à merveille... je l'ai vu tantôt; je crois que c'est sa mère qui l'aura retenu. .. car ce brave garçon n'a aucune force contre la volonté de sa mère.

Ces paroles d'Olivier parurent dissiper le léger nuage qui, de temps a autre, avait, pendant cette soirée, assombri le front de la duchesse; elle reprit donc gaiement :

— Mais alors, monsieur Olivier... vous êtes trop injuste de blâmer votre ami... puisque son absence a une si bonne excuse... — Je ne le blâme pas du tout... mademoiselle Herminie, je le plains de n'être pas venu, car... le bal est charmant, et je me plains d'être arrivé si tard ; j'aurais eu plus- tôt le plaisir de danser avec mademoiselle, ajouta obligeamment Olivier en s'adressant à mademoiselle de Beaumesnil, afin de ne pas la laisser en dehors de la conversation.

Soudain ces mots :

— A vos places... à vos places... retentirent dans la salle a manger, en même temps que les accords du piano.

— Mademoiselle... dit Olivier en offrant son bras à Ernestine, je suis à vos ordres...

La jeune fille se leva.

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Elle allait suivre Olivier, lorsijue Herniinic, la prenant par la main, lui dit tout bas :

— Un instant... Ernestine... laissez-moi arranger votre écharpe... il y manque une épingle.

Et la duchesse, avec une sollicitude charmante, effaça un pli disgracieux de lécharpe, la fixa au moyen d une épingle qu'elle prit a sa ceinture, détira un froncement du corsage de la robe d"Ernestine, rendant enfin à sa nouvelle amie, tous ces petits soins coquets que deux bonnes sœurs échangent entre elles.

— Maintenant, mademoiselle, reprit Herminie avec une gravité plaisante, après avoir jeté un dernier coup dœil sur la toilette dErnestine, je vous permets d aller danser... mais... surtout... amusez-vous bien!...

Mademoiselle de Beaumesnil fut si touchée de la gracieuse attention d'Herminie, quavant d'accepter le bras d'Olivier, elle, trouva moyen d'effleurer d'un baiser la joue de la duchesse en lui disant tout bas :

— Merci... encore... merci toujours.

Et, heureuse... pour la première fois depuis la mort de sa mère, Ernestine quitta Herminie, prit le bras d Olivier, et le suivit dans la salle de bal.

Le jeune sous-officier, d'une figure remarquablement agréable et distinguée, cordial avec les hommes, prévenant avec les femmes, portant enfin avec une Fare élégance son charmant uniforme de hussard, rehaussé d'une croix que Ion savait vail'amment gagnée, Je jeune sous-officier, disons-nous, avait le plus grand succès chez madame Herbaut, et Ernestine, naguère si délaissée, fit bien des jalouses lorsqu'elle apparut dans la salle de bal, au bras d'Olivier.

Les femmes les plus ingénues ont, k l'endroit de Icffet qu'elles produisent sur les autres femmes, une

1)2 LES SLPr l'ÈCllÉb CAPliMLX.

pénétration rare; chez mademoiselle de Beaumesnil, à cette pénétration, rejoignait la ferme volonté d'observer avec une extrême attention tous les incidents de cette soirée; aussi, s'apercevant bientôt de l'envie que lui attirait la préférence qu'Olivier montrait pour elle, la reconnaissance de la jeune fille s'en augmenta. Elle n en doutait pas : Olivier, par bonté de cœur, avait voulu la venger du pénible... et presque humiliant délaissement dont elle avait souffert.

Ce sentiment de gratitude disposa mademoiselle de Beaumesnil à se montrer envers Olivier un peu moins réservée peut-être qu'il ne convenait dans une position aussi délicate que celle où elle se trouvait. Mise d'ailleurs très en confiance, avec le jeune soldat, par cela seulement qu'il paraissait amicalement traité par Herminie, Ernestine se sentit donc très-décidée à provoquer toutes les conséquences de l'épreuve qu'elle venaitsubir.

Olivier, en promeXtant a madem.oiselleHerbaut d'engager mademoiselle de Beaumesnil, avait seulement obéi à un mouvement de son généreux naturel ; car, voyant mademoiselle de Beaumesnil de loin, il l'avait trouvée pi-esque laide; il ne la connaissait pas, il ignorait si elle était spirituelle ou sotte ; aussi, enchanté de trouver un sujet de conversation dans l'amitié qui semblait lier Herminie et Ernestine, il dit à celle-ci, pendant un de ces repos forcés que laissent les évolutions de la contredanse :

— Mademoiselle... vous connaissez ipademoiselle Herminie! Quel bonne et charmante personne! n'est-ce pas? — Je pense absolument comme vous, monsieur, quoique j'aie vu ce soir mademoiselle Herminie pour la première fois. — Ce soir... seulement? — Cette soudaine amitié vous étonne... n'est-ce pas, monsieur?

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^lais que voulez-vous? quelquefois. . . les plus riches. . . sont les plus généreux... ils n'attendent pas qu'on leur demande... ils vous offrent.... Il en a été ainsi ce soir d'Herminie a mon égard. — Je vous comprends... mademoiselle... vous ne connaissiez personne ici... et mademoiselle Herminie... — Me voyant seule... a eu la bonté de venir a moi... Cela doit, monsieur, vous surprendre moins que tout autre... — Et pourquoi cela, mademoiselle? — Parce que tout a l'heure, répondit Ernestine ensouriant, vousavez, monsieur, cédé, comme Herminie... à un sentiment de charité a mon égard... de charité... dansante, bien entendu. — De charité... Ah! mademoiselle, cette expression. . . — Est trop vraie*^ — Au contraire. — Voyons, monsieur.. . avouez-le... vous devez, il m.e semble, toujours dire la vérité. — Franchement, mademoiselle , reprit Olivier en souriant a son tour, ferai-je acte de charité, ÏQ suppose... permettez-moi cette comparaison... en cueillant une fleur oubliée, inaperçue^ — Ou plutôt... délaissée... — Soit, mademoiselle. — A la bonne heure... — Mais qu'est-ce que cela prouverait, sinon le mauvais goût de celui qui aurait préféré, par exemple, aune petite violette, un énorme coquelicot.

Et Olivier montra , d'un regard moqueur, la robuste et grosse jeune fille, pour qui Ernestine avait été délaissée, et dont les vives couleurs avaient en effet beaucoup d'analogie avec le pavot sauvage...

Mademoiselle de Beaumesnil ne put s'empêcher de sourire à cette comparaison; mais elle reprit en secouant la tête :

— Ahl monsieur! si aimable que soit votre réponse, ellem.e prouve que j'avais doublement raison. — Comment cela, mademoiselle? — Vous avez eu pitié de

9^4 LES s?:pt péchés capitaux.

moi, et vous en avez encore assez pitié pour craindre de me lavouer... — Au fait, mademoiselle, vous avez raison de vouloir de la franchise, cela vaut toujours mieux que des compliments. — Yoilà, monsieur, ce que j attendais de vous. — Eh bien! oui, mademoiselle, en voyant que, seule... vous n étiez pas engagée, je n'ai pensé qu'à une chose... à l'ennui que vous de-* viez éprouver... et je me suis promis de vous inviter pour la contredanse suivante. J'espère que voila de la sincérité... mais vous l'avez voulu... — Certes, monsieur... et Je m'en trouve si bien, que, si j'osais... — Osez, mademoiselle... ne vous gênez pas. — Mais non... si franc que vous soyez, si amie de la vérité... que vous me supposiez, monsieur, votre sincérité s'arrêterait, j'en suis sûre, à de cerlaineshmites. — A celle que vous poseriez, mademoiselle, pas à d autres... — Bien vrai? — Oh! je vous le promets. — C'est que la questionquejevais vous faire, monsieur... devra vous paraître... si étrange... si hardie peut-être... — Alors, m.ademoiselle,jevous dirai... quelle me paraît étrange ou hardie... voilà tout.— .le ne sais si j'oserai... jamais. — Ah! mademoiselle, dit Olivier en riant, à votre tour, vous avez peur... de la franchise. — C'està-dire que j'ai peur... pour votre sincérité, monsieur; il faudrait qu'elle fût si grande, si rare... — Soyez tranquille, mademoiselle... je réponds de moi.., — Eh bien!... monsieur... comment me trouvez-vous? — Mademoiselle... balbutia d'abord Olivier, qui était loin de s'attendre à cette brusque et embarrassante question, permettez... je... — Ah! voyez-vous, monsieur, reprit gaiement Ernestine, vous n'osez pas me répondre tout de suite; mais tenez , pour vous mettre k Taise... supposez qu'en sortant de ce bal, et rencon-

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'trant un do vos amis, vous lui parliez de toutes les jeunes personnes avec qui vous avez dansé... que diriez-vous... de moia votre ami... si, par hasard, vous vous souveniez que j'ai été l'une de vos danseuses? — Oh! mon Dieu! mademoiselle, reprit Olivier en se remettant de sa surprise, je dirais tout uniment ceci à mon ami: « J'ai vu une jeune demoiselle que personne n'invitait... cela m'a intéressé à elle, je lai engagée... touten pensant que noire entretien ne serait peut-être pas fort amusant, car, ne connaissant pas cette demoiselle, je n'avais à lui dire que des banalités, eh bien! pas du tout : grâce a ma danseuse, notre entretien a été très-animé; aussi, le temps de la contredanse a-t-il passé comme un songe. — Et cette jeune personne?... vous demandera peut-être votre ami, monsieur, était-elle laide ou jolie? — De loin, répondit intrépidement Olivier, je n'avais pu bien distinguer ses traits... Mais, en la voyant de près... à mesure que je l'ai regardée plus attentivement, et que je l'ai surtout entendue parler... j'ai trouvé dans sa physionomie quelque chose de si doux, de si bon... une expression de franchise si avenante, que je ne pensais plus qu'elle aurait pu être jolie. Mais, reprit OUvier, j'ajouterai ( toujours parlant à mon ami ) ne répétez pas ces confidences... car il n'y a que les femmes de bon esprit et de bon cœur qui demandent et pardonnent la sincérité... C'est donc à un ami discret que je parle., mademoiselle... — Et moi, monsieur, je vous remercie; je vous suis reconnaissante, oh! profondément reconnaissantede votre franchise, dit mademoiselle de Beaumesnil d'une voix si émue, si pénétrante, qu'OUvier, surpris et ému lui-même, regarda la jeune fille avec un vif intérêt.

9G LES SiiPï PÉCHÉS CAPITAUX.

A ce moment, la contredanse finissait.

Olivier reconduisit Ernestine auprès d'Herminie qui l'attendait; puis, très-frappé du singulier caractère de la jeune fille quil venait de faire danser, le jeune sousofficier se retira à 1 écart quelque peu rêveur.

— Eh bien! dit affectueusement Herminieà Ernestine, vous vous êtes amusée... n"est-cepas?je le voyais à votre figure... vous avez causé tout le temps que vous ne dansiez pas... — C'est que M. Olivier est trèsaimable... et puis, sachant que vous le connaissiez, ilerminie, cela m'a mise tout de suite en confiance avec lui... — Et il le mérite, je vous assure, Ernestine; il est impossible d'avoir un plus excellent cœur, un caractère plus noble; son ami intime (et la duchesse rougit miperceptiblement) me disait que M. Olivier s'occupe des travaux les plus ennuyeux du monde... afin d'utiliser son congé et de venir en aide à son oncle, ancien officier de marine, criblé de blessures, qui demeure dans la maison et qui n'a pour vivre qu'une petite retraite insuffisante. — Cela ne m'étonne pas du tout, Herminie; j'avais deviné que M. Olivier avait bon cœur. — Avec cela, brave comme un lion, car son ami, qui servait avec lui dans le même régiment, m'a cité plusieurs traits d'admirable bravoure de M. Olivier. — Il me semble que cela doit être : je me suis toujours figuré que les personnes très-braves devaient être très-bonnes, répondit Ernestine. Vous, par exemple, Herminie... vous devez être très-courageuse. . .

L'entretien des jeunes filles fut mterrompu de nouveau par un danseur qui vint inviter Ernestme... en échangeant un regard avec Herm.inie.

Ce regard, mademoiselle do Beaumosnil le surprit et

il la fit rougir et sourire; elle accepta néanmoins l'cnîiagomcnt pour la contredanse qui allait commencer dans quelques instants.

Le danseuréloigne, Ernestinedit gaiement à sa nouvelle amie :

— Vous m'avez mise en goût d'être dangereuse, et je le deviens... prodigieusement, ma chère Herminie.

— Et a propos de quoi me dites-vous cela, Ernestine? — Cette invitation que l'on vient de me faire. — Eh bien?.. .

— C'est encore vous... — Encore moi? — Vous vous êtes dit : il faut au moins que cette pauvre Ernestine dans'3 doux fois... dans la soirée... tout le monde na pas le bon cœur de M. Olivier... or, je suis reine, ici, et j'ordonnerai à l'un de mes sujets...

>!ais le sujet de la reins Herminie vint dire à mademoiselle de Beaumesnil :

— Mademoiselle... on est en place. — A tout à 1 heure, mademoiselle la devineresse, dit Herminie à mademoiselle de Beaumesnil en la menaçant affectueusement du doigt, je vous apprendrai à être si fière de votre pénétration.

A peine la jeune fille venait-elle de s'éloigner avec son danseur, qu'Olivier, s'approchant de la duchesse, s'assit auprès d'elle et lui dit :

— Mais quelle est donc cette jeune fille avec qui je viens de danser? — Une orpheline... qui vit de son état de brodeuse, monsieur Ohvier, et qui, je le pense, n'est pas très-heureuse... car vous ne pouvez vous imaginer avec quelle expression louchante, elle m'a remerciée de m être occupée d'elle ce soir; c'est cela qui nous a soudain rapprochées Tune de l'autre... car je ne la connais que d'aujourd'hui. — C'est ce qu'elle m'a dit en parlant naïvement de ce qu'elle appelle

votre pitié el la mienne. — Pauvre petite... il faut qu elle ait été bien maltraitée... quelle le soit peut être encore, pour se montrer si reconnaissante de la moindre preuve d'intérêt qu'on lui donne. — Elle est avec cela fort originale. Vous ne savez pas, mademoiselle Herminie, la singulièrequestionqu'ellem'afaiteen invoquant ma franchise? — Non. — Elle m"a demandé si je la trouvais laide ou jolie... — Quelle singulière petite fille!... Et vous lui avez répondu... — La vérité... puisqu'elle la demandait. — Comment, monsieur Olivier, vous lui avez dit qu'elle n'était pas jolie? — Certainement, mais en ajoutant (et c'était aussi la vérité), qu'elle avait l'air si doux, si franc... qu'on oubliait quelle aurait pu être belle. — Ah! mon Dieu!.. Monsieur Olivier... dit Herminie presque avec crainte, c'était dur a entendre... pour elle... Et elle n'a pas semblé blessée?

— Pas le moins du monde, au contraire... et c'est cela surtout qui m'a beaucoup frappé. Lorsqu'on pose des questions de cette nature, soyez franc veut ordinairement dire : mentez. Tandis qu'elle m'a remercié de ma sincérité en deux mots, mais avec un accent si pénétré, si touchant, et surtout si vrai... que, malgré moi, j'en ai été tout ému. — Savez-vous ce que je crois, monsieur Olivier? C'est que la pauvre créature aura été très-durement traitée chez elle; on lui aura peut-être dit cent fois qu'elle était laide comme un petit monstre... et se trouvant, sans doute pour la première fois de sa vie, en confiance avec quelqu'un, elle aura voulu savoir devons la vérité sur elle-même?

— Vous avez probablement raison, mademoiselle Herminie, et ce qui ma touché comme vous, c'est de voir avec quelle reconnaissance cette pauvre jeune fille accueille la moindre preuve d'intérêt , pourvu

L'ORliUllL. 99

qu'elle la croie sincère. — Figurez-vous, monsieur Olivier. . que parfois j"ai vu de grosses larmes rouler dans ses yeux... — En effet, il me semble que sa gaieté... doit cacher un fond de mélancolie habituelle... elle cherche à s étourdir peut-être... — Et puis, malheureusement son état , qui demande beaucoup de travail et de temps, est peu lucratif, pauvre enfant... Si les préoccupations de la pauvreté viennent se joindre à ses autres chagrins... — Cela nest que trop possible, mademoiselle Herminie... dit Olivier avec sollicitude, elle doit être, en effet, bien à plaindre. — Mais silence... la voilà! dit Herminie.

Puis elle ajouta :

— Ah mon Dieu!... elle met son châle; on nous l'emmène...

En effet, Ernestine, derrière qui, marchait madame Laine d'un air imposant, s'avança dans la chambre h coucher, et fit à Herminie un signe de tête qui semblait dire qu'elle partait à regret.

La duchesse alla au-devant de sa nouvelle amie, et lui dit :

— Comment! vous nous quittez déjà? — Il le faut bien, répondit Ernestine, en accusant d'un petit regard sournois l'innocente madame Laine. — Mais, au moins, vous viendrez dimanche, ma chère Ernestine?... Vous savez que nous avons mille choses a nous dire. — Oh! j'espère bien venir, ma chère Herminie; j'ai autant que vous le désir de nous revoir bientôt. Et faisant un salut gracieux au jeune sous-officier, Ernestine lui dit : — Au revoir, monsieur Olivier. — Au revoir, madem^oiselle, répondit le jeune soldat en s inclinant.

Une heure après, mademoiselle de Beaumesnil et

madame Laine étaient de refour a l'hôtel de la Roeb aiguë.

Mademoiselle de Beaumesnil, de retour du bal de madame Herbaut, resta seule et écrivit ce qui suit sur son journal :

« Dieu soit béni, chère maman... L'inspiration à laquelle j'ai cédé... était bonne.

» Oh! dans cette soirée, quelle cruelle leçon... d'abord, puis, quel profitable enseignement, et enfin... quelles douces compensations!...

* Deux personnes de coeur. . . m'ont témoigné un intérêt... vrai...

» Oh! oui, cette fois bien vrai, bien désintéressé, car ces personnes-la, du moins, ignorent que je suis la plus riclie héritière de France..,

» Elles me croient pauvre... dans un état voisin de la misère... et puis surtout elles ont été sincères envers moi, je lésais... j'en suis certaine... oui, elles ont été sincères...

» Juge de mon bonheur... je puis enfin avoir foi en quelqu'un, ma mère, moi qui suis arrivée à la défiance de tout et de tous, grâce aux adulations des gens qui m'entourent.

f> Enfin... je crois savoir ce que je vaux, ce que je parais...

» Je suis loin d être jolie, je n'ai rien au monde qui puisse me faire remarquer, je suis une de ces créatures qui doivent toujours passer inaperçues à moins que quelques cœurs compatissants ne soient touchés de mon air naturellement doux et triste.

» Ce que je dois donc réellement inspirer (si j inspire quelque chose) est cette sorte de tendre commisération que les âmes d'une délicatesse nire ressentent

parfois a la vue d'un être inoffensif, souffrant de quelque peine cachée.

» Si cette commisération me rapproclie d'une de ces natures d'élite, ee qu'elle trouve et aime en moi, c'est une grande douceur de caractère, jointe a un besoin de réciproque sincérité.

» Voilà ce que je suis, rien de plus, rien de moins.

» Et quand je compare ces humbles avantages, les seuls que je possède, aux perfections inouïes, idéales, que la flatterie se plaît à m'accorder si magnifiquement,

» Quand je pense à ces passions soudaines, irré' sistibles, que j'ai inspirées à des gens qui ne m'ont jamais parlé.

» Quand je pense enfin à \ effet que je produisais en entrant quelque part, et que je me rappelle qu'au bal de ce soir... je n'ai été invitée à danser que par charité, toutes les jeunes filles ayant été engagées de préférence à moi... car j étais la plus laide de cette réunion, oh! ma mère!... moi qui n'ai jamais eu de haine pour personne... je le sens, je les hais autant que je les méprise, ces gens qui se sont joués de moi par leurs basses flatteries... Je suis tout étonnée des mois durs, amers, insolents, qui me viennent à l'esprit, et dont j'espère un jour accabler ceux qui m'ont voulu tromper... lorsqu'une épreuve à laquelle je veux les soumettre au grand bal de jeudi, chez madame la marquise de Mirecourt, m'aura complètement prouvé leur fausseté.

» Hélas! chère maman, qui m'eût dit, il y a quelque temps, que moi, si timide, je prendrais un jour de ces résolutions hardies? Mais la nécessité d'échapper à de grands malheurs donne du courage, de la volonté aux plus craintifs.

T) Pais il me semble que, de moment en moment, mon esprit jusqu'alors fermé à tout ce qui était défiance, observation, je dirai presque intrigue et ruse... s'ouvre davantage a ces pensées, mauvaises sans doute, mais que l'abandon où je suis, fait excuser peutêtre.

» Je te l'ai dit, chère maman, la cruelle leçon que j'ai subie, n'a pas été du moins sans compensation...

)i D'abord, jai trouvé, j'en suis certaine, une amie généreuse et sincère. Me voyant délaissée... cette charmante jeune fille a eu pitié de mon humihation... elle est venue à moi... elle s'est ingéniée à me consoler... avec autant de bonté que de grâce... J'ai ressenti... je ressens pour elle la plus tendre reconnaissance...

» Oh! si tu savais, chère maman, ce qu'il y a de nouveau, de doux, de délicieux pour moi, la plus riche héritière de France^ jusqu'alors assaillie de tant de protestations menteuses, à chérir quelqu'un qui me croit malheureuse, et qui, pour cela seul, me témoigne le plus touchant intérêt, qui m'aime enfin pour moi-même!

» Que te dirai-je?... être recherchée... aimée... a cause des infortunes que Ion vous suppose... combien cela est ineffable pour le cœur lorsque jusqu'alors on a été recherchée... aimée (en apparence) seulement à cause des richesses que Ton vous sait!!

» La sincère affection que j'ai trouvée cette fois, m'est si précieuse, qu'elle me donne l'espérance d'un heureux avenir; désormais.. . sûre d'une amie éprouvée, que puis-je craindre?... Ah! cette amie, je n'aurai pas à trembler de la voir changer... lorsqu'un jour je lui avouerai qui je suis!!

l'orgueil. IQo

» Co que je te dis d'Herminiu (elle s'appelle ainsi), peut aussi s'appliquer à M. Olivier, que Ton croirait le frère de cette jeune fille par le cœur et par la loyauté voyant que personne ne m'invitait, c'est lui qui m'a engagée par charité, et, telle est sa franchise, qu'il n'a pas nié cette compassion; bien plus, lorsque j"ai eu la hardiesse de lui demander s'il me trouvait joUe, il m'a répondu que non; mais (\\xq j'avais une physionomie qui intéressait -par son expression de douceur et de bonté.

» Ces simples paroles mont fait un plaisir inouï... je les sentais vraies... car elles se rapportaient à ce que tu me disais, bonne mère... lorsque tu me parlais de ma figure; et ces paroles... c'était bien à la pauvre petites brodeuse qu'elles s'adressaient, et non pas 'a la riche héritière.

» M. Olivier est simple soldat, je crois; il a dû cependant recevoir une éducation distinguée, car il s'exprime à merveille, et ses manières sont parfaites; de plus, il est aussi bon que brave; il prend un soin filial de son vieil oncle, ancien officier de marine.

» Oh ma mère!. .. quelles vaillantes natures que celles-làll comme l'on est à l'aise auprès d'elles; comme, à leur sincérité, le cœur s'épanouit! comme ces relations semblent bonnes et saines à l'âme! quelle gaieté douce et sereine dans la pauvreté!... quelle résignation dans le travail!.., car tous les deux sont pauvres, tous deux travaillent, Herminie... pour vivre, M. OUvier pour ajouter à l'insuffisante retraite de son vieil oncle.

» Travailler pour vivre!...

» Et encore... Herminie me disait que quelquefois... le travail manquait... car l'excellente sœur... (oh! je

peux l'appeler ma sœur), nVa proposé de me recommander à une maison de broderie, afin, m'a-t-elle dit, que j'ignore ce qu'il y a de cruel dans le chômage d'occupation.

» Manquer de travail!...

» Mais alors, mon Dieu! c'est manquer de pain!... mais c'est le besoin!... c'est la misère! c'est la maladie! c'est la mort peut-être!...

» Toutes ces jeunes filles que j'ai vues à cette réunion, si riantes, si gaies ce soir, et qui vivent, comme Herminie, uniquement de leur travail, peuvent donc soufi'rir demain de toutes les horreurs de la misère, si ce travail leur manque?

» Il n'y a donc personne à qui elles puissent dire : » J'ai bon courage, bonne volonté.., donnez-moi seulement de l'occiipation9

» Wais c'est injuste! mais c'est odieux, cela! On est donc sans pitié les uns pour les autres? Ça est donc égal qu'il y ait tant de personnes ignorant aujourd'hui si elles auront du pain demain?

» Oh! manière! ma mère! maintenant je comprends ce vague sentiment de crainte, d'inquiétude dont j'ai été saisie quand on m'a appris que j'étais si riche... j'avais donc raison de me dire, avec une sorte de remords :

» Tant d'argent'^ à moi seule? pourquoi celaf » Pourquoi tant à 7noi9 rien aux autres^ » Cette fortune immense, comment l'ai-je gagnée?

y> Hélas! je l'ai gagnée seulement... partamort... ô ma mère... par ta mort... à mon père!

Ainsi, pour que je sois si riche, il fautquej'aie perdu les êtres que je chérissais le plus au monde.

» Pour que je sois si riche... peut-être faut-il qu'il y ait des milliers de jeunes filles comme Herminie, toujours exposées aladétresse...joyeusesaujourd'hui... désespérées demain...

» Et quand elles ont perdu la seule richesse de leur âge, leur insouciance et leur gaieté, quand elles sont vieilles... quand ce n'est plus seulement le travail... mais les forces qui leur manquent, que deviennentelles, ces infortunées?

» Oh! ma mère... plus je songe à la disproportion effrayante entre mon sort et celui d'Herminie ou de tant d'autres jeunes filles... plus je songe à toutes les ignominies qui m'assiègent, à tous les projets ténébreux dont je suis le but parce que je suis riche, il me semble que la richesse laisse au cœur une amertume étrange.

» A cette heure où ma raison s'éveille et s'éclaire, il faut enfin que j'éprouve la toute-puissance de la fortune sur les âmes vénales, il faut que je voie jusqu'à quel honteux abaissement je puis, moi jeune fille de seize ans, faire courber tout ce qui m'entoure... Oui, carmes yeux s'ouvrent maintenant.. .je reconnais avec une gratitude profonde que la révélation de M. de Maillefort m'a seule mise sur la voie de ces idées que je sens pour ainsi dire éclore en moi, de minute en minute.

Je ne sais... mais il me semble, chère maman, que maintenant je t'exprime mieux ma pensée, que mon intelligence se développe, que mon esprit sort de son engourdissement; qu'en certaines parties enfin mon caractère se transforme et que s il reste tendrement sympathique à ce qui est généreux et sincère, il devientrésolu, agressif, a l'égard de tout ce qui est faux, bas etcupide

» Je ne me trompe pas... on m'a menti en me disant que M. de Maillefort était ton ennemi, chère et tendre mère; on a voulu me mettre en défiance contre ses conseils... C'est a dessein que l'on a favorisé mon fâcheux éloignement pour lui, éloignement causé par des calomnies, dont j'ai été dupe.

» Non! jamais, jamais je n'oublierai que c'est aux révélations -de M. de 3îaillefort que j'ai dû l'inspiration daller chez madame Herbaut... dans cette modeste maison où jai puisé dutile-s enseignements, et où j'ai rencontré les deux seuls cœurs généreux et sincères que j'aie connus... depuis que je vous ai perdus... ô mon pèrel... ô ma mère! «

Le lendemain matin du jour où elle avait assisté au bal de madame Herbaut, mademoiselle de Beaumesnil sonna sa gouvernante un peu plus tôt que d habitude.

Madame Laine parut à l'instant, et dit à Ernes-< tine :

— Mademoiselle a passé une bonne nuit? — Excellente, ma chère Laine; mais, dites-moi, avez-vous fait causer, ainsi que je vous en avais prié hier au soir, les gens de mon tuteur, afin de savoir si l'on avait quelque soupçon sur notre absence? — L'on ne se doute absolument de rien, mademoiselle... madame la baronne a seulement envoyé ce matin, de très-bonne heure, une de ses femmes pour savoir de vos nouvelles... — Et vous avez répondu? — Que mademoiselle avait passé une meilleure nuit... quoiquain peu agitée; mais que le calme absolu de la soirée d'hier avait fait beaucoup de bien à mademoiselle... — C'est à merveille. Maintenant, ma chère Laine... j'ai autre chose à vous

domaiider... — Je suis aux ordres de mademoiselle... seulement, je suis désolée... de ce qui est arrivé hier soir chez madame Herbaut, dit la gouvernante dun ton pénétré, j étais au supplice pendant toute la soirée... — Et... cpje m'est-il donc arrivé chez madame Herbaut? — Comment! mais Ion a accueilli mademoiselle avec une indifférence une froideur

Enfin... c'était une horreur... car mademoiselle est habituée k voir tout le monde... s empresser autour d'elle comme cela se doit. — Ah! cela se doit?— Dame. . . mademoiselle sait bien les égards que Ion doit à sa position... tandis que hier j'en étais mortifiée, révoltée... Ah! pensais-je, à part moi, si l'on savait que cette jeune personne à qui on ne fait pas seulement attention... est mademoiselle de Beaumesnil... il faudrait voir. . . tout ce monde-là se mettre à plat ventre.. ,

— Ma chère Laine, je veux d'abord vous tranquilliser sur ma soirée d'hier... j'en ai été ravie... et tellement, que je compte aller au bal de dimanche... — Comment... mademoiselle... veut encore... — C'est décidé... j'irai. Maintenant, autre chose. L'accueil même que l'on m'a fait chez madame Herbaut, et qui vous scandalise si fort, est une preuve de la discrétion que j'attendais de vous... je vous en remercie... et si vous agissez toujours de la sorte, je vous le répète... votre fortune est assurée. — Mademoiselle... peut être certaine que ce n'est pas l'intérêt... qui... — Je sais ce que j'aurai à faire; mais, ma chère Laine, ce n'est pas tout : il faut que vous demandiez a madame Herbaut l'adresse d'une des jeunes personnes que j'ai vues hier soir. Elle s'appelle Herminie, et donne des leçons de musique.

— Je n'aurai pas besoin de m'adresser à madame Herbaut pour cela, mademoiselle : le maître d'hô-

tel de M. le baron sait cette adresse... — Comment? dit Ernestine très-étonnée, le maître d'hôtel sait l'adresse de mademoiselle Herminie? — Oui, mademoiselle; et justement on causait d'elle à l'ofiBce il y a quelques jours. — De mademoiselle Herminie?... — Certainement, mademoiselle... à cause du billet de cinq cents francs qu elle a rapporté à madame la baronne. Louis, le valet de chambre, a tout entendu... à travers les portières du salon d'attente. — Madame de La Rochaiguë connaît Herminie! s'écria Ernestine, dont la surprise et la curiosité augmentaient à chaque parole de sa gouvernante. Et ce billet de cinq cents francs, qu'est-ce que cela signifie? — Cette honnête jeune fille... (j'avais bien dit a mademoiselle que madame Herbaut choisissait parfaitement sa société), cette honnête jeune fille rapportait ces cinq cents francs parce qu'elle avait été, disait-elle, payée par madame la comtesse. — Quelle comtesse?... — Mais... la mère de mademoiselle. — Ma mère... payer Herminie, et pourquoi? — Ah! mon Dieu, c'est juste... mademoiselle ignore sans doute... on n'a pas dit cela a mademoiselle de peur de l'attrister encore. — Quoi... que ne m'a-t-on pas dit! Au nom du ciel... parlez... parlez donc... — Que feu madame la comtesse... avait tant souffert dans ses derniers moments, que les médecins... à bout de ressources, avaient imaginé de conseiller à madame la comtesse... d'essayer si la musique ne calmerait pas ses douleurs. — Oh! mon Dieu... je n© puis croire... achevez... achevez... — Alors on a cherché une artiste, et c'était... — Herminie! — Oui, mademoiselle... pendant les dix ou douze derniers jours de la maladie de madame la comtesse, mademoiselle Herminie a été faire de la musique chez elle...

l'orgukil. 109

on dit que cela a beaucoup calmé feu madame la comtesse... mais malheureusement il était trop tard...

Pendant qu'Erneslinc essuyait les larmes que lui arrachaient ces tristes détails jusqu'alors inconnus d elle, madame Laine continua :

— 11 paraît qu'après la mort de madame la comtesse, madame la iDaronne, croyant que mademoiselle Herminie n avait pas élé payée, lui envoya cinq cents francs; mais cette brave fille, comme je le disais tout a l'heure à mademoiselle, a rapporté l'argent, disant qu'on ne lui devait rien. . . — Elle a vu ma mère. . . mourante... elle a calmé ses souffrances, pensait Ernestine avec une émotion inexprimable. Ah! quand pourrais-je lui avouer que je suis la fille de cette femme qu'elle aimait sans doute! car comment connaître ma mère sans l'aimer?

Puis tressaillant soudain à un souvenir récent, la jeune fille se dit encore :

— Maisje me rappelle maintenant... hier... lorsque j'ai dit a Herminie que je m'appelais Ernestiue... elle a paru frappée... elle m'a dit tout émue qu'une personne qu'elle vénérait, avait une fille qui s'appelait aussi Ernestine. Ma mère lui a donc parlé de moi? Et pour parler à Herminie avec cette confiance, ma mère l'aimait donc? j'ai donc raison de l'aimer aussi... C'est un devoir pour moi... Oh! ma tête se perd, mon cœur déborde... c'est trop... mon Dieu... c'est trop de bonheur.

Essuyant alors des larmes d'attendrissement, Ernestine dit à sa gouvernante :

— Et cette adresse?. . . — Le maître d'hôtel était allé pour la savoir chez le notaire qui avait envoyé les cinq cents francs; on la lui a donnéo, et il' a été la porter

de la part de madame la baronne chez M. le marquis de Maillefort. — M. de Mailleforl connaît aussi Herminie? — Je ne saurais le dire à mademoiselle; tout ce que je sais, c'est qu'il y a un mois le maître d'hôtel a porté l'adresse dHermmie chez M. le marquis. — Cette adresse... ma chère Laine... cette adresse!

An bout de quelques instants, la gouvernante rapporta l'adresse d'Hermini.% et Ernestine lui écrivit aussitôt :

<i Ma chère Herminie, vous m'avez invitée à aller voir votre gentille petite chambre... j'irai après-demain mardi matin, de très-bonne heure, bien certaine de ne pas vous déranger ainsi de vos occupations; je me fais une joie de vous revoir, j'ai m.ille choses à vous dire.

» Votre sincère amie qui vous embrasse,

» Ernesti.ne. »

Après avoir cacheté cette lettre, mademoiselle de Beaumesnil dit à sa gouvernante :

— Ma chère Laine, vous porterez vous-même cette lettre a la poste... — Oui, mademoiselle...

Et Ernestine se dit :

— Mais après-demain matin? pour sortir seule... avec madame Laine, comment faire?... Oh! jenesais, mais mon cœur médit que je verrai Herminie.

Le matin du jour fixé par mademoiselle de Beaumesnil pour aller voir Herminie, Gérald de Senneterre venait d'avoir un long entretien avec Olivier. Les deux jeunes gens étaient assis sous cette tonnelle si particulièrement affectionnée par le commandant Bernard.

La figure du duc de Senneterre était très-pâle, très-

LORGULIL. 111

altérée;il semblait en proick de pénibles préoccupations.

— Ainsi, mon bon Olivier, dit-il a son ami, tu vas la voir... — A l'instant... Je lui ai écrit hier soir pour lui demander une entrevue... Elle ne ma pas répondu... donc elle conseni. — Allons, dit Gérald avec un soupir d angoisse, dans une heure mon sort sera décidé... — Je ne te le cache pas, Gérald : tout ceci est très-grave... tu connais mieux que moi le caractère et l'orgueil de cette chère fille, et ce qui, auprès de toute autre, serait une certitude de réussite, peut avoir près d elle un effet tout contraire; mais enfin rien nest désespéré... — Tiens, vois-tu... Olivier... s'il fallait renoncer a elle, s'écria Gérald d'une voix sourde., je ne sais pas ce que je ferais. — Gérald... Gérald!... — Eh bien! oui... je l'aime comme un fou... Je n'avais jamais cru que l'amour, même le plus passionné, pût atteindre ce degré d'exaltation. . Cet amour est une fièvre dévorante, une idée fixe qui m'absorbe et me brûle... Que veux-tu que je te dise?., la passion me déborde; je ne vis plus... et d'ailleurs, tu comprends cela, toi... tu connais Herminie! — 11 n'est pas au inonde, je le sais, une plus noble et plus belle créature... — Olivier... reprit Gérald en cachant sa figure dans ses mains, je suis le plus malheureux des hommes. — Allons, Gérald... pas de faiblesse... compte sur moi... compte aussi sur elle... Ne t'aime-t-elle pas autant que tu l'aimes?.. Voyons... ne te désole donc pas ainsi... Espère... et si malheureusement... — Olivier!., s'écria M. de Senneterre, en relevant son beau visage, où Ion voyait la trace de larmes récentes, je l'ai dit que je ne vivrais pas. . . sans elle. . .

Il y eut dans ces mots de Gérald un accent si sincère, une résolution si farouche, qu'Olivier trembla,

car il savait Ténergie du caractère et de la volonté de son ancien frères d'arme?.

— Pour Dieu, Gérald, lui dit-il avec émotion, encore une fois, rien n est désespéré... Attends, du moins, mon retour. — Tu as raison ... dit Gérald en passant sa main sur son front brûlant, j'attendrai...

Olivier, voulant tâcher de ne pas laisser son ami sous l'empire de pensées pénibles, reprit :

— Joubliais de te dire que j'ai causé avec mon oncle de ton dessein au sujet de mademoiselle de Beaumesnil que tu dois rencontrer après-demain ditns une fête; il t'approuve fort. Cette conduite est digne de lui, m'a-t-il dit... Ainsi, Gérald, après-demain... — Après-demain!... s'écria le duc de Senneierre avec une impatiente amertume, je ne pense pas si loin; est-ce que je sais seulement ce que jeferai tantôt? — Gérald, il s'agit d'accomplir un devoir d'honneur. — Ne me parle pas d'autrechose que d'Herminie... le reste m'est égal. Que me font à moi les devoirs d'honneur... quand je suis à la torture? — Tu ne penses pas... ce que tu dis là, Gérald. — Si... je le pense. — Non... — Olivier... — Fâche-toi, si tu veux; mais jeté dis, moi, que ta conduite, cette fois comme toujours, sera celle d'un homme de cœur... Tu iras à ce bal pour y rencontrer mademoiselle de Beaumesnil. — Mais, mordieu... monsieur, je suis libre de mes actions peutêtre!... — Non, Gérald, tu n'es pas libre de faire le contraire d'une chose loyale et bonne! — Savez-vous, monsieur! sécria le duc de Senneterre, pale de colère, que ce que vous me dites la... est...

Mais voyant une expression de douloureux étonnement se peindre sur les traits d'Olivier, Gérald revint a lui-même, eut honte de son emportement, et dit à

l'ohgleil. 113

son ami, d'une voix suppliante, en lui tendant la main :

— Pardon... Olivier... pardon, c'est au moment mônie où tu te charges pour moi delà mission la plus grave... la plus délicate... que jose... — Ne vas-tu pas me faire des excuses, maintenant? dit Olivier, en empôt liant son ami docontinuer, et luiserrantcordiolemcnt la main... — Olivier... reprit Gérald avec accablement, il faut avoir pitié de moi... je te dis que je suis fou...

L'entretien des deux amis fut interrompu par la soudaine arrivée de madame Barbançon, qui, en entrant sous la tonnelle, s'écria ;

— Ah! mon Dieu, monsieur Olivier! — Quy a-t-il madame Barbançon? — Lecommandant! — Ehbien!...

— Il est sorti- — Souffrant... comme il lest. . dit Olivier, avec une surprise inquiète, c'est delà plus grande imprudence... et vous n'avez pas tenté de le dissuader de sortir, madame Barbançon? — Hélas, mon Dieu! M. Olivier, je crois que le commandant est fou. — Que dites-vous? — C'est la portière qui a ouvert à M. Gérald en mon absence, quand je suis revenue tout à i'heure... M. Bernard riait, chantait, je crois même qu'il sautait malgré sa faiblesse... Enfin il ma embrassée en criant comme un déchaîné -.Victoire! maman Barbançon, victoire!

Gérald, malgré sa tristesse, ne put s'empêcher de sourire d'un air sournois, comme s'il eût connu le secret de la joie subite du vieux marin, mais lorsque Olivier, véritablement inquiet, lui dit :

— y comprends-tu quelque chose, Gérald?

Le duc de Senneterre répondit de l'air le plus naturel :

— Ma foi! non... je n'y comprends rien... si ce n'est que le commandant aura sans doute appris quel-

iF«J «îrrr pÉcnÉ<; Capitaux, T. 5. *

HA len sept VÉlDÉS capitaix.

que heureuse nouville, et je ije vois là rien de bien inquiétant. — Une heureuse nouvelle? dit Olivier surpris, cherchant en vain ce que cela pouvait être, je ne vois pas... quelle bonne nouvelle mon oncle aura pu apprendre. — Ce qu'il y a de certain, repiit madame Barbançon, c'est qu'après avoir crié victoire! le commandant m'a dit : Olivier est-il au jardin? Oui, monsieur, ilyestavecM. Gérald. — Ah! Olivier est au jardin... Alors vite, maman Barbançon, ma canne et mon chapeau... Je me sauve... Comment, vous vous sauvez! Mais, monsieur... lui ai-je dit, faible comme vous l'êtes... il ny a pas de bon sens de vouloir sortir... Mais bah! le commandant ne m'a pas seulement écouté, il a saule sur son chapeau, et a fait deux pas comme pour aller vous trouver dans le jardin, nîonsieur Olivier, et puis il s'est arrêté court, a retourné sur ses pas, et est sorti par la porte de la rue, eu trotlHianl comme un jeune homme, et en chantonnanf sa vilaine romance : Pour aller à Lorient, pêcher des sardines... chanson marine qu'il ne chante que dans ses grandes joies, vous le savez, M. Olivier... et pour lui les grandes joies sont rares, pauvre cher honimeî — Raison de plus, si elles sont rares, pour qu'elles soient grandes, madame Barbançon, dit Gérald en souriant. — En vérité, lui dit Ohvier, je t'assure que cela m'inquiète... Mon oncle est si faible depuis sa maladie... qu'hier encore il s'est presque trouvé mal dans le jardin après une promenade d'une demir heure, tant il était, fatigué. — Rassure-toi, mon ami, jamais la joie ne fait de mal... — Je vais toujours courir du côté de la plaine, M. Olivier, dit madame Barbançon, il avait l'idée que l'exercice au grand air lui ferai! plus de bien que ses promenades dans le jardin.

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IVul-êlro le trouvi-rdi-je par là... Mais ([u'csL-ce qu'il pouvail vouloir dire avec sa victoire! maman Barbançon... victoire!... il faut qu'il ait découveit quelque cliose de nouveau en faveur de son Btiûonaparte.

Et la digne ménagèrvî sortit précipilanunent.

— Allons, Olivier, reprit Gérald, ne t alarme pas. Le pis qu'il puisse arriver au conimandaut est de se fatiguer un peu. — Je t'assure, Gérald, que je suis moins inquiet que surpris... Cet accès de joie subite est pour moi incompréhensible...

Neuf heures sonnèrent.

Olivier, songeant à la mission quil allait remplir pour Gérald. lui dit :

— Allons... neuf heures... je vais chez elle... — Bon Olivier, dit Gérald avec émotion, tu oublies tout ce qui t'intéresse pour ne songer qu'à moi... et moi, dans mon égoïsme, tout à mon amour, à mes angoisses, je ne te parle pas même de ton amour à toi. — Quel amour? — Cette jeune fille que tu as vue dimanche, chez madame Herbaut. — Je voudrais, mon pauvre Gérald, que ton amour fût aussi tranquille que le mien... si toutefois on peut appeler de l'amour 1 intérêt naturel qu'on ressent pour une pauvre petite fille... peu heureuse... qui nest pas jolie, mais qui a [)Our elle une physionomie d'une douceur angélique, un excellent naturel et un petit babil très-original. — Et tu y penses souvent, à cette pauvre fille? — C'est vrai... je ne sais vraiment pas trop pourquoi... si je le découvre, je te le dirai. Mais assez {>arlé de moi... tu viens de montrer de l'héroïsme, en oubliant un instant ta passion pour t'intéresser à ce que tu appelles mon amour, dit Olivier en souriant, afin de tâcher

llf) LES SEPT PÉCHÉ<5 CAPITAUX.

d'éclaircir le front de Gérald. Celte généreuse action sera récompensée. Allons, bon courage... espère... et ottends-moi ici...

Horminie, de son côté, songeait a la visite d'Olivier avec une vague inquiétude qui jetait un léger nuage sur ses traits naguère épanouis, rayonnants de bonheur.

— Que peut me vouloir M. Olivier? pensait la duchesse, c'est la première fois qu'il me demande de venir chez moi, et c'est pour une affaire très-importante, me dit-il, dans sa lettre... Cette affaire importante ne doit pas le concerner, lui... Mon Dieu, s'il s'agissait de Gérald, dont M. Olivier est le meilleur ami? Mais non... hier encore j'ai vu Gérald... jele verrai aujourd'hui... car c'est demain qu'il doit parler a sa mère... de nos projets... cependant... je ne sais pourquoi cette entrevue me tourmente... En tout cas, je veux prévenir la portière, que j'y suis pour M. Olivier.. .

Et Herminie tira le cordon d'une sonnette qui communiquait a la loge de madame Moufïlon, la portière.

Celle-ci, se rendant aussitôt a cet appel, entra chez la jeune fille au moyen d'une double clé.

— Madame Moufflon, lui dit Herminie, quelqu'un viendra ce matin me demander; et vous laisserez entrer. — Si c'est une dame., bien entendu... je sais ma consigne, mademoiselle. — Non, madame Moufflon, ce n'est pas une dame, répondit Herminie, avec un léger embarras. — Ce n'est pas une dame? alors ça ne peut être que ce petit bossu pour qui vous y êtes toujo\irs, mademoiselle? — Non, madame Moufïlon , il ne s'a-

iiit pas do M. de Maillefort, mais d'un jeune liomme...

— Un jeun(! homme! s'écria la portière... un jeune homme! voila, par exemple, du fruit nouveau!... C'est la première fois... — Ce jeune homme vous dira son nom; il se nomme Olivier. — Olivier... ça n'est pas malin... je me rappellerai des olives,,, je les adore... Olivier, olives, huile d'olive.,, cesl h même chose... je ne loublierai pas. ..Mais, à propos, non pasde jeune homme... car il ne Test plus, jeune.-, le grand vilain serpent!... je l'ai encore vu rôder hier dans Taprèsmidi devant la porte. — Qui cela, madame Moufïlon?

— Vous savez bien... ce grand sec... qui a une figure si ingrate, et qui a voulu récidiver pour m'induire a vous remettre un poulet; mais, jour de Dieu! je l'ai reçu aussi bien la seconde fois que la première. — Ah! encore! fit Herminie avec un sourire de dégoût et de mépris en songeant à de Ravil...

En effet, ce cynique, depuis sa rencontre avec Herminie, avait plusieurs fois tenté de se rapprocher de la jeune fille; mais ne pouvant y parvenir ni triompher de l'incorruptibilité de la portière, il avait écrit par la poste à Herminie, et ses lettres EÎl'aient été accueillies avec le mépris qu'elles méritaient.

— Oui , mademoiselle , il est encore venu rôder hier... reprit la portière, et comme je me suis mise sur le pas de la porte pour le surveiller, il a ricané en passant devant moi... Je me suis dit : Ricane, va, grande vipère! tu ris jaune... — Je ne puis malheureusement éviter la rencontre de cet homme, qui quelquefois affecte de se trouver sur mon passage, dit Herminie, mais je n'ai pas besoin, madame jMouftlon, de vous recommander de nejamais le laisser s'approcher de chez moi. — Ohl soyez tranquille, mademoiselle... il

us LES SEPT l'ÉCHÉS CAPITAUX.

sait bien h qui il a affaire... allez! — J'oubliais de vous dire, reprit Herminie, qu'une jeune personne viendra sans doute aussi me voir, ce matin. — Les jeunes personnes et les dames, ça va tout seul, mademoiselle... Mais si le jeune homme, M. Olivier... (vous voyez que je n'oublie pas le nom) était encore chez vous... quand cette jeune personne viendra? — Eh bien? — Est-ce qu il faudra la laisser entrer tout de même? — Certainement... — Ah! tenez, mademoiselle, dit la portière, M. Bouffard qui était si féroce pour vous, et que vous avez rendu comme un vrai mérinos, depuis que vous donnez des leçons à sa fille, a bien raison de dire : il y a des rosières qui ne valent pas mademoiselle Herminie... c est une demoiselle... qui...

Un coup de sonnette coupa court aux louanges ûo madame Moufïlon.

— C'est sans doute M. Olivier, dit Herminie h madame Moufïlon, priez-le d'entrer.

En effet, au bout d'un instant, la portière introduisit Olivier auprès de la jeune fille, et celle-ci resta seule avec l'ami intime de Gérald.

L'inquiétude vague que ressentait Herminie augmenta encore 'a la vue d Olivier; le jeune homme paraissait triste, grave, et la duchesse crut remarquer que par deux fois il évita de la regarder, comme s'il éprouvait un pénible embarras, embarras, hésitation qui se manifestèrent encore par le silence de quelques instants qu'Olivier garda avant d'expliquer le sujet de sa visite.

Ce silence, Herminie le rompit la première en lui disant :

— Vous m'avez écrit, M. Olivier, pour me demander une entrevue à propos d'une chose très-grave? — Très-grave, en effet... mademoiselle Herminie. — Je

I,*OR(il]EIL. 119

VOUS crois, car vous sembloz ému, M. Olivier; qu'avozvous donc a m'apprend reV — Il s'agit do Gérald, mademoiselle. — Grand Dieu! s'écria la duchesse avec elFroi, que lui est-il arrivé? — Rien... se hâta de din» Olivier, rien de fâcheux... je le quitte 'a l'mstant.

Herminie, rassurée, se sentit d'abord toute confusi^ de son indiscrète exclamation, et dit a Olivier en roussissant :

— Veuillez, je vous prie... ne pas mal interpréter... Mais, la franchise et la fierté de son caractère l'emportant, elle reprit :

— Après tout... pourquoi... vouloir vous cacher ce que vous savez, M. Olivier? N êtes-vous pas ie meilleur ami, presque le frère de Gérald? Ni lui, ni moi n'avons à rougir de notre attachement. C'est... demain qu'il doit faire part a sa mère de ses intentions, et lui demander... un consentement que, d'avance, il est certain d'obtenir. Pourquoi ne l'obtiendrail-il piis? notre condition est pareille... Gérald vit de sa profession comme je vis de la mienne... notre sort seia modeste, et... Mais pardon, M. Olivier, dL' vous parler ainsi de nous... c'est le défaut des amoureux. Voyons, puisqu'il n'est rien arrivé de fâcheux à Gérald... qu'elle peut être la chose si grave qui vous amène ici?

Les paroles d'Herminie annonçaient tant de sécurité, qu'Olivier sentit surtout alors la difficulté de la mission dont il s'était chargé, il reprit donc avec une pénible hésitation :

— Il n'est rien arrivé de fâcheux 'a Gérald, mademoiselle Herminie... mais je viens vous parler de sa part.

Un moment rasséréné, la visage de ta duchesse redevint inquiet.

120 LES SiPÏ l'ECU Es CAPITAUX.

— Monsieur Olivier, expliquez-vous, de grâce, ditelie, vous venez me parler de la part de Gérald?... pourquoi un intermédiaire entre lui et moi, cet intermédiaire fût-il même vous... son meilleur ami?... Cela mY'tonne. Pourquoi Gérald ne vient-il pas lui-même?

— Parce quil est... des choses... qu'il craint de vous avouer... mademoiselle.

IL'rminie tressaillit; sa physionomie s'aliéra, et, regardant fixement Olivier, elle reprit :

— Il est des choses... que Gérald craint de nVavouer... à moi!... — Oui... mademoiselle. — Mais alors, s'écria la jeune fille en pâlissant, c'est donc quelque chose de bien mal, s'il n ose pas me le dire. — Tenez, mademoiselle, reprit Olivier, quiélait au supplice, je voulais prendre des détours, des précautions; cola ni^ servirait qu à prolonger votre anxiété.. — OhîmonDieu! murmurala jeune fille toute tremblante, que vais-je donc ai'prendre? — La vérité .. mademois(.llcH.rmmie...elle vaut mieux que le mensonge. — Le mensonge? — En un mot, Gérald ne peut supporter plus longtemps la position fausse a laquelle l'ont contraint le fatalité des circonstances, et le besoin de se rapprocher de vous..c Son courage est à bout... il ne veut plus vous mentir, et quoi qui! puisse en arriver... n'ayant d'espoir que dans votre générosité... il m'envoie, je vous le répète, vousdire ce qu'il craint de vous avouer lui-même... car il sait combien la fausseté vous fait horreur, et... malheureusement Gérald vous a trompée... —Trompée... moi? — Gérald n'est pas ce q« il paraît... il a pris un faux nom... il s'est donné pour ce qu'il n'était pas...

— Grand Dieu! murmura la jeune fille avec épouvante.

Et une idée terrible lui traversa l'esprit.

l'orgueil. llil

KUiiil à mille lieues de penser quOlivier i;ût avoir une intimité clans une classe éminemment aristocratique, la malheureuse entant s'imagina tout le contraire : elle se persuada que Gérald avait pris un faux nom, s'était donné une fausse profession, afin do cacher sous ces dehors, non l'humilité de sa naissance ou de son état (aux yeux d Herminie le travail et l'honorabilité égalisaient toutes les conditions), mais quelques antécédents honteux, coupables... enfin... Herminie se figura que Gérald avait commis quelque action déshonorante...

Aussi, dans sa folle terreur, la jeune fille, tendant ses deux mains vers Olivier, lui dit d'une voix entrecoupée :

— N'achevez pas... oli!... n'achevez pas... cet aveu de honte. — De honte!... s'écria Olivier, comment, parce que Gérald vous a caché qu'il était le duc de Senneteri'e? — Vous dites... que... Gérald... votre ami?... — Est le duc de Senneterre?... oui... mademoiselle... nous avions été au collège ensemble... il s'était engagé ainsi que moi... c'est ainsi que je fai retrouvé aurégiment; depuis, notre intimité a toujours duré; maintenant, mademoiselle Herminie... vous devinez pour quelle raison... Gérald vous a caché son titre et sa position... C'est un tort dont je me suis rendu compl'ce... par étourderie, car il ne s'agissait d'abord que d'une plaisanterie... que je regrette cruellement : c'était de présenter Gérald chez madame Herbaut, comme clerc de notaire... Malheureusement cette présentation était déjà faite... lorsque après la singulière rencontre qui a rapproché Gérald de vous... il vous a retrouvée chez madame Herbaut; vous comprenez le reste... Mais, je vous le répète, Gérald a

préféré vous avouer la vérité... ce continuel mensonge révoltait trop sa loyauté.

En apprenant que Gérald, au lieu d être un homme avili, se cachant sous un faux nom, n'avait eu d'autre tort que de dissimuler sa haute naissance, le revirement des idées d'Herminie fut si brusque, si violent, qu'elle éprouva d'abord une sorte de vertige; mais, lorsque la réflexion lui revint; mais, lorsqu'elle put envisager d'un coup d'oeil les conséquences de cette révélation, le saisissement de la jeune fille fut tel, que, devenant pâle comme une morte, elle trembla de tous ses membres, ses genoux vacillèrent, et il lui fallut s'appuyer un moment sur la cheminée.

Lorsque Herminie put parler, elle reprit d'une voix profondément altérée :

— Monsieur... Olivier. . je vais vous dire quelque chose... qui vous semblera insensé... Tout à l'heure... avant que vous m'eussiez tout révélé. . . une idée folle. . . horrible, m'est venue... c'est que Gérald... m'avait dissimulé son vrai nom... parce qu'il était coupable... de quelque action... coupable... déshonorante peutêtre... — Ah! vous avez pu croire... — Oui... j'ai cru cela... mais... je ne sais si la vérité que vous m'apprenez sur la position de Gérald... ne me cause pas un chagrin plus désespéré que celui que j"ai ressenti... en pensant que Gérald pouvait être un homme avili.

— Que dites-vous, mademoiselle... c'est impossible!

— Gela vous semble insensé, n'est-ce pas? reprit la jeune fille avec amertume. — Comment!... Gérald avili... — Eh ! que sais-je! je pouvais espérer, a force d'amour, de le tirer de son avilissement, de le relever à ses propres yeux... aux miens... enfin de le réhabiriter... mais, reprit Herminie, dans un accablement

L'oRr.uiîiL. 12;3

profond entre moi... et M. le duc de Sennelcrre... il y a maintenant un abime... — Oh! rassurez-vous, dit vivement Olivier, espérant ij;uérir la blessure qu'il venait de faire, et changer en joie la douleur d(î la jeune (ille, rassurez-vous, mademoiselle Ilerminie, j'ai mission de vous avouer les torts de Gérald... mais, grâce; d Dieu! j'ai aussi mission de vous dire qu'il entend les réparer... oh! les réparer de la façon la plus éclatante... Gérald a pu vous tromper sur des apparences... mais il ne vous a jamais trompée sur la réalité de ses sentiments : ils sont à cette heure... ce qu'ils ont toujours été; sa résolution n a pas varié... Aujourd'hui comme hier... Gérald n'a qu'un vœu... qu'un espoir... c'est que vous consentiez à porter son nom... seulement aujourd'hui, ce nom est celui de duc de Senne terre... voilà tout. — Voilà tout] s'écria Ilerminie, dont l'accablement faisait place à une indignation douloureuse. Ah! voilà tout? ainsi ce n'est rien, monsieur... que d'avoir surpris mon affection à l'aide de faux dehors? de m'avoir mise dans cette affreuse nécessité de renoncer à un amour... qui était l'espoir... le bonheur de ma vie... ou d'entrer dans une famille qui n'aura pour moi qu'aversion et dédain? Ah! cela n'est rien, monsieur? ah! votre ami prétend m'aimer, et il m'estime assez peu pour croire que je subiraijamais les humiliations sans nombre auxquelles m'exposerait un pareil mariage? — Mais, mademoiselle Herminie... — Monsieur Olivier, écoutez-moi... Lorsque je l'ai revu après une prentière rencontre... qui par son étrangeté même, ne m'avait laissé que trop de souvenirs... si Gérald m'eût franchement avoué qu'il était le duc de Senneterre, j'aurais résisté de toutes mes forces à une affection naissante, j'en aurais triom-

pbé... peut-être... mais en tout c-ds, de ma vie, je n'aurais revu Gérald; je ne pouvais pas être sa maîtresse et je^n étais pas faite, je vous !e répèle, pour subir les humiliations qui m'attendent si je consens a être sa femme. — Vous vous trompez, mademoiselle Herminie, acceptez l'offrede Gérald, et vous n'aurez a redou- 1er aucune humiliation; il est maître de lui. Depuis plusieurs années, il a perdu son père, il dira donc tout à sa mère, il lui fera comprendre ce que cet amour est pour lui; mais si madame de Senneterre veut sacrifier à des convenances factices le bonheur de Gérald, celui-ci, à regret... sans doute et après avoir épuisé toutes les voies de persuasion, est décidé a se passer du consentement de sa mère... — Et moi, monsieur... je no me passerai, à aucun prix... non de lafîection... elle ne se commande pas... mais de restimc de la mère de mon mari, parce que, cette estime... je la mérite. . Jamais, entendez-vous bien... Ion ne dira que j'ai été un sujet de rupture entre Gérald et si mère... et que c'est en abusant de l'amour qu'il avait pour moi, que je me suis imposée à cette nob'e et grande famille; non, monsieur... jamais l'on ne dira cela de moi... mon orgueil ne le veut pas!

En prononçant ces derniers mots, Hermiuie fut superbe de douleur et de dignité.

Olivier avait le cœur trop bien placé pour ne pas partager le scrupule de la jeune fille... scrupule que lui et Gérald avaient redouté, car ils ne s'abusaient pas sur l'indomptable fiertô d'Herminie, Néanmoins, Olivier, voulant tenter un dernier effort, lui dit :

— Jlais enfin... mademoiselle Herminie, songez-y, je vous en supplie, Gérald fait tout ce qu'un homme d'iionneur peut faire en vous offrant sa main. Que vou-

l/ORGUKIL. 125

lez-vous de plus? — Ce que je veux, monsieur... jo vous l'ai dit... c'est être traitée avec la considération qui m'est due.. . et que j'ai le droit d'att<mdre de la famille de M. de Senneterre... — Mais, mademoiselle, Gérald ne peut que vous répondre de lui... Exigez plus... serait... — Tenez... monsieur Olivier, ditHerminie, après un moment de réfl.'xion, et interrompant l'ami de Gérald, vous me connaissez... vous s.ivez si ma volonté est ferme... — Je le sais... mademoiselle. — Eh bien! de ma vie je ne reverrai Gérald, à moins que niadamela duchesse de Senneterre, sa mère, ne vienne ici... — ici!... sécria Olivier stupéfait. — Oui... que madame la duchesse de Senneterre ne vienne ici... chez moi... me dire qu'elle consent à mon mariage avec son fils... Alors... on ne prétendra pas que je me suis imposée à cette noble famille.

Cette prétention, qui semble, et qui était en effet d'un incroyable et superbe orgueil^ Herminie 1 exprimait simplement, naturellement, sans emphase, parce que, pleine d'une juste et haute estime de soi, la jeune fille avait la conscience de demander ce qui lui était dû.

Cependcint, au premier abord, cette prétention parut a Olivier si exorbitante, qu'il ne put s'empêcher de répondre, dans sa stupeur :

— Madame de Senneterre!... venir chez vous... vous dire qu elle consent au mariage de son fils... mais vous n'y songez pas, mademoiselle Herminie... c'est impossible! — Et pourquoi cela, monsieur? demanda la jeune fille avec une fierté si ingénue, qu'Olivier, réfléchissant enfin à tout ce qu'il y avait de généreux, délevé dans le caractère et dans l'amour d'Herminie, répondit, assez embarrassé : — V^ous me demandez, mademoiselle, pourquoi madame de Senneterre... ne

126 LES siiPr PÉCHÉS capitaux.

peut venir ici... vous dire qu elle consent au maria.ue de son fils? — Oui, monsieur. . . — Mais, mademoiselle, sans parler même des convenances du grand monde... la démarche... que vous exigez d'une personne de Tàge de madame de Senneterre... me semble...

Herminie, interrompant Olivier, lui dit avec un sourire amer :

— Si jYippartenais à ce grand monde dont vous parlez, monsieur; si, au lieu d être une pauvre orpheline, j'avais une mère... une famille... et que M. de Sennetere, meut recherchée en mariage... serait-il, oui ou non, dans les convenances que madame de Senneterre fit la première démarche auprès de ma mère, ou de ma famille... pour lui demander ma main? — Certainement, mademoiselle... Mais... — Je n'ai pas de mère... je n'ai pas de famille, poursuivit tristement Herminie. A qui donc si ce n'est à moi... madame de Spnneterre doit-elle s'adresser , lorsqu'il s'agit de mon mariage? — Un mot seulement, mademoiselle. Cette démarche de madame de Senneterre serait possible si ce mariage... lui semblait convenable... — Et c'est a cela que je prétends, monsieur Ohvier. — Mais la mèrede Gérald nevous connaît pas, niiidemoiselle. — Si madame de Senneterre a de son fils une assez mauvaise opinion pour le croire capable de faire un choix indigne, qu'elle s'informe de moi... Grâce à Dieu., je ne crains rien... — C'est vrai, dit Olivier, h bout d'objections raisonnables, je n'ai rien a faire -à cela. — Voici mon dernier mot, M. Oliv.er, reprit Herminie : ou mon mariage avec Gérald conviendra a madame de Senneterre, et elle m'en donnera la preuve en faisant auprès de moi la démarche que je demande; sinon... elle méjugera indigne d'entrer dans

l'ougumi,. 127

sa famille... alors de ina vie je ne reverrai M. de Senneterre, — Mademoiselle Herminie... par pitié pour Gérald... — Ah!... croyez-moi... je mérite plus de l)ilié... que M. de Sennetcrre, dit la jeune fille, ne pouvant contraindre plus longtemps ses larmes et cachant sa figure dans ses mains, cor, moi... je mourrai do chagrin peut-être... mais du moins jusqu'à la fin... j'aurai été digne de Gérald et de mon amour.

Olivier était désolé... Il ne pouvait sempêcherdadjr.irer cet orgueil , quoiqu'il en déplorât les consé- «luences en songeant au désespoir de Gérald.

Soudain on entendit sonner à la porte de la jeune fille.

Celle-ci redressa sa lêie, essuya les larmes dont son beau visage était inondé; puis, se rappelant la lettre de mademoiselle de Beaumesnil, elle dit à Olivier :

— C'est sans doute Ernestine... Pauvre enfant, je l'avais oubliée... M. Olivier... voulez-vous avoir la bonté d'aller ouvrir pour njoi?...

Ajouta la duchesse en portant son mouchoir a ses yeux, afin d'effacer les traces de ses pleurs.

• — Un mot encore, mademoiselle, reprit Olivier d'un ton pénétré, presque solennel, vous ne pouvez vous imaginer quelle est l'exaltation de l'amour de Gérald .. vous savez si je suis sincère. Eh bien!... j'ai peur... j)Our lui... entendez-vous bien... j'ai peur... en songeant aux suites de votre refus...

Herminie tressaillit aux effrayantes paroles d'Olivier. Pendant quelques instants, elle parut en proie à une lutte pénible... mais elle en triompha, et l'infortunée, brisée par cette torture morale, répondit a Olivier d'une voix presque défaillante :

iJ-i LES r-EPT l'ECU ES CAPlTAl'X.

— 11 m'est affreux de désespérer Gérald, car je crois a son amour parce que je sais le mien... je crois à sa douleur... parce que je sens la mienne... mais jamais je ne sacrifierai ma dignité qui est aussi celle de Gérald... — Mademoiselle... je vous en supplie... — Vous savez mes résolutions, monsieur Olivier... jenVijouteraipasunmot. Ayez pitié de moi... vous le voyez... cet entretien me tue...

Olivier, accablé, sinclina devant Herminie, et se dirigea vers la porte; mais, à peine leut-il ouverte, qu'il s'écria :

— Mon oncle I et vous , mademoiselle Ernestine ! Grand Dieu! cette pâleur... ce sang à votre front... qu est-il arrivé?

A ces molsd'01ivier,Herminiesortit précipitamment de sa cbambre et courut a la porte d'entrée.

Telle était la cause de la surprise et de l'effroi d'Olivier, lorsqu'il eut ouvert la porte de la demeure de la duchesse.

Le commandant Bernard, pâle, la figure bouleversée, semblait se soutenir à peine : il s'appuyait sur le bras de mademoiselle de Beaumesnil.

Celle-ci, aussi pâle que le vieux marin, et vêtue d'une modeste robe d'indienne, avait le front ensanglanté, tandis que les brides de son chapeau de paille flottaient, dénouées sur ses épaules.

— Mon oncle, quavez-vous? s'écria Olivier, s'approcbant vivement du vétéran et le regardant avec une angoisse inexprimable, qu est-il donc arrivé? — Ernestine, s'écriait en môme temps Herminie effrayée, mon Dieu! vous êtes blessée!... — Ce n'est rien... Herminie, répondit la jeune fille d une voix tremblante en tâchant de sourire, ce n'est rien... mais pardon-

nez... si je viens avec monsieur. . c'est qiio... tout à 1 heure... je...

La pauvre enfant ne put continuer; ses forces, son courage étaient h bout, ses lèvres blanchirent... ses yeux se fermèrent , sa tête se renversa doucement en arrière, ses genoux se dérobèrent sous elle , et elK; tombait, sans Herminie, qui la reçut dans ses bras.

— Elle se trouve mal... sécria la duchesse, monsieur Olivier, aidez-moi... portons-la dans ma chambre...— C'est moi... c'est moi qui suis cause de ce malheur! dit le commandant Bernard dans sa douloureuse anxiété.

Et il suivit d'un pas chancelant, tant sa faiblesse était grande encore, Olivier et Herminie qui transportaient Ernestine dans la chambre a coucher. — Pauvre petite... murmura le vétéran, quel cœur, quel courage!...

La duchesse ayant assis Ernestine sur son fauteuil, ô( a lechapeauquelleportait, écarta de son front puret blanc, ses beaux cheveux châtains, dont les énormes tresses se déroulèrent sur ses épaules; puis, pendant que la tête appesantie de mademoiselle de Beaumesnil était soutenue par Olivier, Herminie, a l'aide de son mouchoir, étancha le sang d'une blessure heureusement légère que la jeune fille avait un peu au-dessus de la tempe.

Le vieux marin, debout, immobile, les lèvres tremblantes, tenant entre ses mains jointes son petit mouchoir à carreaux bleus, contemplait cette scène touchante sans pouvoir trouver une parole, tandis que de grosses larmes tombaient lentement de ses yeux sur sa moustache blanche.

— Monsieur Olivier, soutenez-la... je vais chercher

130 LES SLPT PÉCHÉS CAPITAIX.

de leau fraîche et un peu d'eau de Cologne, dit Ilerniinie.

Et bientôt elle revint, portant une élégante cuvette de porcelaine anglaise et un flacon de cristal a demi rempli d"eau de Cologne.

Après avoir légèrement épongé la blessure d'Ernestine, avec de 1 eau mélangée de spiritueux, Herminie en prit quelques gouttes dans sa main, et les fit aspirer à mademoiselle de Beaumesnii...

Peu à peu les lèvres dErnestine se colorèrent, et une tiède rougeur remplaça la froide pâleur de ses ■joues.:.

— Dieu soit loué!... elle revient à elle, dit Herminie, en relevant les tresses de la chevelure de lorphehne, et les assujettissant sur sa tête, au moyen de son peigne d'écaillé.

Olivier, profondément touché de ce tableau, dit à la duchesse, qui, debout auprès du fauteuil, soutenait sur son sein aiiité la tête de mademoiselle de Beaumesnii :

— -Mademoiselle Herminie, je regrette que ce soit dans une si triste circonstance que j'aie â vous présenter mon oncle... M. le commandant Bernard.

La jeune fille répondit aux paroles d'Olivier par un salut affectueux adressé au vieux marin. Celui-ci reprit :

— Et moi, mademoiselle, je suis doublement désespéré de cet accident, dont je suis malheureusement cause... et qui vous met dans un si pénible embarras.

— Mais, mon oncle, reprit Olivier, que vous est-il donc arrivé?

Pendant qu Herminie, voyant, grâceaux bons succès de ses soins, Ernesline reprendre peu à peu ses sens.

L'or.GLEr.. loi

lui faisait de nouveau aspirer quelques goultes d'eou de Cologne, le commandant Bernard répondit a Olivier dune voix émue :

— Jetais sorti ce matin pendantque tu causais avec un de tes amis... — En effet, mon oncle, madame Barbançon m'a dit que vous aviez eu l'imprudence de sortir malgré votre extrême faiblesse... mais que ce qui lavait un peu rassurée... c"est que vous lui aviez paru l)!us gai que vous ne laviez été depuis bien longtemps. — Oh! certes... reprit le vétéran avec expansion, j étais gai parce que j'étais heureux .. oh! bien heureux, car, ce matin...

Mais le commandant s'arrêta, regarda Olivier avec une expression singulière, et ajouta en soupirant :

— Non... non, je ne dois rien te dire; enfin... je suis donc sorti... — C'était bien imprudent... mon oncle. -^ Que veux-tu... j'avais mes raisons... et puis j'ai cru que l'exercice au grand air serait plus profitable à ma convalescence que les promenades bornées a notre petit jardin... je suis donc sorti... Cependant, me défiant de mes forces, au lieu de gagner la plaine . . je suis allé ici près, dans ces grands terrains gazonnés qui avoisinent le chemin de fer... Après avoir un peu marché... me sentant fatigué, je me suis assis au soleil, sur le faite d'un talus qui borde Tune de ces rues tracées et pavées, mais où il n'y a pas encore de maisons...

J'étais l'a depuis un quart d'heure, lorsque, me croyant suffisamment reposé, j'ai voulu me lever pour revenir chez nous... mais cette promenade, quoique peu longue, avait épuisé m(>5 forces. A peine étais-je debout, que j'ai été pris d'un étourdissement,mesjambes ont fléchi, j'ai perdu l'équilibre, le talus était rapide...

132 LES SEPT PÉCilÉS CAPITAUX.

— Et vous êtes tombé... dit Olivier avec anxiété.

— Oui... j'ai glissé jusqu'en bas du monticule : cette chute aurait été peu dangereuse... si une grosse charrette chargée de pierres et dont les chevaux, abandonnés du charretier, marchaient a l'aventure... neût passé à ce moment... — Grand Dieu! sécria Olivier.

— Quel affreux danger! sécria Herminie. — Oh! oui, affreux. .. surtout pour cette chère demoiselle que vous voyez là... blessée... oui... blessée... en risquant sa vie... pour sauver la mienne. — Comment... mon oncle... cette blessure... de mademoiselle Ernestine...

— En tombant au bas du talus, reprit le vieillard en interrompant son neveu, qui jota sur mademoiselle de Beaumesnil un regard d'attendrissement et de reconnaissance ineffable, ma tête avait porté... j étais étendu sur le pavé, incapable de faire un mouvement, lorsqu'à travers une espèce de vertige... je vis les chevaux s'avancer... ^îa tète n'était plus à un pied de la roue... lorsque j'entends un grand cri... je vois vaguement une femme, qui venait en sens inverse des chevaux, se précipiter de mon côté... c'est alors que la connaissance m'a manqué tout a fait... — Puis, reprit le vieillard avec une émotion croissante, lorsque je suis revenu h moi... j'étais assis et adossé au talus... a deux pas de l'endroit où j'avais failli être écrasé... Une jeune fille, un ange de courage et de bonté, était agenouillée devant moi, les mains jointes, pâle encore d'épouvante, le front ensanglanté... Et... c'était elle... s'écria le vieux marin, en se retournant vers Ernestine, qui avait alors tout à fait repris ses sens.

— Oui, c'était vous, mademoiselle! reprit-il, vous qui m'avez sauvé la vie en vous exposant à périr... vous, pauvre faible créature, qui n avez écouté que voire

L'ORGUIII. loS

cœur eUjuo votrcMaillanco. — OIi! Eniostine, qiicjo suis fièro détre votre amiel s'écria la duchesse en serrant contre son cœurErneslinc, rougissante et confuse. — Oui... oui... sécria le vieillard... soyez-?n fièro de votre amie... mademoiselle, vous le devez! — Mademoiselle... dit à son tour Olivier en s'adressant a mademoiselle de Beaumesnil avec un trouble indéfinissable, je ne puis vous dire que ces mots... et votre cœur comprendra ce qu'ils signifient pour moi : je vous dois la vie de mon oncle, ou plutôt du père leplus ten drement chéri.., — Monsieur Olivier, répondit mademoiselle de Beaumesnil en baissant les yeux après avoir regardélejeunehommeavec surprise... ce que vous me dites là... me rend doublement heureuse... car j'avais ignoré... jusqu'ici, que monsieur fût celui de vos parents dont Herminie m'avait parlé avant-Mer. — Et maintenant, mademoiselle, reprit le vieillard d'un ton rempli d'intérêt... comment vous trouvez-vous?... il faudrait peut-être aller chercher un médecin... Mademoiselle Herminie... qu'en pensez-vous? Olivier y courrait. — Monsieur Olivier, n'en faites rien, do grâce, dit vivement Ernestine, je n'éprouve qu'un peu de mal de tête; la blessure doit être légère, c'est à peine si je la ressens. Lorsque. . tout a l'heure je me suis évanouie, c'a été... je vous l'assure, bien plus d'émotion... que de douleur. — Il n'importe, Ernestine, dit Herminie... il faut prendre un peu de repos..-. Je crois comme vous votre blessure légère... mais vous avez été si effrayée, que je veux vous garder pendant quelques heures. — Oh! quant a cette ordcnnance-là, ma chère Herminie, dit en souriant mademoiselle de Beaumesnil, j'y consens de tout cœur... et je firai durer ma convalescence le plus longtemps

ioU LES SEPT PÉCHÉS CAPITAl'X.

qu'il me sera possible. — Olivier, mon enfant... dit le vieux marin, donne-moi le bras, et laissons ces demoisellcs. — Monsieur Olivier, reprit Herminie, il est impossible que M. Bernard, faible comme il lest, s'en aille a pied... Si vous voulez dire a la portière d'aller chercher une voiture. — Non, non, ma chère demoiselle, avec !e bras de mon Olivier, je ne crains rien, reprit le vieillard... le grand air me remettra... et puis je veux montrer a Olivier Tendroit où je périssais sans cet ange gardien... Je ne suis pas dévot, mademoiselle, mais j'irai souvent, je vous le jure, faire un pèlerinage a ce talus de gazon... et je prierai à ma manière pour la généreuse créature qui nïa sauvé au moment où j'avais tant envie de vivre, car ce malin même...

Et pour la seconde fois, a la nouvelle surprise d'Olivier, le vétéran refoula les paroles qui lui vinrent aux lèvres...

— Enfin... n'importe, reprit-il, je prierai donc à ma manière pour mon ange sauveur, car vraiment, ajouta le vétéran en souriant d'un air de bonhomie, c'est le monde renversé... ce sont les jeunes filles qui sauvent les vieux soldats. . . . heureusement qu'aux vieux soldats, il reste un cœur pour le dévouement et pour la reconnaissance.

Olivier, les yeux attachés sur le mélancolique et doux visage de mademoiselle de Beaumesnil, éprouvait un attendrissement rempli de charme; son cœur palpitaitsous les émotions les plus vives et les plus diverses, en contemplant cette jeune fille, et se rappelant les incidents de sa première rencontre avec elle, sa franchise ingénue, l'originalité naïve de son esprit, jMiis surtout les confidences d'Herminie qui lui avait

i/or.niT.iL. ÎS5

n|)prisqiic le sori d Frncstine était loindï'lro lieureux.

Certes Olivier admirait plus que personne la rare Ix'auté de la duchesse, mais en ce moment Ernestine lui semblait aussi belle...

[.e jeune sous-officier était tellement absorbé, qu'il fallut que son oncle le prît par le bras, et lui dit :

— Allons, mon garçon... nabusons pas plus longtemps de riiospitalité que mademoiselle Herminie... me pardonnera d'avoir acceptée. — En effet, Herminie, dit Érnesline, sachant que vous demeuriez tout auprès de IVndroit où 1 accident est arrivé... j'ai cru pouvoir... — Nallez-vous pas vous excuser maintenant, dit la duchesse en souriant et en interrompant mademoiselle de Beaumesnil, vous excuser d'avoir agi en amie?... — Adieu, donc, mesdemoiselles, dit le vieux marin.

Et s adressant à Ernestine d'un ton pénétré :

— I! me serait trop pénible de penser... que je vous ai vue aujourd'hui pour !a première et la dernière fois... Oh! rassurez-vous, mademoiselle, ajouta le vieillard en répondant a un mouvement d'embarras d'Ernestine, ma reconnaissance ne sera pas indiscrète .. seulement je vous demanderai comme une grâce à vous et à mademoiselle Herminie... démo faire savoir... quelquefois... aussi rarement que vous le voudrez , quand je pourrai vous rencontrer ici, n'est-ce pas? dit le vieillard en contenant son émotion, car ce n'est pas tout... de remplir un cœur de gratitude, il faut au moins lui permettre de l'exprimer quelquefois... — Monsieur Bernard, dit Herminie. votre désir est trop naturel... pour quElrnestine et moi nous ne nous y rendions pas... L'un de ces soirs qu'Ernostine sera libre... nous vous avertirons et vous

nous ferez le ploisir de venir prendre une tasse de thé avec nous. — Vraiment? dit joyeusement le vieillard; puis il ajouta : Toujours le monde renversé... ce sont les obligés qui sont comblés par les bienfaiteurs... enfin je me résigne. Allons, encore adieu, mesdemoiselles, et surtout au revoir... vier.s-tu, Olivier?

Au moment de sortir, le vieux marin s'arrêta, parut hésiter et, après un moment de réflexion, il revint sur ses pas et dit aux deux jeunes filles :

— Tenez, mesdemoiselles, décidément.. . je ne peux pas... je ne dois pas emporter un secret qui m'étouffe.

— Un secret... monsieur Bernard? — Ah! mon Dieu oui... deux fois déjà il m'est venu aux lèvres, mais, deux fois... je me suis contraint, parce que j'avais promis de garderie silence... mais, après tout, il faut que mademoiselle Ernestine, à qui je dois la vie... sache au moins pourquoi je suis si heureux de vivre,.

• — Je pense comme vous, monsieur Bernard, dit Herminie, vous devez cette récompense a Ernestine. — Je. vous assure, monsieur, reprit mademoiselle de Beaumesnil, que je serai très-heureuse de votre confidence.

— Oh! c'est que c'est une vraie confidence, mademoiselle... car, je vous l'ai dit, on m'avait recommandé le secret. Oui... et s'il faut te l'avouer, mon pauvre Olivier, c'est pour le mieux garder, ce diable de secret .. que je suis sorti ce matin... pendant que tu étais à la maison. — Pourquoi cela, mon oncle? — Parce que, malgré toutes les recommandations du monde, dans le premier saisissement de la bonne nouvelle... que je venais d'apprendre, je n'aurais pu m'empêcher de te sauter au cou, et de te dire tout! aussi je suis sorti espérant m'habituer assez à ma joie pour pouvoir te la cacher plus tard. — Mais, mon oncle, dit Ohvier qui écoutait le

L'ORCliElL. 137

vétéran avec une surprise croissanlu, de quelle bonne nouvelle voulez-vous donc parler? — L'ami.,, que (u as vu ce matin à la maison ne t'a pas dit que sa première visite avait été pour moi, n est-ce pas? — Non, mon oncle... Lorsqu'il est venu me trouver sous la tonnelle... je croyais qu'il arrivait èi l'instant. — C'est . cela, nous en étions convenus, de te cacher notre entrevue... car c'est lui qui me l'a apportée, cette fameuse nouvelle! et Dieu sait s'il était content! quoiqu'il m'ait paru bien triste d'autre part... En un mot, mesdemoiselles, vous allez comprendre mon bonheur, reprit le vétéran d'un air triomphant, mon brave Olivier est nommé officier! — Moi! s'écria Olivier avec un élan de joie impossible à rendre, moi, officier!! — Ah! quel bonlieur pour vous, monsieur Olivier! ditHerminie. — Oui, mon brave enfant, reprit le vétéran en serrant dans ses mains les deux mains d'Olivier; oui, tu es officier, et je devais te garder le secret... jusqu'au jour où tu recevras ton brevet pour que ta joie fût plus complète... car tu ne sais pas tout... — Qu'y a-t-il donc encore, monsieur Bernard? demanda Esrnestine qui prenait un vif iniérêt à cette scène. — Il va... mesdemoiselles, que mon cher Olivier... ne me quittera pas d'ici longtemps du moins, car on l'a nommé officier dans l'un des régiments qui viennent d'arriver en garnison à Paris... Eh bien! mademoiselle Ernestine, reprit le vétéran, avais-je raison d'aimer la vie! en pensant au bonheur d'Olivier... au mien?... Comprenez-vous maintenant toute l'étendue de ma reconnaissance envers vous?

Le nouvel officier restait muet, pensif, une vive émotion se peignit sur ses traits lorsque, par deux fois, iljefa les yeux sur mademoiselle de Beaumes-

138 LliS SEPT PÉCHÉS G.VPlTAtX.

iiil avec uiio expression nouvelle et singulière.

— Eli bien!... mon enfant, dit le vétéran étonné, presque chagrin du silence méditatif qui avait succédé chez Olivier à sa première exclamation de surprise et de joie, moi qui croyais te faire plaisir, en t annonçant ton grade! Je sais bien qu'après tout, ce n'est que justice rendue... et tardivement rendue... a tes services, mais enfin .. — Oh... ne me croyez pas ingrat!... envers la destinée, mon oncle, reprit Olivier, d'une voix profondément pénétrée, si je me tais, c'est que mon cœur est trop plein... c'est que je pense... à tous les bonheurs que renferme la nouvelle que vous m'apprenez; car, ce grade... je le dois... j'en suis sûr, à la chaleureuse intervention de mon meilleur ami... Ce grade... me rapproche pour longtemps de vous, mon oncle... et enfin ce grade... ajouta Ohvier, en jetant de nouveau les yeux sur Ernestine, qui rougit en rencontrant encore le regard du jeune homme, ce grade est sans prix pour moi..." reprit Olivier, parce que... {)arceque... c'est vous qui me l'annoncez, mon oncle.

Évidemment, Olivier ne disait pas la troisième raison qui rendait son nouveau grade si précieux pour lui.

Ernestine devina seule les généreuses et secrètes pensées du jeune homme... car elle rougit encore et une larme d'attendrissement involontaire brilla dans ses yeux...

— Et maintenant, mon officier, reprit gaiement le vieux marin. Maintenant, que ces demoiselles ont bien voulu prendre part à ce qui nous intéresse... remercions-les, ne soyons pas plus longtemps indiscrets... Seulement... mademoiselle Herminic... n'oubhez pas votre invitation pour le thé, vous voyez que j'ai bonne mémoire... — Oh! soyez tranquille, M. Bernard, je

i/or.GiiEi:,. loi)

vous prouvLTLii que j'ai aussi bonncMiiémoirc que vous, répondit gracieuï^emeni Herminie.

Pondant que le commandant Bernard adressait h mademoiselle de Beaumesnil quelques dernières parules de roeonnaissance et d'adieu, Olivier, s'approl'hant d Herminie, lui dit a demi-voix dun ton suppliant :

— .Mademoiselle Herminie... il est des jours qui doivent disposer à la clémence... que dirai-je a Gérald? — ?.lonsieur Olivier, reprit Herminie, dont le Iront s'attrista profondément, car la pauvre enfant avait un instant oublié ses chagrins... vous savez ma résolution...

Olivier connaissait la fermeté du caractère d'Herminie; il étouffa un soupir en songeant à Gérald, et reprit :

— Un mot encore, mademoiselle Herminie, voulezvous avoir la bonté de me recevoir demain... a l'heure qui vous conviendra... pour une chose très-importante, et qui, cette fois, m'est toute personnelle?... vous me rendrez un vrai service... — Avec plaisir, monsieur Olivier, répondit la duchesse^ quoique assez surprise de cette demande. Demain matin... je vous attendrai. — Je vous remercie., mademoiselle... A demain donc! ditOhvier.

Et il sortit avec le commandant Bernard. Les deux jeunes filles, les deux sœurs, restèrent seules.

FIN \)U TKOISlEMt: VOLUME.

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