‹ L'orgueil humainChapitre 3 sur 45 · TI PRÉFACE · texte numérisé non relu

TI PRÉFACE

recherche, donne à mon esprit la lucidité et le courage dans les conclusions.

Devant le tribunal de la pensée contemporaine rhomme agite ses destins avec l'angoisse qui précède les grandes crises. En méditant et en écrivant ce livre, j'ai résolu d'apporter mon témoignage et de dévoiler l'erreur séculaire qui a précipité les hommes dans le mensonge et dans le malheur. .

Les leçons de la nature.

Contemplons la nature avec un cœur simple et des yeux frais, et retenons avec respect l'enseignement direct qu'elle nous donne.

La nature entière semble suspendue au soleil. Gravissez une haute montagne avant le lever du jour; quand le soleil éclate, la terre se balance, heureuse et pâmée, devant son immortel amant. La pluie des rayons tombe comme une caresse et comme un langage. La nature s'éveille, et les formes de la vie se dégagent dans la clarté.

Le soleil crée la vie. Il semble aspirer l'océan. Il maintient et renouvelle la sève des êtres. Il fait briller la goutte d'eau et lui donne l'énergie qui

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forme les fleuves et les mers. Il commande au rythme de Texistence universelle.

Le soleil crée la beauté. Il fait de la terre une immense œuvre d'art. Il répand sur elle tous les prestiges de la lumière et de l'ombre. La nature, pour paraître belle, n'attend pas la collaboration de l'homme. Sous l'éclat des rayons, l'océan et le soleil se fascinent de la réciproque influence de leur beauté, la montagne a la forme d'un temple et le peuplier qui se dresse sur la plaine ressemble à une colonne et paraît chanter.

Le soleil crée la* moralité. Il a la sérénité et la splendeur. Il est ardent et il est lucide. Il se mêle aux choses et il les domine. Solennel enseignement que sut comprendre l'un des plus grands parmi les enfants des hommes : Goethe dut au soleil de rénover son art égaré et de fonder son génie sur la culture dominatrice.

Le soleil nous apporte les multiples leçons de la lumière.

La lumière élimine le secondaire et accuse le relief : elle ennoblit.

La lumière précise et détache les contours : elle fixe la vérité.

La lumière dispose autour des choses une atmosphère qui les décore : elle idéalise.

La lumière invite à Tordre. Elle communique au lumineux le don d'élan, la force de commander, une sorte de magnifique influence. Quand le clocher monte et s'effile dans la lumière, comme un cri net dans un air pur, il domine toute la plaine, et tout ce qui l'entoure semble se grouper à son appel et s'harmoniser à son chant.

La lumière donne la joie. L'ivresse de la lumière est étincelante. Quand nous marchons dans la plaine, entourés et portés par la lumière, il se dégage du fond de nous-mêmes un enchantement. La vie semble légère et profonde. Nous communions avec la nature, et l'allégresse que nous éprouvons est la forme consciente de l'ivresse de la lumière.

La lumière crée l'art des hommes. Il n'est pas de forme morose qu'un rayon de lumière ne fasse resplendir. Si subtil que soit l'œil d'un peintre, il ne sera jamais capable de retenir la fantasmagorie des jeux de la lumière et l'infinie combinaison des reflets. Le jour où Delacroix s'aperçut qu'un jaune vif, se mouvant dans la lumière, projetait des reflets violets dans les ombres, une nouvelle manière de peindre était trouvée, mais l'artiste était le disciple de la nature et se bornait à transcrire sa révélation.

La lumière mêle son enseignement à l'enseignement de Tombre, sa compagne.

Le chant de l'ombre est aussi émouvant que le chant de la lumière.

La vie de l'ombre est aussi grave que la vie do la lumière.

L'ombre est patiente, insinuante, invincible. Elle a l'irrésistible puissance de la douceur. Elle invite au recueillement et elle annonce le sommeil. Elle est la grande pacificatrice. Aimons l'ombre, l'ombre maternelle, l'ombre si douce.

L'opibre nous apprend que toutes les formes de la nature fraternisent par le prestige des reflets. Grâce à l'ombre, le ciel se mêle à l'océan, et la lune qui se balance au-dessus des montagnes se promène au fond des eaux. Contemplez l'ombre des arbres de la rive dans l'eau qui frissonne. La vie de l'onde et la vie de l'arbre se mêlent; leur mutuel attrait produit les jeux du mirage, apparences qui frémissent, rides de l'eau qui se couvre de feuilles, silhouettes mouvantes de l'arbre flatte par les caresses de l'eau, formes qui se défont et se refont, et insinuent la vie de l'arbre dans la vie du flot. La nature, en se revêtant de lumière et d'ombre, apprend que l'harmonie est l'apaisement des contrastes, l'acceptation des solidarités réci-

proques, et l'hymen de Tombre et de la lumière révèle l'union de la terre et du ciel, l'embrassement et la fusion de toutes les formes de la vie.

Comme le soleil, comme la lumière et l'ombre, le paysage est un incomparable éducateur.

Le paysage enseigne la nécessité de la gradation dans l'unité. Un paysage uniforme et monotone est un paysage mort. La vie du paysage se dispose sur différents plans. Vie, harmonie sont des' mots synonymes.

Le paysage montre l'accord nécessaire des parties dans Tensemble. Chaque objet semble avoir sa vie propre et indépendante, mais la plante ne peut se détacher de la terre où elle plonge ses racines, de l'air où elle aspire la vie, du soleil qui ravive sa sève, de l'ombre des arbres qui la préserve de la sécheresse. L'isolement, c'est la mort. L'univers conspire et collabore à l'existence de Tétre le plus simple. Chaque être a une valeur universelle.

Le paysage insinue en nous le sens de l'égalité dans la hiérarchie. La gorge creusée au fond du ravin, la prairie déployée en plaine, la mon-

tagne qui se dresse vers le ciel forment un amphi- , théâtre vivant. La diversité éclate dans la nature, mais les lois imposent partout leur empire. Quand la montagne est desséchée, la gorge ruisselle; mais quand les ravins frissonnent, la montagne s'épanouit au soleil. La contemplation de la nature donne le sentiment apaisant de la justice universelle ; mais il ne faut pas morceler la nature en la pliant à la fragilité de notre regard. Elle n'est pas responsable de la faiblesse de nos organes, et si nous avons la prétention de la juger, il faut avoir la force de l'embrasser dans son ensemble : alors les discordances s'effacent dans la symphonie universelle.

Le paysage est un éducateur de la volonté.

Il montre la nécessité d'un fond robuste qui impose la tenue du paysage. Un paysage sans fond est frêle et comme suspendu : il présente un ensemble flottant d'apparences. Un paysage sans fond n'est pas seulement frêle : il est prêt à se dissoudre. Un paysage expressif a toujours un fond, le ciel, la mer ou la montagne. Un paysage de mer repose sur Thorizon et le ciel; la plaine semble soutenue entre le ciel et la terre, et, dans la montagic, la masse qui se lève dans le lointain assombri anime les premiers plans. Quand

l'atmosphère alourdie par l'orage supprime ce fond nécessaire, le paysage semble se plaindre : il a un air morne, replié, accablé : la vie ne le soutient plus. Retenons cette leçon primordiale. Le fond, c'est l'armature qui maintient les formes mouvantes. Si les apparences peuvent être multiples, souples et légères, le fond doit être immuable. Ainsi le caractère est le fond qui impose la tenue des actes et la cohérence de la vie. Démuni du fond essentiel, le paysage manque d'unité, d'harmonie et de plénitude, et le caractère se délie dans l'incohérence.

Le paysage est l'éducateur de l'esprit. Il apprend qu'une pensée fondamentale est nécessaire pour grouper nos idées et les maintenir vivantes. L'édifice de notre intelligence doit reposer sur un fond résistant. N'oublions pas que les nuages mêmes sont soutenus par le ciel. Une pensée forte semble se déployer devant un grand paysage et prolonger son rythme. Une pensée frêle se replie sur ellemême et se dévore. Une pensée trop souple s'égare dans le jeu décevant de ses métamorphoses. Pour éviter ces égarements, il faut revenir sans cesse à la nature et se soumettre à sa discipline. La contemplation du paysage permet d'échapper aux abus de l'esprit et aux dangers de la scolastique.

Car la scolastique n'est pas morte : elle revit dans le psittacisme, dans cette manie si tenace qu'ont les hommes de s'enivrer de formules, et de croire que la vie de l'univers se traduit dans leurs affirmations étriquées et prétentieuses. La scolastique était un paysage sans fond. La pensée d'Amiel était un paysage sans fond. Certains disciples de Hegel ressemblent à des paysages sans fond. Ce mouvement précipité des formules dans une pensée démunie d'idées substantielles traduit le vertige de la faiblesse. Reproduisons donc en nous la vie du paysage. Que notre esprit entre au fond de nous-mêmes par des racines noueuses et plongeantes. Qu'il repose sur les assises de quelques idées essentielles, idées synthétiques, idées éprouvées par la multiplicité des explications qu'elles fournissent, idées armées et triomphantes, qui donnent la sécurité, autorisent les grands voyages, permettent à l'esprit de jeter la paix lumineuse des longs regards sur l'étendue infinie des choses.

Sachons nous initier à l'enseignement des grands spectacles de la nature : la mer et la montagne.

Il est bon que l'homme se sente en face de rUlimité pour effacer les illusions de son orgueil. La mer nous donne ce sentiment accablant et nécessaire. Notre imagination a beau s'enfler, elle ne parvient pas à tisser avec ses images la vision nette de ce qui est sans limites. L'éclair qui traverse les cieux nous donne une émotion abrupte mais fugitive : la mer prolonge indéfiniment cette émotion en maintenant la vision de l'être indéfiniment mouvant. De là cet air grave, ce regard lointain de ceux qui vivent devant la mer.

La mer nous fait vivre dans un contact prolongé avec les grandes forces de la nature : le ciel et l'eau, et leur intermédiaire flottant, le nuage. C'est pourquoi devant la mer la solennité des aurores et des couchants a une magie singulière. L'homme est obligé d'embrasser d'un seul regard ces grands spectacles que multiplie la féerie de la lumière, et l'amplitude de son regard ouvre démesurément l'horizon de sa pensée.

La mer rabat notre orgueil, en nous faisant comprendre que notre vie n'est pas plus stable que ces flots qui se déplacent et semblent se dévorer. Elle nous remet dans l'état primitif de l'humanité, en nous donnant le besoin de nous

iO INTRODUCTION

rattacher à la nature, de renouer les liens que notre vanité a rompus, et d'appuyer notre petitesse sur sa grandeur.

Mais prenons garde! La mer est trop puissante : elle risque de distendre notre pensée et d'anéantir notre énergie. La mer nous absorbe dans cette langueur injBnie qui sort des eaux. Elle emporte nos orages intérieurs dans le tumulte de ses flots, mais elle nous dissipe et nous enlève à nous-mêmes. Elle nous apaise, mais elle no nous redresse pas. Il faut se prêter, non se donner à la mer, qui n'a pas pitié de notre petitesse.

La montagne nous étonne, sans nous confondre. Ecoutons, dans la montagne, la leçon de la forêt, — non pas de la forêt humanisée, civilisée, adaptée à nos ressources, mais de la forêt antique, effroyable par l'amoncellement de ses formes et la violence de ses parfums. C'est le monde noir, inextricable, devant lequel l'homme tremble. Souvent d'étranges rumeurs s'élèvent de ce fouillis multiforme, et c'est le bruit formidable de la forêt. La forêt est le temple du sublime, et le sentiment du sublime est nécessaire pour donner de l'accent à nos émotions. Celui qui n'a pas tremblé devant le silence tumultueux de la

forêt n'a pas senti le tressaillement de la vie sacrée des origines. Il est bon que notre fragilité s'étonne devant ces arbres géants. Il faut que Thomme sente la petitesse de l'homme et rejette son orgueil, source de tous les maux. Devant le dépôt inutilisé de tant de forces monstrueuses, il comprend le scandale de nos civilisations fondées sur le culte de Thomme et l'oubli de la nature. Il s'inquiète devant ces formes qui déconcertent l'imagination la plus riche : formes sveltes et d'un seul jet, ou contournées et farouches, lyres sacrées et colonnes d'un temple, amoncellement de ruines proclamant l'épouvante d'un désastre, silhouettes d'animaux disparus, têtes grimaçantes et prêtes à hurler : harmonie et chaos! Puis, sous ces arbres centenaires, quelle touchante chose que la vie des mousses, des fougères, la vie des humbles ! Devant cette existence qui foisonne, et qui marie l'énorme et le frêle, devant ce silence coupé soudain de cris sourds comme des liens qui se rompent, l'homme demeure effaré, hagard. Une émotion inoubliable l'a fait vivre, en un instant, de la vie des siècles : il a senti l'énormité, la puissance et la bonté de la nature.

Ecoutons la leçon, plus poignante encore, qui se dégage de la vie des hauteurs. On gravit la

montagne. On parvient aux lieux où rhommo n'est plus guidé par la trace de l'homme. On arrive aux plus lointains sommets et l'angoisse des hauteurs nous saisit. Le bruit des pas a je ne sais quoi de solennel. L'air même semble s'étonner. Une sérénité formidable est partout épandue. Il semble que la terre se dérobe et s'évanouisse. On est soustrait à l'action du temps. Le primitif et l'éternel ne sont plus des conceptions de notre esprit : ils ressemblent à des êtres qui habitent parmi ces lieux inviolables. Tout ce qui est en nous purement humain se détache et tombe. Il ne reste que le sentiment de la vie, indistinct de la vie des choses, de Tair qui vibre, du ciel que nous allons toucher, des hauteurs qui s'agitent dans la lumière. On éprouve un sentiment d'angoisse et un sentiment d'ivresse. Le plus faible des hommes est, ici, à l'état lyrique. Sa médîtar lion devient grande et haute, et les choses collaborent à cette méditation. Elles semblent dire : Nous sommes lointaines et belles. Un air neuf nous enveloppe. Nous sentons autour de nous la simplicité et le respect. Nous éprouvons la joie d'être patientes, éternellement fraîches et vives. Nous n'entendons pas les bruits des humains, et nous ne conversons qu'avec les étoiles. Nous

ignorons les passions humaines, et nous dominons les nuages. Ici triomphe l'inaltérable sérénité des hauteurs.

Un paysage solennel et pathétique ressemble aux plus amples pensées. C'est pourquoi les pensées des sages sont la traduction abstraite des grands aspects de l'univers. Les grands aspects de l'univers sont l'expression pittoresque des plus profondes philosophies. Les cerveaux puissants ressemblent à des observatoires, d'où le regard plonge au loin, embrassant les détails du paysage, saisissant la loi qui les groupe. Entre la beauté d'un paysage qui a pour fond la montagne, la mer ou le ciel, et la plénitude d'une pensée qui retentit à travers les âges, il n'y a pas seulement une analogie d'expression, mais une identité de nature. Quand un philosophe prononce une formule solennelle qui élargit l'horizon intellectuel, on dirait que l'univers entre dans la solitude de sa chambre, et apporte à sa pensée, comme un hommage, la traduction plastique de ses plus grands aspects. Donc ne séparons pas l'univers et la pensée des sages, et mettons à

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l'épreuve du paysage les plus profondes philosophies. Si elles ne s'adaptent pas à l'univers, elles s'effacent comme un mirage. Si elles commentent l'univers, elles resplendissent. Devant l'existence de la forêt, de la montagne et de la mer, le mot de Parménide, « le non-être n'est pas », apparaît éclatant et plein. La nature entière tressaille en lui. Cette formule s'anime et se remplit soudain de toutes les formes de la vie, et les plus mouvantes se lient aux plus robustes. La pensée de Pascal sur « le silence éternel des espaces infinis » constate et peint l'infini de Punivers : elle fait se dérouler devant nous, dans notre chambre silencieuse, toutes les étoiles de la nuit et la grande paix des solitudes célestes. Quand Spinoza parle, avec l'accent qu'on entend sur les sommets, de « l'ordre universel », et de son dieu impersonnel et muet qui se confond avec la nature, nous avons peine à suivre sa pensée, rigide et inébranlable comme l'airain : mais, pour l'embrasser dans sa plénitude, gravissons une haute montagne; atteignons l'endroit d'où notre regard domine la plaine; saisissons l'harmonie qui relie et groupe les détails du paysage ; suivons ces lignes qui d'abord se brisent et s'emmêlent, puis ondulent et se prolongent vers les hauteurs

OÙ elles se perdent; pénétrons-nous de Tordre souverain qui explique et soutient la vie de l'ensemble, depuis les rochers qui éclatent dans le ciel jusqu'à la gorge lointaine qui gémit au fond du ravin, alors nous comprenons la solennité de Spinoza et son immarcescible optimisme. Une grande pensée est semblable à un paysage puissant. Les grandes beautés naturelles traduisent et commentent les sublimités de l'esprit. La sagesse des hommes est l'expression abstraite de la vie de la nature.

Ainsi la nature contient toute la vérité et toute la beauté, et notre philosophie consiste à épeler ses merveilles. Pourtant l'orgueil humain a voulu ajouter à la noblesse et à la splendeur des choses. Ars est homo additus naturœ. Parole sonore et creuse, qui révèle une vanité insondable. L'art humain ne fait que balbutier les mots de beauté qui sortent, en tumulte, de la forêt, de la mer et de la montagne. La nature est la grande éducatrice : écoutons la nature avec humilité, ponr vivre dans la paix et dans la lumière.

Il y a entre la nature et l'homme de perpétuelles correspondances. Dans les moments de

notre vie où nous touchons le fond de nousmêmes, elles éclatent, et nous replacent soudain dans l'état primitif de Thumanité, où les émotions individuelles se prolongeaient dans la vie des choses. La vie de l'amour manifeste avec force Toriginelle adaptation de l'homme à la nature. Dès que nous aspirons à l'amour, nous cherchons dans la nature un langage. Nous commençons à aimer, et c'est en nous une effusion de parfums et de sonorités qui se répondent : c'est la vie bruissante, légère et multicolore de la nature au printemps. La sève qui gonfle nos veines a la vigueur de celle qui fait éclater les bourgeons. Nous nous mêlons à la vie splendide des choses. L'amour qui éclôt en nous se dresse en éclat comme le peuplier dans le gazon vert, et les larmes silencieuses qui traversent nos sourires s'écoulent comme Tonde fraîche et tremblante qui sillonne la prairie. Toutes nos pensées sont claires comme les sentiers qui courent dans la montagne parmi les rayons du soleil. Notre âme est à l'état poétique parce qu'elle ressemble à la nature à l'état de création.

Quand l'usure de la vie a flétri les fleurs de l'amour et que la fatigue de l'âge et la lucidité Tueurtrière de l'expérience nous ont fait entendre

le bruit des premières dislocations intérieures, nous trouvons encore dans la nature le symbole de nos mélancolies et de nos désenchantements. La nature, en automne, retient tous les charmes de son printemps ; elle est ardente et brillante, et veut encore sourire : mais ses ardeurs ont la fièvre, son sourire est froissé, son éclat s'apaise dans le gris des couleurs mourantes. Mais comme rhomme se rattache encore à l'amour par les ardeurs brusques et tremblantes de la passion qui ne veut pas s'éteindre, la nature mêle et avive par là fusion toutes ces couleurs qui vont passer. Elle recompose hâtivement ses éléments qui se désagrègent. On dirait qu'elle fait le geste suprême d'embrasser tout ce qu'elle possède encore, et d'exalter ses énergies défaillantes pour assister à leur suprême épanouissement avant les atteintes de la mort. Ainsi notre amour méconnaît nos fatigues, et nous tendons nos mains lassées vers le bonheur qui s'enfuit et nos derniers sourires tremblent et s'achèvent dans les larmes.

Laissons retentir au fond de nous-mêmes ces merveilleuses correspondances entre l'homme et la nature.

Puisque la nature insinue en nous le sens de la vérité et de la beauté, elle est l'éducatrice de notre sensibilité et de notre esprit. Puisqu'elle nous montre l'identité profonde du bonheur et de la règle, elle est l'inépuisable conseillère. Enfin elle sera la consolatrice si nous savons méditer le suprême enseignement qu'elle nous donne, je veux dire la compréhension du rythme de la vie qui fait accepter la nécessité de la mort.

La poésie s'égare en opposant la mobilité do l'homme à l'immutabilité de la nature. En répandant ce lieu commun, si banal et si décevant, elle fausse notre attitude devant les choses. Elle désapprend la résignation et pousse à la révolte. La terre dévoile ses défaillances à l'observateur clairvoyant, et la géographie, pour remplir tout son rôle, doit être précise et pleine comme îa science, émouvante comme la vie. Il ne lui suffit pas de décrire les aspects de l'univers : elle les explique en prolongeant sur le présent le souvenir du passe. Derrière les formes que nous contemplons, nous savons évoquer celles qui s'offraient à nos ancêtres : alors éclate la mobilité de la nature. Nous pouvons connaître l'âge des mon-

tagnes : les Pyrénées sont plus vieilles que les Alpes, car l'usure du temps a mordu leurs crêtes, et leurs plus hauts sommets s'arrondissent. Les Alpes, qui escaladent les cieux, sont plus jeunes et impétueuses, mais l'érosion a commencé son œuvre inévitable d'aplanissement. Ainsi la montagne s'émiette, la montagne meurt! Mais, ce qui nous surprend davantage, la force qui dissout le plus fortement l'univers n'est pas la tempête des révolutions géologiques : c'est la goutte d'eau, que la pesanteur emporte, l'humble et légère goutte d'eau, qui va, bondit, et se précipite, la goutte d'eau, qui accuse les reliefs et creuse le fond des ravins. La terre est une matière plastique, perpétuellement mouvante, désagrégée et façonnée par la goutte d'eau.

La nature, en nous montrant que la mort s'insinue partout dans la vie, nous apprend à ne pas craindre la mort. Par une aberration singulière, l'homme fait peser sur son existence, comme une perpétuelle menace, la peur du néant. Dans la nature, la vie se déploie dans le cortège de la mort, et la mort s'avance avec les formes de la vie. La lumière suit la nuit et amène l'ombre ; la douleur précède l'allégresse, et la sérénité dissipe l'amertume des orages. La fleur brille et se

dessèche, et les naissances émergent des dissolutions. L'homme seul s'étonne et refuse de mourir* Il se nourrit de chimères ; il s'enivre d'idées d'immortalité; il veut imposer son empire à la nature, et enchaîner le destin. Mais sa tranquillité est toujours branlante : devant l'inévitable, il gémit ou il s'emporte, et son existence est meurtrie du souvenir toujours présent de la mort. Au lieu d'accepter la mort, simplement, comme la montagne qui s'en va, comme l'arbre qui se dépouille de ses feuilles, comme l'animal qui s'écarte pour mourir, il l'entoure de mystère, de pathétique et d'appuis tremblants, et nos funérailles sont muettes comme l'accablement ou pleines d'ostentation comme la révolte. Puis nous projetons sur l'univers la mélancolie de notre deuil; nous l'enveloppons du voile de nos effrois, la nature se couvre d'un drap mortuaire et nous vivons dans une atmosphère de nécropole. Hélas ! je tâche, en ce moment, de dépouiller la mort de son prestige, mais si demain elle tombe autour de moi, je serai sans doute abattu, irrité contre le destin : le calme que j'affecte est donc apparent et je fais le geste du fanfaron. C'est que nous portons en nous l'inaliénable héritage de plusieurs siècles assombris par la toute-puissance de la

mort. Nous avons enrichi notre faculté de souffrir en afîaiblissant notre énergie d'adaptation aux lois naturelles. Nous savons pourtant que le fracas de la douleur ne prouve pas l'intensité de notre infortune. Les bruits de la souffrance, les larmes et les cris révèlent une âme sensible, mais l'oubli peut suivre, de près, le chagrin violent. Au contraire, l'homme, qui est grave dans la douleur, est simple et calme comme la nature. Il est vraiment homme, puisque la grandeur de l'homme ne consiste pas dans le don de souffrir, mais dans la force de se' souvenir et de comprendre. Ainsi l'univers, qui ne proclame jamais sa souffrance, garde le souvenir des morts en maintenant la vie où ils se prolongent : tout se transforme et rien ne meurt. Donc la nature nous apprend à unir l'amour de la vie à la compréhension de la mort, et nous amène à savoir que la loi explique et domine l'éphémère.

La nature étant toute la science, toute la morale et tout le bonheur, le rôle de l'homme semblait être de se rattacher de plus en plus à la nature, en méditant et en propageant l'enseignement qu'elle nous donne, en justifiant par la science le respect dont elle nous frappe, en associant à l'amour de la nature qui nous mêle à la

nature la connaissance des vérités scientifiques qui permettent de la dominer. Car la manière d'arriver aux vérités est longue, difficile et obscure, mais les résultats pratiques de ces vérités, qui consolident en nous le sens de la loi, c'est-à-dire la discipline, doivent former l'enseignement quotidien donné par tous à tous. Pourquoi l'esprit de l'homme a-t-il interposé entre l'univers et l'homme son orgueil, et le scandale de ses idéologies? Pourquoi la civilisation humaine a-t-elle consisté à fuir la nature, à opposer l'édifice humain à l'édifice des choses, à réunir dans la vie discordante des cités tout ce qui flatte notre vanité et altère nos tendances instinctives vers la sympathie universelle? Pourquoi lejs hommes, en se dégageant du culte de la nature, se sont-ils détachés de ce fond immuable, infiniment fécond, pour suivre les routes divergentes de l'égoïsme, et vivre dans une atmosphère de bataille?

Il faut déplorer et signaler la longue erreur humaine.

C'est pourquoi je m'efforcerai de soutenir, à la lumière de l'histoire, ces affirmations que je sais graves, mais bonnes :

L'histoire de l'humanité se confond avec l'histoire des altérations de ce culte de la nature.

Jj'art des hommes a été la recherche des moyens d'oublier la nature et de superposer leurs inventions légères et chancelantes à la beauté robuste et immarcescible des choses.

La morale des hommes a été l'expression de leur orgueil et raffirmation audacieuse de leur prédominance sur l'univers.

Les religions des hommes ont été de lamentables déviations de ce premier culte de la nature.

Tout ce qui, dans l'homme, vient de la nature est bon.

Tout ce qui, dans l'homme, vient de l'homme est une déformation souvent funeste, toujours inauiétante, de la nature.

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