‹ L'orgueil humainChapitre 4 sur 45 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

1. — Le sens du sacrifice dans les Védas : les travaux d*Abel Bergaigne. L*hymen du ciel et de la terre. — La valeur morale de ce premier culte de la nature : l'expression de Tidée de loi, dhaman, dharman, vrata, rita. — La fusion de la loi et de la vérité : rita et satya. — Le sens du malheur dans les Védas. Varuna : la chaleur et la sécheresse. Conception unitaire. — Varuna et Indra.

IL — Méditation sur cette première attitude de Thomme. — L'homme ne se détache pas de la nature. — Le naturel et le merveilleux. — La fraternité de la vie humaine et de la vie céleste. — La Révélation primitive de la nature : la fusion de la morale et de la science, du devoir et du bonheur. — Persistance de ce premier culte : les désirs nostalgiques de Thumanité, les aveux des poètes, les légendes populaires, les survivances du naturalisme primitif.

Je ne crois pas à un âge d'or. Je rejette les rêves de l'idylle et de la chimère. Nous ne con-

naîtrons jamais les sentiments des premiers hommes devant la nature, parce que leurs manifestations se perdent dans les ténèbres de la préhistoire, et nous n'avons pas le droit de suppléer aux documents par nos images et nos inventions. Il convient d'éviter l'erreur de J.-J. Rousseau qui voulut plier la réalité à ses hypothèses.

Pour assurer notre marche dans le passé le plus lointain, interrogeons les livres les plus anciens, et saisissons les premières formes historiques de la sensibilité et de l'intelligence humaine. Dès que l'histoire projette ses lueurs, la nature nous apparaît avec le merveilleux cortège des énergies, des ressources et des lois qu'elle présente à l'humanité.

Les hymnes du Rig-Véda nous reportent à un âge très reculé, à plus de 1200 ans avant notre ère (1). Pour les comprendre dans leur plénitude, acceptons l'enseignement des philologues, de ceux qui précisent les textes avec les scrupules de la méthode objective. Il est sage que nos conclusions s'appuient sur leur science.

Les trois livres d'Abel Bergaigne sur la Religion Védique doivent être d'autant plus médités que les commentaires du savant ne servent qu'à relier les citations (2). Ainsi, par des preuves multipliées,

nous apprenons que la religion primitive est née de l'observation des phénomènes célestes. Elle est la traduction spontanée de ces phénoriiènes.

Le soleil et l'éclair, le feu qui crée et réchauffe la vie, Teau qui dissipe la sécheresse, sont les premiers dieux des hommes. Chaque jour amène le retour de ces phénomènes; chaque jour l'homme des anciens âges les contemple, et il mêle aux premières joies de sa pensée qui s'étonne les émotions de sa sensibilité qui éclôt.

Et parce qu'il vit tout entier dans les sensations qu'il éprouve, c'est-à-dire dans les objets qui les provoquent, il ne se détache pas des choses, et il croit qu'en les imitant, il renouvelle et prolonge la production de ces événements merveilleux. Le culte qu'il adresse à la nature sera donc l'expression de son intime union avec la nature (3).

Tel est le sens du sacrifice si souvent exposé dans les Védas, la première bible des hommes (4).

Le feu produit par le frottement est identique à l'éclair qui parcourt les cieux et au soleil qui nourrit le monde. Agni ou le soleil trouve donc dans le foyer de la famille, avec un autel où son culte s'exprime, une émanation de lui-même.

Ainsi la flamme de la vie n'est pas seulement contemplée dans la voûte céleste ; elle brille auprès

de l'homme, et le fait participer à la vie divine (5).

L'homme lui-même a le sentiment de son origine ignée. Quand il meurt, on le confie à la terre, où il reçoit encore le baiser du soleil et de la pluie que l'éclair entraîne; plus tard, on le restitue, par l'incinération, au feu lui-méine, au dieu Agni, où il s'absorbe : c'est pourquoi les ancêtres ou pitris vivent dans les airs, parmi les rayons du soleil et les formes des nuages.

Le Soma, boisson fermentée, liqueur sacrée, dont l'offrande est présentée au soleil, a une origine céleste. Carie Soma est le produit de la plante ; la pluie nourrit la plante et l'éclair fait jaillir la pluie. Ainsi le Soma terrestre est identique au Soma céleste, c'est-à-dire à l'élément igné que la pluie renferme (6). Nos esprits, habitués à analyser les phénomènes, trouvent ces identifications surprenantes ; elles paraissaient naturelles à des hommes qui ne distinguaient pas les diverses manifestations de la puissance vitale, et sentaient partout l'hymen du ciel et de la terre, l'unité profonde de la vie.

Les prières humaines correspondent aux phénomènes célestes; les bruits de nos joies et de nos plaintes sont comparables aux appels répercutés dans les nuages. Les vaches divines des Védas, qui habitent parmi les nuées, semblent mugir dans

la tempête, et l'air retentit de leurs mugissements. Nos prières reproduisent donc la vie des nuages et la même vie pathétique se déroule dans les cieux et dans l'âme des hommes.

Ainsi, du ciel à la terre, une même existence, partout divine, est répandue. La vie céleste semble descendre sur la terre; Thomme, par le sacrifice, la prolonge en lui-même, et sa prière la projette aux cieux.

Ce culte de la nature, qui assurait aux ancêtres une vie heureuse et magnifique, a créé leur moralité.

En vivant dans une permanente union avec la nature, en imitant par le sacrifice les grands phénomènes naturels, les premiers hommes se donnaient riiabitude et le besoin de la règle et de l'ordre.

Leur vie ne se détachait pas de la vie des choses. Elle suivait le rythme universel. Elle était la réduction même de la vie céleste. La succession régulière des phénomènes inscrivait en leur esprit l'idée de loi : leçon essentielle, qui contenait toute la morale !

Ce qui frappe en effet dans les hymnes védiques, c'est l'intensité du sentiment moral. Ce culte de la nature, que renouvellent tous les actes de la

vie, n'aboutit pas seulement à Tidée de loi : il repose sur Tidée de loi.

Le vocabulaire des Védas est tout en métaphores fraîches et colorées. Le mot qui, à travers les âges et par l'effet de l'accoutumance et de l'usure, perdra de sa valeur plastique et concrète, garde ici son essentielle vertu. Il est une peinture vivante des choses. Mais pour exprimer cette idée de règle, fortifiée tous les jours par la contemplation de la nature et la nécessité du sacrifice, les premiers hommes avaient des mots compréhensifs, où l'idée abstraite conserve sa plénitude (7).

Rita, Vrata, Dhaman, Dharman, voilà quatre termes, si nettement déterminés, que nos langues analytiques n'ont pu trouver de mots plus exacts.

Dhaman, ce qui est établi.

Dharman, ce qui est conservé.

Vrata, ce qui est couvert et enveloppé.

Rita, ce qui est adapté (8).

Le sacrifice est V institution nditureWe, permanente comme la nature, garantie ^ar la marche régulière de l'univers. Accomplir le sacrifice, c'est s'adapter à la nature.

Varuna est la voûte céleste qui enveloppe le monde et renferme tous les éléments de la vie. II domine et contient tout. « Les Vrata innombrables

reposent sur toi, Varuna, comme sur une montagne. D — « Semblables aujourd'hui, semblables demain, les aurores suivent le dhaman durable de Varuna. » — « Pourquoi Varuna nous a-t-il saisis? Quel est celui de ses vrata que nous avons violé? » (9).

Agni est « le gardien de Rita i^, et le bonheur accompagne « celui qui honore Agni selon ses dhaman » (10).

Cette loi, dont le souvenir est sans cesse rappelé comme un solennel refrain, n'est pas extérieure aux éléments. Elle ne constitue pas une sorte de Fatum, qui détermine les actes des dieux, comme dans la mythologie grecque. La loi vit dans les éléments : elle est leur substance même. En se déroulant, ils la réalisent.

Ce culte de la nature, qui entretient l'idée de loi, éveille l'idée de vérité. Celui qui se conforme aux règles du sacrifice vit selon la loi et selon le vrai. Celui qui se soustrait au culte commet une impiété et ignore ce qu'il faut savoir : il est égaré dans le néant. Puisque l'épithète satya désigne la vérité, le rapprochement fréquent de rita et de satya montre l'intime union de la piété et de la vérité (1 1). « Le rita et le satya sont nés du feu allumé » (12). Profonde parole, qui manifeste l'identité de la

vérité et de la règle, du mensonge et de l'impiété. L'impie est celui qui vit dans les ténèbres parce que son existence se passe dans le mensonge.

La leçon contenue dans cette mythologie primitive est admirable. La loi suprême, c'est le respect de la nature. Le bien est dans l'adaptation à la nature. Le mal est dans l'oubli de la nature. Que l'homme ne se distingue pas de l'univers, mais qu'il se plie avec allégresse aux lois et aux vérités naturelles. La loi, le bien, la vérité, la joie sont des mots synonymes.

Une seconde leçon se dégage de ce culte de la nature : une leçon de résignation virile, amenée par le sens profond du malheur. La sagesse des anciens jours était plus haute que toute notre philosophie. Pourquoi nous sentons-nous si malheureux? L'opposition fréquente du bonheur individuel et de l'ordre universel dissout notre existence et semble légitimer nos révoltes. Nous voudrions que la nature se pliât à tous nos désirs. Nous constatons la fragilité de nos joies et Finébranlablc nécessité des mouvements de la nature, et nous souffrons de cette discordance que nous sentons irrémédiable. Sans doute une pensée forte, capable de s'étendre sur l'univers et de plonger à travers les ramifications des êtres, peut aboutir à la

compréhension de la misère et à l'excuse du mal. Mais cette résignation des plus sages, si elle peut amortir la plainte, dissipe rarement le chagrin. La plainte apaisée, Fétonnement demeure, et Marc- Aurèle est un héros, parce qu'il a vaincu non seulement la plainte, mais Fétonnement.

Les premiers hommes, vivant dans la nature, étaient arrivés à comprendre ces apparents désordres. Varuna, qui contient tous les éléments de la vie, est à la fois le dieu qui fait briller le soleil, et le dieu qui retient la pluie du nuage. Il répand la chaleur et il produit la sécheresse. En lui se confondent le bien général et les petits désordres individuels (13). Assurément les premiers hommes se plaignent et les hymnes védiques retentissent d'appels à la pitié. Mais cette plainte a l'accent enthousiaste de Fadmiration. L'ordre du Dhaman demeure intangible et la règle du Rita inviolable. La souffrance n'est pas une souffrance qui se révolte, mais une souffrance qui s'accepte, car la prière qui exhale la souffrance reproduit un acte de la vie céleste.

Tant que Fégoïsme de l'homme ne brisa pas cet intime contact avec Funivers, le malheur parut une manifestation de la vie divine, aussi naturelle que l'élan du vent à travers la montagne. Quand l'or-

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gueil humain révéla ses exigences, il projeta dans les cieux la forme animée de son désir, et il imagina un dieu capable de dompter les résistances. Indra est le dieu guerrier qui peut obéir aux prières des hommes et vaincre les nuages ; mais ce m)i;he est postérieur au mythe de Varuna (14). La résignation des premiers âges, si hautement philosophique, a été troublée par la révolte de Tégoïsme, et les parties récentes des Védas permettent de saisir la diminution progressive du culte primitif de la nature et l'affaiblissement de la vie morale.

Pour expliquer cette première attitude de l'homme devant la nature, il suffit de la traduire dans notre langage.

Le caractère le plus frappant de cette vie morale, c'est que l'homme ne se détache pas de la nature. Il vit en elle, dans un intime contact : tel l'enfant dans le sein de sa mère. Tous les actes de son existence, les pensées de son esprit, les créations de son imagination le relient aux manifestations de l'univers. Spontanément il adapte sa vie aux formes de la vie céleste.

Car il a confiance dans la nature. Il sent qu'elle

est inépuisable, infinie, appuyée sur Tordre. Si les apparences des choses ne répondent pas à son désir, il lui arrive de se plaindre ; mais pour apaiser sa plainte, il lui suffit de Texprimer. En priant, il rétablit l'accord de sa vie terrestre et de la vie divine. En outre, l'homme des anciens âges, confondant sa vie avec celle des choses, ne distingue pas le naturel et le merveilleux. Il est dans un perpétuel état d'émerveillement. Il semble collaborer à la germination du printemps, à l'éclosion de l'été, à l'attente solennelle des choses dans le silence hivernal. Chaque acte de sa vie reproduit un grand phénomène céleste. Chacune de ses pensées reflète l'ordre universel. Ainsi le contraste établi par la pensée moderne entre le réel et l'idéal est non seulement atténué, mais effacé. Car la nature est toute divine. La terre n'a pas encore revêtu sa livrée d'esclave avilie et repentante; de la terre au ciel et du ciel à la terre, l'homme constate les incessantes manifestations de l'amour. C'est pourquoi il vit, parmi les choses, dans un état de sympathie inviolée. Partout est proclamée la fraternité des hommes et des eaux, des hommes et des arbres (15), de la vie humaine et de la vie céleste. Nos distinctions superficielles et fragiles qui imposent à la nature un ordre apparent, et qui procèdent de notre

désir d'isolement et de domination, n'ont pas encore troublé le sentiment de sa parenté et de son union avec les choses. L'homme n'a pas encore eu l'audace de se proclamer le roi de l'univers.

C'est pourquoi l'existence de l'homme des Védas est spontanée, claire et directe, comme l'onde qui coule du haut des montagnes et l'arbre qui se lève dans l'air. Elle échappe au déséquilibre et à la discorde. Dans notre âge moderne, où l'harmonie est absente, notre vie se défait sans cesse dans l'incohérence. Nous appelons à notre secours des puissances diverses et souvent contradictoires. La politique et la philosophie, commandant tour à tour nos tâtonnantes démarches, nous apportent leurs solutions toujours diversifiées par la diversité des plans où elles se meuvent. Les lois du déterminisme scientifique semblent s'opposer aux prescriptions de notre conscience; les combinaisons de la politique heurtent les rêves des sages, et dans ce dédale, où les ténèbres recouvrent bientôt nos lueurs, notre intelligence vacille. Au contraire, dans cette harmonie qui relie le ciel et la terre, et assure la fraternité de tous les êtres, la vie de l'homme se déploie, lumineuse, sur un seul plan.

Le culte de la nature apportait aux hommes la

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fusion de la morale et de la science, du devoir et du bonheur. C'est la Révélation primitive, non pas une révélation impérieuse et accablante, mais une révélation inépuisable, pacificatrice, s' offrant de toutes parts à Tamour et à la raison de l'homme, jaillissant perpétuellement de la vie même des choses.

Ainsi les rêves confus de Rousseau se précisent. Nous n'avons pas besoin de nous réfugier dans l'idylle ou dans la chimère pour opposer à la tristesse de notre vie l'allégresse d'un âge d'or réclamé par tous nos désirs. Les textes du Rîg- Véda sont un document historique, et ils décrivent une vie d'hommes fraternellement unis à la vie du soleil, des arbres et des eaux.

Il semble d'ailleurs que cette existence lointaine ait déposé dMis le fond de notre race des souvenirs souvent effacés, toujours prêts au réveil. Les désirs nostalgiques de l'homme les amènent à une vie fugitive mais belle, et la poésie en prolonge l'enchantement. C'est la chanson primitive qui remonte du fond de nos cœurs à nos lèvres, et s'échappe en cris passionnés et hagards, ou en plaintes mélancoliques. Que signifient ces grands cris éplorés qui jaillissent de tous les poèmes? Eschyle a souvent la majesté d'un aède qui évoque

les souvenirs des anciens jours. Lucrèce et Virgile rappellent la fraternité primitive de l'arbre et de l'homme (16). Les légendes du Nord gardent la mémoire d'un monde qui avait l'éclat de la féerie. Faut-il y voir des jeux du rêve ou des créations romanesques d'âmes d'enfant? L'histoire et les survivances des religions nous l'interdisent. Avant que les druides gaulois aient consacré le culte de Tentâtes, les sources étaient des nymphes, et les sanctuaires des dieux étaient semés au bord des lacs, le long de la mer et sous la coupole des forêts (17). Dans les plus vieux poèmes de la race celtique, dans les Mabinogion, dans le poème de saint Brandan (18), les personnages vivent sur les limites flottantes de la réalité et du rêve. Dans les poèmes de nos modernes, le brusque éveil des sentiments antiques apparaît toujours parmi les passages les plus émouvants. Quand Victor-IIugo, dans Le satyre, chante l'unité de la vie, quand Lamartine, dans La chute d'un ange, décrit l'éclosion des choses et l'allégresse des premiers matins, ils ont la simplicité solennelle d'un adorateur d'Agni, ils évoquent l'enfance du monde et nous sommes ébranlés au fond de nous-mêmes. Ils retrouvent les paroles d'autrefois : ils font revivre la communion primitive de l'homme et de la

nature, et les simples et les habiles s'arrêtent devant ces évocations qui réveillent les souvenirs endormis.

On dirait qu'au plus profond de nous-mêmes sont déposées les images des formes antiques de Aotre vie. Les grands poètes les ressaisissent et sont capables d'en prolonger les émotions. C'est pourquoi la partie la plus émouvante de leurs chants est simple et suave comme une chanson d'enfant.

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