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L'Orient et ses peuplades

En août 1864 je me trouvais au Caire. Je venais de faire un long et fatigant voyage à travers les sables brûlants du Sahara. Je n’avais pu résister au désir d’aller, moi aussi, obscure et ignorée mortelle, faire un pèlerinage au temple d’Ammon-Fa, pour savoir si l’esprit qui dictait jadis des lois, qui prononçait des oracles, avait déserté les ruines du temple, ou bien si, complaisant à ma voix, il daignerait soulever encore une fois et en ma faveur

L’ORIENT

un coin de ce voile sombre et impénétrable derrière lequel se cache l’avenir (1).

J’avais passé vingt jours à dos de dromadaire, n’ayant pour horizon que le sable grisâtre du désert, et pour toit que le ciel splendide.

J’avais supporté cinquante degrés de chaleur, les horreurs de ce vent infernal nommé Khamsin, et pendant toute la durée du voyage je n’avais eu pour toute société qu’une miss de quarante-cinq ans avec un vieil Anglais son père; gens charmants, j’en conviens, aimables, spirituels, incontestablement; mais

L'ennui naquit un jour de 1’uniformité.

Je n’avais eu, ou plutôt nous n’avions eu pour toute escorte de sûreté qu’une caravane de bédouins, dits avec quelque raison bédouins pilleurs de caravanes ; escorte honnête, si l’on veut, mais qui pourtant’ ne nous avait pas inspiré une sécurité parfaite. J’avais soif d’un peu de fraîcheur, et j’aurais vendu non pas mon droit d’aînesse, mais bien mon droit de cadette, pour une carafe d’eau frappée...

(1) Sous presse : Un volume in-18, le Sahara, ses Drames, ses Oasis.

Ce ciel toujours d’un bleu pur me donnait sur les nerfs, et je me surprenais à penser qu’il faut du bleu, mais pas constamment; que le bleu est une couleur bête...

Ce soleil jamais voilé par -aucun nuage commençait à me faire mal aux yeux ; j’aurais donné beaucoup pour voir tomber une bonne petite ondée. Hélas! vain désir : la pluie ne vient jamais rafraîchir ce sol brûlant !

J’avais besoin de repos; les moustiques, la chaleur, ne me laissaient pas fermer les yeux. Cette chaleur accablante me tuait ; elle m’enlevait toutes mes facultés, toute mon énergie.

Voyant que je ne trouvais au Caire ni fraîcheur, ni pluie, ni repos, le 9 mars je m’embarquai sur le Mœris , et dix jours après j’étais à Paris. — Le jour de mon arrivée, il pleuvait à verse. J’étais enchantée, ravie. — Je me promenais sans parapluie, je piétinais avec volupté dans le macadam boueux de nos boulevards. — « Que c’est beau, la pluie! que c’est charmant, la boue! » me disais-je.

Seulement je m’aperçus bientôt qu’on ne vit pas impunément au désert, qu’on ne fraye pas avec les bédouins sans devenir un peu bédouin soi-méme, et je me sentais mal à l’aise au milieu de celte ci vi-

lisation. — Plus moyen de porter de grosses bottes en peau jaune, une robe en laine blanche serrée à la taille par une courroie, un carré de soie blanche pour protéger ma tête et mon cou des rayons du soleil!

Ce costume simple, décent, commode et peu cher aurait été trouvé par les habitants de Paris plus qu’inconvenant... Qui sait môme si un sergent de ville, me rencontrant ainsi habillée, ne m’eût pas conduite au poste !

Il me fallut donc m’entourer de trente-deux cerceaux d’acier, les recouvrir d’une trentaine de mètres de percale ou de mousseline, et étaler sur tout cela cinquante mètres de soie. En un mot, dépenser pour une seule toilette plus que je n’avais dépensé pour toutes mes toilettes d’un an au désert.

Ce détail commença par me calmer sur les charmes de Paris.

Du reste, je ne me sentais plus Parisienne du tout; il me semblait que j’étais une étrangère à Paris. Je formai alors le dessein de l’étudier et de le parcourir comme j’avais étudié et parcouru les autres ville de l'Europe, désireuse de savoir par expérience l’effet que Paris et les Parisiens produisent aux étrangers.

D'abord, cette pluie, cette boue, qui m’avaient

enchantée dès mon arrivée, finirent par me lasser, et je revins à croire que le ciel toujours bleu valait mieux que le ciel toujours gris, et qu’à tout prendre, le bleu était plus joli que le gris.

Je m’étais installée au Grand-Hôtel, voulant mener pour tout de bon la vie des étrangers à Paris.

Cet hôtel est beau, confortable. — Certes il ne peut être comparé aux hôtels de l’Égypte , mais il a aussi ses désagréments.

Le premier est de n’avoir pas un mailre d’hôtel ; lorsqu’on veut se plaindre , réclamer, on ne sait comment faire. Il y a bien la boite aux réclamations; mais quand vous y jetez une plainte, généralement on ne répond pas, et, si l’on répond, ce n’est que le lendemain.

Un autre inconvénient encore plus désagréable, c’est que l’hôtel a ses fournisseurs. Il en a pour la lingerie, les confections , la chaussure, la parfumerie , les cravates , les gants , pour tout enfin ce qui est nécessaire et ce qui est d’une utilité nulle. C’est son droit, me direz-vous. Certainement. Mais ce qui me paraît un droit plus contestable, c’est celui qu’il s’arroge d’imposer cesdits fournisseurs aux voyageurs.

Les fournisseurs du Grand-Hôtel ne sont comparables qu’aux sept plaies de l’Égypte, avec cette

seule différence qu’ils sont, hélas! plus de sept.

Vous êtes tranquillement dans votre lit à dormir encore. Pan! pan! voilà quelqu’un qui frappe.

« Qui diable peut venir me réveillera cette heure indue? » vous dites- vous en vous frottant les yeux.

Pan ! pan! une seconde fois. Allons, décidément l’on vient pour une affaire urgente, pressée : une dépêche sans doute. Et vous sautez à bas de votre lit, vous passez une robe de chambre, et vous ouvrez.

Une dame entre, referme la porte et pose un immense carton par terre.

« Madame, vous dit-elle, je suis la lingère de l’hôtel, je viens vous montrer de charmantes confections... »

Et elle se met à déballer malgré vous. Furieuse d’avoir été réveillée de si bonne heure, vous lui dites avec humeur :

« Mais, madame, je n’ai fait demander aucune lingerie, je n’ai besoin de rien.

— C’est égal, madame, je suis la lingère de l’hôtel. »

Vous avez grande envie de lui dire que ce n’est pas une raison pour vous déranger. Mais elle ne vous en laisse pas le temps : en un instant

votre chambre est encombrée de marchandises!

« Mais, madame, je vous le répète, je n’ai besoin de rien, et vous devez voir à mon costume que j’ai quitté mon lit pour vous ouvrir. »

Alors elle vous fait mille excuses d’ôtre venue trop tôt, mais elle vous retient bon gré, malgré, une bonne demi-heure sans vous faire grâce de rien. Lorsque enfin vous vous êtes débarrassée de la mégère et de son carton, vous vous recouchez transie de froid. — Vous vous rendormez tant bien que mal ; mais le sommeil n’a pas encore clos vos paupières que, crac, voilà un nouveau bruit qui vous réveille.

Allons, bon! qu’est-ce encore? Vous repassez votre robe de chambre, vous ouvrez une seconde fois. — Un monsieur entre, et vous dit : Je suis le coiffeur de l’hôtel, je viens vous offrir mes services.

— Mais je n’ai pas fait demander de coiffeur !

— C’est égal , je viens montrer à madame les brosses, les peignes, les tresses, les faux chignons de la parfumerie de ***.

— Mais je n’en veux pas, je ne veux absolument rien! »

Ledit coiffeur, sans vous écouter, ouvre ses car-

tons, en sort sa marchandise, et se met à vous en énumérer la bonté et les avantages.

Vous êtes un grand quart d’heure avant de parvenir à vous débarrasser de ce monsieur et de ses cartons.

Ennuyée de ne pouvoir dormir en paix, vous vous mettez à votre toilette, mais vous êtes dix fois interrompue par le pan! pan! des autres fournisseurs du Grand-Hôtel, ce qui manque complètement de charme.

Si vous vous laissez entraîner par leur bavardage, si vous avez le malheur de leur acheter quelques objets, on vous traite en Russe ou en Anglais, c’est-à-dire qu’on vous fait payer trois fois la valeur.

N’allez pas vous plaindre aux gens de l’hôtel de l’importunité des fournisseurs : — ce serait peine perdue, car le portier, les garçons de quartiers, tous les serviteurs en général ont une part de bénéfice sur ce qui vous est vendu, et vous comprenez l’intérêt qu’ils ont à voir les voyageurs rançonnés.

Si vous faites venir un coiffeur, un marchand quelconque, qui ne soient pas de ceux que l’hôtel patronne, on les met carrément à la porte en leur interdisant l’entrée.

ET SES PEUPLADES. fl

Car pour entrer à l’hôtel il faut payer patente.

Enfin j’ai vu par moi-même que les étrangers, dès leur arrivée à Paris, sont pas mal exploités.

J’ai acquis aussi la triste expérience que ce pan! pan ! continuel des fournisseurs assermentés du Grand-Hôtel ne vous laisse ni le temps de dormir, ni le temps de vous habiller. Vous avez une visite, ils entrent; — vous sortez, ils vous retiennent. — Du matin jusqu’au soir ils ne vous laissent pas un instant de répit. — C’est à fuir cet hôtel célèbre!!

Autre inconvénient.

Malgré là grandeur colossale de cet immeuble , il paraît qu’on n’a pas pensé à réserver un local pour en faire une chambre mortuaire , afin d’avoir où déposer les gens qui meurent pendant leur séjour dans l’hôtel.

Ainsi , dans la chambre à côté de moi, voici ce qui s’est passé. Un Allemand est mort ; on l’a laissé trois jours durant, sans se soucier que l’odeur du cadavre pouvait arriver chez moi et chez les habitants des chambres voisines, et nous incommoder.

On l’a embaumé dans cette même chambre. Pour sortir et pour rentrer chez moi, il me fallait passer devant la porte et suivre un corridor dont l’air

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était empesté. Je ne savais plus que faire pour désinfecter mon appartement.

Ce voisinage m’a donné le cauchemar !

Croirait-on que le lendemain de la levée du corps, des voyageurs étaient déjà installés dans cette même chambre ! ! Je me suis dit alors avec effroi : « Qui sait si moi aussi je n’ai pas hérité de la chambre d’un embaumé! »

Ceci se passait dans l’appartement à ma gauche. À ma droite est morte une jeune Anglaise. Le lendemain , le corps a été enlevé ; on l’a emporté dans la chapelle protestante, je crois. Cela se passait à dix heures du matin. Eh bien, à dix heures un quart, on mettait dans cette même chambre un jeune couple!

Je suppose qu’on a changé les draps, mais certainement le lit est resté le même ; et pourtant je me suis laissé dire que les parents des malheureux qui meurent dans l’hôtel sont obligés de payer une certaine somme en guise de dommages-intérêts aux propriétaires de l’hôtel !

Voilà quelques-uns des inconvénients et des désagréments dudit Grand-Hôtel, dont la réputation est européenne.

Parlons à présent de ses agréments.

Sa salle à manger est splendide. Comme salle de

bal ou de concert, elle est d’un effet merveilleux ; mais comme salle à manger proprement dite, elle est d’un goût atroce.

Le salon de lecture est grand , spacieux et commode. En s’installant à une fenêtre, on voit entrer et sortir tout le monde, on voit le mouvement des voitures de la cour, le Répart et l’arrivée des voyageurs. C’est très-amusant; on se croirait aux eaux !

Les dames anglaises passent une grande partie de leur journée dans ce salon ; elles y apportent leurs broderies et leurs livres et causent avec les uns et les autres... L’Anglais est très-liant... en voyage.

Un jour que j’étais assise près d’une fenêtre de ce salon, en feuilletant distraitement un livre que j’avais trouvé sur la table, je vis entrer un jeune homme portant le bonnet des Turcs qu’on appelle le tarbouche ou fes. Il vint s’asseoir à côté de moi, sortit un petit encrier de sa poche, une plume en roseau et un petit calepin, et se mit à écrire à la turque, tenant son papier à la main. A son type,

il me fit l’effet d’étre Syrien Une superbe

femme, portant une toilette splendide, passa près de nous, nous frôlant de sa robe. Mon voisin la regarda avec une profonde admiration et s’écria

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d’un air bien senti : Gvsel qare! .. (jolie femme!). Machinalement je répondis : Èvct (oui). Étonné, il m’adressa la parole en bon français.

« Quoi! madame, vous comprenez le turc? .

— Un peu , » lui dis-je.

Heureux de retrouver quelqu’un qui semblait connaître sa langue , il se mit à me parler de son pays. Je ne m’étais pas trompée, il était bien Syrien : c’était un Turc de Damas.

Je lui demandai si c’était son courrier qu’il allait faire.

« Non, me dit-il. Je prends des notes sur Paris et les Parisiens. Un frère que j'ai laissé à Damas, et qui n’est jamais venu en Europe, m’a recommandé de lui donner quelques détails sur Paris, sur les usages et les mœurs des Français. J’étudie donc la France à son intention et je note mes impressions. Par le prochain courrier je lui enverrai une partie de mon travail, qui ne manquera pas de l’étonner et de l’intéresser. »

Comme je voulais , moi aussi , étudier Paris en étrangère et savoir l’effet que nous produisons aux étrangers, à ceux-là surtout que nous appelons barbares et peu civilisés, je trouvai là une occasion superbe de compléter mes propres observations.

« Savez-vous, monsieur, lui dis-je, que je serais très-curieuse de lire vos notes? Car je suis, moi aussi, à la recherche des mêmes impressions... »

Un Turc ne sait pas refuser lorsqu’il s’agit de faire plaisir. Mon Syrien me répondit donc avec la meilleure grâce du monde que, puisque cela pouvait m’intéresser, il s’empresserait de me traduire ses notes.

Et il tint parole.

Je pense, ami lecteur, que comme moi vous pouvez être curieux de savoir l’effet que notre ville, nos lois, nos usages produisent sur les Orientaux. Je vous donnerai donc ici la traduction des notes telle qu’elle m’a été donnée par cet habitant de Damas.

Traduction littérale.

« Mon bienveillant frère, qu’Aliah soit avec vous !

« Me voici depuis deux mois à Paris. Me conformant à votre désir, qui est un ordre pour votre frère dévoué, je me suis mis à étudier les mœurs de

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ces Français dont on nous vante si souvent les progrès dans les idées, la perfection des coutumes et des lois.

« La première chose qui m’a frappé, c’est que, malgré cet état si avancé de civilisation, le Français est traité dans tous les détails de la vie comme un enfant qu’on ne peut laisser marcher sans lisières, et qui a besoin sans cesse de quelqu’un à ses côtés pour le guider ou pour redresser ses torts. Ainsi il y a une foule d’hommes habillés en semi-militaires, le tricorne sur la tête, l’épée au côté; ce sont eux qui ont la haute main sur tout; on les voit partout, môme dans les églises les jours de grande fête; ils poussent les gens qui viennent prier Dieu, leur disant par où ils doivent entrer et par où ils doivent sortir. On prétend que sans cela il y aurait du désordre dans les églises.

« Bénissons le Dieu très-haut qui permet que dans nos mosquées il règne le plus parfait recueillement et l’ordre le plus irréprochable, sans le secours d’aucune milice armée !

« Il y a ici un grand nombre de beaux édifices qu’on appelle théâtres. On y représente des scènes réelles ou fictives de la vie, des souvenirs du temps passé, des tournois et des batailles. Tout cela est accompagné de chant, de musique et de danse. Là

aussi cette milice appelée police est en nombre : il ' parait que sans elle tout irait mal.

« A propos de ces théâtres, sachez que c’est un grand scandale. On y voit des femmes qui oublient complètement les lois de la pudeur : elles se montrent dans des costumes inconvenants; souvent même elles n’en ont pas, car il est remplacé par un tricot collant et couleur de chair.

« Pourtant, comme aucune pièce n’est jouée qu’après avoir été examinée par une commission nommée par le gouvernement, il parait que ce dernier approuve ces exhibitions de femmes, puisqu’il les autorise.

« Au champ des courses, c’est la même chose : on voit la police partout. Bref, c’est elle qui règle et dirige tout; ce qui fait, je le répète, que les Français ressemblent à un troupeau d’enfants toujours placés sous la férule du maître d’école Cela ne vous étonne-t-il pas, ô mon bienveillant frère, que ce peuple tant vanté pour sa force, sa sagesse et son intelligence, en soit encore à ne pas savoir se conduire sagement tout seul?

« Du reste, j’ai vu tant d’autres choses qui me paraissent surprenantes, que je ne m’étonne plus de rien. Ainsi, il est des femmes qu’on appelle de plusieurs noms ; cocottes, lorettes, filles de mar-

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bre. Ces femmes ont des chevaux, des voitures, des toilettes très-riches; elles n’ont pas de fortune et dépensent, dit-on, des sommes considérables. Comment cela se fait, je tâcherai de vous l’expliquer.

« Elles se marient pour un certain temps avec un ou plusieurs hommes, car c’est le monde renversé : ici ce sont les femmes qui ont un harem d’hommes!

« Les hommes payent l’honneur de ces sortes de mariage très-cher. On pourrait donc dire qu’ils achètent ces femmes; mais, comme elles ne vendent pas leur liberté, ils ne les achètent que provisoirement, se ruinent à ce métier, et quand vous leur parlez de ces femmes, ils vous disent mille horreurs; ils vous assurent qu’elles n’ont ni cœur, ni conscience, ni instruction... Alors pourquoi les payent-ils si cher?

« Mais le plus drôle est que ces mêmes hommes se vendent à leur tour, lorsqu’ils se marient avec des jeunes tilles sages et honnêtes !

«N’est-ce pas étonnant?... Acheter très-cher des femmes qu’on méprise, et se vendre très-cher à celles qu’on sait sages, honnêtes, bien élevées!

« Ne trouvez-vous pas comme moi, mon frère, que ce n’est pas logique du tout?

« Ce qui est encore incompréhensible chez les hommes, c’est qu’une fois mariés, ils laissent à leurs femmes la liberté de sortir, de recevoir qui bon leur semble.

« Si ma petite sœur, votre honorée femme, lit cela, elle va s’écrier : Sont-elles heureuses, les Françaises!... Eh bien, non; car, si elles sont exposées à pécher par la liberté qu'on leur laisse, elles n’en trouvent pas pour cela plus d’indulgence. Jugez plutôt : un mari a le droit de tuer sa femme si elle faillit à l’honneur... C’est dur et sévère de tuer une femme! Bénissons notre prophète, qui nous a appris que dans ce cas, le mieux était de pardonner, de marier la femme avec le coupable, ou bien de l’enfermer dans une chambre jusqu’au moment où la douce fleur du pardon aurait éclos dans notre cœur... Bénissons Dieu de nous donner la force de nous venger d’un crime par le pardon et non par uu second crime comme on le fait en France!...

« N’allez pas croire, ô mon illustre frère, qu’ici les hommes n’ont qu’une seule femme. En état de mariage, ils ont d’abord leur femme qu’ils nomment légitime, celle qui les a achetés, et souvent fort cher... ensuite ils ont une ou deux femmes, de celles qu’on achète; et, le croiriez-vous? sou-

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vent l’argent de la première passe dans la poche des autres.

« Une chose que j’ai encore plus de peine à comprendre, et je crois que vous serez de mon avis, c’est qu’il y a ici deux genres d’enfants... Je ne sais comment vous expliquer cela, car c’est vraiment incompréhensible... Les uns s’appellent naturels, les autres légitimes. Les enfants naturels n’ont ni nom ni père, et souvent pas de mère, — et pourtant ils n’ont pu venir tout seuls au monde. — On les renie, ces pauvres êtres, on les méprise, on dit d’eux : ce sont des bâtards!... ce qui est un terme injurieux.

« Je trouve cela bien barbare, un père qui refuse son nom, son affection à son enfant!

« Et nous qui croyons les Français si avancés! Si cela est de la civilisation, prions Mahomet qu’elle ne pénètre jamais sur les rives du Jourdain et sur la grande montagne du Liban !

« Du reste, si les maris ont, à Paris, plusieurs femmes, il paraît que quelques-unes de ces dernières ont aussi plusieurs maris.

« Assez pour aujourd’hui, mon honoré frère ; par le prochain courrier je vous en dirai davantage.

« Je prie Dieu et Mahomet, son prophète, de

• répandre sur vous les parfums du bonheur, les fleurs du contentement.

« Sidi-Ameth Effendi. »

Les réflexions de ce bon Effendi sur nous autres Français m’amusèrent beaucoup ; je m’empressai de les transcrire et lui fis promettre qu’il me lirait sa prochaine lettre.

Mais deux jours après, une bonne et charmante amie à moi, la princesse 0..., vint me voir.

« Je suis furieuse ! me dit-elle. Il faut que je parte pour Pétersbourg.

— Pour Pétersbourg9 Je voudrais bien y aller, moi, lui répondis-je. Je reviens d’Égypte, où l’on est à moitié sauvage; la prétendue civilisation de Paris m’ennuie et me fatigue; je visiterais la Russie volontiers.

— Bravo ! me dit gaiement la princesse. Venez avec moi : cela me consolera de quitter Paris, que j’adore.»

J’ai l’habitude de prendre une décision promptement.

« Quand partez-vous, princesse?

— Ce soir môme, me dit-elle. — Toutes mes caisses sont faites, fermées ; je venais prendre

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congé de vous, et rester avec vous jusqu’à l’heure • de mon départ.

— Ce soir, c’est un peu tôt : je n’ai rien de prêt, et je ne puis partir comme cela.

— Baste! me dit la charmante femme, vous allez voir. »

El, quittant son chapeau, son châle, elle se mit à faire mes caisses. Je l’aidai : l’idée de partir m’enchantait.

A cinq heures nous arrivions au chemin de fer du Nord, elle heureuse de m’enlever, moi riant comme une folle de mon escapade.

J’avais écrit à la hâte à quelques parents et amis que j’allais à la campagne, et que dans huit jours ils auraient de mes nouvelles. — Huit jours après, en effet, ils recevaient de moi une lettre de Saint- Pétersbourg.

La bonne princesse était un joyeux compagnon de route ; mais, pressée de me faire les honneurs de sa ville natale, elle voulait me persuader qu’il fallait faire le voyage tout d’un trait. Je protestai énergiquement, et nous ne primes nos billets que jusqu’à Cologne, lui avouant que j’avais le plus grand désir de voir sa cathédrale.

Nous arrivâmes à Cologne le lendemain, à six heures du matin. — Il faisait un froid de loup;

tüà

mais comme c’était urf dimanche, nous rencontrâmes une foule de jeunes Allemandes, tête et bras nus, allant à l’église. Leurs gros bras étaient marbrés de taches violettes, leurs joues brûlées par le froid. Rien en elles n’accusait ce type allemand qui pourtant a inspiré tant de poètes.

De Cologne nous allâmes coucher à Berlin, où la princesse retrouva une famille polonaise de ses amis, ce qui nous engagea à passer quelques jours dans cette ville.

Berlin est bien la ville la mieux bâtie, la plus régulière que je connaisse ; mais elle est triste et monotone ; — on s’y sent pris d’un spleen tout anglais.

Les soldats de ce bon M. de Bismarck sont bien droits, bien raides, ils se promènent d’un air orgueilleux, et sûrs d’eux-mémes.

Le théâtre commence à cinq heures et il finit à neuf.

A dix heures les rues sont désertes: on a sonné le couvre-feu, toutes les portes sont fermées.

Jamais je n’ai vu une capitale d’un aspect moins séduisant.

De Berlin nous nous sommes décidées, la princesse et moi, à aller d’un trait à Saint-Pétersbourg.

Les voilures des chemins de fer prussiens, ren-

dons-leur cetle justice, sont bien préférables aux affreuses boîtes des chemins de fer français. — Les caisses sont grandes, bien garanties contre le froid, les fauteuils deux fois larges comme les nôtres. — Il y a huit places par voiture, comme chez nous, mais on y est.à son aise; les fauteuils sont faits de façon que l’on peut s'en faire un lit très-confortable. Le chemin de fer de Berlin à Kœnigsberg prépare déjà aux chemins de fer russes, qui sont d’un luxe et d’un coufort à faire rougir de honte tous les directeurs de nos chemins de fer français. — J’en parlerai longuement plus tard.

J’avais toujours entendu parler de la sévérité de la douane russe, j’étais curieuse d’en avoir un échantillon.

La princesse, avant d’arriver à Kœnigsberg, où se trouve la douane russe , me dit : « A propos, chère, vous savez qu’il est impossible de faire entrer un livre, un imprimé quelconque, dans mon aimable pays; et nous avons eu l’imprudence d’en mettre pas mal dans vos caisses.

— Je crois bien, j’ai trente-sept volumes!

— Eh bien, on va vous les saisir.

— Mais non, me récriai je, je n’entends pas cela, j’ai besoin de mes livres. »

II se trouvait dans notre wagon un général russe et le directeur général d’un ministère.

Ces messieurs me dirent : « Si vous tenez à vos livres, madame, vous pouvez en faire votre deuil d’avance, car notre douane est inflexible, elle vous les prendra.

— Je parie bien que non, leur dis-je avec dépit.

— Nous parions que oui, » me répondirent-ils.

Je tins vingt-cinq roubles contre ces messieurs, qui ajoutèrent en riant qu’ils me volaient mon argent..

La princesse me le dit aussi.

« Eh bien, nous verrons ! - Seulement, lorsque nous serons arrivés à la douane, ne me parlez plus, laissez-moi agir à ma guise, et tenez-vous à côté de moi pour écouter et voir ce que je ferai. »

Dès que le train fut arrêté, l’ofticier de police vint demander les passeports. J’avais le mien bien en règle dans ma poche, mais, désirant savoir ce qu’on fait à ceux qui n’en ont pas, je répondis à l’officier : « Je n’ai pas de passeport, » et cela d’un air si calme et si sûr de moi-même , qu’il me regarda stupéfait.

Il me dit :

« Madame est sans doute avec ces messieurs ?

— Non, je suis seule... »

L’officier me salua et sortit du wagon, me laissant libre d’en faire autant.

« Oh! oh! me dit le général russe, voici une première victoire qui me fait bien augurer pour vous de notre pari... »

Nous descendîmes dans une immense salle, et là commença cette affreuse, irritante, bête, stupide, sauvage et arbitraire cérémonie de la visite des bagages. Chacun était pressé d’en finir avec les siens. Moi, je me tenais à l’écart, voulant arriver la dernière, et m’amusant beaucoup de la façon dont ces demi-Cosaques opéraient. Les souliers pliés dans un journal étaient dépliés et repliés dans un papier blanc, les livres de messe, les guides, tout était saisi ; une malheureuse marchande de modes poussait les hauts cris en voyant qu’on lui enlevait son livre de comptes... Une petite fille tenait dans ses bras un carton qui contenait une belle poupée. « Elle est neuve, » dirent les douaniers, et ils la prirent sans se préoccuper des larmes de l’enfant. . . La princesse était derrière moi, les deux Russes aussi. « Vous voyez, vous voyez, me dirent-ils tout bas, ce que sont les douaniers cosaques !... Voulez-vous annuler le pari ?

— Non , dis-je en riant, je le double si vous

voulez. Seulement, pas un mot; n'ayez par l'air de me connaître. »

Il ne restait plus qu’à visiter mes bagages ; les douaniers s’en rapprochèrent, les ouvrirent, fouillèrent, regardèrent tout; — puis ils sortirent tous les livres, voire même les manuscrits. — Je restai impassible ; mais au moment où ils allaient refermer mes caisses, je leur dis :

« Pardon, messieurs, vous oubliez mes livres et mes manuscrits...

— Madame, on ne peut introduire en Russie ni livres, ni aucune espèce d’imprimés; nous avons l’ordre de tout saisir.

— Vraiment, messieurs? C’est charmant et trèscommode pour les voyageurs 1 Mais je vous ferai observer que je ne suis ni Russe, ni Polonaise, et que par conséquent vous n’avez pas le droit de me traiter à la cosaque.

— Mais, madame, on vous rendra vos livres dans deux jours, à la censure, s’ils ne contiennent rien de mauvais...

— Ce n’est pas dans Jeux jours que je veux avoir

mes livres, mais à l’instant môme, et je vous prie

de remettre tous ces papiers et ces livres au plus

vite dans mes caisses. — Je leur dis cela avec tant

de fermeté que les douaniers se regardèrent d’un

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air étonné, et ils appelèrent leur chef. Celui-ci me répéta la formule : « Rien d’imprimé ne peut entrer en Russie. »

Je repartis d’un air sec :

« Je ne suis, monsieur, ni Russe ni Polonaise, voici mon passeport. Je suis un auteur français; vous n’avez aucun droit de m’ennuyer, réservez votre pouvoir pour les sujets de Sa Majesté le czar... Je vous dis que je veux mes livres, et je prétends que vous ne me gardiez ni un seul volume, ni une feuille de papier. »

Le douanier en chef me regarda avec hésitation, puis, ouvrant mes caisses lui-même, y replaça tous mes livres et mes papiers avec soin, les referma, et me tendit gracieusement mes clefs en me saluant très-poliment.

Je lui rendis son salut, et je me tournai du côté de la princesse et des deux Russes, qui n’en revenaient pas de ce qu’ils avaient vu. — Il paraît que je venais d’opérer un miracle.

Mon calme et mon aplomb m’avaient fait gagner mon pari, qui me fut payé de la meilleure grâce du monde.

Cela fut raconté à Saint-Pétersbourg, et chacun vint me demander si réellement j’étais parvenue à faire passer des livres.

Tout le monde trouvait la chose impossible.

La princesse me fit descendre à Saint-Pétersbourg dans un hôtel français, situé en face de l'hôtel Demoutt, donnant d’un côté sur la Moïka, de l'autre sur la petite Millionne. Cet hôtel, appelé hôtel de France, est tenu par M. Croissant. — On y est admirablement bien. Les appartements sont meublés luxueusement et confortablement, la cuisine y est excellente... C’est le meilleur hôtel que j’aie jamais rencontré dans le cours de mes nombreux voyages.

Je ne m’étendrai pas dans ce volume sur Saint- Pétersbourg, ayant l’intention de publier à part mes impressions de voyage en Russie.

Je veux pourtant constater une chose dès à présent, c’est que la Russie est assez mal connue en France.

La société russe est bien la société la plus séduisante du monde entier; on y rencontre une politesse exquise dans les formes et dans le langage. — Les Russes parlent le français avec une pureté, une élégance que leur envierait le plus pur Parisien. Ils sont instruits et connaissent à fond toute notre littérature.

J’ai eu l’honneur de visiter le superbe palais de marbre du grand-duc Constantin, qui se trouve

admirablement situé sur les bords de la Néva. De ses fenêtres on aperçoit au loin la citadelle de Cronstadt et les fiots bleus de la mer Baltique. — Cet immense palais, construit entièrement en marbre tant à l’intérieur qu’à l’extérieur, produit un effet magique. La façade est en marbre bleu marié de marbre blanc; les soubassements sont en marbre noir Au rez-de-chaussée se trouve une grande salle dallée en marbre blanc, avec des statues aux quatre coins. — Un escalier taillé dans des proportions grandioses conduit au premier. Là se trouve une très-curieuse collection d’armes antiques de toutes formes, de tout genre et de tout siècle. — A côté de cette galerie est située la bibliothèque du grandduc Constantin, bibliothèque d’un choix exquis, d’une richesse immense, et qui prouve l’instruction et les goûts littéraires de son maître.

Je tiens à citer l’anecdote suivante à ce propos.

Un de nos orateurs les plus éminents, dans un discours prononcé à la Chambre, disait un jour en parlant de la Russie : « Messieurs, en Russie, tout est à la surface ! Un seul exemple vous prouvera la vérité de mon assertion. Vous voyez un grand et beau palais sur la porte duquel est écrit en lettres majuscules et dorées: « Bibliothèque impériale. » Vous entrez, vous ne trouvez rien, pas

un seul volume; les quatre murs, voilà tout. » Eh bien , celte assertion de notre orateur peut être, si l’on veut, très-spirituelle, mais elle est complètement inexacte. L’exemple est mal trouvé. — Pendant huit jours que j’ai passés à la bibliothèque impériale de Pétersbourg, je ne pouvais me lasser d’admirer la valeur et le nombre des ouvrages qu’elle possède.

Dans les salles du bas sont rangés sur d’immenses tables tous les manuscrits, les livres hébreux, arabes, chinois et turcs. — Il y a des Bibles illustrées de toute beauté, ainsi que des papyrus d’Égypte. — Dans une autre salle on voit les autographes encadrés sous verre; on peut les lire, et il y en a de très-curieux.

Il y a même une petite salle à part pour les manuscrits français, ce qui m’a beaucoup intéressée.

Ces manuscrits, pillés probablement dans les châteaux et les hôtels de ceux qui furent obligés d’émigrer pendant la Révolution, enlevés même peut-être en partie dans les résidences royales, ont été achetés par les Russes ; ils ont une valeur historique incontestable. Tous les gens qui ont joué un grand rôle dans les siècles derniers y ont laissé des souvenirs sous forme de lettres , impressions, notes, journaux,

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Le général-gouverneur de la bibliothèque , qui est un homme affable et courtois, me les a laissé feuilleter tout à mon aise ; il m’autorisa même à en prendre des copies et à les publier. Je compte bien, si je retourne un jour à Pétersbourg, lui rappeler cette offre gracieuse, car il y a là des pages qui seront d’un grand intérêt pour nous.

Les salles du haut sont tapissées de tous les livres modernes qui ont paru en France et ailleurs. Il y a trois salons de lecture bien chauffés, avec d’épais tapis pour amortir le bruit des pas.

Enfin , en toute conscience, la bibliothèque de Pétersbourg est aussi belle et aussi riche que n’importe laquelle, sans excepter celle de Paris.

On peut donc dire à notre orateur que « si è ben trovato , non è vero. »

Du reste, on a écrit tant de choses si extraordinaires sur la Russie, qu’une inexactitude de plus ou de moins ne veut rien dire.

La ville de Pétersbourg est bâtie dans de grandes proportions; les rues sont presque toutes aussi larges que nos boulevards, bordées de constructions en pierre de taille qui manquent cependant souvent de bon goût et d’élégance. — Le ruisseau traverse le milieu des rues, ce qui fait qu’elles sont

inclinées vers le centre. — C’est très-génant pour ceux qui vont en voiture, car on a le sentiment de verser à chaque instant. Le ruisseau seul est bordé de pierres, le reste est pavé en bois, ce qui adoucit extrêmement le bruit des voitures. C’est à cause de cela qu’il était défendu par la police de fumer dans les rues : on craignait des incendies. Tous ceux qui étaient surpris avec un cigare allumé étaient conduits au poste et soumis à une forte amende. — Cela amenait quelquefois des scènes fort comiques.

Depuis l’an passé, il est permis de fumer dans la rue.

Rien n’était drôle comme de voir la mine déconfite des étrangers, qui , se promenant avec dis- • traction le nez en l’air, le cigare à la bouche, se voyaient soudain accostés par un policeman qui leur disait :

« Veuillez me remettre votre cigare, monsieur. »

Sachant ce que cela voulait dire, ils suivaient le cosaque tout en maugréant contre les usages russes.

Le czar Nicolas se promenait souvent dans Pétersbourg tout seul , les mains dans ses poches, comme un vrai badaud parisien , et dans ses moments de bonne humeur il ne dédaignait pas de

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faire la police en amateur, il arrêtait lui-même les délinquants.

Voici ce qui arriva une fois à un de nos compatriotes.

Le journal officiel russe, tout comme notre Moniteur, a la fréquente habitude de publier certains petits entrefilets qui ont force de loi. Dans un de ces avertissements officiels au public il était dit qu’il était expressément défendu à tous les sujets fidèles du czar de s’accorder l’honneur insigne de lui adresser la parole ou de lui remettre une supplique.

Or, un jour, l’empereur Nicolas aperçoit dans la rue un acteur français, Vernet, engagé au théâtre de Pétersbourg, acteur dont la verve comique le faisait beaucoup rire. Il s’avance vers lui , et se met sans façon à causer de choses et d’autres avec lui.

L’artiste était tout heureux et très-fier de cette faveur; il y répond avec courtoisie, sans soupçonner ce que cet honneur lui vaudra. — Dès que Sa Majesté l’eut quitté, un Cosaque policier lui mit la main au collet et le conduisit au poste.

« Mais à propos de quoi me conduisez-vous en prison? demanda l’acteur.

— Pour avoir osé adresser la parole à Sa Ma-

jestô l’Empereur, ce qui est expressément défendu par la loi. »

L’acteur a beau protester et dire que c’était Sa Majesté qui lui avait adressé le premier la parole; — que le respect, voire môme la simple

politesse, exigeaient qu’il lui répondît on ne

l’écoute même pas et on l’emprisonne.

Le soir arrive, l’empereur se rend au théâtre avec toute sa famille. L’heure de lever la toile est passée, le public s’impatiente. Le régisseur paraît et annonce qu’il va se voir forcé de changer le spectacle, parce que l’acteur Vernet a disparu depuis ce matin et qu’il est impossible de le retrouver.

L’empereur, se souvenant avoir causé le matin même avec ledit acteur, devine ce qui a dû arriver; il envoie un de ses aides de camp avec l’ordre de mettre le prisonnier en liberté et de le lui amener dans sa loge. Le czar lui exprime ses regrets pour les heures de prison qu’il avait passées grâce à lui, et lui demande ce qu’il pourrait bien faire pour lui être agréable.

Vernet répond :

«Ah! une seule chose, Sire, c’est de ne plus jamais m’adresser la parole. »

Celte bonne et charmante princesse 0... fut

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pour moi, en effet, un excellent cicérone. Elle me présenta dans plusieurs salons et me donna des détails curieux sur la société russe, sur les usages et les mœurs des habitants.

Une chose m’a frappée tout particulièrement, c’est la folie du jeu dont tous les Russes sont possédés. Dans tous les salons on joue, et très-gros jeu; c’est une rage, une frénésie. On se trouve chez des hauts fonctionnaires, chez des gens du meilleur monde, eh bien, on se croirait dans de vraies maisons de jeu. Les femmes ne font pas exception. Je crois que le gouvernement spécule sur cette passion effrénée de la société russe. Les cartes coûtent fort cher, car on paye les plus communes un rouble (quatre francs), et jusqu’à deux roubles les plus fines. L’État perçoit un droit équivalent. Il est à peu près impossible de faire entrer en Russie des cartes par contrebande ; la douane est trop sévère : le seul fait d’avoir chez soi des cartes étrangères expose le délinquant à une forte amende et à la prison.

Jouer est donc une forte dépense : car dans une seule soirée de baccarat on peut user vingt jeux de cartes. Comme cela ne fait pas le compte des maîtres de maison, dont le budget se trouverait ainsi grevé par un impôt considérable, ils ont

imaginé do prélever sur ceux qui gagnent le prix des caries , deux ou trois roubles , quelquefois quatre' par jeu. On laisse cela sur la table ; c’est pour les domestiques, dit-on. Certainement, le bénéfice est pour eux, mais les maîtres en profitent bien un peu. Cet usage est tellement reçu que lorsqu’on prend un domestique à son service dans une maison où l’on joue beaucoup, on lui dit : «Vous n’aurez pas de gages; vous fournirez même l’huile et les bougies, et vous aurez pour vous le prix des cartes. » C’est un moyen d’avoir des serviteurs gratis et d’être éclairé pour rien. Dans les maisons où l’on joue peu, on fait grâce de l’éclairage, mais les gages restent toujours supprimés.

N’allez pas croire que cet usage de laisser l’argent des cartes sur la table ne soit pratiqué que chez des bourgeois ou chez des femmes du demimonde. Non, il est général. Un soir, chez le général Gorlschakoff, le gagnant ayant oublié cette petite formalité, le général lui dit carrément :

« Mon cher, vous oubliez de payer les cartes. »

L’empereur seul fait les frais des cartes chez lui.

Cet usage peut être logique au fond, mais dans

la forme il heurte d’une singulière façon tous nos préjugés occidentaux. J’ai eu bien de la peine à m’y habituer, et lorsque je voyais, chez un général, un sénateur, un grand seigneur quelconque, le gagnant déposer sur la table, devant la maîtresse de la maison, vingt-cinq ou trente roubles, je me sentais rougir pour elle.

Mais enfin chaque nation a ses usages; nous en avons peut-être aussi en France qui choquent beaucoup les Russes

Si j’écrivais un roman ayant pour litre : Comme quoi une belle comtesse épouse son portier , ou bien encore : Amour d'une comtesse pour son portier , ou vice versa; si je brodais sur ce thème, une jeune fille de grande famille amoureuse de celui qui lui tire le cordon, et celui-ci, naturellement, la payant de retour; si, pour dénoûmenl, je faisais, comme dans les bons contes de fées, de mon portier un prince qui épouserait la belle, au grand contentement des parents ;

Le lecteur se dirait : « Quelle absurdité! et comme ces romanciers abusent de l’impossible! »

Les critiques grincheux diraient, eux : « Madame Audouard a mis un litre incroyable, tapageur, invraisemblable, pour attirer l’attention du public! » Même ce critique qui fait des romans et

les intitule, en lettres de sang : Un Assassin , dirait cela, lui aussi, je le gagerais.

Eh bien, pourtant, cette histoire d’une jeune fille aimant son portier, lequel portier se trouve être un prince, qui épouse la demoiselle, à la grande satisfaction des parents, est parfaitement vraie. J’ai vu, de mes yeux vu, ce qui s’appelle vu, le héros et l’héroïne de ce roman ; j’ai même assisté à leur mariage.

Mais je me contenterai de vous narrer simplement cette histoire, ici, en quelques lignes. Je me garderai bien d’en faire un roman, pour ne pas courir le danger d’être taxée d’invraisemblance.

Une chose curieuse, c’est que la vérité a plus besoin d’atours que le mensonge lui-même! Et il était bien dans le vrai l’auteur qui a dit :

« Ouvrez à deux battants la porte au mensonge et à la vérité, et soyez sûr que ce sera le mensonge qui entrera le premier, n

Cela lient peut-être à ceci :

Lorsque, fort de la pensée qu’on ne fait que retracer un drame réel, une comédie à laquelle on a assisté, que l’on met en scène des personnages vivant ou ayant vécu, on ne cherche pas â donner à son récit un air de vraisemblance, on le narre

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comme on l’a vu... Tout le monde alors crie à la fable et à l’impossible !

Tandis que, lorsqu’on invente le sujet, que l’on crée des personnages fictifs qui doivent se mouvoir dans une certaine action, on est fortement préoccupé par la pensée de rester dans la limite du possible et de ne mettre en scène que des types qui n’offrent rien de trop extraordinaire et un dénomment naturel. La fable alors paraît la vérité; ou dit : « Ça doit être vrai. »

Voici donc mon histoire sans le moindre alour, la moindre broderie. Elle est jolie, originale, et les héros, en chair et en os, vivent.

La princesse 0. . . m’avait présentée au comte X. . . , qui a une fille charmante. La jeune comtesse avait dix-huit ans, de l’esprit, de l’instruction. Son père est aimable, spirituel. J’allais souvent passer mes soirées chez eux; nous causions de mille choses; on me demandait des détails sur Paris; moi, j’en demandais sur la Russie.

Un soir, on vint à parler chasses.

« Je crois, dis-je au comte, que vos chasses à l’ours sont superbes et très- dramatiques.

— Hélas! s’écria la jeune fille, j’ai failli être la victime d’un de ces drames! »

El ù ce souvenir, ses yeux se mirent à briller d'un éclat fiévreux, ses joues s’empourprèrent...

« Vous, la victime! Mais comment cela? Vous chassez donc aussi, mademoiselle? lui dis-je.

— Oh ! répondit le comte, vous voyez en moi le plus faible et le plus complaisant des pères. Pierrine adore l’équitation, la chasse, — elle a tous les goûts d’un jeune homme. Elle m’a tant tourmenté pour la conduire à la chasse que, plusieurs fois, elle m’y a accompagné.

— Eh bien, comte , mais la chose est assez naturelle! — En France, les femmes chassent aussi.

— Oui, madame, poursuivit le comte *’*, mais vos chasses en France n’offrent pas les dangers qu’offrent nos chasses à l’ours. Ainsi, dans la dernière que j’ai faite il y a un an, Pierrine a failli être tuée...

— Contez-moi donc cela, je vous en prie, car je ne me doute pas le moins du monde comment se fait la chasse à l’ours...

— Raconte loi-môme à madame, dit le père à sa fille...

— Non , non , dit celle-ci en rougissant beaucoup, raconte, toi, mqn père, tu narres mieux que moi. »

En voyant les yeux brillants de la jeune fille et

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cette couche inaccoutumée d’incarnat qui colorait ses joues, je me dis: «Elle a couru un danger, mais il y a eu un sauveur!... »

Le comte prit la parole.

« Nos chasses à Tours sont certainement trèsémotionnantes, me dit-il. Volontiers je vous en expliquerai tous les détails, mais peut-être cela n’aura-t-il pas un grand intérêt pour vous, madame ?

— Mais au contraire, et si vous le permettez même, j’écrirai votre récit: la femme écoutera avec plaisir, et l’auteur en fera son profit.

— Alors, madame, me voilà mis à' mon aise, je vais vous donner tous les détails auxquels, comme chasseur, j’attache un grand prix.

— J’en serai enchantée. En France ces chasses sont peu connues , vous allez me fournir un chapitre à mon livre de voyage. » — Je laisse donc la parole à mon collaborateur russe.

« La chasse à Tours commence à l’entrée de l’hiver, vers la fin de novembre, qui est l’époque des fortes gelées, lorsque celles-ci rendent accessibles les marécages séculaires de ces contrées, et que les neiges encore peu profondes permettent au chasseur de suivre aisément les traces de l’animal.

« La chasse en automne, sur piste noire, est celle

qui offre le plus de chances de succès; elle réussit surtout lorsque des dégâts réitérés commis dans les blés et dans les abeilles sauvages assurent les chasseurs de la présence de l’animal.

a Le plus souvent c'est la mère et ses petits, suivis du menin ( iriastun en langue du pays), c’està-dire de l’oursin mâle de la dernière portée, auquel la femelle confie les soins, la garde, et pour ainsi dire l’éducation de scs nourrissons; c’est la mère, dis-je, que l’on dépiste en automne: car, comme elle est forcée de chercher une nourriture plus abondante, elle rôde aux alentours des villages et des habitàtions éparses çà cl là dans la forêt (puszeza). La femelle dévaste les champs de blé. Elle s’éloigne peu, par égard pour ses petits qui ne sauraient encore la suivre ; sa présence alors est facile à constater.

« L’hiver, au contraire, est la saison qu’on choisit de préférence pour chasser l'ours mâle, tant à cause de la beauté de sa fourrure à cette époque de l’année que parce que les habitudes de cet animal, pendant la saison de l’hiver, rendent la chasse plus sûre et plus facile.

« Solitaire jusqu’en janvier, le mâle vit à part, reste au gîte; il y passe souvent des journées entières sans bouger, et si, sollicité par la faim, il le

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quille pour chercher sa nourrilure, il s’en éloigne peu, et il ne manque jamais d’y rentrer le matin au lever du soleil.

« Frugal jusqu’à l’abstinence, quelques racines lui suffisent : c’est son temps de jeûne. Ces barlogi (gîtes), connus de la plupart des chasseurs, leur offrent une proie certaine, quoique très-dangereuse.

« Sournoisement tapi dans son antre, formé de branches, déplantés et d’arbustes déracinés, de foin et de feuilles sèches, on dirait que cet hôte redoutable de la forêt s’y apprête aux travaux et aux combats qui l’attendent. Il y change de poil, comme s’il voulait reparaître plus jeune et plus beau aux yeux de sa future compagne, qui, une fois débarrassée du soin de ses nourrissons, viendra avec le printemps le convier à de nouvelles amours.

a De profonds marécages couverts d’ajoncs vierges (que l’on ne trouve que là et en Amérique) , d’épais fourrés défendus par d’immenses abalis d’arbres dont les troncs énormes forment à eux seuls de vraies barricades, rendent l’accès de ces gîtes souvent impossible, et toujours très- difficile.

« L’ours, lui, y arrive moitié rampant, moitié sautant, car il devine avec un rare instinct que, là, il

est plus en sûreté contre les attaques de ses ennemis-nés, les chasseurs.

« Ces espèces d’oasis sauvages au milieu de ces forêts se nomment dans la langue du pays maticzniki. Il y en a que jamais pied d'homme n’a foulées, car elles sont tout à fait inabordables. C’est là que, d’après une légende populaire très-répandue, se retirent les ours incapables de pourvoir à leur existence, soit à cause de leur grand âge, soit à cause des blessures qu’ils ont reçues. Ils y viennent pour finir leur jours en paix, loin des embûches des chasseurs vigilants et impitoyables.

« Ces oasis sont leur hôtel des invalides.

— Comment, dis-je étonnée, les ours, que l’on ditsi bêtes, auraient autant d'intelligence que ça?

— Maisoui, madame; lasuitede mon récitvous prouvera que l’ours a reçu de dame nature une intelligence qui vaut bien celle d’autres animaux qu’on dit civilisés. Du reste, ce qui tendrait à prouver la vérité de celle légende, c’est que jamais dans les forêts on ne retrouve aucun ossement d’ours. C’est encore dans ces retraites inexpugnables que la femelle va mettre bas ses petits.

.«Depuis la mi-janvier, l’ours abandonne son gîte pour n’y plus revenir. Il recherche la femelle, la suit, mais de loin, tant qu’il n’est pas assuré qu’il

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ne rencontrera pas un rival plus fort et plus hardi que lui. Les procédés qu’il emploie pour surveiller celle sur laquelle il a jeté son dévolu , et pour se rapprocher d’elle sans danger, prouvent une grande prudence jointe à beaucoup d’habileté et d’adresse. On a donc tort de dire : « Lourd et béte comme un ours ! »

« Il n’est pas jusqu’à celte œuvre peu gracieuse de la création que la calomnie n’ait atteint.

« Le chasseur, ou plutôt l’intrépide et aventureux braconnier, va souvent chercher l’ours au gîte. Il s’y rend seul, armé d’une espèce de pique ou épieu ferré aux deux extrémités, appelé en langue du pays oszczep. Il porte aussi une espèce de coutelas nommé ronatyna et une hache ( topor ), dont d’ailleurs il se sert rarement, et seulement en cas de danger imminent. L’ours, provoqué par le chasseur, vient d’ordinaire s’enferrer delui-méme sur l’épieu meurtrier que lui présente son courageux et adroit adversaire.

« L’arme à feu est dédaignée généralement par ces chasseurs-là, comme étant trop peu sûre ; ensuite, le braconnier craint que le bruit de la détonation ne le trahisse.

« Ce genre de chasse est exclusivement propre aux braconniers; il offre peu d’inlérét et moins

de danger qu’on ne le croirait : avec du sangfroid on s’en tire toujours.

« La chasse par excellence, celle que font les vrais chasseurs, et surtout les seigneurs, c’est la chasse aux traqueurs. Lorsque les gîtes sont d’un abord difficile, on emploie des chiens de basse-cour pour lancer la bête, la harceler, ralentir sa marche, et prévenir chasseurs et traqueurs de la direction qu’elle prend.

« Lorsqu’une famille d’ours est signalée dans les environs, ou bien lorsque la présence d’un mâle est constatée, on s’assure des pistes, des sentiers que fréquente l’animal et par lesquels il rentre au gîte, ou bien encore des endroits préférés par la mère pour le repos du jour. La piste de rentrée d’hier est sûrement celle par laquelle la bête sortira aujourd’hui : c’est donc sur ces dernières traces qu’il faut placer les chasseurs qui sont les meilleurs tireurs, ou ceux à qui l’on veut faire les honneurs de la journée; la rencontre avec l’animal lancé est presque immanquable.

«Tout ces apprêts prennent quelques jours, caries allures de l’animal doivent être attentivement étudiées si l’on veut être sûr de la réussite de lâchasse.

« Les gardes forestiers y mettent tout leur zèle, toute leur science, toutes les ruses du métier, et

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pas mal n’en faut pour ne pas donner l’éveil au prévoyant et fln adversaire.

v La veille, sur des données propices, on fixe la chasse au lendemain vers les dix heures du matin ; chasseurs et traqueurs se réunissent au rendezvous commun, qui est toujours fort éloigné de l’endroit où le gîte est signalé, car le moindre bruit donnerait l’alarme à l’ours, et alors la chasse serait manquée : l’animal irait errer pendant tout le jour, se déroberait sans cesse, et ne rentrerait dans son gîte que quelques jours après. Quelquesuns môme l’abandonnent et vont s’en faire un nouveau dans un endroit plus inaccessible.

« Lorsque tout le monde est arrivé au rendezvous, on charge les armes; chacun choisit son voisin , si celui-ci n’est point désigné par le propriétaire de la chasse d’après les données qu’il a (ou qu’il doit avoir) sur le tir, l’adresse et le sang-froid de ses hôtes.

« Puis, silencieusement, s'efforçant de ne point faire crier la neige sous leurs pas et de ne pas frôler les branches des arbres, chasseurs et traqueurs s'avancent vers l’endroit désigné. Ces derniers prennent la direction du vent, tandis que les chasseurs vont dans la direction contraire pour ne pas être découverts par l’ours, une fois lancé.

« Les traqueurs entourent le gîte d’un vaste demi -cercle dont les deux extrémités viennent aboutir à la ligne des chasseurs, qui ferment ainsi la corde de cet arc vivant.

& Le nombre des uns et des autres varie selon l’étendue du désert de la puszcza; mais la règle à observer est que les, traqueurs, en étendant les bras, puissent se toucher, et que la distance qui sépare les chasseurs n’excède pas dix à quinze pas, condition absolue pour ne pas permettre à l’ours de se dérober, et pour se prémunir contre les dangers d’une attaque de l’animal blessé.

« Lorsque enfin tout le monde est à son poste, lorsque le signal va être donné, un petit frémissement d’impatience et d’émotion fait palpiter le cœur des plus braves.

« Vous ne pouvez vous douter, madame, de ces émotions-là, me dit mon aimable narrateur en interrompant son récit.

— Mais si vraiment, cher comte, lui répondis-je, je les comprends un peu, car lorsque j’étais petite fille, j’habitais le château de Saint- Julien, situé au pied des montagnes de la Garde. On y faisait chaque année des battues aux loups ; et, plus d’une fois, mon père, cédant à mes prières, a consenti à me prendre avec lui. Ensuite, j'ai

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chassé le lièvre, le lapin... J’adore la chasse!

— Alors, s’écria le comte tout joyeux, ceci me met fort à l’aise. Je craignais de vous fatiguer en me laissant aller à vous raconter des détails qui pourraient vous paraître futiles et sans intérêt; mais comme vous avez chassé, comme vous aimez la chasse, vous en comprendrez toute l’importance. »

Et il continua ainsi :

« Nous en sommes donc au signal donné : chacun attend avec anxiété; les cœurs palpitent d'émotion. Le maître de la chasse convie ses invités à vérifier leurs armes, à s’assurer de l’amorce et du jeu des platines. — Il met à côté des chasseurs les moins experts des gardes forestiers (simples paysans, braconniers par excellence), armés d’épieux et de haches; le point d’honneur est de rester seul.

« Les cors ébranlent le silence des bois; un cri immense, prolongé, se fait entendre sur toute la ligne des traqueurs et en dessine en quelque sorte le contour. Ce cri est d’abord lent, monotone, plaintif en quelque sorte; c’est à ce moment que des gens, soit à cheval, soit en traîneau, arrivent au galop et amènent les chiens confiés à leur garde, qu’on a tenus à l’écart à cause de leur indiscrétion criarde et tapageuse.

« C’est le moment où la chasse commence. Les cris deviennent aigus, formidables; les traqueurs avancent, en rétrécissant toujours le cercle, et en battant les arbres et les branches de leurs gros bâtons.

« Le départ de l’animal dépend en grande partie de so'n caractère. — Si l’ours est vieux, plus expert ou plus paresseux, il attendra patiemment qu’on arrive jusqu’au gîte. Si les cris, le bruit, ne sufflsent pas pour le lancer, on se sert alors des chiens. L’ours, assis sur ses pattes de derrière, calme et majestueux, s’apprête au combat, mais il ne bouge pas. Alors on tire sur lui un coup de fusil , ce qui le décide finalement à partir.

« Mais si la bêle est jeune, alerte, vive, dès les premiers symptômes menaçants elle est ,aux aguets, et aux premiers cris elle part à une grande distance, sans attendre l’attaque des chiens.

« Chaque départ, n’importe les conditions dans lesquelles il se fait , est toujours suivi d'un rugissement terrible qui retentit dans toute la forêt ; — rugissement que les échos se renvoient avec force, et qui fait envoler au loin tous les oiseaux cachés dans le feuillage.

« Les cris des traqueurs deviennent plus aigus ; ils excitent les chiens du geste et de la voix.

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Ceux-ci font alors entendre des aboiements qui sont d’abord moitié belliqueux, moitié craintifs, et qui bientôt deviennent ardents et furieux. — Parfois un long et douloureux hurlement se fait entendre; il annonce l’agonie de l’un d’eux, de celui qui , plus téméraire que les autres, a osé le premier s’approcher de la bête.

« L’ours détale avec une grande agilité ; le tir en est difficile et très-incertain à quarante pas de distance. Harcelé par les chiens, il leur fait tête, et assomme ceux qui se trouvent à portée de ses griffes. S’il s’arrête court au moment où, débouchant du fourré, il aperçoit le chasseur, celui-ci doit bien se garder de bouger, de donner signe de, vie : le moindre mouvement ferait que l’animal tournerait brusquement casaque, et alors on ne le verrait plus de toute la journée, à moins que, blessé et serré de près par les chiens et les traqueurs, il dédaignât de prendre des précautions; alors sa défense devient terrible : il arrache des arbustes, s’en fait une lourde massue ; il se dresse sur ses deux pattes, s’accule à un arbre, et, là, il regarde, choisit sa victime ou son adversaire, puis il se précipite sur lui avec une vitesse qu’on est loin de soupçonner. — Souvent il grimpe prestement sur un arbre, allant de branche en branche, d’un arbre

à l’autre, pour tomber à l’improviste sur son ennemi. — Son moyen le plus habituel de vaincre ce dernief est de poser sa lourde patte sur sa tête : alors ses griffes se resserrent, elles s’enfoncent dans la peau du malheureux, et l’ours, comme certains sauvages du nouveau monde, emporte accrochée à sa patte, comme un trophée sanglant, la chevelure et toute la peau de la tête de l’infortuné chasseur. — Cette vilaine bête a un rare talent pour scalper, et toutes les fois qu’un homme est tué ou blessé par lui, c’est toujours à la tête. — On retrouve le crâne de l’homme dépouillé de la peau et de la chevelure. »

Je ne veux pas me faire plus brave que je ne le suis, — cette partie de la narration du comte me donna le frisson, etje m’écriai que, dussé-je passer ma vie entière en Russie, jamais la fantaisie ne me prendrait de chasser cette vilaine et méchante béte.

« Hélas! me dit Pierrine, c’est pourtant de celle terrible mort-là que j’ai été menacée...

— Grand Dieu! m’écriai-je, est-il possible?

— Oui, elle a couru un grand danger, et elle n’en a été sauvée que par un miracle, ou plutôt par le dévouement d’un brave jeune homme. Tantôt je vous conterai cela, et, lorsque vous connaitrez

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toutes les péripéties de nos chasses, vous comprendrez mieux encore comment ce malheur a failli lui arriver et le dévouement courageux de celui qui Ta sauvée.

« Rien n’égale, comme je vous le disais, l’agilité de l’ours ainsi traqué. — Il grimpe sur les arbres; il franchit les ravins. Les rôles sont changés, c’est l’ours qui donne la chasse aux chasseurs. — Mais, les balles tombant dru sur lui, généralement il finit par succomber avant d’avoir atteint son premier adversaire. Pourtant, des accidents fréquents viennent sans cesse rappeler la prudence aux chasseurs trop confiants ou trop inexpérimentés.

a Si, en se dérobant à travers bois, l’ours à votre aspect se dresse sur ses pattes de derrière, rugit et semble menacer, vous pouvez être sûr d’avoir affaire à un poltron qui, au premier coup de feu, prendra la fuite à toutes jambes. Si on ne peut faire autrement, on doit lui loger une balle dans l’épaule droite, à l’endroit où la peau, recouverte d’un poil rare, permettra au projectile de pénétrer jusqu’au cœur : c’est alors un ours mort; à cent pas de distance, il s’abattra pour ne plus se relever...

« Pourtant, si l’on suit sa piste, il faut se tenir sur scs gardes, car au moment de l’agonie il

peut faire un suprême effort et se ruer sur vous.

« Mais si, à trente pas de distance, l’ours qui vous a aperçu marche droit à vous les oreilles en arrière, la télé baissée et presque cachée entre les pieds de devant, qu’il croise en marchant comme pour la préserver, alors on doit ne pas le quitter du regard, et conserver tout son sang-froid, car c’est un rude adversaire que l’on a devant soi. — Il faut le laisser venir à bout portant, à une distance qui vous permette de lui envoyer une seconde balle si la première l’a manqué...

« Il faut se garder de tirer à plus de vingt pas, ajuster à la tête, à la naissance de l’oreille s’il se peut, afin que la balle lui traverse le cervelet ; mais il ne faut pas viser au défaut de l’épaule, car la balle irait s’enrouler dans le poil touffu, et pénétrerait à peine dans les chairs.— Et alors, furieux, l’ours se précipiterait sur le chasseur, il le terrasserait avant qu’il eût le temps de tirer un second coup et que les autres chasseurs pussent lui porter secours.

# Comme je vous l’ai dit, les blessures faites par les ours sont terribles, car ces animaux vous empoignent la tête avec leurs larges pattes; leurs griffes s’y enfoncent profondément , et ils ne les retirent qu’en enlevant la peau...

L’ORIENT

« Le chasseur adroit et expert tue la hôte du premier coup, en lui brisant le crâne avec sa balle; alors, Tours roule à ses pieds, pour ne plus se relever.

« Chaque chasse fournit des épisodes curieux et quelquefois, hélas ! très-dramatiques.

« Ainsi, Tan passé, l’automne nous avait surpris dans un de mes châteaux, qui se trouve sur la lisière d’une grande forêt où Tours abonde. — On vint un jour me signaler la présence d’un menin qui faisait de grands dégâts dans les blés et dans les abeilles sauvages.

« J’envoyai sur-le-champ des traqueurs à la découverte de son gîte, et j’invitai des voisins, car une chasse à Tours est un événement. Pierrine me supplia de lui permettre d’être des nôtres; je consentis à ce qu’elle nous suivît en traîneau.

« Or, la piste découverte, comme je vous l’ai expliqué, les traqueurs l’entourèrent en décrivant un cercle dont mes invités et moi nous formions Tare. Je plaçai le traîneau de Pierrine derrière nous, et je mis en faction à côté d’elle deux habiles braconniers.

« La chasse commença; les chiens firent entendre leurs premiers aboiements; Tours, jeune et vigoureux, les attendit de pied ferme. Il en étrangla

deux, puis il prit son élan et vint droit du côté où j’étais. Comme ma fille était derrière moi, tous les chasseurs, d’un muet accord , resserrèrent le rang pour plus de sûreté. Les deux braconniers placés en garde auprès d’elle firent reculer le traîneau et s’avancèrent vers nous pour lui faire un double rempart au cas où la bête trouverait moyen de franchir le premier obstacle. — J’étais absorbé par l’approche de l’ours et tout préoccupé delà pensée qu’il fallait l’abattre du premier coup , surtout pour préserver ma fille d’un accident. Il n’était plus qu’à soixante pas de moi ; j’épaulais mon fusil et je le visais déjà, quand un cri déchirant, un cri d’épouvante retentit derrière moi : c’était la voix de Pierrine. Jç laissai tomber mon fusil, et je me retournai prestementvers elle..

«Quel spectacle affreux m’attendait!... Tenez, madame, je frémis encore; rien qu’à ce souvenir une sueur glacée perle sur mon front. »

En effet, le comte était tout ému, et sa fille avait comme un frissonnement nerveux.

Il reprit après quelques minutes :

« Oui, un spectacle affreux s’offrit à mes yeux. Le traîneau s’était éloigné; un second ours, dont nous ignorions la présence marchait droit sur ma fille, qui , paralysée par la peur, restait blottie à

56 LORIENT

sa place, les mains sur ses yeux et sc préparant à la mort. L’ours n’était plus qu’à quelques pas d’elle, et moi je me trouvais à plus de cent pas !... Sans prendre le temps de ramasser mon fusil, je me précipitai vers Pierrine, et plusieurs chasseurs me suivirent. — Mais nous serions arrivés trop lard , la béte se dressait déjà pour saisir ma pauvre enfant, lorsqu’un homme qui nous parut sortir de dessous terre se précipita sur l'animal , son épieu d’une main, son topor (hache) de l’autre, se jeta sur l’ours et le terrassa. — Tous deux roulèrent par terre, et une lutte s'engagea. — A cet instant je rejoignis ma fille... Elle était saine et sauve! — Je songeai alors à prêter main-forte à son sauveur, qui était aux prises avec ce terrible adversaire. Les autres chasseurs m’avaient aussi rejoint, mais notre embarras fut grand. Impossible d’user d’une arme à feu, car l’homme étreignait la béte et nous pouvions l’atteindre en voulant le sauver. — Nos cœurs battaient avec force en voyant cette lutte inégale. Ma fille, remise de son saisissement, avait sauté à bas de son traîneau, et, voyant le danger de celui qui venait de la sauver d’une mort atroce, elle nous criait ■: « Mais il va mourir, lui! Sauvez-lc donc! sauvez-lc !... »

« Le sang-froid d’un traqueur vint à notre aide : il saisit une corde, en fit une espèce de nœud coulant et le passa prestement au cou de l’animal, qui,

bientôt, à moitié étranglé, lâcha sa proie. Un coup de revolver que je lui tirai about portant l’acheva. L’homme était dans un état piteux; il essayait de se soulever sur son séant; mais son sang coulait en abondance; ses forces étaient épuisées. J’allais lui prodiguer des soins, quand je vis à cinquante pas une autre lutte engagée : c’était l’ours traqué, que nous avions oublié un moment , qui venait, lui aussi, d’attaquer un chasseur. Redoutant un nouveau malheur, je me précipitai vers lui. Celuilà encore nous donna bien du mal ; il était jeune et vigoureux. Nous avions eu la male chance de tomber sur deux bêtes enragées. Lorsque je le vis à terre et râlant, je revins au blessé. Ma fille était agenouillée près de lui; elle étanchait et lavait le sang qui coulait de ses blessures. C’était un beau jeune homme de vingt-cinq ans, portant le costume des braconniers, costume fait en grande partie de peaux de bôtes. ,

« J’avais hâte de quitter cette maudite forêt et de mettre ma fille à l’abri d’une nouvelle émotion. Je fis donc placer le blessé le plus commodément possible dans un traîneau, et nous reprîmes tous

le chemin du château, qui heureusement n’était pas très éloigné. Une fois là, nous prodiguâmes des soins empressés à ce courageux jeune homme. Un médecin fut appelé; il déclara que les blessures n’étaient pas dangereuses; en effet, quinze jours après, il était remis.

<* Voilà, madame, ajouta le comte, le récit' de celte fameuse chasse. Pardonnez-moi le décousu de ma narration, mais, hélas! je ne suis pas romancier. Oh ! si je l’étais, je vous aurais fait de cela une scène palpitante d’intérêt. »

Pierrine me parut assez troublée par ce souvenir.

« Cela se voit bien, dit-elle, cher père, que lu n’es ni auteur ni romancier; ton récit a été bien froid en comparaison de la réalité. »

Je pris la main de Pierrine et lui dis en la regardant dans les yeux :

« Vous me compléterez le récit, n’est-ce pas? »

Elle comprit ce à quoi je faisais allusion, car elle rougit beaucoup. Pour dissimuler l’embarras que je venais de faire naître, j’adressai au plus vite la parole à son père.

« Vous ne me dites pas, cher comte, qui était ce libérateur et ce qu’il est devenu.

— C’est vrai, j'oubliais de vous faire la biogra-

ET SES EUPLADES. 59

phie de mon héros et de donner un dénoûment à mon histoire, me répondit le comte avec un bon gros rire qui me fit supposer que si le dénoûment existait, il ne s’en. doutait pas.

« Avais-je tort de dire que je n’étais pas romancier? »

Mais au moment où le comte voulut reprendre son récit , un jeune homme entra dans le salon portant à la main des lettres et des journaux.

« Eh parbleu , le voilà ! dit le comte; il se présente à vous en chair et en os. »

C’était le concierge !!

« Comment, c’est lui? m’écriai-je.

— Mais oui, lui-même, madame.»

Puis, s’adressant à Michano:

« Je viens précisément de conter à madame notre fameuse chasse de l’an dernier et l’héroïque courage dont tu as fait preuve. »

Michano rougit légèrement; il s’inclina avec la meilleure grâce du monde, très-bas surtout devant la jeune maîtresse de céans. C’était, en effet, un très-beau garçon; sa tournure était distinguée; on l’aurait pris facilement pour un grand seigneur.

« Monsieur le comte est vraiment trop bon d’appeler mon courage héroïque ; ce que j’ai fait, tout le

60 L’ORIENT

monde l’aurait fait à ma place. Mademoiselle était en danger, le désir de la sauver aurait donné du courage au plus poltron... »

Michano dit cela d’un air simple, sans la moindre affectation, sans chercher môme à paraître modeste. — Puis, comme il avait hâte de changer le sujet d’une conversation qui probablement l’embarrassait, il se rapprocha du comte, et lui dit à mi-voix :

« Le général K... vous fait demander si vous n’irez pas faire sa partie ce soir.

— Dis que je vais y aller, » répondit le comte.

Michano salua très-respectueusement, il est vrai, mais plutôt en grand seigneur qu’en serviteur...

J’étais intriguée et étonnée au dernier point. Mille questions se pressaient sur mes lèvres... Pourquoi avait-il l’air si distingué? Pourquoi s’exprimait-il en français avec élégance et facilité? Pourquoi... Le comte alla de lui-méme au-devant de mes pensées.

« C’est un drôle de garçon, n’est-ce pas? me ditil, — instruit, bien élevé, parlant très-bien le français, comme vous avez pu vous en convaincre, connaissant à fond la langue turque, parlant le russe aussi, étayant des allures de grand seigneur...

— Mais qui est-il donc? demandai-je.

— Ah! voilà!! je n’en sais rien moi-même. Souvent je me suis demandé d’où diable il sortait , car à coup sûr ce ne peut être un paysan...

— Oh certes non! dit vivement Pierrine; nos paysans sont loin de posséder les manières et l’instruction de Michano...

— Mais puisqu’il est à votre service, comment ne savez- vous pas qui il est? demandai-je.

— Comme je vous l’ai dit, reprit le comte, après l’accident de la chasse, nous le transportâmes au château. Là il fut soigné; ma fille surtout lui prouva sa reconnaissance en ayant mille attentions pour lui. Pendant toute sa convalescence nous le traitâmes comme un ami.

« Lorsqu’il fut entièrement guéri, son costume m’ayant fait croire qu’il n’était peut-être qu’un pauvre braconnier, je lui demandai ce que je pourrais faire pour lui être utile et agréable, le priant instamment de me mettre à même de lui prouver toute ma gratitude.

« Il hésita un moment, puis me fit la réponse suivante :

« — Je ne suis, monseigneur, qu’un pauvre diablevivant du produit démon braconnage. Celte vie aventureuse me lasse. Si vous aviez une place à m'offrir dans votre maison, j’accepterais avec

empressement, et vous auriez en moi un serviteur

fidèle... »

« La place de portier étant vacante, je la lui proposai. Cela parut lui convenir. — Huit jours après, il était installé chez moi, et depuis il ne nous a plus quittés. — 11 est honnête, intelligent. Le service qu’il nous a rendu fait que ni ma tille ni moi nous ne le traitons en domestique ; il est comme l’enfant de la maison. Je cause souvent avec lui, et j’ai toujours été frappé de sa distinction et de son instruction. — Pour prendre à mon service le sauveur de ma fille, je n’ai certes pas songé à lui demander ses papiers. Plusieurs fois j’ai cherché à savoir qui il était, mais toujours il élude mes questions: la délicatesse me fait donc un devoir de ne pas chercher à lui arracher un secret qu’il ne veut pas me livrer. — Voilà, madame , comment il se fait que je ne sais pas pourquoi Michano ressemble plutôt à un grand seigneur qu’à un paysan !

— Et, ajouta Pierrine, voilà pourquoi tu ignores si ce n’est pas réellement un grand seigneur qui te lire le cordon !

— Oh ! ceci, dit le comte en riant, n’est pas pro- • bable : un grand seigneur ne descend jamais aussi bas... Cela doit être, ou bien un homme venu en Russie, chassé de chez lui par des revers et vou-

lant tenter fortune à l’étranger, ou bien un aventurier aux abois ayant pris cette place en attendant mieux. »

Là-dessus le comte nous souhaita le bonsoir, et je restai seule avec Pierrine. Comme toutes les personnes ayant trop de choses à se dire, nous gardâmes le silence pendant quelques instants. — La discrétion mettait un frein à ma curiosité, et elle ne savait trop comment aborder sa confidence. — Enfin, elle se rapprocha de moi, me prit la main, et, baissant les yeux,' elle me dit :

« Vous avez deviné, n’est-ce pas, que je l’aime?

— Je le crains plutôt, lui répondis-je. — Dans les romans, il y a toujours un beau jeune homme qui sauve la vie à une belle jeune fille; après quoi, ils s’adorent et s’épousent. — N’est-ce pas cela à peu près? En général, les romans sont des histoires vraies plus ou moins bien racontées, et je vois qu’il est presque inévitable pour une jeune fille d’aimer celui qui lui a sauvé la vie; mais pour vous, ma chère Pierrine, quel peut être le dénoùment de cet amour? Il ne saurait être que funeste; il faut donc combattre à tout prix ce sentiment. »

Elle secoua sa blonde tête , et me dit : a Ce n’est pas possible, madame : cet amour est

né en môme temps dans notre cœur, car lui m’aime aussi. »

Je ne pus m’empécher de sourire du petit air fier et convaincu qu’elle prenait en me disant cela.

« 11 serait bien difficile, ce beau monsieur, s’il ne vous payait pas de retour; mais croyez-moi, chère enfant, ce roman est dangereux, et il faut le rompre au plus vite. — Tâchez d’oublier votre sauveur, et mariez-vous!

— Jamais! s’écria Pierrine. Ou je l’épouserai, lui, ou je ne me marierai pas.

— Mais c’est de la folie. Vous ôtes la fille du comte X...,vous êtes jeune, belle et riche: épouser votre portier est impossible.

— Écoutez-moi, chère madame, et prometlezmoi de ne pas trop vous moquer de moi. »

Et, en disant cela, la charmante enfant avait appuyé sa tôte sur mon épaule; les flots de sa blonde chevelure recouvraient presque entièrement son visage, en faisant un voile à sa pudeur effarouchée. Elle était charmante ainsi.

« Non, certes, je ne me moquerai pas de vous; mais je vous gronderai peut-être. Voyons ce secret.

— Je suis sûre, me dit-elle, que Michano n’est pas un aventurier comme le dit mon père, ni un simple paysan; je crois que c’est un très-grand

seigneur, qu’il s’esl fait notre concierge par amour pour moi,t et qu’un beau jour il viendra décliner ses litres et ses qualités en me demandant en mariage. »

Je ne pus m’empêcher de sourire et je dis à Pierrine en l’embrassant :

« Je sais, ma chère enfant, que vous êtes assez jeune pour vous souvenir des contes de fées que vous avez lus; mais, hélas! voyez-vous, dans la vie réelle les choses ne se passent pas ainsi. C'est triste, désolant ; pourtant il faut en prendre son parti. Les fées se sont envolées loin de nous;, la prose a envahi notre terre ; et, comme les muses de la poésie ont la prose en horreur, elles nous ont dit adieu à tout jamais. Il est donc imprudent de bâtir ses rêves d’avenir sur leur gracieuse intervention. Croyez-moi , si Michano était un grand seigneur, l’amour le plus ardent ne l’aurait pas poussé à endosser votre livrée; il se serait contenté - de porter vos couleurs et de demander votre main à votre père. »

Je quittai Pierrine très - peu convaincue, je crois, de la logique de mon raisonnement ; — je me promis d’user de toute mon influence sur elle pour lui faire comprendre que ses rêves pouvaient avoir de funestes résultats.

LORIENT

Mais, le lendemain, la princesse 0... vint me voir.

« Je vais à Moscou, me dit-elle; venez aveemoi. Pour bien connaître la Russie, il faut avoir vu cette ville. Pétersbourg n’est pas la vraie capitale de la Russie : le contact des étrangers, le séjour de la cour, lui ont enlevé son cachet. »

J’avais envie de voir Moscou; j’avais aussi le plus grand désir de rester le plus longtemps possible avec celle charmante princesse 0...; je partis donc le soir môme avec elle.

Nous restâmes quinze jours à Moscou. Dès mon retour à Pétersbourg, ma première visite fut pour le comte X... et pour sa fille. Je les trouvai tous les deux dans le salon, lui, lisant un journal de Paris, elle, brodant.

En montant l’escalier, je cherchai des yeux l’heureux Michano dans sa loge. Il n’y était pas. Je craignis que pendant ces quinze jours quelque catastrophe ne fût arrivée; je consultai le visage de Pierrine, je n’y trouvai aucune trace de chagrin ; bien au contraire, le bonheur le plus grand l’illuminait; une douce quiétude brillait dans son regard.

Cela m'intrigua beaucoup. J’aurais désiré rester seule avec elle pour la questionner ; mais le comte

sc crut obligé, par galanterie, de nous tenir compagnie, et il me fut impossible de dire un seul mot à sa fille. Cependant, en prenant congé d’elle, elle me serra la main d’une façon expressive et me dit tout bas :

a Venez demain, à trois heures précises. »

Je fus exacte au rendez-vous; j’étais curieuse de savoir ce qui pouvait causer son contentement.

En arrivant chez elle, je la trouvai dans son salon, mais le père y était aussi.

a Allons, me dis-je, je ne saurai encore rien. » Pierrine me reçut avec empressement; elle avait l’air gai, mais elle était émue, inquiète. Elle me laissa causer avec le comte, tandis qu’elle — pour se donner une contenance — allait d'une fleur à l’autre, redressant la tige d’un arbuste, arrangeant la mousse d'un autre, et jetant des regards dérobés vers la porte.

« Qu’altend-clle? qu'a-t-clle? » pensais-je.

Tout à coup la porte s’ouvrit à deux battants ; un valet de pied annonça M. le prince’*" (permettez-moi d’étre discrète et de taire son nom). Le comte se retourna, surpris d’entendre prononcer un nom qu’il ne connaissait pas. Pierrine s’assit brusquement, saisissant d’une main fiévreuse une broderie.

Eh bien, lecleur, cette blonde et rêveuse 1111e du Nord avait eu raison de croire que toutes les fées n’avaient pas disparu de notre planète ; car une de ces fées avait transformé le pauvre braconnier, le portier du comte, en un prince Charmant. C'était bien Michano en chair et en os qui était là devant nous, portant un riche costume circassien qui lui seyait à merveille.

Le comte se leva pour recevoir ce visiteur inconnu, puis, reconnaissant Michano dans celui qui venait de se faire annoncer le prince il resta stupéfait, interdit.

Pierrine baissait les yeux; pas le moindre étonnement ne se trahissait sur son visage, ce qui me fit supposer qu’elle avait été avertie.

Le prince ou Michano , si vous le préférez, s’inclina devant le comte et lui dit :

« Monsieur le comte, j’ai l’honneur de vous demander la main de mademoiselle votre fille. »

Ce pauvre comte se frottait les yeux pour s’assurer qu’il û’était pas le jouet d’un rêve. Moi, je regardais autour de moi pour voir si la bonne fée protectrice des amoureux n’était pas là, accompagnant son protégé.

Le comte se remit enfin.

« Avant que je réponde à votre demande, dit-

il au prince, soyez assez bon pour m’expliquer ce mystère. »

Et il offrit de la main une chaise au personnage mystérieux, qui s’assit après s’ôtre incliné devant la jeune fille et moi.

Vous dire, lecteur, tout ce que dit Michano pour expliquer comment on l’avait d’abord trouvé sim/ple braconnier et pourquoi il était entré au service du comte, serait manquer aux lois de la délicatesse et de la discrétion, car ce serait vous dire le nom du prince **\ Je puis pourtant vous faire une demi-confidence. Un jour, un des plus grands princes de la Circassie ou de la... enfin je ne puis pas vous dire au juste de quel pays, se révolta contre la Russie, qui, pour le punir, le dépouilla de ses biens let de sa fortune. Ce pauvre prince mourut en exil, laissant un fils. La terre de l’exil parut dure à ce fils, devenu un homme, car il n’avait pas d’argent pour en adoucir les rigueurs. Un Russe, qu’il rencontra à et à qui il se fit con-

naître, l’assura que s’il allait implorer la clémence de l’empereur de Russie, celui-ci , bon et clément, lui rendrait-sa fortune et ses biens. Michano partit donc pour Pétersbourg. A son arrivée dans cette ville, ses ressources étaient épuisées, et, pour comble de mauvaise chance, la cour et l’empereur

LORIENT

étaient absents. Excellent chasseur, il se mit à braconner pour avoir de quoi vivre en attendant qu’il eût atteint le but de son voyage. Il y avait deux mois qu’il vivait ainsi lorsque le hasard, ce dieu malin, le fit trouver dans la forêt où chassait le comte et le plaça juste à point pour sauver Pierrine. Vous savez, ou vous devinez le reste. La jeune fille soigna avec dévouement son sauveur. Lui, —la trouva belle et bonne; il l’aima. Alors il demanda au comte une place dans sa maison en se disant : « Cela me permettra de faire les démarches que j’ai à faire, et si, dans la modeste position où je suis, celle que j’aime ne me dédaigne pas, quelle gloire pour moi! comme je pourrdi être sûr de son amour ! »

Ce triomphe, il l’avait remporté, car Pierrine l’avait aimé simple braconnier et misérable portier !...

La veille seulement, il lui avait tout avoué dans une lettre, lui demandant l’autorisation de demander sa main à son père.

Il est vrai que l’imagination exaltée delà jeune comtesse avait d’avance fait un prince de son amoureux.

Toutes les démarches auprès de l'empereur

avaient été faites par lui dans le plus grand secret,

et aujourd’hui, il arrivait avec son litre en règle, «

possesseur de toute sa fortune, demander la main

de celle qu’il aimait...

Le comte n'eut pas besoin de beaucoup de perspicacité pour voir que, depuis longtemps, ces enfants s’aimaient. — Michano avait un beau nom, de la fortune, il était le sauveur de sa tille, il n’avait donc aucune raison de le refuser, aussi accordat-il la main de Pierrine à son ex-portier...

Il fallait voir la joie de cette charmante enfant, et avec quel air mutin elle me disait pendant qu’on faisait les apprêts de son mariage :

« Vous voyez bien que j’avais raison, qu'il était prince!... Vous voyez bien que les fées existent toujours ! »

Nécessairement, elle me demanda de prolonger mon séjour pour assister à son mariage, ce que je fis avec plaisir.

Pendant cette cérémonie, une chose m’a bien amusée. — Peu de personnes connaissaient l’histoire de Michano; le père avait dit tout bonnement : a Ma fille épouse le prince de... »

Mais son beau costume ne le changeait pas au point qu’on ne reconnûtenlui le concierge à l’élégante tournure que bien des gens avaient remarqué, et de tous côtés on entendait celte réflexion : « Tiens, c’est drôle, comme le prince rappelle le

portier du comte ! » D’autres répondaient : « Cela ne l’empêche nullement d’être un fort bel homme, et d’avqir une tournure aussi élégante que distinguée. . . — C’est que, ajoutaient d’autres personnes, leportierMichanoest lui aussi un fort beau garçon, qui ressemble à s’y tromper à un grand seigneur... » J’ai laissé Pierrine princesse de X..., heureuse et amoureuse. Décidément les romanciers sont dans le vrai, lorsqu’ils font devenir la jeune fille éprise de celui qui lui a sauvé la vie.

Voilà mon histoire du portier épousant une jeune et belle comtesse ; la voilà dans toute sa simplicité véridique.

On m’assurait que généralement l’automne était assez beau à Pélersbourg, mais en 1864 il n’en a pas été ainsi ; en novembre il faisait déjà un froid glacial, la Néva commençait à se recouvrir d’une couche de glace... je me surprenais à regretter mon soleil du Caire. «Attendez, me disait-on, que la glace ait un mètre d’épaisseur sur la Néva, vous verrez comme ce sera beau! Dès quelecanona donné l’assurance qu’elle est assez solide, on Ya s’y promener en traîneau, on fait des parties charmantes.

— Oh! charmantes... des promenades où l’on peut perdre son nez ou un doigt en chemin, merci ! » C'était ma réponse invariable.

Alors on se moquait de moi, on m’assurait que cela n’arrivait jamais, que c’était un conte inventé par les Français, que le froid était une très-bonne chose, que c’était excellent pour la santé; que du reste je devais rester pour voir le palais de glace que l’on construit chaque année ; que ce palais aux mille ciselures, brillamment illuminé, est d’un effet féerique; que la cérémonie du baptême dans la Néva est très-curieuse ; qu’il était impossible que je ne la visse pas...

Tout en reconnaissant que j’avais encore une foule de choses intéressantes à voir, cette bise glaciale qui me coupait la respiration dès que je mettais le nez dans la rue me donnait la plus grande envie de partir.

Le froid m’a donc empêchée de voir deux choses qui doivent certes être très-curieuses. D’abord, ce baptême dans la Néva. Chaque année, à Pâques, on casse la glace à coups de hache, on fait un trou d’un mètre environ de circonférence, on apporte tous les enfants nouveau -nés, les mères les déshabillent; un homme se tient auprès de ce trou, il prend l’enfant par un pied, il se penche vers l’ablme et il plonge le pauvre petit ange dans cette eau glacée !...

Ensuite il le jette dans les bras de la mère, qui

L’ORIENT

vite le plie dans une couverture de laine, et il prend un autre enfant pour recommencer l’opération. Il arrive quelquefois que l’enfant lui glisse des mains et disparaît dans le gouffre béant , qui l’entraîne sous la glace ; alors l'homme, sans s’émouvoir, demande un autre enfant. Si la mère importune trop par ses cris de douleur et son désespoir,

les hommes de la police l'emmènent chez elle

Le peuple présent ne s’apitoie que médiocrement sur la mort horrible de cet enfant ; il dit : « Il a été au ciel !... »

Nécessairement, ce genre de baptême envoie à l’autre monde tous les enfants chétifs, malingres ; seuls ceux qui sont doués d’une robuste constitution y résistent. Cela peut avoir du bon* au point de vue de la beauté, de la force constitutionnelle de la race; mais au point de vue de l’humanité, cela laisse à désirer, il me semble.

Beaucoup d’hommes russes se plongent eux aussi dans les Ilots de la Néva en commémoration du baptême de Notre-Seigneur dans le Jourdain...

Mais les eaux du Jourdain ont toujours une douce chaleur, exposées comme elles le sont, été et hiver, aux rayons du soleil : voilà sans doute pourquoi Jean-Baptiste a choisi cette façon de baptiser ; mais les eaux de la Néva n’ont aucune ressemblance avec

les eaux du Jourdain, puisque pendant six mois de l’année on passe dessus en voiture et en traîneau.

Rie» n’esl plus difficile à trouver à Pétersbourg qu’une voiture de louage fermée; toutes les drochkis qui circulent dans la ville par la neige et la bise sont d’affreuses petites machines à deux roues, découvertes; on y monte avec une extrême difficulté, on en descend de même, et on y gèle.

Mais si les carrossiers russes ne font pas preuve d’une grande intelligence, les architectes méritent., eux, de justes éloges. Les maisons sont construites de telle façon que sans feu on n’y souffrirait même pas du froid : doubles portes, doubles fenêtres, tout cela solidement installé ; tous les appartements ressemblent à des serres chaudes; d’autant plus que les Russes, soit par goût, soit par hygiène, remplissent toutes les chambres d’arbustes, de plantes et de fleurs de serre.

Pas un ménage, même le plus pauvre, qui n’ait ses appariements ornés de fleurs et de verdure.

Nos architectes français devraient bien aller faire un tour en Russie pour y apprendre comment on doit construire les maisons pour que la bise hivernale n’y puisse avoir accès ! Mais, me dira-t-on, à Paris il fait moins froid qu’en Russie !

L’ORIENT

C’est vrai, très-vrai ; il y fait pourtant assez froid pour que l’hiver, malgré un feu d’enfer, on grelotte quelquefois dans les appartements, ce qui prouve que les doubles portes et les doubles fenêtres ne seraient pas inutiles; on brûlerait moins de bois... (Le bois, cet objet de première nécessité, qui pourra bien manquer un jour à nos petitsenfants, sinon à nous!...)

La Pâque, en Russie, est aussi curieuse à voir dans le palais de l’empereur que sur la Néva... Ce jour-là, Sa Majesté baise tout le monde sur la bouche, en disant : « Jésus est ressuscité!.. »

Il donne ce baiser pascal aux membres de sa famille, à ses aides de camp, à ses chambellans et jusqu’à ses factionnaires : quatre ou cinq cents baisers, c’est beaucoup !...

Si on entre facilement à Pélersbourg, môme lorsqu’on n’a pas ou qu’on cache son passeport, il n’en est pas de même pour en sortir. Le 30 novembre, la neige tombait fine et drue, et se changeait aussitôt en glace. Malgré les aimables instances de mes amies , et surtout de la princesse O..., je voulus quitter ce pays avant qu’il fût complètement devenu un bloc de glace et que j’y eusse laissé mon nez, car je commençais à sentir que l’histoire des nez et des mains gelés pourrait bien

être vraie. J'éprouvais le désir d’aller me dégeler au soleil du Caire. Retourner en Égypte en passant par Paris et Marseille aurait été sans doute le plus simple^ mdls je voulais aller à Varsovie, qui était dans ce moment en état de siège, pour voir par mes yeux ce que devient une ville polonaise mise en état de siège par des Russes!

Voici donc l’itinéraire que j’adoptai : Varsovie, Vienne, Pesth, le Danube, Constantinople et la côte de Syrie. A la gare du chemin de fer de Pétersbourg à Varsovie, lorsque je demandai mon billet de place, on ne consentit à me le livrer que sur la présentation de mon passeport, ce qui m’apprit qu’il est plus difficile de sortir de l’empire moscovite que d’y entrer...

En France, les voyageurs sont créés et mis au monde pour faire gagner de l’argent à messieurs les administrateurs et à messieurs les actionnaires des chemins de fer. Ils sont leur chose... Choses que l’on jette dans le premier coin venu, que l’on entasse les unes sur les autres sans se préoccuper autrement d’elles.

Le bien-être et la commodité des voyageurs sont des détails auxquels ne pense pas du tout une société française de chemin de fer ; elle ne s’occupe des voyageurs que pour leur faire’payer leur place,

78 L’ORIENT

leur bagage, et tous les suppléments possibles. Cela fait, lesdits voyageurs peuvent se débrouiller comme ils voudront; qu’ils aient des places ou qu’ilsn’en aient pas, qu’ils soient bien dfi mal, commodément ou non, c’est un détail pour messieurs les employés des compagnies !...

Les chemins de fer ne sont pas faits en France pour les voyageurs, ce sont les voyageurs qui sont faits pour les chemins de fer !.. .

Quand il y avait des diligences, sur une même ligne on avait au moins plusieurs services organisés; maintenant, pour chaque ligne, un seul chemin de fer; le choix est impossible : les compagnies le savent, et elles ont fait d’affreuses cages où elles parquent, où elles entassent pêle-mêle les voyageurs : en placer le plus possible dans le plus petit nombre de voitures, voilà la seule chose qui les préoccupe.

S’assurer que tout le monde a payé, voilà la seule mission des employés ; pour cela faire, ils vous importunent dix fois dans une heure; au milieu de la nuit ils vous réveillent pour vous demander brusquement : « Vos billets, messieurs ! »» Tout le monde a voyagé en chemin de fer, tout le monde sera donc de mon avis... Dès qu’on a mis le pied dans la gare, on sent que l'on est devenu

la chose, la victime, le patient de la compagnie; on est enrégimenté !... Les employés vous bousculent, vous rudoient : « Pas par là, monsieur !... Par ici, mâdame !... Votre billet!... » Tout cela est dit sur le ton que prend le sergent pour exercer les soldats. \

Demandez un renseignement, un service, à un employé de chemin de fer, il vous regarde d’une drôle de façon ; il a l’air de vous dire : « Est-ce que vous croyez que la compagnie me paye pour que je sois utij^ et agréable aux voyageurs ? »

Non-seulement, en France, les voyageurs sont loin d’être commodément dans ces cages que l’on a construites pour les transporter; mais encore on a inventé une foule de petites tracasseries pour leur rendre la vie dure. Un mari accompagne sa femme à la gare ; il désire rester le plus longtemps possible avec elle, lui porter son sac, l’installer en wagon. Arrivé à la porte de la salle d’attente, l’employé lui barre brusquement le passage, il se voit traité comme le serait un malfaiteur qui essayerait de forcer une porte... C’est, me dirat-on, pour éviter que des personnes voyagent sans billet!... Mais cela leur serait-il possible?... Une fois en voiture, on vous demande votre billet !... La personne donc qui monterait en wagon sans

avoir pris sa place serait bien vite découverte. Du reste, en Prusse, en Allemagne, en Suisse ,jm Russie, on laisse fort tranquillement tout le monde libre de suivre dans la salle d’attente, même en voiture, les personnes qui partent, ^et pas plus là qu’en France on ne s’avise de voyager sans billets... C’est donc notre pays qui a le privilège de ces mille petites vexations inventées pour faire un supplice même d’un voyage d’agrémëriVTTrr’

Les chemins de fer, en Russie, ne ressemblent certes pas aux nôtres. Là, au rebours de chez nous, ils sont créés, arrangés, installés pour les voyageurs ; les compagnies se préoccupent très-fortement du conforL dü bien-êtrêlTërjoyageurs ; les voilures sont larges, spacieuses, un corridor conduit dans les salons, dans les coupés : de celte façon l’employé n’ouvre jamais la porte du salon ^où vous êtes, pas plus la nuit quelejour; il ne vous expose, pas a un courant d’air malsain. Les salons sont carrés, une table au milieu, quatre canapés, un dans chaque angle ; ces canapés sont larges, confortables, on y est parfaitement à l’aise. On peut circuler dans ce salon, qui même l’hiver a une température douce, car il possède un bon poêle et des doubles portes et fenêtres. Dans chaque voiture il y a un salon aux deux extrémités, et

trois coupés de chaque côté, plus un cabinet de toilette et un indispensable.

Dans ce corridor on peut se promener, fumer, regarder par les croisées, les ouvrir si bon vous semble, sans importuner les voyageurs qui sont enfermés dans les salons ou dans les coupés.

Les coupés sont à quatre places, et ils sont plus grands que nos fameuses voitures à huit places, et ils sont arrangés de façon à former deux lits excellents.

D’autres lits suivent les trains. Les voyageurs de première ont droit chacun à un de ces lits, un passage couvert y conduit : là on a un bon matelas, des draps et des couvertures ; on peut se coucher tout à fait.

Je comprends que le voyage de cette façon -là soit un plaisir et un agrément; mais il devient une intolérable fatigue en France. On ne peut ni s’al- 1 on^érTTïîTé ^ ; on n’a souvent même

\ pas Te Temps de boireët de manger.

Espérons donc que nos administrateurs de chemins de fer auront honte à la fin de se voir distancés de telle sorte par ceux qu’ils assurent être à moitié sauvages, par les Russes, et qu’ils installeront leurs wagons à l’instar des wagons russes.

Du reste, à la tête des administrations russes se trouvent des Français; le directeur, M. Hoskier, est Français; un de nos anciens députés de la Gironde, M. de Tranchère, administrateur.

Dans le règlement qui régit tous les chemins de fer français on n’a pas fait figurer l’article Urbanité , \ complaisance envers les voyageurs.

Ceux qui ont fait ce règlement se sont peut-être dit que le peuple français étant le peuple galant par excellence, il était inutile d’imposer de par règlement la politesse aux employés. Peut-être se sont-ils dit encore que cet article-là ne rendrait pas un centime de plus à la caisse, tout le monde étant forcé de prendre le chemin de fer, et la concurrence n’existant pas.

Donc les employés français ne sont pas astreints à la politesse ; aussi certains d’entre eux s’en donnent à cœur joie d’être impolis. |

Ceux dont la nature est aimable, malgré l’absence dudit article, sont polis, et ils n’en ont que plus de mérite, il est vrai ; mais, hélas! c’est la minorité. Mon amour-propre de Française a beaucoup souffert pendant mes voyages en Russie ; l’exquise politesse, la prévenance empressée de tous les employés sans distinction me charmaient; mais je me

disais :

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