‹ L'Orient et ses peupladesChapitre 2 sur 20 · IM · texte numérisé non relu

IM

« Que doivent penser les Russes qui voyagent en France? *?‘j ^

a Quelle triste opinion de notre nation doivent leur donner les employés des chemins de fer ! »

Il est vrai qu’en Russie, l’article premier du règlement des employés est : Po/ttesse, prévenance envers les voyageur s. r Vi . \

Quoique le peuple français soit le pëiiple modèle, le peuple par excellence, je conseille pourtant aux administrateurs de mettre aussi sur leurs règlements le même article.

En Russie, les trains arrivent toujours aux heures indiquées ; on n’y compte pas plus d’accidents qu’en France, sinon moins; et pourtant sur tous les parcours les voyageurs ont le temps voulu pour manger, pour se rafraîchir. J’ai vu ceci à une gare. Nous étions à table, à moitié du dîner on sonne le départ; tout le monde se récrie, on fait appeler le conducteur du train : « Nous n’avons pas terminé notre repas ! » s’écrie-t-on en chœur. Le conducteur fort poliment nous dit :

« Eh bien, nous ne partirons que dans dix minutes. »

v En effet nous avons eu dix minutes pour achever notre repas; tout le monde a été satisfait; le mécanicien a chauffé un peu plus, et nous sommes

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arrivés tout de môme à l’heure réglementaire à la station suivante.

Les troubles de la Pologne étaient à peine apaisés; Varsovie était encore en état de siège. Dès que nous sommes entrés sur le territoire polonais, des soldats et des gendarmes russes se sont installés dans notre convoi; à chaque station il y avait non-seulement des factionnaires, l’arme au bras , mais tout un peloton de soldats.

Le sol de la Pologne de ce côté-là est plat; il est couvert de forêts ; le chemin de fer les traverse tout le temps. Par mesure de précaution, les Russes avaient coupé — non, je me trompe, incendié — la forêt, de chaque côté du chemin de fer, à la distance de cent mètres. Le mécanicien, une fois arrivé sur le sol polonais, avait si bien ralenti le mouvement, qu’un cheval lancé au petit galop nous aurait facilement suivis. On avançait avec crainte et prudence.

Ces gendarmes, ces soldats, cette forêt incendiée, tout cela avait un air lugubre.

Nous avons mis près de trois jours pour aller de Pétersbourg à Varsovie : ces trois journées ne m’ont pas plus fatiguée que sept heures en chemin de fer français.

La première chose que j’ai remarquée à Varso-

vie, c’est l’état déplorable du pavé et la façon désastreuse dont les voitures sont suspendues : on est heurté, cahoté absolument comme dans les arabas turques.

L’état de siège ne donnait pas précisément un air de fête à Varsovie; toutes les figures étaient pâles, austères; les maisons, en deuil de leurs habitants, avaient leurs fenêtres fermées ; l’herbe qui poussait dans les rues n’était guère foulée que par les pieds des chevaux des Cosaques faisant la ronde.

Dès huit heures du soir on ne pouvait plus sortir que muni d’un laissez-passer et porteur d’une lanterne.

Le noir était proscrit; pour le porter, il fallait une permission.

Hélas! j’étais en deuil, et ce n’était pas un deuil politique que je portais , mais celui d'un ange adoré... Personnellement, je n’ai rien contre les Russes. Je l’ai dit, je les trouve instruits, aimables et affables ; la nation n’est pas responsable des sottises ou des cruautés froides de cette mégère sans cœur et sans entrailles, ambitieuse, menteuse et trompeuse, decette plaie du monde, la politique. Donc, tout en n’ayant rien contre les Russes, en leur rendant même la justice qui leur est due,

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je ne puis que blâmer énergiquement celui qui a eu la pensée de défendre aux Polonais d’exprimer leur douleur par la couleur sombre de leurs vêtements. Pourquoi ne pas décréter aussi que ceux qui seraient vus ayant le.visage pâli parladouleur, les yeux rougis par les larmes, seraient emprisonnés? La mesure alors aurait été complète. Voilà un raffinement de cruauté auquel les tyrans de l’antiquité n’auraient jamais songé !

J’étais donc vêtue de noir. Dès le lendemain de mon arrivée, je me promenais dans les rues de Varsovie, un homme de la police m’arrête. Il me parlait en polonais, et je ne comprends pas un mot de cette langue. Un policier russe plus haut placé s’approche fort poliment de moi et me dit :

« Il vous demande, madame, de lui montrer votre permis de deuil. »

A l’indignation que me causa cette demande, je pus deviner combien les Polonais on dû être irrités d’une pareille mesure.

Je répondis aux policiers :

« Heureusement pour moi, je ne suis pas Polonaise et n’ai que faire de vos ordres et prescriptions ; mais, comme Française, je suis bien aise de vous dire que celle tyrannie morale est inique, et

que si j’étais Polonaise, portant le deuil d’un être cher et regretté, je casserais la tête à celui qui oserait venir me demander si j’ai obtenu de la police le droit d’en porter le deuil. Cette mesure inqualifiable est une tache pour le nom de celui qui l’a inventée et une honte pour ceux qui la font exécuter. »

Je m’éloignai, les laissant stupéfaits de ma sortie.

Varsovie est une très-ancienne ville, mais elle n'est devenue la capitale du royaume de Pologne que sous le règne du roi Sigismond III, de la famille des Wasa de Suède. Ce prince fit beaucoup pour son embellissement, et l’érigea en capitale. Cracovie était, avant celte époque, la capitale de la Pologne; la diète n’a été transférée à Varsovie qu’en 1566.

Sous le règne de Ladislas IV, fils de Sigismond III, les habitants de Varsovie érigèrent une colonne en l’honneur de ce prince, leur bienfaiteur. Cette colonne, que l’on voit encore aujourd’hui sur une place, est ornée d’une statue en bronze doré représentant le roi Sigismond.

Varsovie est située sur une élévation, à gauche de la Vistule. Elle est composée de la Cité et de quatre villages qui forment ses faubourgs: ce sont Szulec, Lcszno, Grzybov etPraga; ce dernier, célèbre par

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les massacres qu’y fit le fameux maréchal Souvaroff, est de l’autre côté de la Vistule ; un pont de deux cent soixante-trois toises le relie à la ville.

Le faubourg de Cracovie est composé de grandes rues, bordées de superbes palais entre cour et jardin. On compte jusqu’à cent trente palais à Varsovie. Les plus beaux sont le palais du comte Potocki, qui contient de précieuses collections ; celui du comte Zamoyski, jadis nommé le palais bleu : ce palais avait été bâti par le roi Auguste II, qui en fit don à la dame de ses pensées, Orzelska. Le palais de l’ancienne et illustre famille des Radziwill est aussi remarquable par son élégance de style et sa richesse d’ornementation. Toutes les principales rues de Varsovie sont larges ; elles ont pu être bien pavées, mais dans ce moment-ci leur pavé peut rivaliser avec celui de la ville d’Avignon, qui est dallée avec des petits cailloux pointus pris au bord du Rhône.

Varsovie a plusieurs belles places, entre autres celle de Saxe, où se trouve le palais de ce nom, ancienne demeure des deux rois Auguste. Ce palais est entouré d’un superbe jardin qui est deux fois plus grand que les Tuileries et orné de statues anciennes dont quelques-unes sont très-belles. Ce jardin est le rendez-vous de la société de Var-

sovie ; chaque jour la musique militaire vient s’y faire entendre.

Dans le faubourg de Cracovie se trouve la place de Copernic, dans le milieu de laquelle on voit une statue de ce célèbre astronome, qui était Polonais. Il est né en 1473 à Thorn , ville aujourd’hui prussienne, mais qui était polonaise à cette époque.

La Pologne peut d’autant plus s’enorgueillir d’avoir donné le jour à ce génie, que c’est dans sa capitale d’alors, dans Cracovie, qu’il a fait ses études. C’est là qu’il s’est adonné à l’étude des mathématiques et de l’astronomie. Il parcourut l’Italie, et après avoir suivi les leçons des professeurs qui illustraient à celte époque les villes de Bologne et de Rome, et avoir fait ample moisson de gloire et de savoir, Copernic est revenu mourir dans sa patrie; son oncle Wazelrod, évêque de Warmie, le fit nommer chanoine. Il mourut en Pologne en 4543. Il rendit le dernier soupir le jour même où on lui apporta le premier exemplaire de l’ouvrage dans lequel il exposa le système qui porte son nom.

La ville de Varsovie a voulu illustrer le souvenir de ce savant Polonais, et elle lui a élevé cette statue.

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Le château royal, situé sur une hauteur qui domine la Vistule, est un des beaux châteaux royaux de l’Europe. Construit par Sigismond, agrandi par Auguste II, il a été achevé sous Stanislas-Auguste Poniatowski. De vastes salles d’une architecture majestueuse, décorées avec élégance et richesse, contenaient les trésors artistiques et héroïques de la Pologne. Toute l’histoire glorieuse de ce pays y était retracée sur la toile par d’excellents pinceaux : on pouvait, sur les murs de ces salles, apprendre l’histoire de la splendeur et des malheurs de cette nation. Il y avait beaucoup de toiles de Bacciarelli ; tous les portraits des rois de Pologne, les bustes en marbre de tous les héros polonais, se trouvaient là. J’ai dit tout cela était, car beaucoup de ces richesses historiques se trouvent à présent, m’a-t-on assuré, dans la capitale de la Russie.

Lazienki était la résidence d’été des souverains. Au milieu d’un immense jardin parsemé de lacs, de bosquets, d’allées ombreuses, de statues, se trouve un charmant petit palais, celui de Lazienki. En face du palais, et en plein air, est construite une salle de spectacle des plus originales et aussi des mieux imaginées. Les représentations que l’on y donne le soir, alors que tout le jardin est brillam-

ment illuminé, sont d’un effet magique. Tous les décors sont naturels : lorsqu’on aperçoit un lac, il n’est point peint sur du carton, mais c’est un vrai lac, les barques sont de vraies barques et les bosquets de superbes bosquets...

C’est une idée des plus heureuses que ce théâtre largement coupé et dessiné dans la nature môme. Il serait à souhaiter qu’une compagnie fit dans le bois de Boulogne, à Paris, un théâtre pareil. Figurez-vous des gradins en plein air ; en face de vous un lac, des pelouses, des bosquets, et sur ce lac, sur ces pelouses, on vous jouerait un drame, une comédie ou un opéra dont l’action doit se passer au milieu de ces décors - là ! Je crois qu’un pareil théâtre aurait beaucoup de succès à Paris,

Lazienki est brillamment illuminé chaque soir.

Varsovie possède deux théâtres : l’un où l’on joue l’opéra et le ballet, et l’autre où l’on joue la comédie et le drame, en langue polonaise.

Le ballet de Varsovie a le pas sur tous les ballets du monde; toutes les danseuses y sont jolies, gracieuses; jolies comme des anges, elles dansent comme des démons. Les décors sont luxueux.

Au moment où j’étais à Varsovie, le théâtre de l’Opéra était le rendez-vous des officiers et em-

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ployés russes ; les Polonais se faisaient remarquer par leur absence. Dans le théâtre polonais, au contraire, la foule était grande; mais les Russes n’y allaient pas.

Depuis, les journaux m’ont appris que ce dernier théâtre a été fermé par ordre de l’empereur de Russie, et que la malheureuse troupe s’est trouvée sur le pavé, réduite à la misère.

Lorsque les Cosaques ne se promenaient pas, la pique au poing, dans les rues de Varsovie, lorsqu’elle était la capitale de la Pologne et non pas une province russe , cette ville devait être une gracieuse et aimable cité ; mais lors de mon séjour l’état de siège répandait sur elle comme un long voile de deuil ; le deuil était dans l’air, et là, la police ne pouvait l’atteindre.

Aussi je n'y ai pas fait un long séjour; je me sentais prise de nostalgie et je commençais à aimer beaucoup moins la Russie que je ne l’avais aimée à Pétersbourg. Chaque peuple est bien chez lui; mais lorsqu’il veut franchir ses limitesTlTy perd souvent plus qu’il n’y gagne.

Mais la politique ne comprend pas cela! les diplomates n'entendent pas de cette oreille!

Oh! les diplomates! oh! les politiques! quelles funestes plaies pour le monde ! Ce sont des génies

• /{le l’enfer, toujours prêts à souffler les horreurs de la guerre ici-bas.

Dire qu’aujourd’hui, en juin 1866, aujourd’hui où la civilisation a, dit-on, atteint ses dernières limites, des rois, des ministres, pour agrandir leurs États, recommencent les mémorables et néfastes hauts faits des Huns, et que l’Europe va bientôt en être réduite à l’état où ellè se trouvait en 451, lorsque Attila et ses Huns livraient des batailles, suivies de carnage, de destruction et de pillage, aux Francs et aux Visigoth^s ! Oui, en 1866 nous en sommes encore là! * ^ '5

On se bat partout : les ponts sont coupés, les villes assiégées, les habitants ruinés... N’est-ce pas à croire que les Huns sont ressuscités et que l’âme d’Attila s’est incarnée dans le corps de Bismark (1) ?

Triste ! bien triste!

Notre prétendue civilisation pourrait bien n’être que la quintessence de la barbarie;

Mais ne parlons pas de politique : les femmes, dit-on, n’y entendent rien; et puisque ces rois de la création représentent la sagesse dumonde, puisque les hommes croient qu’il est du devoir des peuples civilisés d’arroser la terre de sang humain,

(1) Maiutenant que la guerre est terminée, mon opinion a changé. (7 septembre 1866.) ■».

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de mettre tout à feu et à néant, de semer la ruine et la désolation, nous, faibles femmes, inclinonsnous et contentons-nous de faire de la charpie et de prier Dieu d’éclairer les hommes et défaire fleurir dans leur cœur et sur la terre la paix, la douce et bienfaisante paix.

Je quittai Varsovie péniblement impressionnée.

Si j’avais été enchantée du chemin de fer de Pétersbourg à Varsovie, celui qui va de celte dernière ville à Vienne est bien le plus sale, le plus incommode que j’aie vu, sans excepter ceux d’Italie. Les voitures sont faites sur le modèle des wagons français, c’est tout dire; ce sont d’affreuses cages. Les rares buffets qu’on trouve en route sont tellement peu propres et si, dénués de tout, qu'entre Varsovie et Vienne on meurt littéralement de faim.

Le train dans lequel j’étais était encombré de juifs polonais. Certes, je suis très-tolérante et n’ai rien contre les juifs, quant à leur religion; mais quant à leur physique, c’est autre chose. Les juifs polonais sont d’une saleté dégoûtante. Ils portent une longue robe , tellement luisante et râpée qu'on n’en peut plus soupçonner la couleur primitive; leur longue barbe est malpropre; deux longues boucles de cheveux bien frisés tombent

de chaque côté de leur figure, formant un nouveau genre de favoris. On devine à la courbure de leur échine qu’ils ont l’habitude de la plier constamment. Ils ont un air cauteleux, fin et insinuant qui fait qu’on éprouve de la crainte à les laisser approcher. On sent en eux la patte du chat, dont les longues griffes savent se renfermer pour attendre le moment, sinon de griffer, du moins d’accrocher.

Les juifs ne sont pas aimés en Pologne, et franchement, en les voyant, j’ai compris ce sentiment de répulsion qu’ils inspirent. Ils font une foule de métiers, dont le plus honnête est l’usure. On les dit tous très-riches. Leur richesse date du roi Casimir, surnommé le Grand (1340). Ce prince, sage et éclairé du reste, avait le cœur ardent et tendre ; une juive aux grands yeux lançant des flammes, à la taille ronde et bien prise, s’empara du cœur du sensible monarque; elle devint sa maîtresse et sut prendre un tel empire sur lui, qu’elle l’amena à accorder le monopole de tous les métiers lucratifs, et du change de l’argent, aux hommes de sa race. Dès ce moment, cette race étrangère se mit à sucer tout l’argent de la Pologne; ils remplirent leurs coffres-forts et se consolèrent, par la vue de ce métal si cher à leurs yeux, de l’antipathie

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qu’on leur témoignait. Pendant plusieurs siècles les juifs conservèrent tous les monopoles, et leur position fut excellente au point de vue matériel, tout cela grâce aux beaux yeux d’une des leurs.

Mais en 1818 des mesures sévères furent adoptées contre eux et contre leurs exactions; ils se virent forcés de se livrer aux travaux d’agriculture, ce qui leur déplut beaucoup : le change et l’usure convenaient mieux à leurs goûts. On les força à quitter les grandes rues et à se retirer dans les quartiers éloignés : c’est ainsi que fut formé le quartier dit ville des juifs... Le juif Lévi a chanté les malheurs de celte race proscrite, à cette époque ; il a parlé en termes chauds et colorés de la triste position qu’on lui avait faite... Mais peut-on s’apitoyer beaucoup sur le sort de gens ayant leurs caves pleines d’or? sur des gens qui ont pour l’eau et le savon une haine qui ne peut être comparée qu’à l’amour qu’ils ont pour l’or?...

Ces juifs m’ont rendu le voyage insupportable. Le train en contenait une nuée; aux buffets ils se faufilaient partout; j’en avais tout autour de moi, et cette vue était aussi désagréable pour mes yeux que pour mon odorat.

Les routes sont peu accidentées en Pologne, aussi les voyages y deviennent monotones : on

parcourt de grandes plaines et des forêts interminables. La plaine qui s’étend entre Varsovie et Vienne était rendue plus triste encore pour moi par les monticules de terre surmontés de croix que j’apercevais de loin en loin, et qui indiquaient que là, à ces places, des centaines d’hommes avaient trouvé la mort et avaient été ensevelis. Celte vue me serrait péniblement le cœur : en face de cette désolation présente, je songeais au passé de cette nation, célèbre depuis dix siècles par ses malheurs.

Je songeais à l’instabilité des choses d’ici-bas et des royaumes de la terre, dont la Pologne est un exemple frappant. Jadis elle se déroulait sur un plateau, le plus grand de l’Europe, ayant pour limites la mer Noire d’un côté et la mer Baltique de l’autre; l’an 800 la voyait déjà fière et glorieuse sous le règne de Piast ; elle possédait toutes les côtes de la Baltique depuis les bouches de l’Oder jusqu’aux golfes de la Finlande; elle était composée alors de la grande Pologne, du fleuve Warta, et de la petite Pologne, de la haute Vistule, de la Silésie, des monts Krapaks, delà Livonie. En 1340, Jagellon, grand-duc de Lithuanie, devint roi de Pologne, et elle vit son territoire augmenté de toute la Lithuanie. La Courlande devint en 1541 un fief polonais.

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Elle a eu, sans compter la dynastie des Piasts, trente -neuf souverains dont les règnes ont été glorieux...

Ceci me rappelle un Parisien, homme très-instruit et charmant du reste, qui voulait persuader un jour devant moi à un Polonais que la Pologne n’a pas eu d’autres rois, après le légendaire Piast, que Sigismond, Jean Sobieski et Poniatowski...

Je mets ici, à son intention, les noms des rois de Pologne.

Mieczyslaw Ier, an 992.

Boleslaw Chrobry le Grand, an 1026.

Mieczyslaw II, an 1034.

Casimir 1er, an 1056.

Boleslaw II, an 1081. *

Ladislas Hermann, an 1103.

Boleslaw III, an 1139.

Ladislas II, an 1159.

Boleslaw IV, an 1173.

Casimir le Juste, an 1194.

Mieczyslaw Stanry, an 1202.

Leszek le Blanc, an 1229.

Ladislas Laskonogi, an 1 231 .

Boleslaw Wstydliwy, an 1289.

Leszek le Noir, an 1290.

PO

Henri Probus, an 1290.

Przemyslaw Ier, an 1296.

Waelaw, an 1305.

Ladislas Lokietek, an 1333.

Casimir le Grand, an 1370.

Louis, an 1382.

Hedvige, an 1390.

Ladislas Jagellon, an 1434.

Ladislas Warnenczik, an 1444.

Casimir Jagiellonezyk, an 1492.

Jean Albert, an 1501.

Alexandre Jagiellonezyk, an 1506.

Sigismond Ier, an 1546.

Sigismond Auguste, an 1572.

Etienne Batory, an 1586.

Henri de Valois, an 1589.

Sigismond III, an 1632.

Ladislas VII, an 1646.

Jean-Casimir, an 1672.

Michel Korybut, an 1693.

Jean Sobieski, an 1696.

Auguste II, an 1734.

Auguste III, an 1763.

Stanislas Leszczynski, an 1766.

Stanislas Auguste Poniatowski, an 1798.

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On le voit, en 992 elle était déjà un État constitué, avec un souverain. La Prusse n’existait pas encore, elle était province polonaise ; et à présent la Pologne est morcelée; la Prusse, grande et orgueilleuse, a pris sa part dans le partage de son ancienne suzeraine.

La Russie en 990 était plongée dans la barbarie; Novgorod la riche excitait la cupidité des races du Nord. Rurik, le fondateur, Oleg, le conquérant, l’administrateur, n’étaient point parvenus à faire de ce pays un foyer de civilisation, tant s’en faut, car elle n’a été introduite dans cet empire que sous le règne de Pierre le Grand (1680).

Tandis que la Pologne était déjà un pays des plus civilisés; les lettres, les arts, les sciences y florissaient. Aujourd’hui , elle est assujettie et forcée de courber la tête sous le joug de la Russie !

L’histoire des peuples, je le répète, prouve que rien n’est stable ici-bas.

J’en étais là de mes réflexions lorsque le convoi s’arrêta. Je vis que l’on descendait les bagages tout comme si nous étions arrivés au but de notre voyage, et pourtant je n’apercevais autour de nous que quatre ou cinq mauvaises petites baraques.

il I!

« Bon! me dis-je, je me suis trompée; je suis montée dans un wagon allant dans quelque petit village, au lieu de monter dans celui de Vienne. »

J’allai me renseigner au chef de gare, qui m’apprit que j’étais bien sur le chemin de la capitale autrichienne; que nous étions àGranica; que les convois polonais s’arrêtaient là, et que le lendemain matin un convoi autrichien nous prendrait. Granica n’a pas un seul hôtel ; près de la gare se trouve une espèce de cabaret, avec une salle basse, noire et enfumée ; c’est là que nous avons dû passer la nuit. Le train contenait au moins trois cents personnes; tout ce monde s’est campé dans la salle, les uns sur les tables, les autres par terre ; les privilégiés ont eu une chaise. Des lits, il ne fallait pas y songer : ce cabaretier ajuste deux chambres, une pour lui, l’autre qu’il loue à l’employé du télégraphe. Les corridors étaient encombrés, il faisait un froid glacial; tout le monde voulait se mettre à l’abri le plus possible.

Ledit cabaretier n’avait pas de provisions pour nourrir tout ce monde, et il refusait de donner à manger, nous assurant qu’à Granica il n’y avait aucune provision, que tout arrivait de Vienne. En effet ce bourg se trouve dans les steppes. Donc tout

ce monde, pour tromper la faim, buvait et fumait.

Dans mon wagon se trouvait une dame que j’avais connue en Russie, la générale C... Elle voyageait avec sa petite fille, âgée de huit ans. Lorsque nous nous sommes vues toutes deux forcées de passer la nuit au milieu de tous ces gens, môli-mêlo de juifs, de soldats, de commis-voyageurs et de gens comme il faut, la perspective d’une pareille nuit nous mit au désespoir. Je proposai à la générale d’aller prier le chef de gare de nous laisser passer la nuit dans la salle d’attente. Mon idée lui sourit beaucoup, mais nous avons vainement cherché cet employé : il avait disparu, emportant les clefs, prévoyant sans doute les demandes que bien des personnes lui feraient. Les employés subalternes nous dirent qu’ils avaient la consigne de ne laisser entrer personne même dans les wagons.

Amener des voyageurs, en plein "hiver, dans un bourg où il n’y a pas seulement une auberge ; condamner trois cents personnes à passer la nuit dans un cabaret où il y aurait place tout au plus pour trente, est un procédé vraiment inqualifiable.

La générale et moi, nous ne savions plus à quel saint nous vouer; la petite fille pleurait, disant qu’elle voulait manger; notre estomac nous faisait la môme demande d’une façon très-impérative;

nous étions fatiguées, brisées; une nuit passée debout ou assises par terre nous souriait peu; tout comme la fillette, volontiers nous aurions pleuré. Un jeune homme qui paraissait être chez lui dans ce cabaret, voyant notre position fâcheuse, s’approcha de nous et adressa la parole en langue russe à la générale. C’était l’employé du télégraphe, qui possédait une chambre dans cet immeuble; il la mettait à notre disposition.

Il va sans dire que nous acceptâmes avec empressement.

Il nous installa dans un petit bouge situé au rez-de-chaussée, dans le fond du corridor; il y avait un lit, deux chaises et une table. Ce taudis nous fit l’effet d’un somptueux palais ; nous allions y être à l’abri de cette fumée, de ce vacarme. Le jeune homme poussa l’amabilité jusqu’à nous apporter du thé et un gros pain noir, que nous nous mîmes à dévorer. Ensuite nous couchâmes la fillette. Mais notre chambre ne fermait pas à clef; il y avait un va-et-vient de toute espèce de monde dans le corridor; les juifs surtout y avaient établi leur domicile; ils ouvraient notre porte. Nous nous vîmes forcées de nous barricader en mettant le lit devant. Ils étaient à moitié grisés par la bière ; ils se mirent alors à cogner pour nous empêcher de

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dormir. Nous tombions de lassitude; j’étais exaspérée contre ces enfants d'Israël. J’avais un revolver dans mon sac de voyage; je le pris et, au moment où ils faisaient le plus de tapage, j’ouvris brusquement la porte et leur montrai le canon de mon pistolet. Il paraît que j’avais l’air assez décidée à faire feu, car ils poussèrent un cri d’effroi et s’envolèrent comme une nuée de noirs corbeaux vers l’autre bout du corridor. Plus un seul n’osa, de la nuit, s’aventurer vers notre porte. Mais c’est égal, nous saluâmes l’arrivée de la blanche aurore avec une grande joie.

A six heures on vint nous dire de nous rendre à la douane; là la douane russe fouilla tous nos effets, vérifia une fois encore nos passeports. Pourquoi tout cela? Je n’en sais rien. Généralement un gouvernement vous gratifie de ces aimables visites lorsqu’on arrive chez lui, mais jamais lorsqu’on le quitte. L’état de siège étant encore en Pologne, peut-être voulait-on s’assurer si quelque proie de la glaciale Sibérie ne s’enfuyait pas vers un sol plus hospitalier.

Enfin à huit heures à peine nous en avions fini avec toutes ces formalités et nous montions en wagon ; mais voilà qu’après sept minutes de marche le train s’arrête; nous voyons qu’on décharge encore

les bagages. Un cri d’effroi s’échappe de toutes les poitrines : « Ya-t-on nous laisser encore douze heures ici? — A la douane! » nous dit-on de nouveau. Il a fallu défaire une seconde fois nos caisses, que les Autrichiens ont mises sens dessus dessous. J’ai vu bien des douanes, bien des douaniers, mais je n’ai jamais vu des douaniers plus brutaux, plus mal appris, plus impertinents que les douaniers autrichiens. Nos passeports ont été vérifiés avec soin.

Cette cérémonie a pris deux heures; à dix heures nous avons pu enfin nous mettre en route.

Ce voyage de Varsovie à Vienne est bien le plus désagréable que j’aie fait de ma vie.

Tout le monde connaît Vienne. Des personnes trouvent cette ville charmante; moi, je l’ai trouvée animée, bruyante, mais antipathique.

Je n’en dirai rien dans ce moment-ci. Du reste, je craindrais, en relatant mes impressions de voyage en Autriche, de manquer d’impartialité ; car mes vœux étant pour l’Italie, je ne puis que détester l’Autriche...

On juge mal qui on aime...

On juge plus mal encore qui l’on déteste !

J’aime donc mieux vous conter une petite histoire qui vous fera connaître un usage jadis très-

répandu en Pologne, usage qui était prosaïquement original.

La générale C... était descendue, à Vienne, au même, hôtel que moi ; nous passions nos soirées ensemble le plus souvent. Un soir, elle me raconta l’histoire suivante :

« Ma mère était, me dit-elle, de famille polonaise, elle habitait Varsovie; son père, ardent patriote, détestait nécessairement les Russes... Ma mère partagea d’abord ce sentiment ; mais voilà qu’un jour elle rencontre dans le monde un brillant officier de l’armée russe qui faisait partie de l’étatmajor du général de divison en garnison à Varsovie. Cet officier était jeune, beau, distingué d’esprit et de tournure ; il devint amoureux de ma mère, qui était, elle aussi, jeune, jolie et distinguée. Il lui parla d’amour avec tant de passion, les sentiments qu’il exprimait avaient si bien l’air de partir d’un cœur noble et généreux, que ma mère ne tarda pas à le payer de retour.

« Un jour, l’officier russe vint demander la main de ma mère... Pour que vous compreniez la fin de l’histoire, il faut que vous connaissiez, me dit la générale, un ancien usage polonais... Lorsqu’un jeune homme demandait une jeune fille en mariage, les parents ne répondaient ni oui ni non à

sa demande, mais ils l’invitaient à venir dîner chez eux un jour indiqué ; or, ce jour arrivé, si le futur n’était pas agréé, on servait au dîner un canard accommodé aux navets noirs.

(Serait-ce à cet usage que l’argot aurait emprunté l’exclamation : Des navets!)

« Si, au contraire, on l’acceptait pour gendre, le fameux plat ne figurait pas au dîner...

« On comprend facilement avec quelle anxiété un jeune homme bien épris devait attendre l’arrivée de l’entrée.

« Si le canard était servi, l’usage voulait que le jeune homme goûtât à ce mets, bien qu’il dût le trouver amer, et qu’ensuite il se levât de table et s’éloignât sans mot dire. A ces diners-là on invitait toute la famille et tous les amis ; c’est donc devant une nombreuse société que le jeune homme était éconduit ou accepté, ce qui augmentait la blessure faite à son amour-propre. S’il était accepté, le dîner se passait sans canard, on fiançait les jeunes gens.

« L’officier amoureux de mamère soupçonna bien que le fameux canard lui serait servi, car il connaissait les sentiments de haine qui armaient la famille de celle qu’il aimait contre tout ce qui s’appelait russe. . . Mais il était très-épris et il était aimé,

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il voulut triompher du canard. Pour cela il s’entendit avec ma mère. Voici ce qu’ils imaginèrent. Ma mère déroba un plat, le donna à son futur / .gendre, qui y fit placer deux colombes se becquetant et portant autour du cou l’anneau nuptial ; lesdites colombes étaient entourées de fleurs d’oranger artificielles. Ce plat fut apporté soigneusement caché par le valet de chambre de mon père ; il le plaça sous un paletot dans l’antichambre que les domestiques traversaient pour se rendre dans la salle à manger. Ledit domestique, rusé et madré, en voyant cuire le canard à la cuisine, eut l’air de se réjouir beaucoup...

« Quel bonheur! — s’écriait-il d’un air triomphant , voilà le fameux plat qui va désoler mon maître, mais qui me fait grand plaisir à moi, car, voyez vous, un domestique chez un garçon est cent fois plus heureux, il a une foule de petits bénéfices... — Eh bien, répondent les serviteurs de la maison, soyez satisfait, nos maîtres ne veulent pas d’un Russe pour gendre. »

« Un domestique prenait les plats à la cuisine et il les passait au valet de chambre, qui servait. Quand le moment fut venu de servir le fameux canard aux navets noirs, le domestique du futur de ma mère prit le plat des mains du domestique

et il lui dit en riant : « Oh ! laisse-moi porter ce fa- « meux pla t qui laisse mon maître garçon ! » L’autre y consentit facilement : comment lui refuser une faveur si minime ! Prestement il lança au loin par une fenêtre ouverte le malencontreux palmipède, et il prit son plat à lui qu’il donna au domestique ; celui-ci le posa sur la table sans même le regarder...

« Le futur de ma mère avait montré depuis le commencement du dîner un visage calme et souriant. « Le sot , disait mon grand-père à ma grand’mère,

« il ne se doute môme pas du sort qui l’attend!... »

« Le moment venu où l’on sert ce plat, les convives, curieusement, lèvent la tête; ils attendent eux aussi avec impatience le plat parlant.

« A la vue de ces deux colombes se becquetant avec leurs anneaux nuptiaux au cou, un cri d’admiration sortit de toutes les bouches. « Bravo! « bravo! cria-t-on à la ronde, voilà une poétique « contre-partie donnée au canard!... » Et chacun de se lever, de serrer la main au jeune homme pour le complimenter !...

« Mon grand-père et ma grand’mère étaient stupéfaits; ils n’y comprenaient plus rien. Ma grand’mère courut enfin à la cuisine ; furieuse, elle interpella ses gens sur ce qu’elle appelait une trahison

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indigne. Ceux-ci jurèrent, protestèrent que c’était un canard, un gros et superbe canard qu’ils avaient fait cuire et envoyé; qu’ils n’avaient pas vu l’ombre d’une colombe.

« Que voulez-vous, madame, dit hypocritement « le valet de chambre coupable, il est une fée pour « les amoureux, et ceux-là s’aiment tant que la « fée aura opéré pour eux ce miracle de changer « le canard en colombes! »

« Ma grand’mère était superstitieuse; elle rentra dans la salle à manger, se disant : « Comment re- « fuser un gendre qu’une fée protège?... »

« Ma mère était allée se blottir câlinement sur les genoux de son père ; elle lui disait tout bas : « Que tu es bon , petit père. Je l’aime tant!

« — Mais... voulut dire mon grand-père.

« — J’en serais morte si tu m’avais empêchée de « l’épouser, » ajouta vite ma mère en l’interrompant.

« Les invités, eux, continuaient à féliciter le futur, la future, les parents. Ceux-ci, pris au piège, n’osèrent rien dire. La fillette avait dit : « J’en « serais morte ; » le père n’osait pas prononcer un non qui aurait tué celle qu’il aimait tendrement... La mère songeait à la fée...

« Ensuite, cela aurait fait un scandale. C’était

en dehors des usages; on n’aurait pas pu expliquer aux assistants comment le canard s’était changé en deux colombes...

« Le futur fut agréé de force, et, avant que les parents, interdits, eussent trouvé une parole, les invités buvaient déjà à la santé des futurs époux , et mon grand-père , selon l’usage , avait déposé le baiser de fiançailles sur le front de ma mère.

« Un mois après, le jeune officier était le mari de ma mère.

« Voilà, ajouta la générale, le procédé, poétique du reste, dont mon père s’est servi pour triompher du prosaïque et malencontreux canard. »

J’ai trouvé l’anecdote charmante. Je voulus savoir d’où était venu cet usage de répondre de cette façon à une demande en mariage, mais la générale m’a assuré qu’elle l’ignorait, et que cette coutume remontait à la nuit des temps en Pologne.

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