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LES ESSENCES DE JÉRUSALEM

La ville, les environs, le saint sépulcre et ses cérémonies religieuses , la mosquée d’Omar.

Avant tout, un aveu. Je n’ai du reste pas grand mérite à le faire, car un aveu désarme toute attaque, et je préfère dire moi-même ce qui m’a inspiré le titre de ce chapitre que de le laisser dire aux autres !

Eh bien oui, les Essences de Jérusalem sont un pur plagiat, celui que j’ai pillé est M. Yeuillot..; mais il est si riche, qu’il me pardonnera facilement (je n’en doute pas) ce petit larcin.

Quand on a écrit les Parfums de Home , on ne peut refuser un bon accueil aux Essences de Jérusalem. La ville sainte vaut bien la ville éternelle.

La première chose qui frappe le regard en arri-

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vant à Jérusalem par la route de Jaffa, c’est l'immense établissement russe, construction lourde, massive, disposée sur un grand plateau et qui masque complètement ce côté de la ville. On dirait que la Russie a tenu à honneur de témoigner ainsi de sa prépondérance, et on ne saurait trop le regretter. C’est là qu’est l’ancien emplacement du camp de Titus; on y retrouve aussi les traces du premier campement de Godefroy de Bouillon. Ces constructions consistent en quatre grands corps de logis, affectés à l’usage d’üne mission 'religieuse russe. Il y a un hôpital , un hospice pour les femmes, et un autre pour les hommes ; ces deux hospices sont séparés par un grand bassin rempli d’eau !... Est-ce pour empêcher toute communication ? Je l’ignore.

Au centre de ces édifices s’élève une très-belle cathédrale, d’un style mélé, mais se rapprochant, comme toujours, dif style byzantin. L’intérieur n’est pas encore terminé.

Il y a aussi une résidence pour le consulat russe. Tout cela est entouré d’une haute muraille ayant plus d’un kilomètre de longueur. L’intention est plus qu’évidente : la Russie veut avoir sa ville dans la ville sainte, et c’est par là surtout qu’elle veut éclipser les autres puissances.

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L’origine de Jérusalem remonte, à ce que prétendent beaucoup d’archéologues, à Melchisédech, contemporain d’Abraham. Pour ne pas me laisser entraîner dans des digressions qui me feraient dépasser le cadre de mon volume, je ne puis m’amuser à citer tout ce qui a été dit sur l’origine de cette ville, qui, en tout cas, est une des plus anciennes et des plus illustres du monde.

Lorsqu’on a traversé le plateau occupé par la colonie moscovite, l’œil embrasse toute l’étendue de la ville, dont le mur d’enceinte se dirige en courbe du nord au sud-ouest; cà et là, des créneaux, qui remontent à différentes époques, disparaissent sous le massif des bâtiments élevés plus récemment. Je citerai seulement la terrasse du couvent des Franciscains, situé près de la tour de Tancrède ; celle d’un magnifique palais encore en construction, que la ville sainte devra à l’active sollicitude de son patriarche latin , monseigneur Yalerga; enfin, les tourelles et le minaret de la citadelle, nommée à lorl la Tour de David.

Le mont Sion se dresse au milieu de tout cela, avec ce charme indescriptible de grandeur et de poésie qui n’appartient qu’à lui. Les beaux arbres du jardin des Arméniens font un contraste admirable avec le fond morne et terne du tableau. A

droite, au delà d’une vallée étroite, plantée de quelques oliviers rabougris et ensemencée de céréales, vous voyez un vaste coteau, fort bien cultivé et couvert de vignes, de mûriers, de grenadiers entremêlés de rosiers, d’amandiers, d’acacias et de lilas de Perse. Ce coteau, ou plutôt ce vaste jardin, est la propriété d’un moine grec qui, en bon seigneur qu’il est, l’a mis à la disposition du public. Les désœuvrés de Jérusalem viennent s’y promener ; les femmes surtout l’ont pris en affection et en ont fait le but de leurs promenades journalières. Drapées avec grâce et dignité dans leurs blancs linceuls, elles font un effet très-pittoresque, vues à travers les touffes de fleurs et de verdure dont ce jardin est orné.

Tout le mur d’enceinte de la ville, restauré au XVIe siècle par le sultan Soliman, ne résisterait pas, sans aucun doute, à un boulet de canon lancé par nos pièces rayées. Pourtant, en plusieurs endroits, spécialement du côté de l’est, près de la porte d’Or, on voit encore dans les soubassements de la muraille d’immenses monolithes de quinze à vingtcinq mètres cubes d’épaisseur. Ces monolithes, témoins muets de la splendeur de l’antique Jérusalem, semblent, par leurs dimensions colossales, reprocher à notre siècle l’état de faiblesse et d’a-

bandon dans lequel nous laissons le berceau du christianisme.

Ces immenses blocs de pierre sont en bossage, c’est-à-dire sur deux faces, et taillés seulement sur les bords, de manière qu’il reste au milieu un cadre proéminent qui devait servir de point d’appui au levier destiné à les déplacer. Cette façon de tailler la pierre en bossage est le caractère distinctif de toutes les constructions judaïques depuis Salomon jusqu’à Hérode.

Tout récemment encore on a déblayé, dans des ruines situées tout près du saint sépulcre, de magnifiques spécimens de cette architecture. C’était une rangée entière de beaux monolithes salomoniens, qui ont été achetés par le gouvernement russe.

Les archéologues ont vu dans cette riche trouvaille une preuve de plus de l’authenticité du saint sépulcre.

La porte d’Or est actuellement murée, et voici pourquoi. La légende turque dit qu’une prophétie a annoncé aux musulmans qu’ils seraient chassés un jour de Jérusalem par des chrétiens qui viendraient par cette porle-là, et qui entreraient en profitant du moment où le Muêzin aurait appelé tous les fidèles à la mosquée. Sur cette prophétie les

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Turcs ont fait murer la porte, oubliant sans doute que ce serait là un faible rempart contre les hommes, et bien éphémère contre la volonté divine. C’est par la porte d’Or que Notre-Seigneur fit son entrée dans Jérusalem après la ressurrection de Lazare.

Les autres portes ont aussi leurs souvenirs.

C’est par la porte dite de Jaffa qu’entrent habituellement toutes les caravanes de pèlerins.

Celle du Sud, qui donne sur le mont Sion, est celle par où passent les processions d’enterrements chrétiens; celle de l’Est mène, par une descente rapide, à Gethsémanie, à la vallée de Josaphat, au mont des Oliviers, et dé là au Jourdain ; les Arabes l’appellent Bab-eï-Sitty-Marian (porte de la Dame-Marie), car c’est ainsi que les musulmans nomment la sainte Vierge. Les femmes musulmanes, qui ont pour elle une grande vénération, vont fréquemment en pèlerinage se prosterner sur son tombeau.

Au nord, on voit encore la porte de Damas, qui donne sur une plaine traversée par la route qui conduit à Naplouse et à Damas. C’est par ce côté, qui est le plus faible au point de vue stratégique, qu’on a toujours attaqué et pris d’assaut Jérusa-

lem, depuis Titus jusqu’aux Turcs Seldjoucides , au XVI* siècle.

Il n’y a pas de ville au monde qui ait autant de fois changé de maître, et qui ait supporté autant de sièges et de destructions; aussi le côté nord ne présente actuellement qu’un amas de ruines sur lesquelles s’élèvent pêle-mêle d’affreuses habitations arabes dont la structure est des plus primitives et d’une absence complète d’art, de goût et de symétrie; leur solidité même laisse beaucoup à désirer. Aussi lorsque le gouvernement autrichien acheta une partie de ce terrain pour y bâtir un

hospice pour ses nationaux, on fut forcé de déblayer le terrain à la profondeur de plus de quinze mètres, ce qui prouve, par parenthèse, de combien se trouve exhaussé de nos jours le sol de Jérusalem. Du reste, ce qui le prouve mieux encore, c’est l’examen de certaines parties du mur d’enceinte, dont la hauteur à l’extérieur dépasse de beaucoup celle qu’il a intérieurement.

Il y a bien encore une cinquième porte à Jérusalem : c’est celle des Magrabites , qui a vue sur le village de Silsam; mais ce n’est qu’une espèce de poterne ordinairement fermée.

C’est toujours par la porte de Damas que fait son entrée solennelle à Jérusalem tout nouveau gou-

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verneur civil ou militaire de la province. Seraitce en commémoration des anciens conquérants qui l’ont visité? Le fait est que la tradition s’en est conservée et qu’on l’observe encore scrupuleusement. Un pacha qui aurait la maladresse d’arriver par une autre porte serait fort mal reçu par la population et fortement réprimandé par son gouvernement.

Les musulmans avaient introduit à Jérusalem l’usage de fermer toutes les portes de la ville au coucher du soleil, et de ne les rouvrir qu’au lever du jour. On les fermait aussi tous les vendredis de onze heures à une heure après midi, ces heures étant consacrées à des prières solennelles dans la mosquée d’Omar. On comprendra facilement combien cet usage était incommode pour les Européens et les voyageurs, qui se trouvaient souvent obligés de camper à la belle étoile s’ils s’élaient un peu attardés. Aujourd'hui on a introduit quelques modifications. Les vendredis, les portes sont encore closes; mais depuis qu’on a bâti les hospices russes en dehors de la ville, on a commencé par accorder des laisser-passer de faveur pour les sujets du czar; et comme les autres Européens se sont récriés contre ces exceptions, le gouverneur actuel, Izzet-Pacha, a donné l’ordre de laisser entr’ou-

verte toute la nuit la porte principale, c’est-à-dire celle de Jaffa. C’est donc à l’aimable tolérance de ce pacha que les Européens doivent de ne plus se trouver exposés à coucher en plein air. J’allais oublier de vous dire que cet usage de fermer les portes le vendredi de onze heures à une heure s’attache à une légende fort accréditée, qui prétend que les musulmans seront chassés de Jérusalem un vendredi, au moment de leur grande prière.

Izzet-Pacha, homme adroit, intelligent et habile, a rendu de grands services à la ville, et les touristes lui doivent le confort qu’ils y trouvent. Avec beaucoup d’énergie et de savoir-faire, il a su vaincre le fanatisme musulman, qui s’opposait obstinément à toutes les améliorations nécessaires. Avant lui, par exemple, on manquait d’eau pendant tout l’été ; pour remédier à ce grave inconvénient il a fait arriver en ville l’eau des puits de Salomon, en faisant réparer les aqueducs construits par le grand roi d’Israël. C’est un service signalé rendu à la population entière, qui n’avait pour se désaltérer que l’eau des pluies recueillie dans des citernes. Qu’on se ligure ce qui se passait lorsqu’il ne pleuvait pas!

Ce même pacha a fait aussi repaver toutes les rues de la ville, qui étaient avant lui dans un état'

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tellement déplorable qu’on ne pouvait pas s’y promener sans courir le risque de se casser une jambe. Il a même fait éclairer la ville au moyen de lanternes à l’huile. Dame! ça ne vaut ni le gaz, ni la lumière électrique, mais c’est déjà un progrès sur l’obscurité, et pour une ville turque la lanterne à l’huile est le signe d’une grande civilisation.

Les touristes doivent encore à Izzet-Pacha la libre entrée dans la mosquée d’Omar. Anciennement, aucun chrétien ne pouvait y pénétrer; l’infraction à cette défense était punie de mort, à moins que le chrétien ne fût assez lâche pour consentir à abjurer sa foi et à se faire musulman. — Je retrouve à ce sujet quelques détails curieux dans un vieux bouquin intitulé: Le Bouquet sacré, composé des Roses du Calvaire , de Lys de Bethléem et des Jacinlhesd'Olivet, écrit par le révérend père Boucher, mineur observantin, l’an 1613.

Le père Boucher raconte son voyage en Orient. Il commence par l’Égypte, et ce qu’il dit prouve que les Européens y étaient en petit nombre à celte époque.

« Ayant obtenu la permission (je cite l’auteur) de faire un sermon à Alexandrie , trente-trois personnes se présentèrent pour écouler mon prêche; dix étaient Françaises et les vingt-trois

autres étaient Italiennes, ce qui me força à prêcher d’abord en français, ensuite en italien. »

Plus loin il parle longuement des dangers qu’il a courus pour se rendre d’Alexandrie au Caire. Il a mis cinq jours à dos de chameau, dit-il, pour faire ce trajet, après avoir traversé des provinces habitées exclusivement par des voleurs. Certes, le chemin de fer qui conduit aujourd’hui d’une de ces villes à l’autre laisse beaucoup à désirer, mais pourtant on met moins de cinq jours pour faire ce voyage, et on n’a pas à craindre des attaques à main armée.

En parlant du Caire, le bon père Bouclier a fait une singulière confusion ; il dit que cette ville s’appelait, au temps jadis, Memphis, ensuite Babilonne et enfin Kaïro !

Voici ce qu’il dit de Jérusalem. Je dois avouer que ce bon père a eu un peu trop d’imagination, et que comme voyageur il a usé et abusé du proverbe : « A beau mentir qui vient de loin! » car il commence par donner une longue et détaillée description du temple de Salomon, dont, même en 1613, il ne restait que des vestiges en ruine. Mais le pieux pèlerin le reconstruit dans son imagination, et, prenant la fiction pour la réalité, il a écrit et publié ce qui suit :

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« On voit encore debout, du temple de Salomon, d’abord le parvis des Gentils, puis celui des Juifs, parvis de deux cent cinquante pas carrés, ce qui fait mille pas de circuit , séparés l’un de l’autre par un escalier de quinze marches, où se tenaient les prêtres pour chanter les quinze psaumes. Mais le sanctuaire, où était l’arche d’alliance, avec les chandeliers d’or massif, les tables d’or, tout cela a disparu: on n’y trouve plus autre chose qu’une grande quantité de lampes.

« La partie couverte du temple de Salomon n’a plus sa forme carrée, elle présente une forme pyramidale, appelée polijhedra , c’est-à-dire plusieurs faces. On y voit seize colonnes de bronze assorti, ornées de verrières cristallines, et le bas enrichi tout autour de mosaïques. Entre ces colonnes on en voit d’autres plus petites en porphyre et en marbre.

« Ce fut un plaisir doux pour mes yeux (c’est toujours le pieux pèlerin qui parle), quand duMophel où j’étais je vis cetéditice; le soleil dardait sur lui ses rayons brûlants et faisait miroiter de mille couleurs toutes ces pierres transparentes et ces verrières cristallines. Ces rayons faisaient jaillir tant d’étincelles que je crus voir devant mes yeux un ciel tout parsemé d’étoiles brillantes.

« Les quatre portes du temple sont encore debout, mais la porte dorée est close de murailles. Tout le temple est entouré d’un mur. Aux quatre angles se trouve un oratoire ; celui qui donne par la porte dans la vallée de Josaphat est très-grand. Ce fut là que la Vierge, âgée de trois ans, fut présentée au temple ; c’est pourquoi on -l’appelle temple de la Présentation. La Vierge resta là jusqu’à l’âge de quinze ans, où elle épousa Joseph. Ce temple était comme un monastère où les jeunes filles dévotes restaient jusqu’à leur mariage.

« Cet oratoire sert aujourd’hui de logis ou de palais au cady ou juge de Jérusalem et à ses deux cacayats (juges assesseurs). Tous ceux qui entrent dans le temple de Salomon et qui ne sont pas mahométans sont condamnés à mort, ou bien il faut qu’ils se fassent Turcs sur l’heure; les Turcs n’cstimenl aucun lieu en sainteté autant que celui-là.

« Or, si moi, pauvre pèlerin, je suis parvenu à y entrer, voici comment.

« Le morphidi , grand patriarche des musulmans de toute la Palestine, tomba malade; son médecin était allé à Gaza , pourtant le mal empirait; alors le morphidi envoya chercher le médecin du couvent où j’étais logé ; deux serviteurs vinrent lui

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dire que leur maître le priait instamment de venir vers lui.

« Le docteur répondit qu’il ne pouvait y aller, non par mauvaise volonté, mais à cause de la rigueur de la loi qui punissait de mort tout chrétien qui entrait au temple.

« Le morphidi renvoya son sancton dire au R.

P. prieur de lui envoyer son docteur sans crainte,

qu’il jurait sur son turban qu’il ne lui serait fait

aucun mal. Après ce serment, le médecin se décida

à y aller, car lorsqu’un Turc jure sur son turban, c’est-à-dire sur la tête de son roi, même pour se sauver de la mort il ne se parjurerait pas. Le prieur me dit donc : « Accompagnez, .mon fils, le médecin, car vous verrez des choses rares et curieuses. Ce que je fis avec empressement.

« Nous sortîmes du couvent, le médecin, moi et deux truchements, le premier sancton du morphidi, deux de ses serviteurs et deux janissaires. Nous entrâmes dans le .temple par la porte belle, élevée au-dessus de la rue de huit marches en beau marbre blanc et gris. Nous cheminâmes dans le temple environ soixante pas, au bout desquels nous entrâmes dans le logis dudit morphidi, qui est magnifique et situé dans la partie septentrio-

nale dudit temple... Suivant la coutume du pays, nous laissâmes nos souliers à la porte.

« Les parois de la chambre du piorphidi étaient azurées et dorées, le pavé couvert de tapis turcs ; lui était couché sur des coussins. Nous lui fîmes, le docteur et moi, le salut obligé, qui consiste à ployer le corps, baisser la tête, et porter la main droite sur son cœur, en lui disant : salamalek Sullani... Il nous rendit notre salut, et nous pria de nous asseoir, en nous montrant de beaux et riches coussins brodés d’or et d’argent.

« La première parole qu’il prononça fut un reproche envers le docteur religieux : « Plusieurs « princes et rois, lui dit-il, payeraient gros pour « entrer là où tu es entré sans rien payer ; et tu te « fais prier ! »

« Le médecin lui répondit qu’il avait eu la crainte d’être attiré dans un guet-apens par une feinte.

« Ce soupçon eut l’air de. blesser beaucoup le Turc ; il lui assura de nouveau qu’il n’avait rien à craindre, et qu’il n’avait pas l’habitude de payer un service par une trahison.

«Après quoi il s’apprêta à lui raconter ses maux. Il lui avoua que depuis trente ans, par mortification, il ne vivait qu’avec du riz, des légumes, des

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fruits secs et de l’eau. En entendant cela, je me dis à moi-même : Ah ! pauvre homme, que de mal tu endures pour.te damner éternellement!

« Durant que tu fais ta consultation, dis-je au morphidi, veux-tu me permettre de mettre la tête à la fenêtre ?

« Alors il comprit que j’avais grand désir de voir le temple, et il m’offrit d’aller le visiter, me faisant suivre d’un santon (religieux turc), ce que j’acceptai avec empressement, comme vous pouvez croire.

« On me conduisit d’abord dans une petite galerie, puis dans l’intérieur couvert du temple.

« Voici ce que je vis.

« Vingt-quatre piliers de marbre qui supportent le reste de l’édifice ; chaque pilier est orné de quatre lampes qui brûlent nuit et jour; les verrières sont de cristal de roche, les parois faites de mosaïques parsemées d’une quantité d’animaux divers ainsi que de fleurs; du reste, ni chaises, ni bancs, ni autre chose.

« J’ai vu l’endroit où Jésus chassa les vendeurs du temple, et où il donna l-’absolution à la femme adultère, lieu que l’Écriture appelle intrauit templum sicut vcndentes : venit in templum et adducunt ad eum mulier em.

« Les Turcs reconnaissent cette partie du temple comme le vrai temple : c’est pourquoi ils défendent, sous peine de mort, aux chrétiens d’y entrer. Le morphidi nous fit de beaux cadeaux avant de nous renvoyer. En sortant, plus de trente Turcs ou Maures, qui étaient devant la porte dans la rue, en entendant dire que nous étions entrés dans le saint temple, nous entourèrent et se mirent, avec force menaces et grincements de dents, à nous injurier, nous traitant de chiens, de maudits, qui avions osé profaner le saint temple du Dieu de Mahomet. Malgré l’escorte de nos janissaires, nous courûmes grand danger d’étre massacrés. »

J’interromps le récit de ce bon religieux observanlin, et je répète encore qu’il lui a fallu une merveilleuse imagination pour décrire ainsi le temple de Salomon, car même à l’époque où il écrivait ce temple n’était plus qu’à l’état de souvenir.

Mais en ce qui concerne la défense faite aux chrétiens d’entrer dans la mosquée d’Omar sous peine de mort, son récit est parfaitement exact. Cet' usage existait encore il y a trente ans, et ce n’est que depuis quinze ou vingt ans qu’on commença à faire quelques exceptions. On accorda des

entrées de faveur à quelques illustres étrangers, et maintenant, grâce à la tolérance d’Izzet-Pacha, tous les touristes de qualité peuvent visiter la mosquée d’Omar impunément. Seulement, pour être juste, il faut convenir que ces visites entraînent les élus à de fortes dépenses. On est obligé de donner de forts backchichs aux employés de la police qui servent d’escorte et de ciceroni, et qui sont chargés en même temps de protéger les visiteurs contre le fanatisme des vrais croyants. Les musulmans se figurent toujours que le pied impur des chrétiens souille le sol de leur temple sacré, et ils les mettraient volontiers en pièces si on les laissait faire. Le cheik de la mosquée réclame lui aussi un fort backchich pour lui-même, de sorte que cette visite revient fort cher. Le pacha actuel ayant été instruit de cet abus, a ordonné qu’il fût défendu rigoureusement à tous ces gens-là de demander la moindre rétribution : c’est une attention des plus délicates dont on doit savoir gré au gouverneur. À l’heure qu’il est, l’escorte et le cheik se contentent de vous saluer humblement lorsque vous sortez, mais avec un regard si expressif, qu’il est presque impossible de leur refuser quelque chose ; mais au moins ce backchich n’est plus obli-

gatoire, et l’on s’en tire avec un louis , tandis qu’auparavant on n’en était pas quitte à moins de deux ou trois cents francs.

A quelques pas de la porte de Jaffa se trouve la douane, qui ouvre et bouleverse, au milieu de la poussière de la route, les bagages des pèlerins. Un backchich ou le courbaches du cavas d’un des consulats vous débarrassent facilement des ennuis de cette visite.

En traversant une rue qui forme bazar, on arrive dans le cœur môme de la ville, dans la rue principale, où sont tous les magasins européens, et aussi le meilleur ou le moins mauvais des hôtels de Jérusalem, celui delà Méditerranée.

Si l’empire ottoman présente une vraie mosaïque de peuplades de tout genre, l’enceinte crénelée de Jérusalem, dont on fait, à pied, le tour en moins de soixante minutes, offre une mosaïque plus curieuse encore de presque toutes les religions et rites connus. Les musulmans des cultes shite et soumite , les juifs talmudistes, samaritains et caraïniens, les chrétiens catholiques romains ou grecs unis, grecs orthodoxes ou de l’Église d’Orient, arméniens-grégoriens, arméniens-catholiques, cophtes, abyssiniens, syriens, protestants et anglicans, luthériens, calvinistes, ménonnites,

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quakers, enfin toutes les sectes y ont leurs représentants, même les Bédouins de quelques tribus qui n’ont aucune espèce de croyance. Tous ces clergés, généralement composés d’un personnel assez nombreux, sont réunis là, dans ce petit centre, au milieu d’une population dont le chiffre ne s’élève guère qu’à vingt-deux mille âmes.

De tous ces sectaires qui se heurtent dans ce petit espace, renfermé dans les murs de Jérusalem, les plus à plaindre sont sans contredit les juifs. Cette malheureuse race y grouille dans une misère et une saleté épouvantables, qui vous impressionnent péniblement. Les efforts charitables de MM. de Rothschild et Monlefiore n’y apportent que de bien légers adoucissements.

Dans le dernier voyage que M. Moïse Montefiore a fait en Palestine, il forma le plan d'élever pour ses malheureux coreligionnaires des bâtisses en dehors de la ville, à l’instar de la colonie moscovite. Je ne sais si ce projet sera réalisé, mais il serait à souhaiter qu’il le fût, car ce serait le seul moyen de remédier efficacement aux souffrances de ces bonnes gens. L’hospice juif, qui se trouve sur la route de Bethléem, a tiré déjà de la misère bon nombre de personnes : les familles qui y sont admises sont approvisionnées d’eau, et ont à leur

disposition une chambre bien aérée et une cuisine. Faire un second établissement de ce genre, en plus grand, serait réellement une œuvre bien digne de MM. de Rothschild et Monteüore.

Lors de la dernière épidémie cholérique, Jérusalem a été fortement atteinte. Les pauvres juifs, réunis ordinairement au nombre de cinq ou six familles dans la même masure, mouraient comme des mouches. On voyait souvent dans la même chambre, humide et malpropre, un ou deux morts couchés sur le parquet, et un agonisant. Ce spectacle était navrant. Je dois dire à la louange de nos consuls, qu’ils se sont admirablement conduits dans cette circonstance, et qu’ils ont bravement payé de leur personne en allant visiter les malades et leur distribuant des secours de tout genre.

Les juifs, épouvantés de voir avec quelle rage le fléau sévissait parmi eux, voulurent essayer de le conjurer par une cérémonie religieuse digne des temps les plus barbares du paganisme.

Deux familles venaient d’être frappées du choléra le même jour, laissant deux orphelins, l’une une fille de douze ans, l’autre un fils de seize ans. Toute la population juive se rendit au cimetière ; deux tombes furent creusées, rapprochées l’une de l’autre; alors on lit descendre dans l’une la jeune

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fille, et dans l’autre le jeune garçon. Leurs têtes dépassaient à peine l’ouverture ; les cadavres des deux familles furent jetés à côté, attendant leur sépulture. Le rabbin s’avança vers les deux jeunes gens, et les maria au nom de la mort. La foule se pressait autour de cette sinistre cérémonie !

Le mariage célébré, les formules accomplies, ou retira les nouveaux mariés de leur lugubre prison, et on mit les cadavres à leur place. Chacun des assistants se mit en devoir de jeter des poignées de terre sur eux, et en peu de temps les fosses furent comblées. La nuit était survenue ; alors on alluma des torches de résine, et leur lueur vacillante éclaira un hideux spectacle.

Sur ces tombes, des gens pâles, hâves, aux yeux creux, aux vêtements en lambeaux, se mirent à danser une espèce de sarabande, entremêlée de contorsions, de cris et de hurlements épouvantables. On mangea, on but, en présence des pauvres mariés de la mort, qu’on forçat même à danser sur la terre qui recouvrait les restes à peine ensevelis de leur famille. Cette danse, celle orgie au milieu d’un cimetière, cette lumière blafarde projetée par les torches , cette foule échevelée, tout cela formait un spectacle d’une horreur impossible à décrire. Plusieurs de ces malheureux n’eurent pas même le

temps de quitter le cimetière, ils y tombèrent foudroyés par le choléra, et la fête finit par un drame nouveau : on enterra encore des morts.

On me dira sans doute que l’autorité aurait dû faire cesser un scandale semblable. Oui, j’en conviens; mais elle ne l’a point fait, parce que, de parti pris, elle laisse à toutes les religions qui sont représentées à Jérusalem le droit de faire toutes les démonstrations et cérémonies qui rentrent dans leur rite.

Une des choses les plus curieuses de Jérusalem après le saint sépulcre, c’est la mosquée d’Omar.

Ainsi que le Christ l’avait prédit à ses apôtres, de ce superbe temple, construit à grands frais par Hérode le Grand sur l’emplacement de l’ancien temple de Salomon, il ne devait bientôt plus rester pierre sur pierre. En effet, Titus vint mettre le siège devant Jérusalem à la tête de ses légions victorieuses. La ville se défendit vaillamment, mais fut prise d’assaut.

Titus, irrité de cette longue résistance , la livra

au pillage, et ses soldats, après avoir mis tout à feu

et à sang, rasèrent le temple, dont ils ne laissèrent

d’autres traces que la grande cour quadrangulaire

au milieu de laquelle se trouve le rocher Sakhrah ,

que les musulmans croient suspendu sans appui dans l’espace.

Plus tard, sur l’emplacement de cette cour l’empereur Adrien fit placer la statue de Jupiter et l’entoura d’un temple provisoire ; mais au commencement du IVe siècle la pieuse impératrice Hélène, mère de Constantin, empereur de Byzance, vint faire un pèlerinage à Jérusalem; elle visita le temple et s’empressa de faire disparaître celte dernière idole léguée par le paganisme. Puis elle rendit au culte chrétien les lieux qui lui étaient chers, ceux où s’étaient déroulées les scènes de la passion. Elle fit élever des églises somptueuses audessus du saint sépulcre, sur le tombeau de la Vierge, à l’endroit où eut lieu l’Ascension, au mont des Oliviers et en d’autres endroits encore, tant à Jérusalem que dans les environs illustrés par le souvenir du Rédempteur du genre humain. Un siècle plus tard, Justinien fit considérablement agrandir le temple de la grotte de la Nativité à Bethléem, et il fit construire l'église de la Présentation, à l'extrémité méridionale de la grande plate-forme de l’ancien temple de Salomon, à l’endroitméme où la tradition plaçait l’école des jeunes filles consacrées à Dieu, et où entra la Vierge Marie dès l’âge de trois ans.

Mais le reste du quadrangle qu’occupait jadis le Icmple consacré à Jéhovah restait complètement abandonné; on n’y voyait aucune construction. C’était là que les juifs venaient pleurer, et ce sol était arrosé de leurs larmes. Les chrétiens, par esprit de représailles, jetaient les ordures de* la ville sur ce terrain.

En 636, le calife Omar vint, avec ses troupes victorieuses, prendre possession de Jérusalem. Le patriarche des chrétiens, Sophronios, dont le grand âge et les manières affables avaient captivé Omar, l’invita à entrer dans le saint sépulcre pour y faire ses prières. Le chef musulman lui répondit : « Je vénère la mémoire de Jésus, le plus grand prophète après Mahomet; mais il faut que tu saches bien une chose, vieillard respectable, c’est que tout endroit où j’aurai fait mes prières sera aussitôt transformé en mosquée et enlevé à tout jamais au culte des chrétiens. »

Après cette sortie, Sophronios se garda bien d’insister. Le calife désira pourtant visiter le monument chrétien, mais il n’v fit pas sa prière et se dirigea, pour remplir ce pieux devoir, au sudouest de la plate-forme qui précède le saint sépulcre.

Cet endroit fut consacré par les musulmans par

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un minaret fort élevé que l’on y voit encore aujourd’hui.

Sa prière terminée, Omar se rendit à l’emplacement de l’ancien temple de Salomon. À la vue du rocher sacré Sakhrah couvert d’immondices et si maltraité par les chrétiens, le calife entra dans une grande colère ; puis, ôtant son manteau, il se mit à essuyer et purifier la pierre de ses propres mains. Son exemple fut suivi par tous ses soldats, et bientôt ce lieu, destiné à former la cour d’un temple musulman, fut complètement déblayé des ordures qui l’encombraient. Peu de jours après. Omar fit jeter les premiers fondements de la mosquée qui porte son nom. Cette mosquée se trouve sur l’emplacement qu’occupait jadis le temple de Salomon.

Comme on le voit donc, il ne restait plus rien de cet ancien temple en 636, et le révérend père Boucher a fait preuve réellement de beaucoup d’imagination en en donnant la description que je viens de citer.

La mosquée d’Omar est un superbe édifice de forme octogone, qui se fait admirer par sa légèreté et sa grâce Les croisés eurent le bon esprit, pendant leur domination à Jérusalem, de substituer tout simplement la croix au croissant de la cou-

pôle sans rien changer à celte splendide construction. Un autel fut établi sur le rocher du centre; mais, de la part des croisés, était-ce bon goût ou naïveté? Le doute est permis à ce sujet, car plus d’un récit de ces temps-là fait supposer que ces chevaliers bardés de fer, braves et fervents chrétiens, mais ignorants archéologues, prirent la mosquée d’Omar pour l’ancien temple de Salomon transformé en église chrétienne, et les versets du Coran tracés en caractères bleu d’azur sur terre cuite pour de simples ornementations. Ils ne songèrent pas à les effacer, ne sachant pas s’expliquer leur origine. C’est ainsi que cet édifice ne subit aucun changement, n’éprouva aucune altération ; et lorsque le sultan Saladin reprit possession de la ville sainte, il n’eut qu’à faire à son tour remplacer la croix par le croissant.

Au commencement du XVIIe siècle, près de mille ans après l’érection de la mosquée d’Omar, quelques-unes des terres cuites exigèrent des réparations considérables ; plusieurs d’entre elles furent remplacées par d’autres, fabriquées aux poteries d’Hébron ; mais, hélas ! déjà à cette époque le secret de ces brillantes et solides couleurs des anciens était perdu, caron reconnaît

les nouvelles terres cuites à leur teinte pâle et

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fanée, en comparaison du bleu des anciennes.

Cela me fait penser qu'en Espagne, surtout dans le midi, on trouve aussi de vieilles mosquées laissées par les Maures en souvenir de leur domination, et rendues depuis leur expulsion au culte chrétien, qui conservent sur leurs murs des versets du Coran, gravés en relief.

Si, par hasard, vous demandez au curé ce que veulent dire ces dessins, il vous répond : « Ce sont des arabesques ! » C’est ainsi que pour bien des gens qui viennent prier aujourd’hui dans les anciennes mosquées changées en églises toutes les inscriptions turques et arabes passent pour des arabesques I

11 est douloureux pour nous autres catholiques de voir combien de lieux consacrés par des épisodes de la vie de Notre-Seigneur sont transformés en mosquées à Jérusalem ! Je citerai la salle du Cénacle, la place de l’Ascension, au sommet du mont des Oliviers, et bien d’autres. Des familles arabes ont la cuslodie de ces sanctuaires ; ils vous les laissent visiter , mais en vous demandant toujours des baekchichs, à moins que vous n’avez à votre service le bâton d’un cavass de consulat.

La ville de Jérusalem se divise en quatre quartiers : celui des chrétiens, appelé quartier des

Francs, dans lequel se trouvent l’église du Saint- Sépulcre, les principaux couvents, et les marchands européens; celui des arméniens, où l’on remarque le superbe couvent d’Arménie, situé sur le sommet du mont Sion; le quartier des musulmans, dans .lequel se trouvent le sérail ou palais du gouverneur et la fameuse mosquée d’Omar; et enfin le dernier, celui des juifs, qui est situé sur le versant du îpont Sion , dans la vallée que Josèphe a appelée Tyropon (vallée des fromages). Celte partie de la ville est la plus malsaine et la moins bien exposée ; elle se compose d’un dédale de ruelles plus étroites les unes que les autres et où s’étale la plus hideuse misère. Les maisons sont faites en boue, et servent d’abri à des nuées d’insectes qui viennent s’abattre sur les cinq ou six familles qui y demeurent. Les fenêtres et les portes en sont si basses et si étroites, que c’est à peine si l’air et le soleil peuvent y pénétrer quelquefois. Four combler la mesure, un cloaque où viennent se déverser tous les égouts de la ville s’étale tout à côté en répandant une odeur nauséabonde. Lorsqu’on parcourt ce quartier et qu’on voit au milieu de cette boue infecte et de cette misère des filles juives d’une beauté admirable, avec cet air biblique qui vous fait songer malgré

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vous au Cantique des cantiques , on se sent douloureusement impressionné. Ces filles, belles comme des anges, perdues dans un milieu semblable et ayant pour cadre cette saleté révoltante, nou§ font le même effet que la vue des fleurs les plus belles, les plus fraîches et les plus rares jetées sur un tas de fumier.

Mais au moins ces belles jeunes filles y jouissent d’une sécurité qu’elles ne trouveraient pas ailleurs.

On professe à Jérusalem pour la race juive un mépris si peu chrétien, que les parents peuvent être presque sûrs que nul n’attentera à leur vertu : l’homme qui serait accusé d’aimer une juive se verrait déshonoré.

La population de Jérusalem est, je l’ai dit je crois, de vingt-deux mille âmes environ ; mais aux approches de Pâques cette population double, grâce au nombre des pèlerins qui viennent de toutes les parties du monde. En 1863 elle avait triplé.

Or, comme Jérusalem ne possède que quatre mauvais hôtels qui peuvent contenir tout au plus de trente à quarante personnes chacun, sur vingtdeux mille personnes au moins nouvellement arrivées, il y en avait donc environ cent cinquante

logées dans les hôtels, le reste couchait en plein air... On avait établi des campements autour des murs de la ville, et même plus loin; les nationalités se groupèrent dans ces camps improvisés.

On faisait sa cuisine et sa toilette en plein vent ; c’était vraiment un spectacle bizarre et original.

Pour être juste, cependant, il faut dire que Jérusalem offre aux pèlerins une ressource inconnue chez nous, en Europe, celle de pouvoir loger dans les nombreux couvents qu’elle possède... Ces couvents offrent l’hospitalité aux voyageurs .. Mais il y a le revers de la médaille. D’abord, cette hospitalité n’en est pas une, car les religieux savent tous bien en tirer parti pour leur bourse, et le séjour dans un couvent vous revient souvent fort cher. Ensuite, tout comme les directeurs des messageries, ils ont établi un règlement. Vous ôtes assujetti à certaines heures, à certaines exigences, ce qui est très-ennuyeux pour des gens en voyage. Enfin tous ces couvents sont si salement tenus qu’on y est littéralement dévoré par la vermine..; mieux vaut encore camper à la belle étoile que d’être exposé à tous ces désagréments. J’arrive maintenant à la partie la plus intéressante et la plus curieuse de la ville sainte, le saint sépulcre et les fêtes de Pâques qui y sont célébrées.

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L’édifice du saint sépulcre est bien le monument le plus bizarre et le plus irrégulier, dans sa disposition intérieure, qu’on puisse imaginer; cependant, après un examen approfondi, on s’explique

celle irrégularité par la nécessité où l’on s’est trouvé de réunir en un seul édifice tous les endroits consacrés par la foi des chrétiens.

La façade porte évidemment les traces de l’architecture du XIIe siècle.

A la porte d'entrée, à gauche, se trouve un divan où trônent majestueusement quelques Arabes musulmans, gardiens du Wakouf: ce sont les deux familles Nesdi et Joudi. Les principaux revenus de leur place consistent en cadeaux que leur font, de temps en temps les représentants des puissances et les chefs religieux des différents rites chrétiens qui possèdent des sanctuaires dans le temple. Il faut y ajouter les petits bakchichs que leurs donnent les pèlerins.

C’est entre les mains de ces deux familles que se trouvent les clefs de l’unique porte donnant accès dans le temple. Ces Arabes prétendent être en possession de ce droit depuis des temps immémoriaux; mais il est assez douteux que ce droit date même de la restauration de la ville, sous le sultan Soliman, au XVe siècle.

Kn général les Arabes, tout comme les Turcs, connaissent peu l’histoire de leurs familles, et, n’ayant pas le même nom de père en fils, il leur est très-difficile de remonter de quelques siècles en arrière, pour classer leurs ancêtres dans une généalogie pareille â celles qu’on fait en Europe.

La porte du temple est ouverte tous les jours pendant deux heures au lever du soleil ; elle est ouverte deux autres heures avant le déclin du jour, et on la referme au coucher du soleil pour toute la nuit. Pendant le reste de la journée, le droit de faire ouvrir la porte appartient aux trois principales communautés chrétiennes, latine, grecque et arménienne. Chacune d’elles, cependant, doit avoir l’autorisation des deux autres.

A la première station du temple, ce qui frappe d’abord le regard, c’est la pierre de Ponction. Un rectangle de marbre rouge recouvre l’endroit où le corps du Christ fut déposé après sa mort et oint de parfums par les saintes femmes qui veillaient auprès de lui.

On traverse ensuite une série de sombres arcades, et l’on entre dans la rotonde, le principal théâtre de toutes les cérémonies et processions. Cette rotonde demande un examen tout particulier.

Figurez-vous une salle de spectacle, à peu près

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comme toutes celles de l’Europe, ayant seulement le cercle un peu plus formé à l’endroit où l’on place ordinairement l’orchestre et où commencent les planches. L’église des Grecs, appelée église de la Résurrection, et formant la grande nef de tout l’édifice, y tiendrait l’emplacement de la scène, et la rotonde serait la salle des spectateurs. Entre les dix-huit piliers qui forment cette rotonde se trou vent disposées des espèces de loges en arcades, appartenant au clergé des différents rites chrétiens. Les loges se présentent sur deux rangs ou galeries; dans la galerie inférieure, six arcades appartiennent aux Grecs, trois aux Latins, deux aux Cophtes et Abyssins, deux aux Syriens. Le reste est au pouvoir des Arméniens.

La seconde galerie, ou bel étage, appartient presque entièrement aux, Latins, à l’exception de six loges qui sont la propriété arménienne. C’est là qu’est établi le bel orgue de la chapelle latine de la Vierge. Mais au-dessus de ces deux rangs de loges il en existe un troisième qui se trouve même sous la calotte du dôme, et que l’on appelle galerie de la coupole ; cette troisième galerie est une possession exclusive des Grecs et la pomme de discorde entre le cabinet des Tuileries et celui de Sainl- Péleràbourg.

Une seule porte, ouvrant sur la terrasse du couvent grec, y donne accès aux moines, qui y entrent avec leurs lampes allumées le jour des grandes fêtes qu’ils célèbrent selon leur rite.

Toutes ces arcades sont ornées d’un nombre infini de lampes, plus ou moins riches, plus ou moins bizarres de forme. Pour les allumer il existe entre les différents cultes un accord tacite, d’après lequel, toutes les fois qu’il y a fête latine, les Arméniens et les Grecs se font un devoir d’éclairer leurs arcades; et en revanche, les jours des fêles grecques ou arméniennes, les Latins leur rendent la même politesse. Les arcades des Syriens, dont le clergé est très-pauvre, sont à toutes ces occasions éclairées par leurs protecteurs les Arméniens. Quant aux Cophtes et aux Abyssins, on n’éclaire pour eux qu’un seul jour dans l’année, le cinquième dimanche du grand carême.

Seule, la galerie de la coupole n’entre pas dans ces arrangements avec le clergé des autres cultes : elle n’est illuminée qu’aux fêtes des Grecs, qui seuls y ont des lampes.

L’année 1 865 il doit y avoir eu une notable économie d’huile au saint sépulcre, puisque les Pâques catholiques ont coïncidé avec celles des Grecs et des Arméniens, ce qui a attiré une grande affluence

de voyageurs, et a puissamment contribué à donner à l’intérieur de la rotonde, pendant les grands jours de la semaine sainte, un caractère d’originalité tout particulier.

Le centre de la rotonde, qui a environ vingt mètres de diamètre; est occupé par l’édicule du saint sépulcre, dont l’entrée est toprnée vers la nef des Grecs. Cet édieule se divise en deux parties, la chapelle de l’Ange et la chambre sépulcrale, cette dernière communiquant avec la chapelle de l’Ange par une porte très-basse, taillée dans le roc vif. Elle représente le véritable emplacement du tombeau du Christ; en la comparant avec les tombeaux des rois situés au nord delà porte de Damas, et si bien explorés l’an dernier par M. le comte de Saulcy, on peut facilement faire revivre dans son imagination le drame sublime qui s’y est passé l’an 33 de notre ère. C’est là que doivent aller ceux qui n’ont qu’une foi vacillante et ceux qui se posent en athées, car sur cette pieiye sanctifiée par le.sang du Dieu fait homme on se sent pris d’un saisissement étrange; l’âme s’élève vers Dieu, et des larmes d’attendrissement viennent mouiller vos paupières. Vous croyez assister à ce drame merveilleux tant il se déroule à vos yeux. Il vous semble voir le Dieu rédempteur, une foi sainte vous envahit.

on comprend cette bonté miséricordieuse qui vous promet le pardon et l’oubli. Si les juifs, qui nient Jésus-Christ, entraient dans ce sanctuaire et s’y recueillaient un peu, il me semble impossible que le voile qui recouvre leurs yeux ne se déchirât pas de lui-même et qu’ils pussent résister à reconnaître avec les chrétiens la divinité de Notre-Seigneur et sa mission promise et annoncée.

J’ai vu cet effet se produire sur des hommes posant en sceptiques et se faisant un point d’honneur de rire de notre sainte religion, et qui, n’étant entrés que par simple curiosité, se sont sentis envahis tout d’un coup par ce mystérieux attendrissement dont je parlais. L’émotion les a portés au recueillement, et en sortant leur front était sérieux et rêveur : la grâce les avait touchés! !

L’endroit où a reposé le corps de Notre-Seigneur est actuellement recouvert de marbre jaune, et l’on assure qu’il ne reste que fort peu de la couche supérieure du roc primitif, enlevé par parcelles dans le cours des siècles par les pieux visiteurs de Jérusalem.

Les parois de cette chambre sépulcrale sont également recouvertes de marbre jaune, et un grand nombre de lampes en or et en argent, appartenant aux différents clergés, en ornent le plafond, ainsi

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que la voûte de la chapelle d’entrée, qui, outre la porte du milieu, a encore dans l’épaisseur du mur deux ouvertures latérales de forme ronde.

C’est par là que le prêtre qui dit la messe reçoit l’eau, le charbon, etc., et elles jouent un grand rôle le jour du samedi saint, pendant les cérémonies grecques du feu sacré ou nouveau, dont je parlerai plus tard.

L’intérieur de la chapelle de l’Ange, ainsi que l’extérieur de l’édicule , sont revêtus de marbre jaune et blanc et surphargés de colonnettes, de sculptures et d’ornements du plus mauvais goût, le tout surmonté d’un dôme en forme de mitre d’un style impossible.

En entrant dans la rotonde, on est ébloui par des Ilots de lumière provenant d’en haut. La coupole qui recouvre tout l’édifice de la rotonde a au centre une immense ouverture donnant libre accès aux rayons du soleil et à la pluie aussi, ce qui fait que le vrai dôme de celle église est le ciel. L’idée est grandiose sans doute, mais dans la pratique elle présente beaucoup d’inconvénients. En temps de pluie, tout le pavé est inondé, et pour protéger contre l’eau du ciel les innombrables lampes qui décorent la façade du saint sépulcre, les ecclésiastiques ont dû étendre au-dessus de ce dôme

une immense toile cirée qui est réellement d’un effet pitoyable.

Gela a cependant son bon côté. Cette ouverture donne de l’air, et si elle n’existait pas, bien des gens seraient asphyxiés dans l’église, surtout pendant la grande cérémonie du nouveau feu des Grecs.

Cette coupole , avec son ouverture au centre et sa galerie intérieure, est excessivement basse, elle n’appartient à aucun style. Par en haut, elle se rattache à des terrasses dont les unes appartiennent au couvent grec , les autres sont une dépendance de l’hospice Saladin.une ancienne mosquée qui sert de sckan aux pèlerins musulmans. Cette partie des terrasses recouvre les cellules des moines franciscains, qui se trouvent par là presque privés d’air et de lumière, et ri’ont point d’autre accès dans leurs cellules que par la porte du temple.

Le cœur de tous les chrétiens se serre involontairement à la vue de l’affreux état de délabrement dans lequel se trouve cette coupole qui recouvre le plus grand des sanctuaires de la chrétienté. Des moïses demi-circulaires en bois de chêne, unissant l’anneau de l’ouverture à la base de la coupole, sont à leur tour réunies entre elles par des lattes transversales, également en bois; l’intérieur

de cette grossière carcasse est recouvert d'une épaisse couche de stuc, et l’extérieur par de lourdes feuilles de plomb.

Évidemment, une pareille construction ne peut avoir la moindre solidité.

Arrachées à plusieurs endroits par les vents qui pendant tous les hivers régnent à Jérusalem avec une fureur extraordinaire, les feuilles de plomb donnent un libre passage à la pluie, qui, s’infiltrant peu à peu dans l’intérieur de la carcasse, en a fait pourrir les bois et détacher le stuc. Malheureusement tout le stuc ne s’est point encore écroulé, et de grands pans, décollés de la carcasse par l’humidité, n’attendent qu’un plus grand degré de maturité pour tomber avec fracas sur le pavé de la rotonde et sur la tête de ceux qui s’y trouveront.

Il est facile de comprendre que même les chutes partielles, qui ne se produisent que trop fréquemment, causent de très-graves accidents, et il arrive souvent que des pèlerins venus pour se prosterner devant le saint sépulcre sont emportés, blessés, à l’hôpital.

Mus par un sentiment de piété et de vénération pour .ces lieux sacrés, les empereurs de France et de Russie se décidèrent à reconstruire la coupole à frais communs. Le sultan voulut aussi y contri-

buer à tilre de souverain local, et le 5 septembre 1862 un. protocole fut signé à Constantinople par Aali-Pacha et les ambassadeurs de France et de Russie. Des architectes furent nommés par les deux gouvernements, des sommes mises à leur disposition, et des ordres expédiés par la Porte au pacha gouverneur de Jérusalem.

L’article 3 du protocole enjoignait aux architectes d’éviter dans la décoration de la nouvelle coupole toute inscription ou tout emblème qui serait de nature à provoquer les susceptibilités des communautés chrétiennes. Quant à la Porte, jalouse des droits de ses sujets (car les membres des clergés grecs et arméniens à Jérusalem sont tous rayas), elle insista pour ajouter au protocole un cinquième article. Ce article précise clairement que le fait de la reconstruction n’implique aucun droit nouveau et ne donne aucune nouvelle prérogative aux clergés des puissances signataires du protocole. En un mot l'article établit carrément le statu quo des droits acquis d’ancienne date.

Il faut en convenir, la conduite de la Porte, dans cette circonstance, a été digne, juste et généreuse, puisqu’elle s’offrait à contribuer à des frais que les chrétiens seuls auraient dû supporter.

L’affaire paraissait donc marcher à merveille,

et il y avait lieu d’espérer que le saint édicule serait protégé bientôt contre l’intempérie des saisons et que les fidèles pourraient y entrer et y faire leurs dévotions en toute sécurité. Maison comptait sans les passions cléricales, qui changèrent brusquement la face des choses et donnèrent à la pieuse idée de restauration d’une coupole un caractère politique qu’elle n’aurait dû jamais avoir.

Les organes ultramontains jetèrent feu et flamme contre le gouvernement français pour avoir admis la coopération de la Russie. Secouant la poussière des archives, ils essayèrent de prouver que par le traité conclu entre la France et la Porte en 1750, la jouissance de tous les lieux saints avait été exclusivement concédée aux Latins.

Les Grecs disent de leur côté que déjà en 1759 (probablement grâce à de nombreux bakchiches habilement distribués aux fonctionnaires de la Porte) ils avaient obtenu un firman qui les réintégrait dans toutes leurs anciennes immunités, et leur en accordait de nouvelles au détriment des franciscains.

11 est vrai qu’à la suite de nombreuses plaintes des franciscains et des carmélites de la Palestine, plusieurs puissances catholiques protestèrent à différentes époques contre la prétendue usurpa-

tion des Grecs ; mais elles le firent faiblement et sans succès. En attendant, les Grecs usèrent de leurs moyens ordinaires à Constantinople et obtinrent de nouveaux firmans à l’appui de celui de

Enfin, le 12 octobre 1808, à la suite d’un furieux incendie qui détruisit presque totalement la rotonde et fit disparaître l’œuvre des croisés de 1130, ils profitèrent de l’inattention de la France et de l’Europe, trop occupées des guerres de l’Empire pour avoir le temps de songer aux lieux saints, pour reconstruire, seuls et à leurs propres frais, la rotonde et la coupole qui se trouvent aujourd’hui dans un si triste état.

A l’heure où j’écris, ils auraient bien voulu refaire la même chose, en employant les mêmes moyens; mais depuis 1759 bien des choses ont changé. Les ministres et hauts fonctionnaires en Turquie sont des hommes justes et intègres, qui ne sont plus accessibles aux bakchiches, dont l’usage ne s’est perpétué qu’en Égypte. 11 leur a été impossible de corrompre la Porte, et les ministres leur ont répondu : « Tous les chrétiens ont des droits égaux au berceau de leur religion. » Malheureusement, il y a une loi turque qui dit « que

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celui qui a joui du droit de possession pendant trente ans sans interruption reste le possesseur légal à tout jamais. » Cette loi vient compliquer singulièrement la question de la coupole que les Grecs possèdent depuis longtemps. A. cela les organes ultramontains répondent avec indignation qu’aucun firman ne peut avoir la valeur d’un traité et qu’on ne doit pas plier devant tel ou tel autre article de la loi turque.

Cependant , le protocole était là tout signé. Le gouvernement français n’àvait pas l’air de se préoccuper beaucoup des criailleries ultramontaines, mais notre consul à Jérusalem se laissa influencer par les moines, et prétendit un beau jour que non-seulement la coupole n’appartenait pas à la Russie, mais que celle-ci devait en être exclue... Ce ne fut qu’à force de lire et de relire le protocole que moines et consul finirent par comprendre que l’article 5 ne voulait nullement parler du statu quo , mais bien de la neutralisation de la coupole.

Cette idée devint bientôt l’idée fixe de notre consul ; il s’y cramponna avec la persistance des Bretons (il est de Morlaix), et ne cessa d’en parler dans tous ses rapports au ministère. Si M. de Talleyrand avait été ministre, il lui aurait dit peut-

être : « Pas trop de zèle ! » mais M. de Thouvenel n’eut pas cet à-propos et il finit par approuver l’idée de son agent.

Partant de ce principe, le consul donna des instructions verbales à l’architecte français , lequel , de concert avec l’architecte russe, procéda à un examen minutieux de l’état actuel de la coupole, et dressa un devis approximatif des dépenses nécessaires pour les travaux préparatoires et pour l’œuvre capitale de la reconstruction.

Après bien des pourparlers, ces messieurs finirent par s’entendre ; ils firent un rapport collectif aux deux ambassadeurs à Constantinople, rapport qui ne traitait que du style à adopter et des questions de solidité, de durée et d’économie, et ils tombèrent parfaitement d’accord sur tous les points, excepté sur un seul. — L’architecte russe désirait que l’escalier et la porte donnant accès à la galerie intérieure fussent conservés au môme endroit où ils se trouvent actuellement, du côté du couvent grec. L’architecte français insistait pour établir cette porte et cet escalier d’un autre côté, au risque môme d’en faire plusieurs. Ce fut la pierre de touche des deux projets et le terrain sur lequel se livrèrent bataille les idées de statu quo et de neutralisation.

Les rapports des deux architectes, avec les réserves de chacun d’eux, furent expédiés aux gouvernements russe et français, et ce fut le dernier acte de cette affaire.

Le projet de reconstruction de la coupole est resté en plein chômage, et l’édicule renfermant le plus grand des sanctuaires de la chrétienté est moins bien abrité aujourd’hui que l’intérieur d’une grange du premier cultivateur venu. Le pieux pèlerin, au grand scandale de l’Europe, ne peut en approcher sans courir le risque de recevoir quelque plâtre sur la tête ; mais à qui la faute? à laquelle des trois parties signataires du protocole de septembre 1862 en incombe la responsabilité? A mon avis c’est aux deux puissances chrétiennes, car toutes les deux n’ont pas assez envisagé le côté religieux de la question. La politique, avec ses susceptibilités et sa manie de prépondérance, a pris le dessus sur les sentiments religieux... Si messieurs les consuls, les ambassadeurs, les ministres, qui se sont occupés de cette affaire, avaient oublié un instant la politique pour ne penser qu’à Dieu et à son saint sanctuaire, la coupole serait reconstruite aujourd’hui et les musulmans n’auraient pas le droit de sourire avec ironie en voyant la désunion qui règne entre ceux qui leur repro-

ET SES PEUPLADES. • i8i

chent leur prétendue intolérance. La politique est indispensable, mais pas. trop n’en faut, et dans une affaire religieuse on pourrait bien s’en passer.

Que les Latins, les Grecs, les Arméniens, les Cophtes et Abyssins tâchent donc de vivre en paix dans les lieux saints ; qu’ils pensent à glorifier et louer Dieu davantage et un peu moins à se quereller, pour de prétendus droits, au point de se battre dans l’Église; qu’ils donnent aux musulmans l’exemple de la tolérance au lieu de les scandaliser par un aveugle fanatisme , et la religion y gagnera certainement. Toutes ces disputes entre chrétiens donnent aux peuples de la Palestine une mauvaise opinion de nous, et je ne serais pas étonnée de les voir arriver une fois à être intolérants envers nous.

Qu’on prenne, pour rebâtir la coupole, l’obole du pauvre, l’offrande du riche, qu’il soit abyssin, grec, latin ou arménien, rien de mieux; que la coupole soit restaurée, non pas par deifx ou trois puissances, mais par toute la chrétienté; — qu’elle n’appartienne pas à tel ou tel rite, mais qu’elle soit ouverte à tout le monde; — que chaque clergé y soit également privilégié ;(jpie messieurs les ; prêtres pensent un peu plus à Dieu qu’à leur

f amour-propre insensé; — qu’ils se souviennent ( enfin qu’au banquet des élus, la dernière place j est la meilleure.... alors ils deviendront moins âpres au gain, moins ardents aux disputes, et se feront respecter davantage, v. T5u reste, comme je veux être juste et prêcher d’exemple, — je tiens à rappeler la conduite du clergé grec lors des événements qui suivirent l’incendie de 1808.

Les Grecs ont montré dans cette circonstance beaucoup de zèle et de courage, et sans se préoccuper du côté politique de la question ils ont empêché la destruction complète du saint sépulcre, ce qui devrait leur donner au moins quelques droits à notre reconnaissance!

L’intérieur de la rotonde ne présentait plus, après cet incendie, qu’un amas de décombres. — L’attention de l’Europe était , comme je l’ai dit plus haut, entièrement absorbée par les guerres de l’Empire. — Les franciscains de Jérusalem se trouvaient dans un état voisin de la misère. — Alors le clergé grec réunit à grands frais, et avec d’immenses sacrifices, l’argent nécessaire pour la restauration. — Les travaux commencèrent, mais comme ils n’avançaient que bien lentement, les musulmans, qui ôtaient plus fanatiques et moins

civilisés qu’aujourd’hui, formèrent des attroupements et tirèrent des coups de fusil contre les ouvriers.

< Dans ce temps-là, il n'y avait dans la ville sainte ni pacha gouverneur, ni consuls européens.

Le patriarche grec de Jérusalem, Policarpos, expédia aussitôt au gouverneur de Damas son drogman, le moine Averkios, chargé de riches cadeaux, avec la mission de le prier instamment de prendre au plus vite des mesures de précaution contre le fanatisme de ses coreligionnaires, afin de préserver les travaux commencés d’une destruction certaine. — Youssouf-Pacha se transporta en personne sur les lieux ; sa justice fut expéditive : le lendemain de son arrivée il fit pendre trente musulmans parmi les plus fanatiques. Cet avertissement suffit aux autres, et les Grecs purent continuer leurs travaux sans être inquiétés.

Comme on le voit, les Grecs ont fait preuve de courage et d’énergie dans cette circonstance : — sans eux la coupole aurait été détruite. — Ne ferions-nous pas mieux , notre Dieu étant le môme, et le sanctuaire de notre religion commun, de leur savoir gré de ce service rendu, que de leur disputer — la galerie qu’ils y possèdent ?

Pour moi , bonne catholique, je ne puis m’empêcher d’avoir un sentiment de reconnaissance envers le clergé grec, qui a restauré la coupole du saint sépulcre au péril de sa vie, alors que nous étions occupés d’autre chose, et je trouve tout naturel que cet acte méritoire lui ait donné le droit de posséder une galerie de plus.

Cette susceptibilité des différeîits clergés de Jérusalem qui se disputent leurs prérogatives dans les sanctuaires communs à tous les rites chrétiens va souvent jusqu’au ridicule et amène des collisions regrettables.

Le droit, par exemple, d’enfoncer un clou pour suspendre une lampe, celui de balayer telle ou telle partie d’un des sanctuaires, le droit même d’enlever une toile d’araignée, sont souvent le prétexte de rixes sanglantes!! C’est triste, car tout cela se passe dans les lieux mêmes où est mort N. -S. Jésus-Christ, qui nous a laissé de si belles maximes sur la douceur, la patience, la tolérance et l’oubli des injures! !

Avec de pareilles dispositions, nous ne pouvons pas trop nous étonner de voir les Grecs tenir avec tant d’obstination à la prérogative qu’ils se sont arrogée d'allumer seuls les lampes de la galerie de la coupole, et d’en interdire l’accès aux autres.

Est-il de bon goût de notre part de leur chercher querelle pour un droit qu’ils ont acquis par des sacrifices d’argent, et qu’ils ont même arrosé de leur sang? car plusieurs Grecs ont été tués en 1808 par les musulmans !

En 1851, au moment où la coupole commençait à peine à se détériorer et qu’il était si facile de réparer les dégâts causés par quelques coups de vent, le clergé grec fit venir les feuilles de plomb nécessaires, et sollicita auprès de la Porte la permission de faire cette réparation à ses frais. La Porte allait envoyer un firman affirmatif, lorsque le consul de France à Jérusalem, stimulé par les franciscains, eut recours à l’ambassade française à Constantinople pour arrêter l’expédition du firman, sous prétexte que cette restauration raffermirait les droits contestables des Grecs.

Et depuis, chaque coup de vent ne fait qu’élargir la première déchirure, et dans la saison des pluies tout le pavé de la rotonde ne présente qu’un bassin d’eau.

La belle chose que le zèle des diplomates ! Grâce à eux il est à craindre que le saint sépulcre ne s’effondre complètement, et que le sanctuaire de notre religion ne soit plus, au bout de quelques années, qu’un amas de ruines et de décombres!

m L'ORIENT

Il est très-regrettable aussi que la lettre circulaire de Timpératrice Eugénie, écrite aux souverains de l’Europe en faveur de la reconstruction du saint sépulcre, lettre dictée par les sentiments de la plus haute piété, n’ait abouti à aucun résultat.

Les musulmans de Jérusalem sont à peu près aussi fanatiques que ceux de Damas ; — ils estiment peu les chrétiens, leurs discordes et leurs querelles rendent ce sentiment compréhensible. Nous leur donnons un triste exemple !

Cependant ils ont pour le saint sépulcre une très-grande vénération. Ce sont eux qui y font la police, et ils y mettent beaucoup de convenance et d’impartialité. Il n’y aurait qu’une seule issue possible à cette affaire de la reconstruction de la coupole, c’est que la France et la Russie s’entendissent loyalement, en laissant agir le sultan... Mais cette pauvre Turquie n’est jamais complètement maîtresse chez elle, et ce malheureux gouvernement , éternellement tiraillé par des influences diamétralement opposées, ne peut arriver à rien faire, malgré les meilleures intentions qui l’animent.

Mais laissons cette coupole à son triste sort et revenons à la semaine sainte.

Dès le samedi des Rameaux, toutes les loges de la rotonde sont habitées pour toute la durée de la semaine sainte. Dans la crainte de perdre leurs places, des familles entières s’y transportent avec leurs matelas et leurs coussins, et y établissent leur domicile. Venir de si loin et perdre le plus petit détail serait une chose impardonnable ; aussi les pèlerins sont-ils là jour et nuit, spectateurs zélés de tout ce qui se passe dans la rotonde. Ils ne sortent même pas pour manger et dorment dans leurs loges. Comment s’étonner après cela que l'odeur qu’on respire dans la rotonde soit désagréable? Les encensoirs luttent en vain contre les émanations de tout genre, mais personne ne s’en préoccupe, car c’est une habitude qu’on prend.

Espérons pourtant que la diplomatie ne s’en mêlera plus!... car le statu quo serait par trop insupportable si l’on n’en prévoyait pas la fin. Je crois avoir déjà dit qu’il y avait coïncidence, l’an-

née où j’étais à Jérusalem, entre les fêtes catholiques et celles des autres rites. Grâce à cette coïncidence, l’intérieur de la rotonde ne reposait pas un instant : c’était une série continuelle de processions autour du saint sépulcre. La surveillance, le maintien de l’ordre et la police intérieure étaient entre les mains du chef des troupes turques ean-

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tonnées à Jérusalem, Aly-Bey, qui charme tous les Européens par sa modération, son urbanité et son savoir faire. Il est vrai que le courbache joue un grand rôle dans tout cela, mais on ne le voit que rarement s’abaisser sur les épaules des Arabes les plus récalcitrants ; la plupart du temps, la vue seule de cet inslrumentum regni suffit pour rompre les rangs trop compactes des curieux, et les écarte avec une régularité digne d’admiration. Une double rangée de baïonnettes turques fait cercle autour du saint édicule, et c’est dans ce cercle que circulent toutes les processions. On ne peut se lasser d’admirer la tenue sévère et respectueuse, recueillie môme, des soldats musulmans pendant ces cérémonies : ils ne se permettent jamais ni un sourire, ni la moindre plaisanterie. Je ne veux pas m’étendre sur ces processions, qui, presque toutes, commencent et finissent dans la rotonde ; je ne parlerai pas non plus du dimanche des Rameaux, où tout le temple prend l’aspect d’une forêt de branches de palmier, ni du vendredi saint, où les cérémonies des Latins au Calvaire rappellent un peu trop naïvement les mystères du moyen âge. Toutes ces cérémonies, avec quelques nuances différentes, ressemblent à celles qui se pratiquent dans les églises de Rome, de Moscou et de Con-

stanlinople ; ce qui les distingue, c’est le prestige des lieux et l’originalité de l’entourage. Je m'arrêterai plus longuement à la cérémonie grecque du feu sacré, ou nouveau, qui n’a rien d’analogue dans l'univers entier. Les membres les moins civilisés du clergé grec reconnaissent eux-mêmes que cette cérémonie est plus que païenne.

Ils assurent qu’ils ne trompent pas les pèlerins, que jamais ils ne leur ont fait accroire que ce’ feu descendit du ciel, mais que c’est une ancienne croyance, tellement invétérée parmi la multitude, qu’il est impossible de la lui enlever. C’est pour assister à cette cérémonie, qui a lieu le soir du samedi saint, qu’ils viennent principalement, comme, par exemple, les Arméniens et les Chypriotes, pour lesquels la messe de minuit du premier jour de Pâques ne présente plus même aucun intérêt, et ils s’en vont tout de suite après, en chantant de joyeux hymnes, leur conscience et leur bourse plus légères, mais ayant du feu sacré renfermé dans leurs lanternes.

En tout temps les peuples ont été fort enclins à se laisser séduire et entraîner par le merveilleux. L’année où l’on supprimerait la cérémonie du feu sacré, il n’y aurait pas la moitié du nombre ordinaire des pèlerins, ce qui n’arrangerait nullement

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le clergé grec, à qui ils apportent de belles offrandes, elle déconsidérerait complètement, car il ne parviendrait jamais à faire comprendre à la foule pourquoi le feu sacré a cessé de descendre tout à coup du ciel !

A l’exception du clergé latin, qui, peu de temps après l’expulsion des croisés, renonça à ces pratiques religieuses, et des protestants, qui n’ont jamais aucune fonction dans le temple, le clergé de tous les autres rites chrétiens prend une part active à cette saturnale chrétienne. Le samedi saint, vers une heure de l'après-midi, le pourtour du saint édicule est occupé par une double rangée de baïonnettes ; le terrible courbache maintient en respect tous ceux qui essayent de passer à travers la chaîne militaire, toute la place qui n’est pas occupée par les soldats turcs est remplie d’une foule compacte, bruyante, agitée par l’impatience. Je ne parle pas seulement du pavé de la rotonde et de toutes les loges, où la presse est inouïe, mais à chaque corniche, à chaque support de chandelier, partout où un pied d’homme peut se poser, on voit un locataire. Il y a là de tout dans cette foule : touristes, libres penseurs, femmes cophles faisant retentir l’air de leurs cris sauvages, semblables à des sifflements, en signe d’allégresse.

Tous les feux sont éteints dans le temple, il n’y brûle plus qu’une seule lampe.

Chacun des assistants est approvisionné d’un paquet de trente- trois bougies, en commémoration des trente-trois ans de séjour de Notre-Seigneur sur la terre.

A l’un des côtés du saint édicule, et tout à fait à la sortie de la petite ouverture latérale, on voit une troupe d’Arabes de religion grecque; à l’autre, et près de l’ouverture opposée, se tiennent les Arméniens ; ils chantent et ils dansent en frappant en cadence dans les mains et en priant le ciel de faire descendre sur eux le feu qui va renouveler et régénérer leur existence.

Vers les deux heures commencent les processions. En tête les Syriens, puis les Abyssins, les Cophtes, les Arméniens, et enfin les Grecs.

Chacun de ces clergés fait trois fois le tour de la rotonde, ce qui prend environ trois quarts d’heure. Alors le procureur du patriarche grec, le métropolitain de Pétra, vieillard à longue barbe blanche et ayant la plus belle tête que l’on puisse imaginer, entre dans le saint édicule, dépouillé de tous ses habits sacerdotaux et accompagné d’un des évêques arméniens. (Habituellement c’est le patriarche arménien en personne qui doit l’ac-

compagner, mais ce jour-là il était à Constantinople.) Quant aux Grecs, ce n’est jamais leur patriarche qui se mêle de cette cérémonie, mais bien toujours son procureur, portant le titre d’évêque de Pétra. C’est pourquoi les Arabes désignent toujours ce dernier sous le nom du moutrane-nouri , ce qui veut dire évêque du feu.

Les portes , de Pédicule se ferment aussitôt, et c’est alors que commence la vraie saturnale. Les danses et les cris redoublent de fureur ; quelques instants après on voit sortir de chacune des petites ouvertures latérales un immense paquet de trentetrois cierges allumés, qui est saisi aussitôt par des centaines de mains. Au même moment toutes les cloches sont mises en branle et une clameur effrayante retentit dans toutes les parties du temple.

L’effet pr'' t par ce spectacle est vraiment magique et impu. ble à décrire. 11 faut avoir vu cela de ses propres yeux pour s’en rendre compte. La foule est électrisée, elle est dans une espèce de délire frénétique qui vous saisit d’épouvante. Tout ce monde se heurte, se bat; tous veulent être les premiers à allumer leurs cierges au feu sacré. En un clin d’œil la chaîne militaire est rompue, et ni courbache ni baïonnettes ne produisent plus leur

effet ordinaire. Les pauvres Turcs sont refoulés en désordre jusqu’aux piliers de la rotonde. Deux ou trois minutes après, tout l’intérieur du temple ressemble à une vaste nappe dé feu, du milieu de laquelle s’élève le saint édicule, avec toutes ses lampes et ses cierges allumés.

Alors on ouvre les portes, elle métropolitain de Pélra sort en courant avec d’immenses paquets de feu dans chaque main pour allumer les cierges du maître-autel grec. Mais cette tâche n’est ni facile ni sans danger pour le vieillard, car les plus fanatiques, qui croient sans doute que son feu est plus pur que celui des autres, se précipitent sur lui au risque de le mettre en pièces, malgré les diacres qui le soutiennent et l’entourent. L’année où j’assistais à cette cérémonie, il lit plusieurs chutes avant d’arriver à l’autel. Les pèlerins (je parle bien entendu des croyants) assu 'ent que ce feu, dans les premiers instants, ne fc oas de mal au loucher et n’est môme pas brûlant „ot-ce la foi qui les rend insensibles ou bien l’excitation fiévreuse qui les anime? je l’ignore, mais le fait est exact. Aussi voit-on là, séance tenante, dans tous les coins du temple, des scènes tout à fait curieuses et originales : Des femmes déshabillent leurs enfants

pour faire passer sur leur corps les flammes du feu

sacré. Elles-mêmes se découvrent les seins, se frottent avec ces llammes et se les passent sur le cou, la figure et les bras. Les hommes mettent le feu dans leur bouche et l’aspirent.

C’est affreux et pénible à voir, et cela rappelle tellement les temps païens qu’on ne peut se figurer assister à une cérémonie chrétienne. Et dire que cela se passe au XIX' siècle !

Ce n’est pas tout. Après cette fantasmagorie, toute cette foule s’accoste, se félicite ; il se forme des associations pour aller porter le feu sacré dans les villages environnants et dans les différents pays du monde chrétien ; et une heure après des centaines de pèlerins quittent Jérusalem, les uns pour aller à Chypre, d’autres dans le Liban et jusque dans les montagnes les plus reculées de l’Arménie russe.

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