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L'Orient

Si vous croyes^ lire une élude littéraire sur l’Orient, n ouvrez^ pas ce modeste Journal d’un Peintre !

Fous n’y trouverez qu’une série d’esquisses et de croquis rapides faits là-bas, et que des notes sincères prises chaque soir sous la tente, pour fixer une à une, dans mon esprit, toutes les impressions de la journée!

Je les ai réunis simplement, pour me donner l’égoïste plaisir de revivre ces cinq mois d’ Orient, dont le souvenir m’est si cher! J’espère, au moins, faire partager ce plaisir au Révérend Père Didon, à qui ie dois l’idée première de ce voyage, et à mon beau-frère, Pierre de Noüe, qui n’était alors que mon compagnon et mon

amt.

Est-ce une imprudence de donner ces notes à lire au public! — Pourquoi?...

Elles n’auront quelquintérêt que pour ceux qui aiment le soleil d’Égypte et qui comprennent le charme monotone de la grise et poétique Palestine; ceux-là me pardonneront mon audace, en faveur de la vérité de mes croquis. Les autres, s’ils ne sont pas curieux des choses d’Orient, ne verront, en moi, qu’un touriste de plus atteint du ridicule de conter ses voyages.

Paris, mai 1889.

Quelques coups de sifflet! Le Yarra s’ébranle et quitte le port. Chacun, envoie ses adieux à quelque ami, et une dernière pensée à tout ce qu’il laisse en France, puis cherche une distraction à cette mélancolie du départ, soit dans l’admiration des côtes découpées et dorées par un brillant soleil, soit dans l’attrait, tout nouveau, d’une installation à bord, pour un voyage de plu-

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sieurs jours. On se hàle de choisir une de CCS conCorlables chaises longues d’osier, qui bordent le pont, également favorables à tous : aux uns, en berçant leur oisiveté et leurs douces rêveries; aux autres, en leur procurant un calme précieux pour les estomacs peu maritimes.

Cette vie contemplative est pleine de charmes.

22 octobre.

Au réveil, on nous montre, au loin, le Stromboli : la foi aidant, nous croyons l’avoir vu. Le ciel gris, malgré le beau temps, nous laisse quelques inquiétudes, au sujet de l’Adriatique, et le commandant ne nous rassure pas.

Que n’avons-nous un peu de soleil, pour passer le détroit de Messine ! Le décor gagnerait tant à être illuminé par quelques rayons! A gauche, Scylla s’élève, en amphithéâtre, sur la côte abrupte, avec un chàteau-lort, au sinistre aspect de couvent, sur un rocher, à pic dans la mer.

A droite, sur une languette de sable, le petit village de Cliaryhde allonge ses maisons peintes en couleurs vives, et son église rosée.

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Le soleil se montre, enfin, juste à temps pour éclairer Messine et Reggio, aux pieds des montagnes rousses et sauvages. En Sicile, des villages qu’on croirait fortifiés, s’accrochent aux rochers, comme des nids d’oiseaux sauvages. En Italie, les montagnes sont coupées par des sinuosités grises : ce sont des lits de torrents desséchés.

23 octobre.

l'ieine mer. Temps radieux; déjà la mer est dTm bleu sombre et violent; le ciel d’un ton fin de turquoise d’Oricnt.

Nous avons passé l’Adriatique, sans tempête, et nous retrouvons la placide et douce Méditerranée.

Le soir, brume intense. Toutes les trois minutes, le son lugubre de la clocbc nous signale aux autres bateaux. Cette impression sinistre passe bientôt; la soirée s’acliève, merveilleuse.

Nous scmblons voler dans un nuage. Le ciel, tout autour de nous, se confond avec la mer, dans une nuée grise, et redevient, audessus de nos tètes, d’un bleu uni, sillonné d’étoiles filantes! Derrière lui, le } arm laisse un large sillon clair, comme bordé et dentelé de lueurs phosphorescentes.

24 octobre.

C’est dimanche. Dès l’aube, le pont est plein d’animation; les marins s’occupent des préparatifs de la messe.

A l’arrière, on a dressé un autel, décoré des pavillons de toutes les nations. De grandes toiles séparent, du reste du pont, cette chag pelle improvisée.

Le spectacle est émouvant : la mer calme comme un grand lac d’huile; le ciel sans un nuage.

Tout l’équipage assiste au sacrifice, avec recueillement. Presque tous les passagers sont là, écoutant avec une émotion visible, la grande parole du Père Didon, qui prend pour texte de son homélie, l’évangile du repas des noces. Dans ce cadre admirable, cette cérémonie, si simple pourtant, est d’une inoubliable grandeur.

Quelques comédiennes, qui gagnent le Caire, soulèvent un coin des draperies, pour regarder, d’un air moqueur et sceptique, ce spectable, que d’autres trouvent éditiant.

Le temps a été si favorable, que le commandant nous [)romet que nous serons demain en vue de Port-Saïd.

11 va donc falloir quitter le Yarra! Cette première étape du voyage nous laisse de doux souvenirs.

Lundi 25, 8 heures.

En vue de Port-Saïd. Longue plage originale, avec des jetées très -primitives de pierres ruinées.

Un vaisseau de guerre turc croit devoir saluer notre arrivée, en jouant la Mar- ^seillaise. Une flottille nombreuse de barques multicolores entourent le Yarra, qui est immédiatement envahi par une avalanche d’Arabes; ils s’accroupissent sur le pont, et étalent, devant eux, tout un stock de pacotilles indigènes, de pastilles du sérail et de séquins. C’est un tohu-bohu indescriptible; les cris des nègres qui demandent à transporter les bagages, les plaintes des voyageurs, qui cherchent à se défendre contre cette invasion bizarre, Ibrment un concert assourdissant. Tout autour du bâtiment, des

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enfants Arabes, entièrement nus, nagent comme des petits requins. Ils interpellent les passagers, avec des cris rauques : on leur jette quelques sous : ils plongent et les saisissent avec leurs dents.

La petite vérole sévit affreusement dans la ville arabe. Impossible donc de s’y risquer. Nous nous contentons d’une promenade dans la longue rue semi-européenne, qui aboutit aux quais. Malgré les nombreux cafés chantants et autres, dont les marins cosmopolites forment la clientèle ordinaire, nos yeux, si peu blasés, encore, sur la grande féerie orientale, sont éblouis par l’ensemble du tableau, tout nouveau pour eux. Nous sommes frappés des poses admirables et de l’élégante nonchalance de ces Arabes, qui, sous leurs baillons les plus sordides, gardent une dignité d’allure, une grandeur et une simplicité de gestes qui étonnent les Européens, habitués à la lourdeur grossière des paysans d’Occident. Devant les marchands de fruits, des tas de melons verdâtres et de courges

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bizarres, de grenades, d’oranges, jetées pêlemêle, dont les couleurs éclatantes réjouissent la vue.

Tranquillement assis, devant leurs tasses minuscules, posées dans de petits coquetiers, des Arabes fument leur nargliilé.

Le comte d’Aunay, ministre de France au Caire, avec lequel nous nous sommes liés, pendant la traversée, nous propose l’hospitalité dans son bateau et dans son wagon, jusqu’au Caire.

C’est donc dans la chaloupe ministérielle que nous nous embarquons ; nous descendons le canal de Suez : impression peu pittoresque : de grands endiguements, du sable et encore du sable. Sur le haut des talus, des files de chameaux détachent, sur le ciel clair, leurs silhouettes sombres, monotcment balancées par la cadence de leur marche.

Dans le désert, près des grands lacs qui paraissent d’immenses lïaques d’eau, sur une interminable plage, on aperçoit des armées de pélicans et de llamands. Vers six heures,

nous rejoignons le Yarra, à bord duquel le commandant nous offre un joyeux et brillant dîner d’adieu. Puis, nous laissons le bâ-

timent derrière nous, pour reprendre notre course : la soirée est idéalement belle, et ce n’est que lorsque la nuit est entièrement tombée, que nous nous décidons à quitter le pont.

L’arrivée à Ismaïlia est difficile : le lac

Timsali est agité. Enfin, nous débarquons et nous trouvons des voitures, d’aspect très européen, qui nous conduisent à la villa Lesseps, où nous devons recevoir l’hospitalité.

Cette villa a été construite pour l’Impératrice, lors de son voyage, à l’occasion de l’inauguration de l’isthme de Suez. La ville d’Ismaïlia n’est qu’une sorte d’oasis, une suite de maisons blanches, le long d’une avenue, entourées de jardins, dont la riche végétation étonne, au milieu du désert. De jolies fleurs s’épanouissent dans tous les parterres; aux grilles, grimpent des jasmins colossaux. L’air est tout saturé de leur parfum.

Le chemin de fer d’Ismaïlia au Caire traverse une grande partie du désert, un chaos de sable, aux tons chauds et puissamment colorés. Ce coin de la Basse- Égypte a été le berceau du peuple juif.

Nous passons dans le pays qui fut le tliéàtre de la lutte entre Arahi et les Anglais, Tell-el-Kéhir, Zagazig, etc.

Après Zagazig, le désert cesse; le pays

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