‹ L'OrientChapitre 2 sur 4 · V- • • .'/'Vv · texte numérisé non relu

V- • • .'/'Vv

yS

l’ouieist

lo

devient adorable cl d’une leeondilé luxuriante. Dans les champs, des petits canaux dont l’eau claire coule, au milieu de roseaux verdoyants. Des l'ellalis, demi-nus, mènent des charrues, attelées de buflles; de blancs ibis, sûrs d’être respectés, voltigent partout, et se risquent jusque sur le dos des bestiaux.

De place en place, des groupes de hauts palmiers et des villages, dans un désordre j)itloresque ; les petites maisons, en terre grise, semblent jetées au hasard, comme des dés à jouer.

De loin, cet amas de huttes basses, et toutes semblables, est d’une monotonie un peu triste, mais d’un charme pittoresque.

Le train s’avance doucement, comme avec précaution, car la voie ferrée est, ici, pour tous, le seul vrai chemin tracé ; de chaque côté des wagons, nous voyons chameaux, ânes, Arabes se ranger, sans précipitation, et nous céder la place, d’un air plus dédaigneux qu’étonné. A chaque station, des femmes de fellahs viennent propo-

l’orient

ser aux voyageurs des fruits et des petites gourdes de terre, pleines d’eau fraîche.

Enfin, on aperçoit le triangle violacé des pyramides et la fine silhouette des minarets. C’est le Caire !

Le débarquement nous paraît incommode, d’autant que la hâte de jouir du coup d’œil qui nous attend, nous rend peu soucieux de vaquer à la réclamation des bagages ; une élrange musique, qui vient de la ville, nous appelle, vite, hors de la gare.

C’est l’accueil fait par les fidèles du Caire à quelques pèlerins, qui viennent de La Mecque.

Ils montent sur des petits ânes; cette procession traverse triomphalement la ville, précédée d’un orchestre de clochettes, et accompagnée des chants monotones des croyants.

Cette habitude des Arabes de courir, à travers la ville, juchés, un peu en arrière, sur l’échine des ânes, est un des traits caractéristiques qui frappent le plus l’étranger, dès qu’il circule dans les rues du Caire.

l’orient

De loiiles parts, des àiiicrs vous proposent des montures, en vous vantant leurs qualités, dans une sorte de parler nègre, mélange d’italien, d’anglais, de français, d’arabe, d’un effet bizarre. C’est le sport le plus en vogue, ici. De riches pacbas se promènent, sur de grands ânes gris et blancs, richement barnacbés, et sellés de velours bleu ou rouge, avec de fins ornements d’or. Ces montures, nous assure-t-on, atteignent, souvent, les prix fantastiques de 5 à 0,000 francs.

Les beys, au ventre proéminant, avec leur tète lourde, écrasée sous le fez, produisent, souvent, un effet quelque peu grotesque, hissés sur ces petits baudets; en revanche, les femmes, drapées dans leurs grands voiles aux plis simples, sont charmantes à voir, accroupies sur leurs ânes. Quand on en rencontre une, ainsi, dans la campagne, portant un enfant, avec un vieil Arabe pour guide, l’esprit, malgré soi, se reporte à la fuite en Egypte, d’une manière bien plus précise, qu’en face des innombrables

l’orient

tableaux qui ont essayé de reproduire ce biblique épisode.

Une fois qu’on a pénétré dans le Caire moderne, on est tout étonné de se trouver dans une sorte de ville d’eaux; on a une légère déception, en rencontrant, à chaque tournant de rue, des Anglais à runiibnne rouge, et en entendant, quand on passe près dos jardins, les exclamations, aussi britanniques que peu orientales des joueurs de lawn-tennis.

Mais cette impression, même dans le quartier élégant, no dure pas, car il a son charme. Tous ces jardins, à la végétation splendide, pleins do bananiers colossaux, de palmiers des espèces les plus diverses et de fleurs éclatantes, paraissent autant de serres merveilleuses, dont les vitrages auraient été enlevés, comme par magie.

Dans tout ce quartier qui entoure le su- ])erbe jardin de l’Ezbekyeb, la population chamarrée et cosmopolite offre un coup d’œil très-amusant ; des marchands ambulants arabes annoncent leurs marchandises

L’oniENï

avec des cris aigus, des femmes circulent toutes enveloppées dans un grand voile do toile d’un bleu sombre, qui ne laisse à décou vert que leurs yeux effroyablement peints au kohl et leur front tatoué; le haut de leur nez disparaît sous une sorte de tube, en argent doré, posé sur le voile. Leurs enfants, presque nus, marchent à leurs côtés, ou sont à cheval sur leur épaule.

Il n’est ici question que des femmes pauvres : les riches ne sortent (jue sur leurs ânes, herméti(juement enfermées dans un voile de soie nedre , ou dans des coupés, fort élégants souvent, mais tout drapés de châles et de riches étoffes, qui retombent sur les glaces des portières et empêchent les yeux indiscrets de pénétrer dans l’intérieur.

Devant les portes des hôtels, la foule entoure des charmeurs de serpents. Ils ont dans un sac, de gros lézards du désert et des serpents à tète plate. Ils tirent d’une Hôte quelques sons aigus, et les reptiles se dressent, en sifflant, et en gonllant leur tête triangulaire avec un air furieux et

l’orient

menaçant. A cet aspect, le singe, compagnon ordinaire de ces saltimbanques, bien que, depuis longtemps, habitué à ce spectacle, s’écarte toujours avec effroi.

On voit, aussi, des nègres, vêtus d’une ceinture de coquillages, bizarrement enfilés ; leur chevelure crépue et hérissée fait paraître leur tête énorme; ils jouent d’une sorte de mandoline, à très long manche, qui n’a qu’une corde : ce sont des mendiants nubiens, venus du Ilaut-Nil.

Pour écarter cette foule, toujours nonchalante et oisive, des coureurs infatigables précèdent les voitures de quelque importance ; avec une longue baguette, ils dispersent les passants. Ces Sais ont des livrées éclatantes, chamarrées d’or; leurs mollets et leurs pieds sont nus.

Si l’on veut se sentir véritablement en plein Orient, et comme dans un rêve des Mille et une Nuits, on n’a qu’à gagner la vieille ville arabe. C’est un labyrinthe de rues étroites, où le jour, si éclatant, n’arrive que tamisé par les toiles tendues, d’une

maison à l’autre, comme des vélums, et par les Unes dentelles de bois des moucliarabielis, qui, dans le haut des maisons, s’avancent de chaque côté de la rue, et se rejoignent presque.

Qui pourra jamais dire qu’il connaît le vieux Caire, ce Caire si souvent décrit, où le voyageur, saturé, depuis longtemps, des récits enthousiastes de ceux qui l’y ont précédé, n’éprouve, cependant, aucune déception? On pourrait, pendant des années, faire, chaque jour, des voyages de découvertes dans les dédales de la ville arabe ; à chaque pas, on s’arrête, émerveillé, devant quelque porte ancienne et délabrée, d’une finesse d’ornements exquise; devant une mosquée ou

l’orient

une fontaine d’une prodigieuse élégance, ou encore, devant le tombeau d’un cheik vénéré. Ils sont enfermés dans une chambre. A côté de la pierre tombale, brûle un gros cierge, dans un flambeau de bronze. La fenêtre qui donne sur la rue est fermée d’une grille, souvent artistement ouvragée ; les parents des enfants malades viennent accrocher à cette grille des lambeaux des vêtements des pauvres petits, pour obtenir leur guérison, par la puissante intercession du cheik, auprès d’Allah. Ce sont des ex-voto, par anticipation.

28 octobre.

Notre journée sera, tout entière, consacrée à la visite des mosquées. M. Gaillardot Bey a bien voulu nous servir de j^uide, dans cette expédition.

Nous commençons par la mosquée d’Kl- Azhar. C’est l’université religieuse. 11 y avait, autrefois, des cours de plusieurs sortes. La religion a tout absorbé. A la porte, des barbiers procèdent à la toilette des élèves, avant leur entrée. 11 y en a de tous les âges. Chaque province a son quartier distinct, depuis les salles de classes, jusqu’aux salles des ablutions. Nous remarquons même, en passant, que dans celles des Arabes, l’eau n’est pas courante.

Dans les salles de classes, les élèves, accroupis en cercle, écoutent le cheik, assis au milieu d’eux, qui commente le Coran.

l’oriext

D’ailleurs, la liberté est absolue : tout croyant peut entrer dans la mosquée, pour s’y reposer, sans être astreint à aucun travail. L’impression est peu religieuse; en toutes choses, la scolastique est l’ennemie de la religion.

Cependant, le cheik qui nous guide nous engage, toujours, à nous écarter avec l'espect, quand nous passons, dans les cours, devant un élève pieusement prosterné, sur une natte ou sur un tapis, le front tourné vers La Mecque.

En quittant El-Azhar, nous rencontrons un pittoresque cortège, portant, musique en tète, à une jeune fiancée, les traditionnels présents du mariage, cnlbrmés dans des coffrets bariolés de couleurs voyantes.

En face de la citadelle, sur une grande place qu’elle domine, s’élève la mosquée d’El-lIassan. C’est l’imc des plus anciennes du Caire. Elle date du xiv^ siècle. L’aspect intérieur en est superbe, quoiqu’elle soit presque en ruines. Dans la cour, la fontaine des ablutions est, à elle seule, un monu-

l’orient

ment. Au fond, dans une grande salle,

le tombeau du sultan, dont la mosquée porte le nom.| Le plafond, malheureusement très-délabré, est orné de stalactites de pierres

peintes. Le style général est religieux, imposant et d’une admirable grandeur. Les prêtres gardiens nous montrent, avec terreur, les escaliers montant aux minarets, où ils n’osent plus jamais se risquer, dans la crainte superstitieuse des serpents ailés.

La citadelle est au pouvoir des Anglais; on y monte par une route tournante. 11 n’y a là de curieux, qu’un puits, d’une prolbndenr et d’un travail étonnants, que 1a tradition attribue à Joseph. C’est sur la terrasse de la citadelle qu’eut lieu le massacre des Mameluks, par Mohammed-Ali (1811).

De la citadelle, le panorama du Caire est merveilleux : on a, à scs pieds, la ville, noyée dans une buée grise, hérissée de la forêt de scs lins minarets, semblables à des mâts do vaisseaux immenses rangés dans un port. Au delà, la ligne argentée du Nil, puis la .silhouette des Pyramides et le dései't.

Attenante à la citadelle, est la mosquée de Mohammed-Ali, peu intéressante et d’un luxe très-moderne. La cour, dans le caractère persan, en albâtre, tout entourée d’un

l’orient

cloître aux élégantes colonnettes, est pourtant jolie.

La salle intérieure, écrasée par deux lustres colossaux, est d’un style bâtard bizantin. Le dallage est recouvert de magnifiques tapis. C’est la paroisse, où viennent le khédive et les princes, pendant le ramadan.

Nous bravons l’hostilité, peu dissimulée, des habitants très-anticbrétiens d’un vieux quartier, pour arriver jusqu’à la colossale et vieille mosquée de Touloun. Les iiroportions en sont gigantesques : Des avenues de colonnes et un mirai) (belle chaire à prêcher), sont les seuls vestiges de l’ancienne splendeur de cette mosquée. Elle est, depuis longtemps, abandonnée; mais cet abandon même, ce silence, ce calme religieux ont un charme très-particulier.

Le hasard nous fait arriver à la mosquée du sultan Qalaoun à la tombée de la nuit, juste au moment où, du haut du minaret, le muezzin appelle, en chantant, les fidèles à la prière. Dans aucune des autres mosquées, l’impression n’a été aussi saisissante

l’orient

que dans celle-ci, à peine éclairée par le jour tombant. Les plafonds sont remplis d’incrustations merveilleuses. La salle est entourée d’énormes pilastres de granit; au milieu, on aperçoit un tombeau, à travers les découpures délicates d’une grille, ciselée comme un joyau.

Retour par le vieux Caire, avec un coucher de soleil resplendissant.

Cette journée, passée, tout entière, pour ainsi dire, dans le décor de la religion musulmane, devait fatalement nous amener à nous renseigner sur la manière dont elle est prati(piée, de nos jours.

Le peuple est très-religieux et très-croyant : Hen n’empêche un musulman, en quelque lieu qu’il se trouve, matin et soir, quand l’heure de la prière a sonné, de faire ses ablutions et de s’agenouiller sur le tapis, qu’il porte toujours avec lui ; il se prosterne, en ayant soin de tourner la tète du coté de La Mecque, la Ville Sainte. 11 puise, dans ses convictions religieuses et dans son fatalisme, cette force, dont les meneurs ont si souvent

l’orient

abusé. Un cheik, qui parle au nom d’Allah, est tout-puissant ; lors de la révolte d’Arabi, les rebelles, ayant rangé devant leurs troupes quelques derviches respectés, les soldats turcs se sont obstinément refusés à tirer sur eux.

Ils trouvent même, dans certaines pratiques de leur religion, une sorte de volupté. C’est ainsi qu’on voit, souvent, le soir, au Caire, des fidèles se réunir pour fêter l’anniversaire de leurs cheiks, par ce qu’on appelle un « zikr ».

Ils se rangent en cercle ; au milieu d’eux, un derviche récite quelques versets, et ils répondent, tous, en psalmodiant, et en se balançant, d’avant en arrière. Petit à petit, la danse s’anime, les chants se changent en hoquets et en spasmes, au milieu desquels ils crient le nom d’Allah. Ce mouvement devient frénétique, échevelé et bestial, au point que quelques-uns tombent, épuisés, sur le sol.

Même dans les hautes classes, il n’existe presque pas, ou pas d’athées, en sorte que les

l’orient

croyants peuvent pratiquer leur religion avec ostentation.

La reconnaissance que nous devons à M. d’Aunay, pour l’hospitalité qu’il nous a offerte à Port-Saïd, nous conduit, dès le deuxième jour, à l’ambassade française.

Combien, au simple point de vue même du touriste, nous sommes loin de regretter cette visite !

Notre ministre occupe, derrière l’Ezbekyeb, dans le quartier le plus moderne, le plus sain et le^plus élégant, un palais arabe, d’nn style si pur, d’un ensemble si conqilet, qu’on est tout étonné de n’y }>as voir errer l’ombre grandiose de quelque sultan, mort depuis des siècles.

C’est au comte de Saint-Maurice que nous devons ce chef-d’œuvre, qu’il avait ciselé avec amour, dans l’espoir de le faire acheter au khédive. Celui-ci, parti en exil, c’est la France qui acquit, pour un j)rix très-élevé, d’ailleurs, ce colossal bibelot. 11 avait réuni, là, des merveilles, prises dans les mosquées et dans les somptueux palais, qui tendent toujours à

l’orient

disparaître, pour faire place au Caire moderne et à l’invasion du goût anglais !

D’incomparables moucharabiehs abritent les fenêtres; partout, des plaques de superbes faïences égaient les escaliers; à la bauteur du premier étage, sous un immense vélum, des massifs de rares palmiers qui baignent dans des fontaines d’eau vive, ombragent une grande terrasse de marbre blanc.

Qui n’a entendu parler des bazars du Caire? Quel est l’amateur de bibelots qui n’a rêvé d’y satisfaire ses ruineuses fantaisies ?

Ils ont, du reste, un réel attrait! Que de fois nous y avons promené notre oisiveté, et passé des heures aussi intéressantes que dispendieuses !

Pour y arriver, il faut monter le Mouski, sorte de grande rue droite, bordée, des deux côtés, de boutiques qui, au début, sont tout européennes, et s’orientalisent, de plus en plus, à mesure qu’on approche des bazars. .

C’est là qu’on peut jouir de l’animation d’une ville arabe, dans toute sa saleté, si

élrange, si pittoresque, qu’elle en devient séduisante.

Chaque corporation a son bazar distinct.

Les plus importants sont ceux des bijoutiers, des marchands d’étoffes et des marchands de cuirs. Ce sont de longues ruelles couvertes, où le jour n’arrive que très-discrèment. De chaque côté, s’ouvrent les boutiques, comme des espèces de niches. Les marchands, assis devant leurs étalages, fument philosophiquement, en attendant les clients. Le seul bazar où l’animation ne vienne pas tout entière des acheteurs et des passants, est celui des bijoutiers : Là, au fond de chaque niche, est une sorte de forge, où les ouvriers joailliers fondent, assouplissent, martellent sur place, les bijoux.

Je ne sais si c’est par une réciprocité qui, d’ailleurs, serait bien méritée, mais j’ai constaté que les marchands ont l’air de se méfier des acheteurs. Ils ne leur montrent jamais, à la première visite, ce (pi’ils ont de plus })récieux. 11 faut avoir accepté d’eux plusieurs tasses de thé ou de café, avoir

l’orient

profité de leur hospitalité et échangé bien des compliments, avant qu’ils se décident à sortir, du fond de leur boutique, le dessus du panier de leurs marchandises.

D’ailleurs, leurs ai ticles sont peu tentants; dans les bazars, à part dans celui des objets d’occasion, en quelque sorte de bric-à-brac, les marchandises ont une déplorable analogie avec celles des boutiques arabes, qui sont la spécialité de notre rue de Rivoli !

C’est là que la plupart des femmes indigènes passent leur vie, marchandant et achetant des étoffes et des jouets; elles se réunissent pour causer, en faisant entendre de petits rires d’enfants.

Il est rare qu’on puisse sortir, dans les rues du Caire, sans rencontrer une sorte de procession qui étonne beaucoup, au premier abord. Majestueusement étendu, au fond d’une voiture, ou hissé sur un cheval caparaçonné, un jeune garçon, couvert de bijoux, passe, escorté de toute sa famille, et précédé par un orchestre joyeux. C’est simplement à l’occasion de la circoncision.

l’orient

que le pauvre petit est ainsi, pendant deux jours, promené, en triomphe, dans toute la ville.

Les enterrements ont, aussi, un caractère vraiment étrange : le mort est enveloppé d’étoffes voyantes, et porté sur les épaules, avec des brancards. Si c’est une femme, un bouquet de fleurs se dresse audessus de sa tête, au bout d’un bâton dissimulé dans les draperies qui entourent le cadavre. Derrière le mort, marchent des pleureuses qui se tordent les bras, en poussant des cris sauvages.

Les enterrements des Juifs ont quelque cliose de plus saisissant encore. Au moment où l’on sort le corps de la maison, à toutes les fenêtres, apparaissent des têtes de femmes. Elles se penchent au dehors, s’arrachent les cheveux, et crient d’une manière déchirante, avec des hurlements plaintifs d’enfants blessés.

La visite au Musée de Boulaq est l’un des attraits les plus vifs du Caire.

Grâce à l’amabilité de M. Grébaut, le di-

l’orient

recteur du Musée, qui a bien voulu nous y guider lui-même, nous avons pu le visiter, dans des conditions très-exceptionnelles.

11 a fait enlever les couvercles de glace, à travers lesquels le vulgaire aperçoit les momies, pour nous les faire voir, plus facilement. Nous avons, ainsi, pu contempler, à notre aise, la figure de Rliamsès 11, qui vivait au temps de Moïse, et reconnaître très-bien le profil busqué, qu’on retrouve dans tous ses portraits.

On a même fait sortir de sa boîte et dresser, pour nous, sur ses pieds, la momie d’une jeune et noble prêtresse. Cette nudité desséchée a quelque chose de macabre et de saisissant.

Aussi, le café que le directeur nous a fait apporter, dans la salle même des momies, a-t-il, à cause de cette impression, été humé avec moins de délices, en compagnie de ces augustes Pharaons, vieux de trois mille ans.

L’art antique égyptien demande une certaine initiation; il faut habituer ses yeux à la raideur monotone et hiératique de ces

l’orient

ligures, de dix-sepl siècles anlècieures au Clirisl, pour en comprendre la inajeslé et le senliinent prolbnd. Celle monoloniedu type, deslinée à représenter les dieux d’une religion inaccessible à la niasse, cpii n’en voyait (pie la reiirésentation symbolique, a quelque chose de puissant. Seuls, les érudits en comprenaient les grandes idées et en pénétraient les mystères.

Le Panlliéon égyptien est une triade divine composée d’Osiris, le principe mâle, le soleil couchant, le Dieu des morts auquel chaque mort s’identilie, en ajoutant même le nom du dieu au sien (Cliéops mort s’appelle Chéops-Osiris) ; d’Isis le principe lénielle, la grande méré de la nature ; et d’Orus, leur lils, l’épervier, le soleil. Le IkouI' représente le Nil. On ne peut s’empéflier, ici, de l'aire un rapprochement : de même, notre religion a trois principes; mais, elle est trop pure pour avoir un princi[)o remelle; ce principe, c’est la sagesse suprême, le Verbe; et le Verbe s’est fait chair dans le sein d’une remine.

l’ouï i: .n t

C’osl une curieuse chose, de voir, dans ce uièiiie pays, où les dieux prenaienl certainement les Ibrmes les plus diverses. Moïse interdire roruielleineut de représenter le Dieu unique de lu religion qu’il l'onde. Les malioinétaiis lui ont emprunté eette loi.

ÎNous ne voulons pas (piitter le Caire, sans obtenir une audience du khédive Tétik.

Le comte d’Aunay nous introduit près de ljui, le mardi 'i novembre.

Nous nous emhanpions, dans la voiture de l’ambassade, pompeusement précédés par deux sais.

Le palais est d’un extérieur assez imposant, quoique de style italien. Nous pénétrons dans un salon d’attente meublé de damas jaune, enliérement doré et orné de volumineux lustres de cristal. C’est un intérieur princier, mais très -européen. Le second salon, dans lequel on nous introduit près de Son Altesse, est aussi riche que le premier. Le khédive nous reçoit avec une grâce parfaite : il montre, dans sa conversation distinguée, autant de bonbonne que

l’orient

de finesse. Il nous olfre d’exquises cigarettes et du cale très - parfumé à l’essence de rose, servi dans des tasses de porcelaine, reposant sur des coquetiers d’or. Nous nous permettons de l’interroger, et il veut bien nous parler un peu du fanatisme religieux, excité par les derviches, et du Malidi luimême, tout en gardant, dans tous les détails, la réserve diplomatique qu’on lui connaît. 11 nous apprend, cependant, que le Mahdi fut d’abord menuisier, puis guérisseur. C’est même grâce à quelques guérisons, qu’il prétendait opérées par ses miraculeuses prières à Allah, qu’il commença à prendre l’influence, qui devait devenir un danger pour l’Egypte.

Nous sommes, sans cesse, obsédés par l’idée de retrouver, dans ces fellahs d’aujourd’hui, le type des anciens Égyptiens, si nettement indiqué dans les statues et dans les bas-reliefs antiques, et qu’on reconnaît, encore, dans le profil desséché des momies de lloulaq.

C’est, paraît-il, la race copte qui est la descendance la plus pure de la vieille race

égyptienne. Les coptes sont des musulmans, convertis au christianisme, dans les premiers siècles. Ils habitentun quartier spécial, dans le vieux Caire, et ont bâti une église appelée Séti-Méryem, à l’endroit où la sainte Famille, selon la tradition, s’est reposée, lors de la fuite en Égypte. On voit même, dans la crypte, une grotte où la Vierge et l’Enfant Jésus se sont réfugiés. Cette Église est d’une pauvreté extrême; tout y est d’une simplicité primitive; parmi les tableaux naïfs qui rappellent beaucoup les images russes, j’en vois plusieurs qui représentent saint Georges.

Nous profitons de notre visite au quartier copte, pour pousser jusqu’à la mosquée d’Amrou, la plus ancienne de toutes. Une colonne, sur l’ordre du khalife Omar, quitta La Mecque, d’elle-mème, nous dit imperturbablement notre guide, et s’arrêta ici, désignant la place destinée, par Allab, à la construction de la mosquée. Le vingt-septième jour du zamadan, tous les croyants viennent, en foule, baiser la sainte Colonne.

Gc pèlerinage est si suivi, depuis plusieurs siècles, que la colonne est tout usée par ces pieux attoucliements.

D’ici, la vue est splendide. .\u delà d’un premier plan de sables brûlants, où poussent de beaux palmiers, le Caire s’étale fièrement, dominé par la Citadelle, et entouré de ses remparts en ruines. Nous rentrons par la porte de Babylone, enfouie dans les sables, en longeant le Nil, entre une double rangée de bazars. xVutour des boutiques, des Arabes accroupis ou allongés, nous regardent passer, avec leur éternelle indolence résignée.

Bien qu’on ne cesse de répéter que l’état de derviche est maintenant un métier, et que leur prétendu fanatisme n’a pour but que d’attirer les aumônes des voyageurs, on no peut se défendre d’aller, \m vendredi, a.ssister à leurs célèbres cérémonies.

En tout cas, comédiens ou convaincus, ils ont bien choisi, pour séduire les spectateurs, le théâtre de leurs mystères.

Dans un quartier éloigné, au hord du Nil, au fond d’un jardin sauvage, est leur petite

l’orient

mosquée, presqu’en ruines. Les étrangers s’asseyent en cercle. Les derviches, au milieu, se livrent à des contorsions qui rappellent absolument les zikrs que nous avons aperçus dans les rues du Caire, dansés en l’honneur d’un cheik mort. Ils y ont, seulement, ajouté raccompagnement sourd d’immenses tombours de basque, ressemblant aux roulements d’un tonnerre lointain. Aux fenêtres supérieures, donnant dans la mosquée, se penchent des femmes de harem, voilées.

Nous traversons le Nil, près de la mosquée des Derviches, pour aller visiter la villa du duc d’Aumont. Ce dernier représentant d’une des plus grandes familles de France, s’est retiré là, depuis plusieurs années. 11 vient d’y mourir on 1888.

Nous abordons, au milieu d’immenses roseaux. C’est bien ainsi que l’imagination se représente le Nil, à la place où la fille du Pharaon, se baignant, aperçut la corbeille où dormait Moïse.

L’île de Raoudah est très grande et d’une fécondité prodigieuse; la végétation y est

l’orient

enchanteresse. On se croirait dans un royal jardin d’hiver.

Au retour, nous visitons, grâce à notre fidèle drogman Mustapha-IIamed, une trèspetite mosquée, très -peu connue des touristes : « El-Bourdeyny » ; ses plafonds et ses murailles sont, du .haut en bas, recouverts d’incrustations d’une richesse inouie. C’est un contraste frappant que le luxe de cette mosquée, avec la pauvreté du quartier qui l’entoure.

Au fond de quelques cours, où grouillent des enfants nus, il reste encore de vieilles fontaines délabrées et de belles maisons en ruines, où l’on voit quelques vestiges de plafonds elfrondi ■és et de moucharabiehs somptueux. C’est dans ces décombres, sans doute, que le comte de Saint-Maurice a cueilli les merveilles qu’il a ressemblées dans la maison du ministre français.

Les soirées sont loin d’être difficiles à occuper, au Caire; chacun peut y trouver des plaisirs conformes à ses goûts : pour ceux qui ne sont pas éjiris de couleur lo-

L’orxIENT

cale, le qiiaclier européen et les colonnades entourant l’Ezbekyeh sont fertiles en bars, où de peu scrupuleuses européennes, parmi lesquelles dominent les Anglaises et les Italiennes, distribuent des boissons frelatées et des sourires cosmopolites.

Dans l’Ezbekyeh, tout prend déjà une teinte un peu plus orientale. C’est un grand jardin, plein de plantes admirables, qui, le soir, a un caractère particulier, à cause de ses profondes et sombres allées, et de ses pièces d’eau, où glissent des barques, aux formes bizarres. Dans les bosquets épais, on entend des chants monotones : Ce sont les cafés-cliantants arabes : dans un pavillon, à travers une petite fenêtre, voilée d’une gaze blanche, on aperçoit les silhouettes des chanteuses.

Si l’on veut se livrer à la rêverie, on ne peut rien trouver de plus enchanteur qu’une promenade, en voiture, à l’île de Gesireh. On suit une longue allée mystérieuse, bordée d’arbres, aux troncs colossaux et contournés. Le ciel est sombre, sans être noir, tout scintillant d’étoiles, se confon-

dant avec les leux du Caire, qui se reflètent dans le Nil. Xu premier plan, des groupes de solennels et majestueux palmiers.

A mon avis, pourtant, les soirées les plus intéressantes ont été, pour nous, celles pendant lesquelles nous avons erré dans les rues du vieux Caire. Tout y est d’un calme absolu. Dans l’intérieur, parfois même devant la porte des cafés, à la lueur de quelques lanternes, un vieillard, assis sur un siège élevé, lit le Coran, ou fait des récits de batailles. De temps en temps, il chante, en s’accompagnant sur une sorte de violon. Perchés ou accroupis sur de hautes banquettes, de nombreux Arabes écoutent, avec recueillement, en fumant le narghilé. Dans de petites mosquées, on entrevoit des tidéles qui chantent, debout ou assis, en se dandinant, d’une manière rbytmée et monotone.

Ce besoin perpétuel de prières qu’ont les orientaux nous a paru très-caractéristique : une seule confrérie de derviches libres penseurs proteste contre ce courant de foi.

Tout près du Caire, dans les premiers

l’orient

contreforts escarpés et abrupts du Mokaltam, ces derviches ont élevé leur couvent.

Ils vivent pour vivre, sans se consacrer à aucune œuvre. Leur seule occupation esl l’entretien d’une immense grotte, où ils enterrent ceux d’entre eux qui sont morts au couvent. Ils vivent cloîtrés dans leur ermitage, fumant, et buvant du café, tout le jour! Quelle étrange institution que cette chartreuse de l’Égoïsme, et que d’Européens s’y trouveraient à leur place !

Le le*’ novembre, nous entreprenons la classique excursion aux grandes Pyramides.

Nous nous mettons en route à huit heures. Après avoir traversé le Nil et les jardins d’Isrnaïlia, nous tombons dans une très longue et belle allée, plantée de lebias, qui est comme l’avenue des Pyramides.

De chaque côté, s’étendent d’immenses plaines, inondées par le Nil, d’où émergent, çà et là, des îlots verdoyants, où paissent quelques buffles.

Des hameaux sortent de l’eau, comme des villages de castors. Les maisons sont cons-

truites en terre. Autour des habitations

s’élancent des groupes d’immenses palmiers,

Au fond, les pyramides semblent d’un rose doré, du côté lumineux, et d’un violet transparent, du côté de l’ombre. Leurs propoi tions sont, à ce point, parfaites.

que, de loin, leur immensité ne frappe pas, et qu’il faut être arrivé presque à leurs })ieds, pour se rendre compte de leur ensemble colossal. J’avoue même, pour ma part, que l’impression qu’elles m’ont produite n’a pas été immédiate, et qu’il m’a fallu, pour la goûter absolument, m’habituer à la masse écrasante de ces montagnes, construites de mains d’hommes. Que d’exclamations ridicules les pyramides n’ont-elles pas arrachées aux Prudhommes voyageurs ! Malgré tout, on ne peut s’empêcher de remarquer, avec eux, combien on se sent petit, auprès de ces géants de soixante siècles ! !

La pyramide de Chéops est la plus prodigieuse. Nous nous abstenons d’imiter les Anglais, qui en font, consciencieusement, l’ascension. Celle de Cbépbrem, seule, a gardé un peu de son revêtement.

La plus petite, celle de Mycérinus, était toute recouverte d’un colossal pavage de granit rouge, dont quelques pierres restent encore à leur place.

Aux pieds de la pyramide de Chéops,

iiO

l’orient

voici le sphinx : il a le type qu’on retrouve encore chez certains fellahs, et sa tète, rongée par les siècles, a une certaine expression mystérieuse qui saisit. 11 est plus ancien que les pyramides.

Les pyramides sont des tombeaux, immenses et impénétrables gardiens d’une momie royale. Chacune d’elles a coûté trente ans de travail à cent mille ouvriers.

A côté de chaque pyramide, était un temple, où la famille du mort venait s’entretenir avec lui, et un puits profond, par où l’on communiquait avec son esprit.

De tous ces temples, le mieux conservé est celui d’Amarkis, récemment déblayé.

Comme le sphinx, il est très-antérieur aux pyramides. 11 est construit en immenses blocs de granit rose et de porphyre, juxtaposés, et contient plusieurs chambres funéraires, d’où l’on a sorti des sarcophages. 11 n’est marqué d’aucun signe hiéroglyphique; ses auteurs et scs hôtes funèbres n’ont voulu laisser que le souvenir anonyme de leur colossale puissance.

L’oniENT

Noire enthousiasme n’ayant pas fait taire un formidable appétit, nous n’avons pas craint de profaner la croupe sacrée du sphinx, en nous y installant pour déjeuner, à l’ombre de sa tète majestueuse, en compagnie du cheik des Bédouins du village de Giseh.

Nous ne nous lassons pas d’admirer le fond superbe du désert, aux tons jaunes, gris et violacés d’opale : c’est le prolongement du plateau des pyramides, C{ue le Nil baignait autrefois.

Nous apercevons une sorte de renard gravissant les échelons c|ue le temps a creusés sur les arêtes d’une des pyramides. C’est un chacal.

Les pyramides de Giseh étaient, avec Saqqarah et Abousir, l’immense cité des morts de la ville de Memphis.

C’est une vraie expédition que celle de Saqqarah ; il faut partir dès l’aube, prendre le chemin de fer, jusqu’à Bédréchein, et emmener ses ânes. Au débarquement, on enfourche scs montures, et on suit une longue chaussée, qui traverse des plaines inondées.

l’orient

d’où émergent de hauts palmiers. Sous ces eaux, sont les ruines de Memphis.

11 faut se hâter le plus possible, si l’on veut une place, pour déjeuner dans la maison que Mariette Bey s’était fait construire, lorsqu’il présidait aux fouilles; la maison est petite, et les touristes sont nombreux, aujourd’hui. C’est une véritable course; la chaleur est suffocante, surtout quand on quitte les plaines inondées, pour le désert de sable !

Un jeune couple d’Anglais nous tient tête : mais son goût du flirt l’engage à ralentir. Nous le dépassons, et nous arrivons bons premiers, pour nous installer, à l’ombre, sur la terrasse de Mariette ! A peine le repas terminé, nous visitons, à la lueur des torches, le Serapeum.

C’était la sépulture sacrée des bœufs Apis! Une immense galerie souterraine, de chaque côté de laquelle, sont des chapelles profondes et basses, contenant les colossaux sarcophages de granit noir, où l’on déposait les dépouilles des Apis.

l’orient

Dès qu’on approche les torches du plafond, des nuées de chauves-souris s’en détachent bruyamment, et volent autour de nos tètes.

Plus loin, dans le désert, est le tombeau de Ti. C’est une merveille de conservation : sur tontes les paroisdes chambres funéraires, des peintures d’une délicieuse finesse, et d’une fraîcheur étonnante, reproduisent les scènes de la vie de l’Egypte antique. Et ces peintures ont trois mille ans ! Du reste, dans l’atmosphère morale, au milieu de laquelle on vit ici, on en arrive, quand on vous parle de monuments contemporains de Cléopâtre, comme le temple de Dendérah, à les dédaigner, et à les qualifier de trop modernes!

Nous pénétrons encore, en rampant, par un étroit couloir, en pente, dans un autre tombeau récemment découvert, et à peine déblayé.

Le retour est charmant. Malgré la chaleur, on se sent heureux de respirer, après cette journée passée sous terre, dans des tombeaux dont on a volé les hôtes!

^'ons passons le Nil, sur un bac. L’embar-

l’orient

quement est pittoresque ; nos ânes se montrent très-récalcitrants. Puis nous gagnons la station de Ilelouan.

Ce sont des eaux tliermalcs, où les femmes des harems élégants viennent passer la saison d’été.

Comme les Pharaons de l’antique Egypte, les premiers sultans ont voulu avoir, eux aussi, leur champ des morts. C’est ce qu’on appelle les Tombeaux des Khalifes. S’ils n’ont pas la simplicité gigantesque des pyramides, ils ont, néanmoins, un caractère saisissant et dramatique : ils s’élèvent aux pieds des monts Mokattam : la plaine de sable roux est hérissée de leurs minarets élancés, et de leurs dômes en ruines, pleins encore de magnificence. De simples petites tombes musulmanes sont semées dans tout ce désert, blanches ou bariolées de peintures multicolores, quand elles renferment les restes de pèlerins qui ont visité La Mecque. Leur pauvreté fait ressortir, encore, la s[)lendeur des sépultures délabrées et royales.

l’orient

D’ailleurs, dans ces belles mosquées, qui contiennent, chacune, le tombeau d’un sultan et de ses enfants, il ne reste plus que ce que les rapaces Bédouins n’ont pas pu en arracher : quelques beaux plafonds et quelques belles portes. Ces bandits, n’ayant plus rien à voler, dans les mosquées, ont construit, aux pieds des Tombeaux, des buttes informes, d’où ils guettent les voyageurs, pour leur extorquer quelque menue monnaie, en leur proposant de leur servir de guides. La plus belle de ces mosquées funéraires et la moins endommagée, est celle de Kaït-Bey.

Les Arabes du désert ne sont pas les seuls à violer ce royal champ de repos : Les Anglais n’ont-ils pas eu, eux aussi, l’idée bien pratique, d’installer une poudrière dans Tune des plus belles mosquées? Cependant, on peut se faire une idée de l’effet féerique que devait produire l’intérieur de ces tombeaux, alors qu’ils étaient intacts, en admirant, au musée arabe, quelques-unea des lampes merveilleuses, et des

l’orient

poi'les incrustées, provenant des monuments détruits.

De l’ancienne ville universitaire de la vieille Égypte, d’Iléliopolis, il ne reste plus rien, qu’un seul monolithe, debout, au milieu de champs à demi-inondés, près de quelques arbres rabougris. Sur la route, on nous montre l’arbre sous lequel la sainte Famille se reposa, d’après la légende, à Matariyeh,

Pour nous, le véritable charme de cette promenade a été le retour, à la nuit tombante. Nous traversons des villages où les l'ellalis rentrent, avec leurs fardeaux, poussant leurs ânes devant eux.

De grandes flaques d’eaux dessinent des taches lumineuses sur le sol, et des groupes de palmiers découpent leur silhouette sombre sur le ciel que le soleil couchant colore de tons verdâtres et orangés.

Vendredi,^ novembre.

Nous nous embarquons pour noire expédition en llaule-Egyple, jusqu’à la première cataracle (Assouan). Malheureusement, nous avons, faute de temps, été obligés de renoncer au projet de fréter une de ces grandes barques égyptiennes, une de ces dababiebs, au long mal recourbé. Nous prenons, simplement, le bateau-poste, jusqu’à Girgeli. Là, nous retrouverons un petit bateau à vaj»eur particulier, pour continuer notre route.

Pour gagner le bateau-poste, à Assyout, il làut passer une nuit dans un chemin de fer indigène.

Nous prenons le train (ô déplorable demicivilisation !) à ciiKj heures et demie. Dans le wagon voisin du nôtre, est le grand cheik El-Mohani, l’un des plus vénérés et des plus puissants.

l’orient

A chaque station, de nombreux fanatiques viennent lui baiser la main et y appuient respectueusement leur front, selon l’usage oriental. Ils chantent, en son honneur, des prières lentes, comme des mélopées, quand le train s’éloigne.

Beau coucher de soleil, derrière les pyramides. La nuit est plus transparen te que la plus belle nuit d’été, en Europe, mais le froid est piquant, à quatre heures du matin, pour notre arrivée à Assyout.

Nous rejoignons le bateau, à la lueur d’une lanterne, et nous y trouvons une couchette peu confortable.

Nous remontons le Nil. Les rives sont prodigieusement fertiles; de chaque côté, une épaisseur de terre cultivable énorme, tranchée presque à pic, baigne dans le lleuve. C’est comme un argile chaud et fécond, de place en place fendu de larges fissures. Des champs immenses de douras (sorte de blé, dont les fellahs font leur pain), poussent dans ce sol privilégié. Ah ! comme on comprend que les anciens Égyptiens l’aient

l’orient

adoré, ce Nil, auquel ils doivent tout, ce puissant fécondateur de leur pays; et qu’ils aient adoré, aussi, ce soleil immuable, dont les rayons brûlants acbèvent l’œuvre du fleuve divin!! Du reste, il semble que tout le secret de l’Égypte antique soit dans ce Nil, et qu’on s’initie davantage, en le contemplant, à tous les mystères de cette civilisation de trente siècles !

Les montagnes abruptes, violacées et d’un mauve clair, parfois, qui se dessinent à l’horizon, ont la forme de pyramides ou d’immenses mastabas, aux sommets aplatis. C’est certainement la vue de ces monuments naturels qui aura inspiré aux Pharaons le désir de dormir leur éternel sommeil, sous de semblables montagnes, œuvres artificielles de leur toute-puissance quasi-divine.

Les fellahs, eux-mêmes, qui, dans des attitudes, pour ainsi dire, figées, nous regardent passer, ont, dans la silhouette de leurs belles formes simples et sculpturales, quelque chose des statues de Boulaq.

Et ces oiseaux innombrables qui sein-

l’orient

blent philosopher, perchés sur une patte, ne sont-ce pas les mêmes que ceux que nous leconnaissons, sans cesse, dans les hiéroglyphes qui couvrent les stèles et les teml)les ?

L’esprit est ainsi, par cette nature solennelle, pour ainsi dire hiératique elle-même, ramené aux monuments qu’elle a inspirés; on est forcé de convenir, qu’ayant sous les yeux ce spectacle, l’Egypte ne pouvait pas concevoir un autre art que celui dont les restes nous stupélient encore, par leur colossale harmonie!

De nos jours, sur les rives, la population est clairsemée; çà et là, des campements de Bédouins d’où accourent des légions d’enfants nus, d’un noir hrillant et cuivré. Ils poursuivent le hateau, se bousculant, se renversant sur le sable, et se jetant à l’eau, pour attraper quelques morceaux de pain et de galette, qu’on leur jette, en passant. Des cliiens, (jui ressemblent à des loups et à des chacals, leur dis}>utent cette proie; on ne sait si ce sont les chiens ou les en-

l’oiuent

fants qui montrent la plus bestiale voracité!

Les belles montagnes de l’horizon sont toutes percées de grands trous sombres, assez réguliers, comme des ruches gigantesques; ces grottes et ces puits étaient pleins, jadis, de momies d’hommes et de crocodiles.

Nous longeons de grands bancs d’un sable cendré et ardent , peuplés de grues, le cou replié sous leurs ailes grises, et de pélicans. Sur les rivages, des grèbes et des martins-pêcheurs du Nil, blancs et noirs, qui paz’aissent de grosses pies trapues.

Au-dessus de nos tètes, sur le fond bleu turquoise du ciel, des vols de pélicans, dont le soleil dore les pattes recourbées, décrivent de grands zigzags : ils me rappellent ces oiseaux, que les Japonais aiment à représenter, dans les peintures exquises de leurs laques.

A chaque station, quand le bateau s’arrête, au milieu d’une flottille de daliabiehs, des Arabes se précipitent, pour vendre, à grands cris, des pains et des fruits. L’animation de ces petits ports est étonnante. De

jolis àncs gris, des chameaux, à l’allure résignée, apportent les marchandises qu’on charge sur le hatcau.

La troisième classe est entièrement occupée par des Arabes, qui continuent, à bord, leur vie contemplative, tout occupée à fumer, à manger, à dormir et à prier. Séparées par des toiles imparfaitement tendues, parquées dans un coin nauséabond, quelques femmes fcllaines dorment et allaitent leurs enfants.

Le Dimanche 7, à 4 heures du matin, arrivée à Girgeh. Le personnage le plus important de la ville, M. Michel, heureux de faire sa cour à Nuhar-Pacha, qui nous a remis, pour lui, une lettre d’introduction, nous offre l’hospitalité sur sa dahabieh, pour tout le temps de notre séjour à Girgeh.

Nous achevons la nuit, tant bien que mal, roulés dans nos couvertures de voyage. Le matin, nous prenons possession de notre nouveau domicile.

Les cabines qui servent de chambre sont inhahitahles : nous nous réfugions dans un riche salon, dont les fauteuils sont })rcsque

l’orient

tons cassés et remplis d’horribles taches: Un clinquant et une saleté indescriptibles.

Nos hôtes ne nous laissent pas une heure de liberté: dès l’aube, ils arrivent, s’installent, chez nous, chez eux, veux-je dire, nous accablent de politesses, auxquelles il faut répondre et d’interminables conversations. Nous ne sommes pas au bout de nos peines : force nous est d’accepter le déjeuner de Michel. L’intérieur de sa maison, orné des débris d’un mobilier européen, du goût le plus douteux, rappelle, en plus dégoûtant encore, celui de sa daliabieh. 11 faut se mettre à table : le couvert est mis : horreur! la nappe a des taches si nombreuses, qu’elle en semble moirée! Tout est servi dans de la porcelaine dépareillée et prétentieuse; l’argenterie fait frémir...

Dans l’oflice, par la porte ouverte, on aperçoit un nègre immonde, qui prend les mets, avec ses doigts, et les dispose, avec art, sur le plat qui nous sera présenté. Le menu se compose d’une soupe, espèce de brouet au citron; d’un agneau

l’orient

bouilli; de morceaux de foie, très -faisandé, nageant dans une sauce huileuse et noirâtre. Puis, le régal se termine par une tête de mouton, suivie de compotes d’abricots, formant un édifice rpie le nègre renverse, en l’apportant, mais dont il a soin de rétablir l’équilibre, toujours avec ses doigts !

Michel nous mène ensuite dans son jardin, où il serait charmant de se reposer, sous les grands palmiers, si l’on pouvait échapper à la société du propriétaire.

Nous allons faire visite à un Père franciscain. Ces braves moines ont une grande inlluence dans la Haute-Egypte : ils se dévouent à l’éducation des petits indigènes, et, à force de bonté, en soignant les malades, en protégeant les infirmes, ils arrivent à se faire accepter et presqu’aimer par les fellahs. Ce bon Père nous montre sa misérable installation, dont la propreté nous paraît délicieuse, après les prodiges de désordre sale (pie nous quittons. De la terrasse, la vue sur le Nil et sur la campagne est superbe.

l’orient

Le courage nous manque, le soir, pour rentrer dans la maison de notre hôte, et nous préférons improviser un diner, à bord de la dahabieh, pour fuir son bospilalité indigeste.

Nous nous endormons, bercés par le cri monotone des gardiens de la ville.

Le lendemain, nous parcourons Girgeli et nous rendons visite aux autorités, au gouverneur, au Kadi (grand juge) et autres gros bonnets.

Ils nous reçoivent, tous, avec beaucoup de déférence, mais sans obséquiosité, en gardant, toujours, une grande dignité. On s’assied sur de hauts divans; on accepte l’inévitable tasse de café, et, à l’aide d’un interprète marseillais, nommé Antoine, échoué à Girgeb, on échange des compliments d’un style aussi oriental qu’imagé. On nous compare au soleil levant, et nous croyons devoir répondre que ces paroles nous paraissent plus douces que le miel.

Après un autre déjeuner, nous laissons le Révérend Père chez Michel, pour gagner.

l’orient

l’ami Pierre, et moi, toujours guidés par le transCuge de la Cannebière, un quartier éloigné de la ville. Nous nous arrêtons devant une maison borgne ! C’est le paradis des Aimées !...

Nous montons un escalier tortueux et nous entrons dans une petite salle, entourée de bancs de bois, sur lesquels nous prenons l)lace. Voilà les aimées! Elles sont quatre : deux d’enlre elles sont assez belles : l’une, surtout, petite, line, et souple comme une couleuvre : elle a le type classique du sphinx, un beau ton cuivré, des dents éblouissantes et un rire aigu.

Leur coift’ure est la même que celle de certaines danseuses des peintures antiques : leurs cheveux sont séparés en mille [Utiles nattes, auxijuelles sont mêlés des séquins.

Elles sont couvertes de grands colliers et d’innombrables bijoux; ils sont toujours en or, paraît-il; elles ne portent jamais de faux ; leurs... petits bénéfices sont immédiatement transformés en joyaux ; elles ont, toujours, toute leur fortune, sur leurs épaules.

l’orient

Elles sont vêtues de très - amples robes traînantes de satin des couleurs les plus voyantes, à taille courte, un peu comme les robes du premier empire. Bientôt, d’ailleurs, ces robes tombent, pour laisser voir une sorte de bousse de gaze blanche, de la plus indiscrète transparence. Une matrone qui n’a de respectable que son âge, dans un costume superbe, le nez traversé d’un grand anneau d’or, préside à leurs ébats.

Leurs danses, vingt fois décrites, sont d’une lascivité surprenante.

Elles commencent par un léger balancement des hanches. Elles allongent les bras, comme pour se détirer mollement, puis, les rapprochent de leur tète, en faisant sonner les crotales qu’elles ont dans les mains.

Elles se fuient, se rejoignent, se frôlent, se poursuivent, en gardant toujours, même au moment où leur danse à le caractère le plus passionné, une surprenante impassibilité de figure; elles ont presque l’air de prêtresses d’une voluptueuse déesse

l’orient

accomplissant solennellement des rites religieux.

Elles finissent par piaffer, en tournant autour des trois musiciens accroupis, qui les accompagnent; l’une d’elles s’effondre, comme brisée, sur les genoux d’un des spectateurs, désigné, avec le bout d’une petite canne, qu’elle a conservée, à la main, pendant toute la danse.

Une autre exécute, avec des déhanchements prodigieux, la danse du ventre, en gardant tout le temps, sur sa tête, une bouteille débouchée pleine d’une espèce de liqueur à la menthe, du goût le plus fortement épicé.

Une fois la danse terminée, les aimées, devenues moins solennelles, circulent, au milieu des spectateurs : on les fait boire au goulot de cette bouteille bientôt vidée, et plusieurs fois remplie. On fume d’innombrables cigarettes; cette intimité parait produire, sur le brave Antoine, des effets d’entraînement qu’il ne cbercbe pas à dissimuler! Le volage,... il nous a pourtant annoncé, ce

l’orient

nuiLin, qu’il c^l, malgré ses ciiKjuanle ans, liaiicé à une pelile Aralic de douze [trintenips,... pauvre enfant!! !

(Juitlons ees syrènes peu larouclics...

Nous leur laissons une généreuse récoml)ense... à laquelle, comme Joseph (c’est l’Egyple qui veut ça, sans doute) je joins le Kouflieh qui entourait mon tarbouch, et dont les couleurs éclatantes avaient séduit les aimées.

Maintenant, pour jouir de ce spectacle vraiment pittoresque, il faut venir jusque dans la llaule-Egyple. Le Khédive actuel, dans un accès de pudeur, a défendu aux aimées d’exercer leur art, à moins d’être à :20ü lieues du Caire.

Journée d’Ahydos. — Lèvera 5 heures et demie. Le départ est mouvementé ; on avait mis à notre disposition ânes et chevaux; mais, crânement, nous avions, tous trois, opté pour ces derniers. Aussi, en sortant de la dahabieh, trouvons-nous la cavalcade organisée : Des coureurs, une escorte d’Arabes, plus le préfet de police, sur un brillant

l’oiîient

cheval alezan, et le fatal Michel, confortablement installé sur une ànesse, pleine de bonne volonté. Pour nous, trois superbes chevaux magnifiquement sellés, harnachés de velours et d’or.

Le coup d’œil est séduisant; nous nous mettons en selle péniblement, à cause de l’ardeur de nos coursiers; mais, leurs bonds fougueux ne tardent pas à nous faire regretter notre intrépidité.

Le Père descend et enfourche un àne paisible qui était là, par surcroît. Bravement, Pierre reste sur son cheval. Je demande un àne, mais il faut patienter jusqu’au village prochain, et celui qu’on me donne a des allures si étrangement saccadées, que je finis par accepter le cheval du préfet de police.

Chaque fois que nous traversons un village, nous sommes ofticiellement reçus par tes cheiks qui viennent au devant de nous, sur leurs superbes chevaux et nous font escorte ; notre caravane va toujours grandissant et devient imposante : à chaque instant, il faut

l’orient

s’arrêter pour répondre à quelque llalteuse manifestation !

La campagne est jolie et fertile ; des bandes d’ibis blancs et de grues de Nubie picorent dans les champs.

Nous passons une sorte de rivière, sur un bac, bêtes d’abord, gens ensuite.

La seconde partie de la route est dure : nous sommes en plein désert : la réverbération du sable est intolérable, sous ce soleil de midi (^Do). Les selles arabes de nos chevaux, auxquelles nous ne sommes pas accoutumés, nous fatiguent alfreusement.

Enfin, nous arrivons aux ruines d’Abydos, la ville sacrée de l’ancienne Egypte.

Nous visitons le Temple de Rhamsès II.

Là les Dieux, les prêtres et les rois, seuls, étaient admis. Nul autre n’avait le droit d’en franchir le seuil inviolable ; et même, l’honneur d’être représenté dans les bas-reliefs était refusé aux prêtres; .seuls, les Dieux et les rois déifiés y avaient leur place.

Ces colossaux bas-reliefs sont d’une finesse incroyable : ils représentent la déifica-

l’orient

tion du roi Séti. A certaines places, les couleurs dont ils étaient peints sont prodigieusement conservées; les types des figures sont délicats et pleins de race, avec quelque chose de busqué dans les traits. Les plafonds des sept chapelles qui sont au fond du Temple, sont encore noircis par la fumée des offrandes. L’ensemble de ces grandes colonnades sombres, couvertes de cartouches et d’hiéroglyphes, est infiniment grandiose.

On n’avait rien prévu pour le déjeuner; vers deux heures, seulement, il est prêt. Le décor est charmant; nous mettons le couvert dans les ruines, mais le menu est trop arabe : les volailles, qui viennent d’être tuées, sont à peine cuites et se refusent aux doigts et aux dents !...

Nous espérions rentrer à Girgeh pour déguster, solitairement, dans la dahabieh, les restes de nos conserves ; aussi refusonsnous l’invitation pressante du cheik d’un village qui se trouve à mi-route. Mais, le désespoir du pauvre homme nous touche :

l’orient

il s’assied par terre, et se met à pleurer. En outre, il se fait tard ; nous nous ravisons. Alors ce sont des transports; le cheik se relève, nous baise les mains et saute de joie, en chantant. 11 nous précède, afin de pouvoir nous recevoir, avec toute la pompe voulue. Nous mettons pied à terre devant sa maison; il nous donne l’accolade, selon l’usage oriental, et, en attendant le repas, nous nous livrons à quelques passe-temps innocents, comme le jeu de pigeon-voie, qui jette ces grands enfants dans une exaltation naïve, et dans des accès de gaîté extraordinaires.

On se met à table. Le dîner, bien entendu, est servi à l’arabe, sans apparence de fourchettes ni de couteaux. Après la dégustation de quelques hors-d’œuvre indigènes, on sert un grand plateau, sur lequel fume une superbe volaille. Alors, chacun y met la main, et arrache, à pleins doigts, le morceau qui lui convient.

Notre appétit est excellent, nous prodiguons les compliments à nos hôtes : ils

l’orient

sont ravis. Notre drogman nous a prévenus qu’il est de bon ton de s’extasier, avec un enthousiasme bruyant, sur chaque mets servi. Mais, il faut, maintenant, subir une petite cérémonie qui est un gage de politesse et d’amitié indissolubles entre celui qui offre et celui qui reçoit : le cheik arrache un morceau de choix, en mange une bouchée, et nous tend le reste; cela se renouvelle avec chacun des convives. Après la volaille, viennent le riz, les sucreries, et les confitures à la rose.

La nuit arrive : on se quitte; tout le village est réuni, pour assister à notre départ : le cheik nous baise les mains, nous remet, lui -même, en selle, et nous fait encore escorte jusqu’à Girgeli. De nombreux Arabes nous suivent, en chantant des hymnes, qu’ils improvisent, en notre honneur. Le trajet, jusqu’au Nil, est vraiment poétique, par un clair de lune admirable. Les chiens aboient furieusement, quand nous traversons les villages.

Avant d’arriver à Girgeh, nous passons

l’orient

près d’un champ de hautes cannes à sucre. J’ai le caprice d’en désirer quelques branches; immédiatement, le cheik donne l’ordre d’en cueillir; nos Arabes se jettent dans le champ et en font une moisson. Mais ce champ était bien gardé : les veilleurs de nuit se précipitent sur les voleurs, pour les chasser; on en vient aux mains. Ils ignorent, les infortunés, que le préfet de police fait partie de notre caravane; il entre dans une colère furieuse, fait ces malheureux prisonniers, et, sans autre forme de procès, les condamne, séance tenance, à recevoir, le lendemain, je ne sais combien de coups de bâton... Tout cela, parce qu’ils avaient essayé de défendre leur bien! J’ai toutes les peines du monde à obtenir leur grâce...

Voilà comment on comprend la justice, dans le Ilaut-Nil...

Nous rentrons dans notre dahabieh à 9 heures et demie, exténués, mais enthousiasmés.

Cette journée devait être la dernière.

l’orient

avant la longue période, si douloureusement remplie par les angoisses de ma maladie.

Le lendemain, bien attrayant pourtant, m’a paru interminable, tant mes souffrances étaient cruelles : j’ai regardé, d’un œil indifférent, ces belles et sévères rives du Nil, cet horizon simple et grand, et ces montagnes architecturales d’Abyssinie, d’où les anciens Égyptiens tiraient leur merveilleux calcaire. On les dirait taillées de mains d’hommes. Toutes les lignes sont pures et harmonieuses. Notre embarcation évite, avec soin, d’immenses bancs de sable qui forment de vraies îles. Nous naviguons au milieu des forêts de roseaux qui bordent 1e neuve.

Nous croisons un crocodile mort, dévoré par des vautours chauves.

Je passe toute la journée du lendemain au lit, pendant que mes compagnons descendent à terre, visiter le temple de Denderab.

Nous arrivons, ù la nuit, à Louqsor. On me transporte à l’iiôtel, sur une civière.

l’orient

Il me semble assister à mon propre convoi ! Pendant que les merveilles de Karnak,

et le sombre défilé du tombeau des rois (Bab-el- Molouk) reçoivent la visite du Père et de

Pierre, je me promène, en malade, mélancoliquement, dans le jardin de l’hotel. Il

l’orient

est adorable, ce jardin, juste assez cultivé pour qu’on y puisse circuler à l’aise, et assez sauvage pour garder, cependant, un cachet exotique ! Des buissons de roses éclatantes, des avenues de palmiers, des forêts de fougères colossales, aux fines découpures, baignant leurs racines dans de petits ruisseaux. Au milieu de tout cela, des sphinx, quelques sarcophages et des fragments de stèles, tout habillés de capricieuses plantes grimpantes !

Je dois, décidément, renoncer à aller jusqu’à Karnak, et je me contente de me traîner aux ruines du temple de Louqsor, à dix pas de l’hôtel. A travers les pylônes et les colonnades des deux grandes cours, on aperçoit le Nil !

Les sanctuaires et les chambres sacrées du temple d’Aménophis 111 sont restées presqu’intactes. Un coin de la deuxième cour est envahi par une mosquée moderne, et le fanatisme musulman interdit de continuer les fouilles.

Près de la mosquée, la colossale statue

l’orient

de Rhamsès II est déjà à moitié déblayée !

Du côté du temple opposé à l’iiôtel, en plein quartier arabe, resplendissant et doré par le soleil, se dresse un obélisque, le frère jumeau de celui de Paris, dont on voit, hélas, la place vîde ! Comme il ferait mieux, ici, sous son ciel bleu, que sur notre place de la Concorde, où il paraît si gris et si dépaysé, entouré d’une grille, comme un fauve du désert en cage !...

Maintenant, passons sous silence toutes les heures sombres qui ont suivi ce retour si triste au Caire, et ces longues journées de lit, dans une chambre d’bôlel, dont l’amertume n’ébait adoucie que par la fidèle présence de mon garde-malade, l’ami Pierre; recommençons notre journal, au moment de rembarquement pour la Palestine.

8 décembre.

Nous avons retardé, jusqu’à demain, notre départ, pour pouvoir assister à la grande pompe du Mouled. Rien de plus intéressant, en effet, que cette solennité qui est, paraît-il, la fête arabe, par excellence. Elle a lieu sur une immense place, déserte ordinairement, auprès du Nil, non loin de la petite mosquée des Derviches tourneurs; au milieu, des lanternes sont suspendues à de grands poteaux, formant des dessins bizarres.

Tout autour de cette place, grande, à peu près, comme le Champ de Mars, se dressent d’innombrables tentes qui se touchent, semblables aux tentes d’une fête foraine. Mais, combien elles sont pittoresques! Le côté donnant sur la place est ouvert, en sorte qu’on peut, à son aise, plonger dans

l’orient

l’intérieur : Elles sont toutes en toiles de couleurs vives, sur lesquelles des applications de tons variés forment d’élégants dessins et de charmantes arabesques, mêlés à des versets du Coran. Chaque personnage important, chaque ambassade, chaque ministère a sa tente particulière, plus ou moins luxueuse. Celle du khédive est splendide : son trône est au fond ; tout autour sont des fauteuils pour les invités. Grâce à la protection de Gaillardot-Bey, c’est sous cette tente que nous prenons place.

Nous assistons au défilé des corporations qui viennent, bannière en tête, saluer le khédive; il répond à ces salamalecs et à ces génuflexions, par un imperceptible signe de tête.

Cette attitude dédaigneuse fait d’autant plus ressortir l’accueil respectueux qu’il fait à un certain cheik célèbre : c’est le plus vénéré de tous, celui qui a entrepris, le plus souvent, le pèlerinage de La Mecque (50 fois, autant qu’il m’en souvient).

l’orient

Son arrivée est très-imposante. Il est à cheval, entouré d’une quantité de prêtres, tous revêtus de costumes bizarres, et coiffés du turban vert, insigne de la famille du Prophète. Plusieurs d’entre eux portent, presque, le cheik sur leurs épaules; il a les yeux fermés, l’expression extatique et illuminée; il semble ravi si loin de la terre, qu’il faille l’aide des prêtres pour le maintenir à cheval.

La philanthropie du khédive actuel a enlevé à cette pompeuse arrivée, un détail, qui devait lui ajouter un caractère infini. Autrefois, le cheval s’avançait jusqu’à la tente princière, en marchant sur les corps des croyants étendus, les uns à côtés des autres, la face contre terre.

A quelque pas de la tente, le cheik met jiied à terre. Alors, le khédive se lève, va au devant de lui, lui baise les mains et le conduit, avec toutes sortes d’égards, jusqu’au fauteuil, spécialement préparé pour ce saint vénéré, à la droite du trône.

Le soir, l’aspect de la place du Mouled est

l’orient

encore plus animé : toutes les lanternes sont allumées; rillumination est éblouissante. Dans chaque tente, des Arabes se réunissent, se mettent en cercle, et se livrent à des zikrs désordonnés; les orchestres qui les accompagnent, les soupirs haletants des danseurs, les cris religieux des derviches, tout ce brouhaha de fête, si différent du charivari des orgues de Barbarie d’Occident, forme un concert qui étonne! Devant les tentes, les files de voitures se suivent au pas. Sur le siège des voitures des harems, on voit, toujours, à côté du cocher, la grimaçante et hideuse ligure d’un eunuque. Les équipages des princesses, sont précédés et suivis de piqueurs à cheval; à pied, de chaque côté du coupé, marche un autre eunuque, la main sur le bouton de la portière.

Leur présence paraît, d’ailleurs, peu gêner les princesses; il est à remarquer, ici, que plus le rang d’une femme est élevé, plus son voile est transparent. Celui de la femme du khédive et celui de la princesse Mansour

l’orient

sont simplement en tulle blanc, aussi minces que les voiles de nos Parisiennes ; seulement, au lieu de couvrir le haut de la figure, en laissant la bouche à découvert, les femmes turques se voilent, depuis le menton jusqu’aux yeux, exclusivement; le diable, dit-on, ne perd rien à cette variante...

Après nous être mêlés, quelque temps, à cette foule compacte, nous allons regarder, à gauche de la place du Mouled, une sorte de bal en plein air, où des nègres, la tête empanachée de plumes, comme des sauvages de foire, se livrent à des libations folles et aux bamboulas les plus échevelées.

9 décembre.

Départ du Caire. Combien il faut que le charme de ce pays soit grand, pour que, malgré tout ce que j’y ai souffert, je ne puisse le quitter sans regrets et sans un profond désir de le revoir un jour!

Cinq heures de route, pour gagner Alexandrie, dans un de ces chemins de fer égyptiens d’un confortable nul, secouant à ce point, qu’on en descend, comme disloqués.

Quand on revient de la Haute-Égypte et du Caire, et qu’on a les yeux encore remplis de toute cette fantasmagorie orientale si colorée en tout, Alexandrie paraît une ville italienne, sans caractère. Les bazars semblent ternes et les Arabes n’y ont pas l’air chez eux.

Les souvenirs historiques n’y ont presque

88 l’orient

laissé aucune trace visible, à part la colonne de Pompée.

A quelques lieues de la ville, est une sorte d’oasis, à l’entrée du désert. C’est la petite colonie de Rameleh, célèbre par ses jardins remplis de Heurs et par ses orangers merveilleux. Un couvent de sœurs françaises y est installé; elles s’y sont consacrées à l’admirable tâche d’élever de petites Arabes pauvres. Nous y sommes les bienvenus, grâce au nom magique et vénéré d’une amie, qui, bien que ne partageant pas notre religion, contribue, puissamment, à l’entretien du couvent par son inépuisable générosité.

Malheureusement, une sorte de simoun, venant du désert, et soulevant des trombes de sable et de poussière, nous empêche de juger du calme enchanteur de ce petit pays. Nous devons, même, abandonner notre voiture, et revenir, prosaïquement, à Alexandrie, en chemin de fer.

Vendredi 11. — Embarquement à A heures sur (de Tigre ». La mer est terrible; à peine

l’orient

sortis du port, nous devons nous retirer dans notre cabine, en proie au plus affreux mal de mer.

La journée du 13 se passe, en rade de Port-Saïd. Le ciel est maussade. Nous ne descendons pas à terre.

Samedi 12. — Arrivée à Jaffa à 8 heures.

Le temps favorise notre débarquement.

A Jaffa, cela n’est pas toujours chose facile; il faut attendre, sur le pont, le moment où la vague monte: alors, on se sent vigoureusement empoigné et jeté dans la barque qui vous mène à terre. Quand la mer est un peu forte, la cérémonie ne doit pas être agréable! Il faut, ensuite, franchir les récifs, quelques rochers autour desquels la mer se brise, en bouillonnant. Encore, faut-il bien les connaître, ces récifs, et avoir affaire à de bons rameurs. Les nôtres les passent franchement, en quelques coups d’avirons, et nous sommes en Palestine!

Quelle joie de pouvoir prendre possession de nos tentes, et de faire connaissance avec les choses, les bêtes et les gens, avec les-

90 l’orient

quels nous sommes destinés à vivre, jours et nuits, pendant deux mois!

Déjà, nous apercevons nos tentes, fièrement dressées sur une hauteur qui domine la mer, à droite de la ville. Nous franchissons la pente; nous arrivons au campement. La vue est superhe : en face de nous la ville s’avance en pointe, dans la mer, et s’élève, comme une pyramide à degrés, dont les maisons à terrasses forment les échelons. Les dernières maisons baignent dans la mer, et la pointe s’effile, terminée par la ligne des récifs.

Nos tentes sont d’une élégance et d’un confortable prodigieux. L’intérieur est décoré de ces broderies, d’un effet si chatoyant, que nous avions admirées, au Caire, lors du Mouled. Deux petits lits de camp, des chaises et une table, recouverte, ma foi, d’un fort joli tapis turc, composent l’ameublement. Nous avons quatre tentes : j’en partage une avec Pierre; l’autre est le domaine du Révérend Père; la troisième sert de salle à manger, et la dernière est

l’orient

la cuisine et la chambre à coucher du drogman.

Le service est d’un éclat vraiment étonnant: nappes fort blanches, verres très fins, jolie porcelaine, plats et couverts d’argent; enfin, un raffinement qu’on trouve même, rarement, dans les hôtels.

Notre cavalerie personnelle se compose de quatre bons chevaux syriens, jeunes, jolis, solides, marchant bien et gaîment. Nos selles sont excellentes.

Vingt-cinq mulets portent nos bagages et les ustensiles des cuisiniers. Une dizaine demoucres ou domestiques indigènes, qui se louent au drogman, eux et leurs mules, pour toute la durée du voyage, forment notre suite.

Le drogman nous sert, toujours, d’intermédiaire, et nous n’avons <à nous occuper d’aucun des détails pratiques de l’existence.

Quant au célèbre Melhem Ouardi, le drogman en personne, c’est un type absolument caractéristique.

Petit, mince et nerveux, malgré ses

l’orient

quarante-huit ans, il a une figure fiére, très basanée, coupée par une forte mous-

taclie dorée; ses yeux clairs sont tour h. tour très félins ou très caressants; il est d’une vivacité prodigieuse, sans cesse en

. mouvement, toujours joyeux et la chanson aux lèvres; plein de faconde, d’entrain et d’obligeance, il est partout à la fois; c’est un véritable Figaro. D’une élégance d’habillements inouie , il a des arrangements bizarres, d’un goût étonnant, et n’bésite pas à acheter, quand il en trouve, sur son passage, des robes de 500 ou 600 francs.

Il a un peu l’aspect d’un brigand d’opéra-comique; mais, les armes qui sont passées dans sa ceinture ont la lame effilée, et il sait s’en servir, cet homme au regard perçant, qui dit, d’un air calme, n’avoir jamais bu, avec tant de plaisir, que dans le crâne d’un Druse, tué de sa main. Il faut dire qu’il est de race maronite, la pire ennemie de la race druse!...

Vis-à-vis de nous, il ne paraît pas disposé à montrer ses griffes et ses instincts de sauvage, car il nous soigne avec une grâce dévouée et touchante, qui ne s’est pas démentie une minute, pendant tout le temps que nous avons vécu ensemble.

Après une promenade autour des jardins

l’orient

de la ville, remplis de superbes orangers, nous dînons joyeusement, en admirant un coucher de soleil, sur la mer, à nos pieds.

Puis, nous nous couchons, blottis sous un amas invraisemblable de couvertures, pour lutter contre l’humidité, et enveloppés dans une peau de mouton.

Pendant cette première nuit sous la tente, nous pourrions dire que nous avons subi le baptême du feu. Orage, tonnerre, éclairs, pluie, rien ne nous a été épargné. De plus, un ouragan horrible s’est déchaîné, et tous nos moucres ont été sur pied, une partie de la nuit, pour consolider, avec de grosses pierres, les pieux qui maintiennent les cordages. Enfin, le matériel est bon et nos tentes sont à toute épreuve, car pas une goutte d’eau n’a pénétré à l’intérieur.

Le matin, la pluie est encore terrible, et retarde notre départ jusqu’à 9 heures 1/2; elle cesse enlin, pour ne reprendre qu’à 6 heures du soir, nous permettant, ainsi, de faire agréablement notre première étape, courte d’ailleurs, par prudence (i heures).

l’orient

Nous traversons un pays délicieux. Nous sortons de Jaffa, en longeant ces merveilleux et célèbres vergers d’orangers, qui sont couverts de fruits. Le chemin (quel chemin. . . un ravin de boue) est bordé, dans toute cette contrée, d’une haie inextricable de cactus colossaux. Il coupe de grandes plaines ondulées, d’une poétique mélancolie, aboutissant, à gauche, aux montagnes de Judée.

Nous déjeunons chez les Pères de Lydda. C’est la patrie de saint Georges.

Il me paraît de bon augure que notre première étape, en Palestine, m’amène dans le sanctuaire de mon patron. Son tombeau est dans une église grecque, construite sur remplacement d’une basilique élevée, en son honneur, par les croisés, et dont elle partage les ruines avec une mosquée.

Nous reprenons notre chemin, toujours entre les remparts hérissés de cactus, pour gagner llamleh, une étrange petite ville très orientale. Dans un grand cimetière musulman, s’élève une belle tour carrée;

l’orient

c’est certainement le reste d’une église chrétienne. C’est dans le triste couvent

qui va nous abriter cette nuit, que Napoléon I®*" a couché jadis; on nous montre sa chambre. Par la fenêtre, on voit le minaret de la mosquée. Est-ce ici que s’est passée cette scène, dont la légende a fait Napoléon le héros? Agacé, un matin, par l’appel à la prière, que

l’ouient

lançait, d’un minaret voisin, un muezzin, il le somma de se taire : le prêtre continua sa complainte monotone. Alors, Napoléon prit, à côté de lui, son fusil, ajusta le gêneur

et jamais plus ce muezzin n’appela les

musulmans à la mosquée...

La nuit est atroce; la pluie tombe à torrents. Elle cesse, de nouveau, à neuf heures. Nous nous mettons en route par un vent qui cingle et par un froid pénétrant. Malgré tout, je crois que je préfère ce climat aux chaleurs implacables et amollissantes d’Égypte. La route traverse de grandes plaines pierreuses.

A midi, arrivée à Amouas, petit village qui a, peut-être, été Emmaüs. Les opinions varient entre Amouas et Koubeïbé : il y a une grande rivalité : les deux villages revendiquent l’honneur d’occuper la place de la sainte maison du pèlerin.

Les deux versions ont leurs partisans acharnés.

Visite aux ruines très -incomplètes d’une église chrétienne du premier ou du deuxième

l’orient

siècle. Jolie vue : de grandes plaines d’une tristesse douce, sans un arbre.

Le temps est affreux, j’en suis réduit à

faire quelques croquis, par la fenêtre du couvent de Làtron, où nous passerons la nuit.

C’est la patrie du bon larron de l’évangile. Autrefois Lâtron et Amouas réunis formaient la ville de Nicopolis.

11 pleut, il pleut toujours, nous nous mettons en route par un déluge glacial.

l’orient

Un Arabe demi-nu nous sert de guide, à travers un pays d’une beauté sinistre. Nous pénétrons dans des défilés, creusés dans de grandes montagnes nues ; l’entrée en était défendue par des fortifications, dont les vestiges se dressent, comme des fantômes, de chaque côté du chemin ; le sentier paraît impraticable : c’est un marécage, semé de pierres glissantes et escarpées, que les chevaux du pays escaladent avec une sûreté qui effraye, quand on voit le précipice auprès duquel on marche. Sur la montagne, des roches grises et plates, comme des tombes, entre lesquelles, à mi-côte, d’innombrables troupeaux de chèvres noires et de petits bœufs cherchent une rare pâture. Pas un être humain, pas un arbre. De place en place, seulement, quelques touffes sombres d’ajoncs.

Enfin, nous atteignons Koubeïbé. C’est, paraît-il, le vrai Emmaüs. On nous montre les vestiges d’une maison qui fut celle qu’habita Cléophas, et où il fut martyrisé.

Nous logeons dans le couvent de Francis-

cains, fondé par la marquise de Nicolaï; son tombeau est dans la chapelle.

Cette construction carrée, au centre de laquelle est une cour, bordée d’un cloître, a un grand caractère de solitude et de poésie. Le couvent est à une hauteur de OüO mètres, et, avec le temps glacial d’aujourd’hui, on y est pénétré d’un froid terrible et d’une humidité de caveau.

Nous occupons nos loisirs à prendre, avec Melhem, ledrogman, qui estdevenu un ami, des leçons d’arabe. Il veut même nous enseigner des chansons; mais la mélopée lente et nasillarde est pleine de difficultés, pour des gosiers d’occident.

Demain, nous serons à Jérusalem.

16 décembre.

Réveil, par un temps radieux, permettant d’admirer, du haut de la terrasse, une vue splendide qui s’étend jusqu’à Jaffa.

Nous quittons, à 1 heure, le couvent de Kouheïhé; nous traversons encore de longues plaines, et nous nous engageons dans d’autres collines rocheuses que domine le tombeau de Samuel (Nebi Sarnoël).

De la petite mosquée, élevée sur un sommet.

on embrasse un panorama immense, qui permet de comprendre le plan complet de la Terre promise.

La vallée qu^'on a, à ses pieds, est terminée par une petite montagne, qui cache Jésusalem. On n’aperçoit que le haut du dôme de la mosquée d’Omar. Derrière Jérusalem, le mont des Oliviers, et, au delà, la ligne bleue des monts de Moab; à gauche, on devine, aussi, l’immense gouffre où coule le Jourdain; on a, derrière soi, la plaine de Saron et la mer; à droite, les montagnes de Judée.

C’est de cette place même que les premiers Croisés ont aperçu la ville Sainte!

Arrivée à Jérusalem, à 5 heures, par des montagnes abruptes, où sont les tomheauv des juges, au milieu d’un chaos de rochers.

Nous entrons dans la ville, par la porte de Sitli-Maryam (Vierge Marie). Nous suivons la voie douloureuse. Les rues sont étroites, sombres, tristes, et mal pavées de petites pierres pointues, sur lesquelles les chevaux ont peine à se tenir. Les arcades qui se

l’orient

succèdent, reliant les maisons, l'une à l’autre, transfor -

ment presque ces rues en voûtes sévères.

Nous sortons, par la porte de Jatfa, pour gagner le couvent des Dominicains.

La vue d’ensemble sur Jéi'usalem est intéressante

La ville est tout entourée de murailles d’un beau ton rougeâtre, à doubles créneaux,

(jui se détachent sur le ciel ; les maisons carrées, grises, aux fenêtres rares, sont dominées par des dômes de hauteurs inégales.

Le temps, à Jérusalem, est, presque tout

l’orient

entier, consacré à la visite des endroits où les souvenirs religieux sont si vivants, encore ; le premier pèlerinage est pour l’église du Saint-Sépulcre. Elle a été bien des fois maniée et remaniée, et appartient, en même temps, aux Latins, aux Grecs, aux Arméniens et aux Coptes. L’entrée en est gardée par des musulmans. Aussi, le style se ressent-il, terriblement, de ce mélange de goûts hétéroclites, et il en garde quelque chose de neutre. Mais, on oublie cette impression, quand on arrive à la place même du Saint-Sépulcre, quand on pénétre dans la petite chapelle, et qu’on s’agenouille devant cette pierre fendue, sous laquelle a reposé le Christ, et qu’il a brisée, en ressuscitant. On se sent envahi d’une émotion profonde et inoubliable; on éprouve une sorte de trouble et de saisissement, dont on est tout ébranlé ; les larmes viennent aux yeux, et les noms de ceux qui vous sont chers viennent aux lèvres dans un élan de prière, unique dans la vie! Il faudrait avoir le cœur bien desséché, pour résister à cette poignante

l’orient

lOo

émotion. Que de larmes douces et amères, il a vu verser, ce prêtre grec, impassible et digne, qui garde la sainte pierre, et qui asperge les fidèles d’essence de rose!

Quelle image grandiose que cette simple pierre, que cet humble crucifié qui gouverne le monde, et dont, maintenant, toutes les religions se disputent le tombeau!

Nous descendons, dans la basilique, à la chapelle souterraine, construite dans la grotte, ou l’impératrice Sainte-Hélène découvrit, miraculeusement, la croix du Christ. A gauche de la pierre du Saint-Sépulcre, une chapelle s’élève, aussi, à la place même où Marie- Madeleine rencontra le Christ, dans le jardin, après la résurrection. On suit très-bien, ainsi, Jésus, pendant la fin déchirante de ce drame sublime, depuis le Calvaire jusqu’au tombeau, en passant par la pierre vénérée, où, après sa mort, il fut oint pour être enseveli.

Le dimanche suivant, la messe est dite, à la chapelle du Calvaire, par le Père Didon, à six heures du matin.

l’orient

Nous quittons la maison, par une nuit splendide et étoilée, éclairés par un de ces clairs de lunes féeriques d’Orient. La ville est endormie. Dans l’église sombre, des cierges brillent, de place en place, comme des étoiles.

La chapelle du Calvaire, est très -élevée, puisqu’elle est construite sur le haut du rocher, que dominait la croix. Les chants des Grecs, qui célèbrent un office, en bas, dans la basilique, montent, jusqu’à nous, mêlés aux sons lointains des orgues.

Le pèlerinage au Mont des Oliviers est, lui aussi, plein de pieuses émotions.

On sort de la ville par la porte de Sainte- Marie; on passe devant le tombeau de la Vierge, et on s’arrête au jardin de Gethsémani, au Jardin des Oliviers. La piété débordante des moines, des pèlerins Italiens, surtout, a élevé, à chacune des places rendues vénérables par une scène quelconque de la Passion, des chapelles, dont le goût, souvent détestable et toujours douteux, rend

l’impression moins vivante, pour les esprits un peu artistes.

Le jardin, luimême, a, pourtant, gardé son divin caractère.

Les vieux oliviers, aux troncs colossaux et tourmentés, sont, dit la légende.

l’orient

des rejetons de ceux, sous lesquels Jésus pleura.

Nous gravissons la colline, par un chemin pierreux, pour arriver jusqu’à la petite mosquée blanche, construite sur l’emplacement d’où le Christ s’éleva au ciel, en partant vers l’Orient. Sur une pierre, on montre l’empreinte que laissa son pied, lorsqu’il quitta la terre.

C’est de là que, regardant la ville sainte, alors resplendissante comme un joyau, avec son temple d’or, ses palais, ses tours et ses murailles, Jésus pleura sur elle ces larmes que les disciples ne pouvaient pas comprendre!...

De nos jours, bien qu’elle soit bien loin de cette antique splendeur, elle produit encore un effet saisissant.

A la place de l’ancien temple, au premier plan, brille la mosquée d’Omar, au milieu de son immense cour, ressortant sur le fond monotone des maisons. Les imposantes murailles sont percées par la porte Dorée, et la porte de Sainte-Marie, en face; à droite.

l’orient

par la porte de Damas, et, au fond, par celle de Jaffa, dominée par la tour de David. A gauche, en dehors des murs, la léproserie. C’est du mont Oliviers qu’on peut le mieux comprendre la disposition de Jérusalem, entre les deux vallées du tlinnom et du Cédron, continuées par la petite vallée de Josaphat, toute semée de pierres grises sous lesquelles reposent les Israélites. Tous voudraient y être enterrés, car c’est là que doit avoir lieu le jugement dernier. Jérusalem est construite sur quatre collines; à gauche, au fond, le mont de Sion; en avant, le Moriah, où s’élevait le Temple; puis, à droite, le Gareb, où est le Calvaire, et le Bethsétha, où s’est construite la ville chrétienne, et qui, au temps du Christ, était en dehors de la ville et couvert de jaidins. Une petite vallée, le Tyropœon, et une colline, l’Acra, se trouvent au centre. Ces trois vallées viennent aboutir près de la léproserie, au puits de Job, l’endroit le plus profond du pays.

Jérusalem, déjà très-élevée, par elle-même, est tout entourée des montagnes arrondies

l’orient

HO

de la Judée; en sorte que, de quelqu’endroit qu’on y vienne, on peut toujours employer l’expression ordinaire de l’Evangile : «Descendre à Jérusalem ».

A gauche de la mosquée de l’Ascension,

la princesse de la Tour-d’Auvergne a fondé un couvent, à l’endroit même où Jésus enseigna le Pater à ses disciples.

En dehors des souvenirs religieux que Jérusalem évoque, l’intérêt qu’elle présente est médiocre. Quand on vient des villes

l’orient

si éclatantes de l’Égypte, cet Orient gris, dont la saleté paraît beaucoup plus repoussante, semble un peu désenchanteur : tout le cbarme de la Palestine est dans ses campagnes. Ici, les rues sont étroites, pleines d’une boue stagnante; l’air n’y circule pas ; les maisons sont resserrées. Les passants doivent, à chaque instant, s’aplatir contre les murs, pour laisser passer des troupeaux d’ânes ou des caravanes de chameaux couverts de chargements encombrants. Comme ces rues sont très en pente, il faut, sans cesse, gravir des marches délabrées, dans les fissures desquelles croupissent toutes les ordures que l’incurie orientale y jette ! Les bazars sont dénués de tout attrait. Le quartier Franc, qui entoure le Saint-Sépulcre, est envahi par des marchands grecs et catholiques, qui vendent des cierges enluminés, des chapelets, et toutes sortes d’objets de nacre et de bois d’olivier. Les monuments intéressants sont rares : il n’y a guère que la mosquée d’Omar et la tour de David, sans

parler, naturellement, des églises et des chapelles.

Grâce à l’amabilité de M. Ledoux, le consul français, qui a bien voulu nous prêter un cawas, sans lequel l’accès de la mosquée d’Omar n’est pas possible, nous avons pu la visiter très-complètement. Elle occupe l’emplacement de l’ancien temple.

On entre dans une première cour, au coin de laquelle se dresse un minaret, à l’endroit où s’élevait, jadis, la tour Antonia. On accède à la cour même de la mosquée, par quelques marches, en passant sous des portiques très-légei's, soutenus par des colonnes de marbre d’un vert exquis. L’extérieur de la mosquée, quoiqu’alourdi i>ar une coupole très -écrasante, est charmant, à cause des faïences merveilleuses dont ses murs sont revêtus.

Le demi-jour mystérieux, presque sombre, qui règne, à l’intérieur, permet mal de juger des splendides mosaïques byzantines, qui le décorent. Au milieu, entouré d’une grille très artistement ouvragée, remontant au

us

temps des Croisades, s’étale, dans toute sa fruste et grise nudité, le rocher colossal d’où les croyants prétendent que Mahomet s’envola, sur son cheval. C’est une grande

idée que d’avoir accumulé, autour de celle pierre sacrée, tant de richesses et de splendeurs, en la laissant, elle, intacte comme une relique, enchâssée dans un chef-d’œuvre d’orfèvrerie!

l’orient

La porte dorée, ouvrant sur le côté du mont des Oliviers, et par où Jésus rentra, triomphant, est encore debout.

Au fond de la grande cour, une jolie église byzantine, construite par Justinien, a été métamorphosée en mosquée (mos- (jiiée d’El-Aksa).

Sous la mosquée d’Omar, sont les souterrains, creusés par Salomon, pour niveler le ro('bor Moriab, lors de la construction du temple. Ces immenses galeries sont éclairées par des jours d’en haut, de place en place, et soutenues par des colonnades interminables! A beaucoup de colonnes, on voit, encore, des anneaux que les Croisés y ont scellés, pour y attacher leurs chevaux.

Les suhstructions de la tour de David sont de la même époque que les colonnades de ces souterrains : on prétend, même, qu’elles sont antérieures à Salomon.

La tour de David est sur la colline de Sion, à côté de la porte de Jalîa : C’est le point le plus fortifié de la ville. Jamais elle

l’orient

ne fut prise, dans aucun des sièges que soutint Jérusalem.

Sur cette colline de Sion se sont passées, aussi, de bien grandes scènes de la Passion de Jésus. Là, sont les maisons d’Anne et de Caïphe et la cour où saint Pierre renia son divin Maître.

Ces trois endroits sont devenus des pèlerinages, où s’élèvent des chapelles arméniennes, ornées de jolis

l’orient

tapis et de faïences d’un goût bizarre.

Là, aussi, est la place du Cénacle et le lieu de la Sainte-Cène, d’où Jésus partit pour Gethsémani. L’étage inférieur de la maison qui y a été construite est occupé par un harem (bizarre destinée des choses!).

Au-dessus, est une misérable petite mosquée abandonnée. Les Croisés y avaient construit une belle église, à trois absides, dont il ne reste plus vestige.

Quand on sort par la porte de Jaffa et qu’on longe l’extérieur des murs, on laisse, à sa droite, le champ d’Haceldama, acheté avec les 30 deniers de Judas, et resté, depuis lors, inculte et maudit. 11 est séparé de la ville par la vallée des fils d’IIinnom, celte vallée dans laquelle, dit l’Ecriture, il y aura, au jugement dernier, des pleurs et

des grincements de dents

A gauche, profondément encaissée dans la monlagne, la fontaine de Siloé, où le Christ envoyait les lépreux se guérir. C’est encore le repaire favori de ces infortunés. Il sont là, assis, le long des routes, exhibant aux

voyageurs leurs déformations monstrueuses, et implorant leur charité !

Accrochées au rocher, le long de la mon-

tagne, les maisons du village de Siloé descendent, en échelons, jusqu’au lit du torrent. Elles se confondent, même, avec ce rocher, et se trahissent, seulement, par leurs fenêtres qui ont l’air de grottes creusées dans la pierre.

l’orient

En gagnant, pour rentrer dans Jérusalem, la j)orte de Sitti-Maryam, on passe près du tombeau d’Absalon, taillé dans un monolitbc, et près dp Jai'din de Gcthsémani.

24 décembre.

Nous quittons Jérusalem, pour aller à Bethléem, assister aux cérémonies de Noël.

Le cortège officiel part, solennellement, du consulat français : D’abord, une quinzaine de soldats à cheval, et quatre cawas, en grande livrée, portant, à la main, leur canne à grosse pomme, semblable à celle des suisses d’église; puis, la Maison consulaire, entourant le consul, en personne. Celui-ci, peu habitué à l’équitation, est maintenu sur sa selle, par un nègre, qui marche à pied à côté de lui.

Derrière, toutes les notabilités catholiques de Jérulalem et les quelques voyageurs de passage, suivent dans un grand désordre. Ils calment, avec peine, leurs chevaux, très animés par l’arrivée des cheiks des villages

voisins, venus au devant du consul, en exécutant, surleurs fringantes juments, des fantasias étourdissantes. Ils ont, tous, des branches d’oliviers à la main.

Nous passons devant le tombeau de Rachel.

L’arrivée <à Bethléem est charmante. La ville se présente d’une manière originale, construite sur le haut d’une colline, en forme de croissant.

Les rues sont très-orientales, d’un caractère étrange et biblique, presque toutes en pente, bordées de maisons basses. Tous les toits sont en terrasses. Les portes sont surmontées d’une croix. La population est catholique et grecque; aussi, le cortège de Noël met-il la ville en fête. Tout le monde est dehors; c’est le tableau le plus pittoresque qu’on puisse rêver! Du haut des terrasses, les femmes nous regardent passer. Ici, elles ne sont pas voiléeset l’on peut admirer leur type, très-dilTérent de celui des lemines arabes, pur, empreint d’une grande dignité. On sent là une race sans alliage.

Leur costume est charmant ; une robe

ou ample manteau, à larges manches. Elles ont, sur la tête, une coiffure haute' et carrée, un peu comme celle des statues assy-

l’ofiient

rienncs. Cette sorte de mitre est enveloppée d’un voile blanc, à bordures brodées, qui retombe sur les épaules; ce voile encadre simplement leur fière figure; des cbaînes d’argent, plus ou moins surchargées de médailles , passent sous leur menton , et se rattaclient, au-dessus des oreilles, aux deux côtés de la coiffure. Une rangée de pièces d’argent pend sur leur front, adoucissant la ligne un peu trop sèche du voile.

La Basilique de la Nativité n’est pas d’un grand effet; l’Eglise seule qui lui sert, en quelque sorte, d’antichambre, a des colonnes d’un beau caractèi'c.

La grotte où naquit le Christ, qui appartient aux Grecs, et celle où il fut déposé dans sa crèche, qui est le bien des catboliipies, sont, toutes deux, transformées en rc- ])Osoirs, drapés d’affreuses étoffes, à franges et à broderies d’or.

Hélas! la messe de minuit, dans l’Église supérieure, est bien loin de nous donner l’émotion que nous avions rêvée! La nef est encombrée de fidèles, la musique est dé-

l’orient

testable, et, malgré la présence du patriarche de Jérusalem, on officie fort mal.

Mais quelle compensation nous attend !

A quatre heures et demie du matin, le R. P. Didon dit la messe, dans la chapelle souterraine de la crèche : Nous éprouvons une impression vraiment suave, dans ce sanctuaire sombre, à peine éclairé par les quelques cierges de l’autel. Nous sommes les seuls Européens : le reste de la petite grotte est rempli d’indigènes, dévotement prosternés. Les femmes, enveloppées dans leurs voiles, très-serrées les unes contre les autres, ont l’air de fantômes.

Noël. La foule Bethléemitaine se porte au jardin des Pasteurs. C’est là que les Bergers'entendirent la voix de l’Ange, leur annonçant la naissance du Messie. Les femmes s’y assemblent par groupes, en cercles, formant des tableaux charmants dans ce champ accidenté, plein de pierres provenant d’une ancienne église.

Derrière ce jardin s’étend le champ vallonné de Booz, où Ruth glana !

l’orient

Le lendemain, en revenant de ce pèlerinage, dont je voulais rapporter une esquisse, nous rencontrons une noce. La mariée, hermétiquement voilée d’une grande élolTe blanche, la figure cachée sous un mouchoir d’un rouge éclatant, est assise, immobile comme une statue, dans une pose hiératique, sur un chameau dont la selle est drapée de blanc. Dans ses deux mains, elle tient, devant elle, un large sabre, à lame recourbée!

Pourquoi? Est-ce un symbole? Personne ne peut nous expliquer l’origine de cet usage!

Des femmes, des enfants l’accompagnent en frappant en cadence dans leurs mains, et en chantant, pendant que les cheiks, <à cheval, sillonnent les champs voisins, en se livrant <à d’audacieuses fantasias.

Des hommes dansent, en poussant des cris aigus, brandissant leurs fusils et leurs pistolets, dont les décharges effrayent nos chevaux. Pendant toute cette promenade, il paraît (jue le mari attend, paisiblement, sa femme, dans leur maison.

l’orient 127

Nous logeons au couvent même de la Nativité. Mais nos chambres sont de vraies cellules froides et lugubres; aussi, notre diligent et dévoué Melhem Ouardy nous a-t-il loué deux pièces, dans la maison d’un indigène, où nous pouvons manger et rester dans la journée, quand le temps ne nous permet pas .de sortir. Malheureusement, c’est avec la femme qu’il a traité; le soir du premier jour, quel n’est pas notre étonnement, en voyant un homme, tenant deux enfants par la main, entrer et s’asseoir tranquillement dans notre chambre? — Il déclare que sa femme a agi sans son consentement, et qu’il ne reconnaît pas la location qu’elle nous a faite ; il prétend nous expulser. Avec sa violence ordinaire, notre féroce Melhem le jette à la porte! Nous n’étions pas sans inquiétudes, mais il n’a pas reparu.

Ce logis nous devient précieux, car la pluie ne cesse de tomber, et je transforme la chambre en atelier. Je tenais à avoir un dessin d’une femme de Bethléem, mais ce n’est pas chose facile : bien qu’elles ne

l’orient

soient pas nialioniélanes, c’est une lionte, pour elles, de se laisser dessiner ou peindre; il a fallu la diplomatie de Melliem, doublée de l’irrésistible et universelle séduction d’un louis, pour décider deux d’entre elles à venir poser chez moi. Et encore, que de précautions pour entrer et pour sortir sans être vues !

20 décembre.

Nous rentrons à Jérusalem; nous courons à la poste, où les nouvelles de France nous attendent, et faisons les préparatifs indispensables pour notre expédition au delà du Jourdain. Il faut bien des démarcbes, pour obtenir des escortes, et faire venir jusqu’à Jérusalem, pour nous accompagner, les cheiks des tribus bédouines que nous devons traverser, car nous avons l’ambition d’aller jusqu’à M’Kaour, où aucun étranger n’a pu pénétrer depuis trente ans.

Nous profitons aussi de ce nouveau petit séjour à Jérusalem, pour faire quelques excursions aux environs de la ville : à Béthanie, où quelques [lierres sculptées, au milieu des ruines, sont des vestiges, dit-on, de la maison de Marthe et de Marie. Nous des-

l’ouient

ccndons dariÿ un souterrain, sous une mosquée de pauvre apparence, au tombeau de Lazare, et nous revenons à Jérusalem, en passant par le petit bourg de Betbphagé, où

Jésus prit l’àne sur lequel il rentra le jour des Uameaux.

Nous visitons aussi le tombeau des Uois, où lut, sans doute, ensevelie la reine Hélène et sa lamille (40 ans après le Christ). La

l’orient

frise qui domine l’entrée est naïvement et grossièrement sculptée. On y voit des grajipes de raisins, emblèmes de la Terre promise. Comme disposition générale, sauf les peintures et les sculptures d’un art si élevé qui manquent ici, ces chambres sépulcrales, creusées dans le rocher, rappellent les tombes égyptiennes.

Le premier janvier se passe tristement, loin de tous ceux que nous aimons...

11 faut s’être habitué à cette canqiagnc de Judée, pour comprendre le style presque religieux de ces collines qui ondulent, et dont rien ne coupe la ligne infinie, ni bouquets d’arbres, ni bâtiments. Les villages eux-mêmes, rares d’ailleurs, se perdent dans les pierres grises qui sèment les montagnes; et les maisons, soudées aux arêtes des rocliers ou aux flancs des collines, s’harmonisent si bien avec le paysage, que leur silhouette ne rompt pas le charme de cette douce monotonie.

Au coucher du soleil, Jérusalem, toute grise, avec ses maisons surmontées de dômes,

l’orient

avec quelques noirs cyprès qui pointent çà et là, se détache tristement, comme un grand cimetière, sur un ciel doré, et sur les montagnes de Moab, éternellement bleues!

C’est dans ces montagnes de Moab que nous allons entreprendre une intéressante expédition.

Ce côté de la Palestine, à peine connu, a un intérêt bien plus vif que tout le reste du pays, si exploré, et, par là même, quelquefois, si banal; aussi ai-je cru devoir, pendant ce voyage, noter mes impressions, au jour le jour, comme dans un journal de bord.

5 janvier^.

Nous quittons Jérusalem à 8 heures. En dehors des cheiks et de notre escorte de Bédouins, nous sommes accompagnés du Révérend Père Zéphyrin, un Bavarois, d’une intelligence et d’un dévouement absolus, qu’une irrésistible vocation de missionnaire a entraîné à venir catéchiser les sauvages Bédouins de Medeba.

Nous contournons Béthanie et les restes de son ancienne synagogue. Puis, nous sommes en plein désert. Dtyeuner au khan rouge. Vue féerique : on se croirait sur une écueil entouré, de toutes parts, d’une mer en furie, instantanément pétrifiée : les vagues immenses paraissent avoir gardé leur impétuosité, en se transformant en rochers; quelques touffes d’herbes vertes ou rou-

l’orient

geàtres semblent des varechs charriés par le Ilot, et les plaques de calcaire blanc forment comme récume de ces vagues qui, depuis des siècles, se serait figée à leur crête. Au loin, même, la tour russe du mont des Oliviers paraît un phare, le phare du monde chrétien ! Une pente abrupte et déserte, bien laite pour servir de décor à la parabole du bon Samaritain, nous amène à Jéricho (7U0 mètres au-dessous de Jérusalem , 300 au-dessous du niveau de la mer).

La chaleur est tropicale, la végétation splendide; partout des forêts d’orangers, de citronniers et de bananiers, ployant sous les fruits.

Nous campons au bout du village. Le soir grande fantasia devant nos tentes, en notre honneur. Deux chefs, au milieu d’un demicercle d’hommes (jui chantent en chœur, simulent un combat. Puis, une femme danse la danse du sabre. Elle est vêtue d’une robe qui traîne tout autour d’elle, avec de longues manches llottantes qui ressemblent à

des ailes, quand elle agite les bras. Elle glisse, en poussant, de temps en temps, des cris aigus de chouette. Derrière le groupe des chanteuses, des Bédouins sont assis autour d’un grand feu dont le reflet fait, de temps en temps, briller comme un éclair, la lame recourbée du sabre avec lequel la danseuse ne cesse de jouer.

6 janvier.

Départ à sept heures, après une nuit (roraj>e.

Nous traversons la plaine du Jourdain et le gonlfre Maudit, raviné, calciné, où furent Sodome et Goinorrhe. Nous laissons, à notre droite, remplacement de Sodome, et nous arrivons au Jourdain, à l’endroit même où le Christ fut baptisé. Le hasard nous y amène i)récisément le jour anniversaire de son haptême.

Le Jourdain conle violemment; ù gauche, des rochers <à pic, hauts de 30 mètres, lomhent dans le fleuve, comme des falaises, et réllètent, dans son eau, leur somhre muraille. A droite, un hois de tamaris et de roseaux gigantesrpies termine la plaine aride par une sorte d’oasis. Le silence est solennel ;

on n’entend que le siflleinent du vent dans les roseaux, et le grondement du Jourdain.

Ici, se place un épisode que je ne sais comment raconter ; quel est le voyageur qui ne dit pas a voir, miraculeusement, écliappé à mille dangers, pourtant imaginaires? Je me fais l’effet, en contant l’attaque dont nous avons été l’objet, de ces explorateurs qui prétendent, toujours, avoir été sur le point d’être dévorés. Pourtant, dût-on suspecter ma

l’orient

lionne loi, je ne passerai pas sous silence ce trait assez caractéristique. Les tribus bédouines, qui sont au delà du Jourdain, ne reconnaissent aucune autorité; il y a, entre elles, des luttes cruelles et incessantes. Quand il y a du sang' entre deux tribus, il faut encore que le sang coule, jus- (pi’à ce que la première offense se trouve suriisainnient vengée. Or, nous sommes sous la protection des Bédouins Aboudis, et conduits par leur grand cbeik. La tribu des Sobaberis, qui occupe l’autre rive, est l’ennemie acbarnée de nos Aboudis. Nous ignorions ce détail; aussi, n’avons-nous pas été peu surpris, pendant que les Arabes sondaient le lleuve, pour voir si nous jiourrions le passer à gué, d’entendre deux détonations et le sifllement de deux balles.

Immédiatement, nous voyons nos Bédouins se cacber derrière des arbres. On nous explique que les Sobaberis, du liant des rochers, guet tant notre passage, ont tiré sur nos guides. Personne n’est lilessé ; sur le conseil du curé, nous rebroussons immé-

l’orient

diatcinentchemin, pourgagner l’unique pont sur le Jourdain, et renonçons à le passer à gué. On ne pourrait évidemment pas attendre des Sohaheris un accueil bienveillant!

Nous errons longtemps dans le désert :

des mamelons d’nn sable gris-jaune se détachent sur le ciel, en valeur claire; ils sont séparés par de petits ravins, et sillonnés de légères crevasses; çàet là, quelques touffes d’une végétation rabougrie d’un vert bleu très-pâle, dont les branches sont

poudrées par la poussière du désert

Sur cet ensemble gris, les figures s’enlèvent violemment, et les ombres s’allongent, violettes, avec un dessin très-arrêté.

Ensuite, on croirait voir une ville pétrifiée, dont les ruines auraient blanchi, au soleil, comme les ossements desséchés qu’on trouve dans le désert. On ne peut rien rêver de plus funèbre : l’imagination voit les restes d’immenses forteresses et d’églises; le chemin qui serpente le longdès rochers semble suivre la crête de vieux remparts.

l’orient

Le sol est d’une teinte uniforme et aveuglante! Evidemment, il a été bouleversé et a dù subir des secousses volcaniques ou servir de lit à un autre fleuve, peut-être à un bras de mer.

Nous traversons le Jourdain, sur un pont couvert. On paye le péage à quelques Bédouins, campés à l’entrée. C’est comme un écho de civilisation !

Dès qu’on l’a francbi, le coup d’œil cbange : on sent que l’on a quitté le pays maudit de Dieu; sans être riant, le paysage perd son aspect tragique ; voici des tamaris, des roseaux, puis de grandes landes, où, au milieu de buissons d’épines, apparaissent les dos bossus et les têtes résignées de cbameaux, qui paissent par milliers. Sur notre passage, leurs petits, effrayés, bondissent, avec de gracieux mouvements de biches.

Toutes les silhouettes se détachent sur le fond violacé des monlagnes de Moab, qui font comme un rideau. A droite, la mer Morte se perd dans la buée des montagnes de Judée.

Nous prenons le café^d.nns la tente du

l’orient

clieik qui nous a menés jusqu’ici. Celte lente basse et somlire est séparée en deux par une toile tendue. Du côté opposé à celui où il nous reçoit sont ses femmes; nous les entendons jacasser et rire; à travers les fissures de la toile, nous devinons leurs regards, curieusement braqués sur nous.

Nous campons au pied de la montagne de Moab : le soleil se couche, derrière le mont des Oliviers. La lame d’argent de la mer Morte, comme une immense épée, semble menacer la Pentapole. Quel spectacle merveilleux! Le grandiose de cette nature de Palestine n’a pas le côté déprimant de celle de l’Égypte : 11 est tempéré par une mélancolie douce.

De grands troupeaux de vaclies et de bœufs descendent de la montagne, poussés par des Bédouins; les bêtes sont petites et leur fourrure épaisse les fait ressembler à des ours.

Pendant une partie de la nuit, les liurlements des chacals, qui errent autour du campement nous empêchent de dormir.

A peine en roule, nous passons près d’une source; un clair ruisseau coule, entre des bambous et des tamaris. Son nom, à moitié latin, est un souvenir du passage des Croisés.

Nous nous élevons, dans des chemins à pic, au milieu de landes, semées de petites roches grises, où poussent des toulîes de genêts chevelus. On voit aussi des plantes au feuillage assez semblable à celui des jacinthes, mais plus fin et plus allongé; leur Heur, sur une fine tige, s’élance en petites clochettes blanches, comme un énorme muguet. Pour le moment, il n’y a guère que les squelettes desséchés de celles de l’an dernier. C’est le lis des champs de l’Pivangile. Ici, on comprend que le Christ ait choisi

l’orient

cette plante pour prouver, dans la parabole, quel souci Dieu a des moindres choses de la nature, car l’oignon de ce lis pousse, dans le rocher même, presque sans terre végétale; de place en place, de rouges anémones et des narcisses embaumés.

A mesure qu’on s’élève, le panorama sur la vallée du Jourdain et sur la mer Morte devient splendide; il se développe comme un plan en relief, borné par les montagnes de Judée, dont les mamelons s’étagent jusqu’aux sommets que domine le mont des Oliviers.

Nous passons auprès du mont Nébo, ou plutôt des monts Nébo, car c’est une suite de montagnes et non un mont isolé. Aux pieds de cette chaîne, la fontaine de Moïse (Aïn-Mousa) descend de la montagne, au milieu d’un chaos de pierres; puis, glissant sur d’énormes dalles, son mince blet d’eau tombe, en une double cascade, arrosant des touffes de fougères accrochées aux rochers; il continue son cours, au fond d’un profond ravin.

Lü mont Nôbo s’appelle encore Djebel Neba. Ici, nous ne soinnies plus en terre sainte; nous soninies entrés en Arabie Pétrée.

Aux flancs de la montagne paissent des troupeaux de chèvres noires, aux longues oreilles jiendanles, gardées jiardes Bédouins accroupis et immobiles, bloltis sous leurs lourds matscblacks.

Nous arrivons au sommet, sur les bautsplateaux; de grandes plaines labourées, à perte de vue, s’arrondissent à l’horizon, comme dans un paysage d’Occident; à gauche, on aperçoit les montagnes de l’Arabie l‘étrée. A cba(pie instant arrivent des groupes de Bédouins, averlis par le curé de Medeba; ils nous bonorent de brillanles fantasias, où, avec leurs fusils, leurs sabres, et leurs terribles lances, ils se livrent à des condmls simulés, (j\ii sont, paraît-il, la reproduction exacte de leurs véritables batailles.

La rout(! est interminable; la plaine est semée de jietits sommets; sur chacun de ces sommets, des ruines.

l’orient

Enfin, nous voici à Medeba. Tous les habitants, après avoir bruyamment donné l’aceolade au curé, viennent nous baiser les mains. De toutes parts, on tire dos coups de fusils. C’est la réception la plus flatteuse qu’on puisse rêver, dans un village bédouin !

Les enfants des écoles viennent, en rang, au devant du père Zéphyrin, et lui récitenl,

l’orient

ânonnant, comme dans les écoles d’Europe, d’interminables compliments. L’accueil qu’on fait cà ce digne prêtre a un caractère vraiment touchant !

Nous pénétrons dans la triste demeure du curé. La France est très-aimée ici, et son drapeau flotte au-dessus de la mission.

Le village n’est pas d’une originalité extrême; il est construit sur les débris d’une cité juive ; on voit, encore, les ruines d’une porte monumentale. Dans une misérable maison de Bédouins, nous admirons une mosaïque grecque, dont, malheureusement, l’inscription est indéchiffrable, et qu’un palais envierait!

Un tiers des habitants de Medeba est grec, les deux autres sont catholiques; tous, très-attachés et dévoués à leur curé. Il les a conquis par sa bonhomie franche, par son courage, et, aussi (les Bédouins .sont très-sensibles à ces avantages), par sa force et par son intimidante et vigoureuse prestance. Le vieux cheik a été le premier converti.

l’orient

Le ciel est gris; l’air vif et froid; nous sommes à 800 mètres, au-dessus de la mer.

Le bon curé nous tient fidèle compagnie et nous renseigne sur ses Bédouins, qu’il aime profondément, et sur leurs mœurs primitives et sauvages.

Ici, aucun gouvernement ne saurait avoir de prise : la loi du talion est la seule en vigueur, et chacun se fait justice.

Les tribus sont, sans cesse, en guerre les unes avec les autres.

Medeba est à la tribu des Azizates. Dernièrement, une chrétienne mariée, la plus belle de la tribu, a été enlevée par un homme des Kerakis.

La vengeance ne s’est pas fait attendre; une bande d’ Azizates s’est rendue à Kerak, une nuit, pour tuer le ravisseur. On l’a trouvé, au milieu de ses troupeaux; en vain, le misérable a essayé de se cacher derrière ses bœufs. Il a été impitoyablement massacré. Cette scène se passait dans la nuit de Noël; les Azizates, en accomplissant cet assassinat, se sentaient si forts dé leur droit

l’ouient

et se considéraient si bien comme des justiciers; que tous, avant de se mettre en route, avaient assisté à la messe de minuit et avaient communié.

Malheureusement, il y a eu une déplorable méprise : celui qu’ils ont tué n’était pas le coupable. Nous sommes prévenus de n’avoir pas à nous étonner, si nous sommes réveillés, celle nuit, par des cris et des coups de feu, car la famille de l’innocente victime doit venir, à son tour, exercer sa vengeance, et les Azizates l’attendent, en nombre et armés, cachés dans une vasque, non loin du campement.

Samedi 8.

Grâce à Dieu, rien n’a troublé notre sommeil, que les aboiements des cbiens et le ronflement effroyable du vent.

L’humidité est pénétrante; la pluie tombe sans cesse, et la plaine est noyée dans une tristesse infinie. Les Kerakis ne sont pas venus, mais on reste sur le qui-vive, car ces sortes de vendettas couvent, souvent, plus d’un an, avant d’éclater. 11 faut toujours être prêt à se défendre, soi-même, contre mille dangers qui peuvent surgir, tout à coup, surtout au moment de la moisson; à cette époque, d’innombrables Shabarades, des .Arabes du fond de la Pétrée, noirs comme du jais et entièrement nus, arrivent avec des troupes énormes de chameaux, et campent sur les collines environnantes.

loO

l’orient

Jls viennent glaner; on ne peut leur refuser ce privilège, mais ils sont très-voleurs, et il faut toujours être en état de les poursuivre.

Malgré sa sauvagerie, ce peuple arabe a des côtés d’une tendresse presque enfantine, et d’une sensibilité étonnante : quand le curé a dit aux Azizates que le Patriarche de Jérusalem leur envoyait sa bénédiction, ils se sont tous mis à pleurer.

Leurs moeurs sont patriarcales : ils passent leurs soirées, accroupis autour d’un grand feu, dans une salle, chez le curé, à fumer le narghilé et à écouter une pieuse lecture.

Plusieurs usages antiques subsistent encore : le respect du foyer garde toute sa force primitive. Rien ne peut sauver un ennemi, poursuivi par un Azizate, à moins, pourtant, qu’il ne puisse pénétrer dans .sa tente, et en toucher le pieu central. Alors, il devient l’hôte de l’Azizate, sacré et inviolable.

Les hommes ne labourent pas leurs champs, mais ils font la nourriture de leurs labou-

l’orient

reurs et la leur portent, eux-mêmes, chaque soir. Le métier de berger est méprisé; il est réservé aux fous et aux enfants.

L’unique occupation des hommes est de

veiller sur leur village ; leurs seules passions, la guerre et les chevaux. L’instruction des enfants, de ceux, du moins, qui ne vont pas à l’école, se résume dans l’équitation. Dès qu’un poulain a un an, un enfant grimpe sur son dos, à poil, et ils font leur éducation réciproque.

l’oiuent

ir)2

On ne monte que les juments : elles sont plus dociles. La nuit, on les laisse paître, en liberté, autour du village. Elles restent toujours sellées, prêtes, comme les Bédouins, à la moindre alerte. Elles sont les fidèles associées et les compagnes de guerre de leurs maîtres.

Aussi, le don de sa monture est-il la faveur la plus insigne qu’un Arabe puisse faire à son hôte. Qu’on juge de notre étonnement, quelques heures avant notre départ de M(‘deha, en voyant le grand Cheik, luimême, suivi de ses deux fils, venir vers nous, en grande pompe, tenant par la bride sa plus belle jument! 11 nous fait dire, par le drogman, qu’il nous l’offre. Naturellement, nous refusons, avec un vif empressement, ce royal présent, en exprimant notre profonde reconnaissance.

Les femmes bédouines sont méprisées. 11 ne faut pas les saluer, et avoir soin de ne jamais parler d’elles. Elles disent à leurs maris : « Mon maître. » Elles se marient vers dix ou douze ans; à cet âge, elles sont

l’orient

souvent fort jolies, et ne sont pas encore défi gurées par le tatouage.

Les maris achètenl leurs lemnies, 1 ,500 fr. , à peu près. Le prix ne varie pas, selon la beauté; parfois on paye, en nature : le père donne sa fdle en échange de quatre mulets ou de quatre chameaux.

lo4

Les iiidirialions ne sont jamais consultées; cependant, il y a peu de mauvais ménages. Les Azizates aiment assez leurs enfants, tout en préférant infiniment les fils aux filles.

Non loin de Medeba, est le Kerak, où l’on voit les restes d’un grand château fort, construit par les Croisés. Leur souvenir est trèsvénéré, ici ; on parle d’eux comme des héros gigantesques d’une antique légende.

Le soir, grande fantasia : les danses ont un caractère guerrier, bien éloigné des pas mous et lascifs de l’Égypte. Les chants des hommes, rangés en cercle, qui accompagnent tes danseurs, rappellent un peu ceux des zikrs, tout en étant beaucoup plus belliqueux. Ils poussent des cris stridents, trèsrliythmés, sur trois notes (la, si, si bémol) . Ils avancent, puis reculent, en excitant les deux danseurs qui simulent un comblit au sabre ou au fusil, comme à Jéricho. Yacoub et Ibrahim, les deux plus vaillants Bédouins de notre escorte se distinguent, surtout : ils se poursuivent, s’attendent, se blottissent et

l’orient Ioo

se replient sur eux-mêmes, comme pour bondir l’un sur l’autre, puis rampent avec des mouvements félins, en jetant des cris de guerre. C’est à la fois plein de grâce souple, et de mâle énergie.

Dimanche 9. — Messe, dans la chapelle de la Mission, ou du moins, dans une sorte de salle basse, sans ornements, remplie d’Arabes recueillis; notre odorat de Parisiens supporte difficilement l’étrange parfum qui se dégage de cette pieuse, mais sauvage assemblée.

Le temps est un peu plus clément et nous permet de profiter de l’invitation qui nous est faite d’aller prendre le café, dans une maison bédouine.

Nous prenons place, par terre, dans une grande salle, autour d’un feu pétillant. Nos hôtes et nos hôtesses, complètent le cercle, et nous regardent, avec une curiosité sympathique. On nous sert de la cannelle dans de l’eau chaude. 11 paraît que c’est la collation la plus délicate, qu’on réserve pour les invités d’une considérable distinction. On a.

l/ORlENT

d’ailleurs, un grand respect de la hiérarchie sociale, chez les Bédouins.

Ils ont la vénération de l’aristocratie; les grandes familles ne se mésallient i)as. On traite chacun avec la considération que son rang lui vaut : tel cheik qui se lève, pour nous, à notre entrée, parce que nous sommes étrangers, tendrait seulement sa main à baiser, en restant accroupi ou assis, à un autre cheik, dont la noblesse ne vaudrait pas la sienne.

l’orient

Los côtés do la salle où nous sommes, sont divisés, par de grandes arcades, en sortes de niches, qui servent d’alcôves à chaque ménage de la famille. Grâce à l’intervention du curé, quelques Bédouines consentent à se défaire de leurs hijoux, en ma faveur; elles hésitent, car ces ornements leur viennent souvent de famille. Enfin, j’en emporte une collection assez pleine de couleur locale. Ils sont tous en argent, trèsprimitifs, et ornés de verroteries baroques.

Nous quittons Medeba à deux heures, et, après une heure et demie do route, à travers la plaine, nous arrivons à Maïn.

C’est ici que Balaam a prophétisé sur le peuple d’Israël, en présence de Balak, qui l’avait appelé pour le maudire. Le soir, .sous la tente, le Père nous lit cette prophétie, dans la Bible; ce langage écouté dans le pays même qui l’a entendu, il y a tant de siècles, est d’une saisissante poésie.

11 reste encore quelques ruines du temple de Baal, disséminées sur deux collines; les horizons sont beaux et pâles; les terrains

l’orient

”ris, avec des landes violettes, où les champs labourés plaquent de grands dessins roux.

La population devient de plus en plus sauvage : les rares habitants de Maïn se terrent, comme des renards, dans les souterrains qui restent au milieu des ruines.

Jamais le spectacle de notre campement n’a été plus pittoresque que ce soir. Le clair de lune est resplendissant; nos cinquante Bédouins ont piqué leurs lances en terre. Accroupis autour d’un beau feu, ils causent avec animation. Leurs chevaux errent, en liberté, autour des tentes.

Une scène dramatique vient jeter le trouble, dans cette calme soirée. On accuse le cheik des Ilamaïdis (de M’Kaour) «l’avoir fait disparaître un mouton; le berger, qui est Azizate, se permet de le menacer et de le maudire, jusque dans sa [lostérité.

Le vénérable cheik se lève; sa figure prend une expression féroce; il saisit une pierre, mais on parvient à le calmer. Au moment où son fils, prévenu de la dispute.

l’orient

lo9

arrive au camp, tout est déjà rentré dans l’ordre. Nous espérions, pour la couleur locale, que les choses iraient plus loin! On auiait cru assister à une querelle, chez les pasteurs, au temps d’Ahraham !

Nous régalons nos Bédouins d’une chèvre, qu’ils font bouillir, sur place, dans une énorme marmite et qu’ils mangent immédiatement. Ils puisent le riz, dans la marmite, avec leurs doigts, et en font de grosses boulettes, qu’ils dévorent, gloutonnement, comme des ogres.

Leur reconnaissance, presque fatigante, se traduit par un interminable baise-main.

C’est aujourd’hui que nous verrons M’Kaour ou Macliérous, les ruines du château d’Ilérode, où dansa Saloiné et où fut martyrisé saint Jean-lîaptisle! C’est le hut de notre expédition! Peu d’Hiuropéens y ont p('métré : M. de Sauley, lui-niènie, il y a trente ans, a dù se contenter de voir M’Kaour de loin; mais le cheik desllamaïdis est là, et nous promet de nous y introduire.

Kn selle, à 7 heunss. Le jour est à peine levé ; nous suivons, lon<;tem})s, la plaine déiiudéi*, puis nous descendons dans des ravins, par des chemins prescpie à pic, remplis de pierres qui roident, sous les pieds de nos ehevaux.

■ I.e soleil devient torride. Nous avons des

l’orient

aperçus merveilleux sur la mer Morte, d’un bleu métallique, comme figée, et sans une ride.

En face, les rudes et sauvages montagnes de Judée viennent y baigner leurs flancs abrupts. A droite, la vallée du Jourdain : au milieu du Gbôr, on devine le cours du fleuve, encaissé, dans le désert blanc, que nous avons traversé. Jéricho apparaît; et, sur les montagnes, posées comme des nids d’aigle, on entrevoit Jérusalem et Bethléem.

Les rochers que nous traversons deviennent volcaniques et calcinés. Il a dû y avoir, encore ici, d’effroyables bouleversements. Des grottes naturelles percent la montagne, de place en place. C’est dans une de ces anfractuosités profondes que coulait, jadis, la source où Hérode puisait l’eau qui lui garda, jusqu’à un âge très-avancé, toutes les ardeurs de la jeunesse.

An milieu des pierres, par un chemin invraisemblable, nous gagnons un ruisseau, qui coule, avec un joli murmure, dans une forêt de lauriers roses, dont les fleurs se

l’orient

détachent sur la muraille violacée des rochers.

Nous allons arriver à M’Kaour.

Il faut se réunir, tous; car, bien que le cheik ait été prévenu, on ne sait pas quel accueil nous attend !

11 est déplorable, l’accueil Le cheik,

insuffisamment consulté (c’est son fils qui était venu nous trouver, la veille) nous reçoit avec une figure menaçante, et nous ordonne de rebrousser chemin. Nous résistons, la dispute s’envenime; il menace le curé de Medeba ; on sort les revolvers ; les Azizates furieux arment leur fusils. L’aventure menace de devenir tragique; nous sommes très- inférieurs en nombre.

Melhern tâche de calmer tout le monde, et d’éviter une rixe. Tout à coup, c’est contre Pierre et moi, que la fureur des Ilamaïdis se tourne : ils ramassent des pierres, et commencent à nous en jeter ; Melhern se précipite entre eux et nous, et parvient à leur faire entendre raison.

On nous laisse déjeuner, mais l’appétit

l’orient

n’est pas brillant. Assis, cà dix pas, leurs yeux de hyènes fixés sur nous, les Hamaïdis ont l’air de nous guetter, comme une proie.

Nous ne ferons pas un long séjour, ici : d’ailleurs, au point de vue pittoresque, M’Kaour est une déception complète : du château d’Hérode, il ne reste rien, que des tas de pierres informes ! la vue sur la mer Morte est belle et très-étendue.

A deux heures, nous replions bagage; mais, Melhem est prévenu qu’une embuscade de cinquante hommes nous attend, en route, dans les défilés, et que nous serons attaqués. Il ne reste, pour nous, qu’une seule chance d’échapper à ce danger, c’est de nous faire précéder par le cheik des Hamaïdis. A force de supplications, nous obtenons cette faveur, qui doit nous rendre inviolables; malgré tout, Melhem est toujours inquiet. Enfin, nous rentrons à Maïn, par un clair de lune éblouissant, après cinq heures de route, sains et saufs, mais exténués ; nous avons été dix heures à cheval.

l’orient

L(3 soir, nos Azizates ne pouvant se reinellre de l’affront fait à leur curé par ce cheik de M’Kaour qui l’avait menacé, et qui est maintenant dans notre campement, le forcent à venir demander pardon, à genoux, au Père Zéphyrin, et à lui baiser les pieds.

Le brave prêtre le relève et frotte sa barbe contre la sienne, symbole suprême de réconciliation et d’alliance.

11 janvier.

Nous faisons nos adieux au curé de Medeba qui regagne son village, et nous nous mettons en route, par la plaine. Le temps est beau, mais froid et le vent souffle. Le paysage y prêtant, on se croirait en Europe.

Nous nous arrêtons pour déjeuner, à Ilesban. C’est une ancienne ville, florissante au temps des juges.

De belles ruines couronnent une colline dénudée.

Nous descendons, à travers les rochers, jusqu’à Ouadi-Hesban, vallée riante et fraîche, arrosée par un ruisseau transparent. Nous campons à la place même où sa

l’orient

source jaillit du rocher, au milieu d’un cliainp de cresson et de délicieuses fougères; la vallée est tapissée d’une herbe épaisse, qui forme un contraste reposant avec l’aridité de la colline.

La nuit a été froide, et, quand nous partons, à 7 heures, le ciel est gris.

Nous remontons la vallée d’Hesban : de vieux squelettes de chênes tiennent encore des rochers enserrés dans leurs racines énormes : ce sont les vestiges des forêts qui ont dû couvrir une partie de ce pays, au temps de sa splendeur. Sur la hauteur, nous suivons longtemps le désert mamelonné, couvert d’une herbe grise comme du lichen , semée d’anémones rouges; puis, après avoir descendu une des côtes rocheuses qui sont un des caractères de ce pays, nous trouvons une vallée (ouadi) traversée par un petit torrent plein de truites.

l’orient

Le soleil brille, maintenant, resplendissant. Tout à coup, on débouche sur Amman (ancienne Ammon Raboth) capitale des Moabites, puis ville romaine (Philadelphia). Sous les Romains, tout ce pays était sillonné de voies, dont on retrouve à chaque instant des traces.

Les restes de Philadelphia sont superbes : un grand-théâtre, dont l’acoustique est étonnante, un autre théâtre couvert (Odéon), une grande basilique, des temples romains, une mosquée.

Ainsi, toutes les civilisations s’y coudoient, et y confondent leurs ruines; on trouve des pierres couvertes d’inscriptions cunéiformes, dans les débris d’une église chrétienne!

La vallée est resserrée ; les collines abruptes, du côté du grand-théâtre, surtout, laissent, à peine, la place de quelques monuments, entre ses assises et le ruisseau. Il y avait ville haute et ville basse. Le théâtre est adossé au roc, et, en partie creusé dans son liane.

Hérissée de colonnes antiques, avec ses

l’orient

maisons modernes, nichées et blotties dans les angles des ruines somptueuses; avec sa basilique baignant dans le ruisseau, ses digues écroulées, son pont monumental et délabré, la ville à un caractère pittoresque et riant, qui surprend, au milieu de ce pays sinistre.

Tout est d’un ton gris, mais chaud et doré. Amman est maintenant une colonie circassienne. Le type des habitants est tout diflërent de eelui des Bédouins : Ils portent des pantalons, une sorte de redingote, avec des bretelles croisées, servant de cartouchières, et des toques bordées de fourrures.

Les femmes sont en rouge, avec un voile blane sur la tête. Celles que nous avons pu voir m’ont paru peu justifier la grande réputation de beauté de leur race.

Nous eampons dans un coin charmant, entre la colline et le ruisseau, aux pieds du théâtre. Nous excitons fort la curiosité des indigènes. Ils entourent nos tentes, mais semblent bien inolfensifs.

En face de nous, sur la rive opposée,

l’orient

sont les restes de la forteresse, une immense citerne, un temple et une mosquée en ruines. L’intérieur de la mosquée, d’un style mi-hébraïque, mi-arabe, est original et gracieux, avec des ogives, des arcades et des ornements végétaux où domine la grappe symbolique des Hébreux.

Jeudiy 13.

Il paraît que ma confiance dans l’apparente bonhomie de nos hôtes Gircassiens n’était aucunement justifiée, et qu’ils sont, au contraire, très-red ou tables ; nos moukres ont trouvé, sur leur chemin, un Bédouin assassiné et jeté, avec sa jument, dans une citerne. De plus, Salim a surpris, rôdant fort tard autour de nos tentes, un Circassien qui n’a pas pu justifier sa présence. Aussi, avonsnous entendu, bien avant dans la nuit, la voix sonore de Melhem crier « karakon » (garde à vous), et, de l’extrémité du camp, celles des veilleurs qui lui répondent.

Nous quittons la vallée de Ilammàn, qui est le point est extrême de notre voyage. On aperçoit, des hauteurs, éclairé par un unique rayon de soleil, comme par une projection

l’orient

(le lumière électrique, l’immensité du grand désert, où passe le chemin des pèlerins de Damas à La Mecque.

Nous arrivons à une sorte de forêt desséchée : de vastes espaces pleins de roches grisâtres, où des arbres vigoureux et trapus, tenant du chêne et du frêne, tordent leurs branches noueuses et convulsées, en de menaçantes silhouettes. Ces squelettes d’arbres, dans cette plaine, sont bien plus tristes encore que les collines dénudées de la Judée; ce n’est plus mélancolique, c’est lugubre et sinistre comme un colossal cimetière abandonné.

11 est difficile d’échapper à rinlluence de cette atmosphère de désespoir.

Au milieu de ces arbres, on voit les traces d’une voie romaine et les ruines d’une ville juive.

On passe auprès du tombeau de l’im des cheiks les plus vénérés des llédouans, entouré d’une quantité de dolmens et de menhirs. Ces forêts, qui ontdù être toulTues et sombres, étaient bien faites pour servir

l’orient

d’asile aux prêtres de ces religions primitives, et de temple aux mystères druidiques.

Le campement se dresse, comme^ par enchantement, dans une petite vallée déserte et peu profonde. (Aïn-el-Kamchah.)

Vendredi 14.

Départ à sept heures, par un brouillard épais. Le pays est de plus en plus montaj;neux. De rares rayons de soleil dessinent coinine des îles de lumière, au milieu des brumes, qui enveloppent les sommets.

Nous traversons la profonde vallée de riaboek (Z(>rka), où Jaeob eut la vision de l’échelle, sur laquelle des anges montaient et descendaient.

.\u fond de cette vallée, coule un ruisseau, bordé de lauriers roses. Les montagnes sont toutes lleuries de cyclamens.

La pluie devient torrentielle; enfin, à midi, nous arrivons à Djeracb. C’est à travers des rafales, que nous apercevons ses lorcts de colonnes et ses ruines. Nous dé-

jeûnons sous une arcade délalirée, auprès d’un grand feu, qui nous réchauffe un peu.

Nous ne pouvons songer à parcourir Djeraclî aujourd’hui, ni même à sortir un instant. Nous prenons le parti de nous réfugier, tous trois, dans une chambre indigène, où nous passerons la nuit, tant bien que mal.

La seule distraction est la visite du Kaïmakak (gouverneur circassien). A peine a-t-il pénétré dans notre réduit, que je remarque à son doigt, une sorte d’agathe herborisée, comme brûlée, enchâssée dans une naïve monture circassienne d’argent émaillée de noir. Je lui en fais compliment, par interprète, et il l’ôte immédiatement en me l’offrant. J’en grille d’envie, mais je sais, depuis l’épi.sode de la jument du cheik de Medeha, qu’il n’est pas d’usage d’accepter ces présents, si spontanément offerts, en apparence. Je me contiens, et lui demande, seulement, où je pourrais m’en procurer une semblable. « C’est impossible, me répond-il, la pierre a été trouvée, sous

l’orient

mes yeux, dans les ruines du temple d’Apollon, et je l’ai fait monter, moimême. » Mon désir se change en un irrésistible be- .soin de posséder ce joyau. Il me vient, tout à coup, une lumineuse idée: je voyais, depuis quelques instants, les yeux du kaimakak obstinément fixés sur ma chaîne. Chaîne et montre, le tout en nikel , acheté pour le voyage , m’avait coûté 30 fr. Je sors, de ma poche, l’objet de la convoitise du Circassien, et le lui offre.

en échange de sa bague, en lui disant, comme

le voyageur à l’aimable voleur de Nadaud : <( Voulez-vous accepter ma montre ? » 11 accepte, avec reconnaissance. Et voilà comment j’ai laissé à Djerach une montre achetée, avenue de l’Opéra, et rapporté à Paris une pierre qui orna, peut-être, le doigt d’une élégante Romaine de l’antique Gesara.

Samedi 15.

ÎSoiis profilons d’une courte éclaircie, pour visiter les ruines. Gesara était une ville (le luxe des premiers siècles de la colonie romaine. On y accédait par de beaux arcs de triomphe, dont une partie est restée presque intacte.

Trois tenn)les, dont l’un magnilique, consacré au .soleil et un théâtre, moins bien conservé que celui d’Ammon Ilabôth, nous frappent pendant notre rapide promenade; mais, le monument le plus original et le plus intéressant est le stade ou naumachic, dont les vestiges sont assez complets pour permettre de le reconstituer, par l’imagination . C’était une grande arène ovale, creusée assez profondément, où l’eau arrivait, par des canaux très-bien orga-

l’oiuent

nisés. Sur ce bassin avaient lieu des jeux nautiques. A l’extréniité nord étaient les gradins pour les spectateurs.

La ville est traversée, dans tous les sens, par de grandes colonnades qui se croisent ; on dirait des soldats colossaux, pétrifiés pendant qu’on les passait en revue. Un

beau l'orum (perybolos) Ibrme un demirond -point entouré de colonnes d’ordre ionique.

A l’Est de la ville, un joli ruisseau avec une grande et pittoresque cascade, au milieu d’un enchevêtrement de lauriers et de roseaux.

Les maisons des habitants ont respecté les ruines; elles sont, toutes, sur la rive gauche du ruisseau.

Nous rendons visite au généreux Kaïmakak. 11 nous oü're le thé, à la russe.

Par une matinée diluvienne, nous escaladons des côtes escarpées qui nous mènent à des plateaux élevés, en passant à travers les nuages. Nous sommes à l’abri, dans de grandes forêts de pins ; ce horrible.

temps ne nous permet pas de jouir de l’exquise vallée , dans laquelle nous descendons.

Elle forme, avec le reste du pays

l’orient

si aride, un charmant contraste : elle est riante et boisée : nous marchons sur un véritable gazon semé d’anémones rouges et mauves, de cyclamens et de petites jacinthes bleues.

Les arbres sont couverts des lianes embaumées d’une sorte de gros seringa tout en fleurs.

Arrivée à Rajib, pour déjeuner.

L’humidité est telle qu’on ne peut pas dresser les tentes. Nous sommes logés chez le cheik bédouin, dans une grande salle très-arabe; le sol est couvert de nattes, mais les lenêtres dénuées de carreaux.

La vue sur le Ghôr est belle : à cet endroit, il est verdoyant, et n’a plus le même aspect désolé qu’auprès de la Mer Morte.

17 janvier.

Le temps s’est beaucoup amélioré pendant la nuit, et le soleil éclaire notre descente sur le Ghôr. Superbe panorama : en face, les montagnes de Samarie, le Thabor et Nazaretb.

Il faut traverser plusieurs torrents grossis par les dernières pluies ; nous dominons le double lit du Jourdain : l’ancien, trèslarge; celui où il coule, très- resserré.

Maintenant, la plaine de Jéricho est fertile et cultivée (nous avons 25®);. mais, dès le mois de mars, elle est brfdée. De nombreux Bédouins y font paître leurs troupeaux, ou ensemencent des champs, (pi’ils labourent ensuite. Bientôt, la chaleur les chassera du Ghôr, et les .forcera à regagner les hauteurs.

l’orient

Des petites chaînes de montagnes sillonnent la plaine, dressant, d’une façon pittoresque, leurs escarpements de sable aux sommets gazonnés. Nous passons le Jourdain en bac, et nous campons sur la rive gauche.

Nous voici donc, en deçà du fleuve sacré, rentrés sains et saufs en Terre Sainte! C’est presque un commencement de retour!

Les Bédouins de Moab nous font leurs adieux; seuls, le cheik Fellack et quelques chrétiens de Medeba nous suivront jusqu’à Jérusalem.

La nuit est d’une limpidité prodigieuse; les étoiles sont plus éclatantes encore qu’en Egypte, jusque dans les profondeurs de l’horizon.

Le couchant garde, longtemps après la disparition du soleil, une lueur blanche, comme une immense voie lactée très-lurni-

neuse.

Mardi 18, mercredi 19.

Nous suivons toute la longue plaine déserte du Jourdain, sous un soleil radieux (30°); à gauche, des montagnes abruptes et des roches effritées ; à nos pieds, quelques plaques de gazon, sur le sable, et des touffes de buissons épineux où paissent des chèvres et des chameaux.

C’est le chemin que Jésus suivit, pour venir de Tibériade à Jérusalem, en évitant la Samarie.

A cinq heures, nous dressons les tentes à la Fontaine d’Élysée (l’ancienne Jéricho), auprès de ruines hérodiennes, au milieu desquelles coule une eau transparente. Le site est ravissant.

Notre nuit est un peu troublée par la sérénade que nous donnent les chacals.

l’orient

Le lemleinain, chaleur éloufTante ; pourtant, nous montons à la grotte de la Quarantaine, où N. -S. se retira pendant son séjour dans le désert.

Quelques moines grecs ont accroché leurs cellules aux flancs à pic du rocher. L’austérité de cette retraite n’est adoucie que par la vue sur la plaine ensoleillée du Jourdain; la solitude n’en est égayée que par le vol incessant des nuées d’oiseaux que nourrissent les religieux.

Demain, nous serons de retour à Jérusalem. Cette journée est la dernière, pour le moment, de cette vie nomade, si séduisante et si pleine d’imprévu, malgré son apparente monotonie.

A six heures, on est tiré de son sommeil par une harmonie métallique et guerrière qu’on appelle « la miisique».

11 ne faut pas se faire d’illusions sur la source de cette fanfare; c’est tout simplement le brave Melhem qui frappe, avec un bâton, sur une cuvette d’étain; enfin, les sons qu elle rend n’en sont pas moins vibrants.

l’orient

Il entre dans la tente, déjà gai, chantant et en train, nous apportant du lait de chèvre, parfois même de brebis, que je liume avec délices.

Après une sommaire toilette (on est pressé et il fait froid), on se bâte de ren- ' trer dans les malles les quelques objets indispensables qu’on a du en sortir, et de reboucler les valises.

> A la tente-salle à manger, le cbocolat nous attend; on s’en administre quelques tasses, avec du i)ain grillé; et, en selle... Les cbevaux pialfent et hennissent.

Pendant les étapes, comme les chemins sont très-étroits et plus difficiles que celui du Paradis, on marche à la file : chacun admire le pays qu’on traverse, et suit ses rêves sans parler à celui qui marche devant. A midi moins un quart, on met pied à terre pour déjeuner; le triomphe de Melhem commence : un garçon de table et un moukre ont apporté, sur deux mules, tout l’attirail désirable pour un déjeuner sur l’herbe très- complet. Sur un tapis de Turquie,

i/o RIEN T

(c’e8l le cas de le dire) on élend une nappe, qui se couvre de provisions fort appétissantes. !

Le menu est froid, naturellement, et peu varié, par la force des choses, mais assaisonné par nn appétit de voyageurs : omelette froide, œufs durs, poulet, mouton, g:\teaux , fromage , oranges (et quelles oranges! ces oranges de Jaffa qui vous fondent dans la bouche, et vous inondent l’estomac d’une bienfaisante fraîcheur); café ou thé, au choix... puis, cigarettes àdiscrélion.

Ce qui est vraiment incroyable, c’est le ralTmemcnt du service : tout est propre et brillant...

On lézarde au soleil, jusqu’à une heure et demie (sous la tente, quand on n’est pas en marche, on se livre à un domino ou à un tournoi à l’écarté); puis, on se remet en route jusqu’à l’étape définitive.

Là, quand on arrive, on trouve les tentes déjà presque dressées; c’est un spectacle charmant que de voir ces hommes s’agitant.

l’orient

courant, tendant les cordes, fichant les pieux en terre. Les tentes s’élèvent, comme par enchantement, et les drapeaux français sont * hissés au sommet; hélas ! ces terribles orages les ont bien un peu fatigués, nos pauvres drapeaux; et, qui n’a plus de bleu, qui plus de rouge,... mais l’intention y est toujours!

Déchargées de leurs lourds bagages, les mules se reposent selon leurs goûts, les unes en gambadant; les autres en se roulant sur l’herbe.

Le virtuose en cuisine, Francis, commence à opérer en plein air, tandis que notre escorte allume un grand feu, et se réchauffe en chantant.

On ne saurait se figurer à quel point le coup d’œil du campement est généralement joli : l’emplacement en est presque toujours bien choisi, qu’il soit dans une gorge sauvage ou dans une riante vallée.

Le dîner est à six heures et demie. Potage (bouillon de poulet ou de mouton, le bœuf ne se mangeant pas ici) et trois plats de viande avec légumes.

l’orient

Les agneaux sont exquis. On les décore du nom de « kharonfs »; et on les mange des leur plus tendre enfance. C’est comme qui dirait du « mouton de lait » ou du «veau de mouton ».

La seule chose qui laisse à désirer est le beurre : c’est une graisse infâme et verdâtre, qui donne à tout un petit ragoût de rance et n’évoque pas des rêves d’Isigny!...

Après l’entremets, le café, le thé, les éternelles cigarettes, une partie de cartes ou de domino, quand il pleut; autrement, une pittoresque promenade au clair de lune.

A neuf heures et demie, coucher. On a soin de se couvrir à outrance, et de cacher, sous les couvertures, les habits qu’on doit rcmeüre, le lendemain, si on ne veut pas les retrouver mouillés, comme s’ils sortaient de l’eau.

\oilà le récit d’une de nos journées, pris sur le lait, et exact comme une photographie.

Cette vie nous charmait tant, cpie nous

l’orient

avons un vrai regret à la pensée de rentrer à Jérusalem. Depuis le lendemain de notre arrivée, nous avons quitté le couvent des Dominicains, pour nous installer dans les chambres plus pratiques de l’hospice autrichien.

20 janvier

Uelour à .lérusalem, par le Khan et Béthanie. La joie du retour est doublée par le bonheur de trouver un abondant courrier apportant de bonnes nouvelles des chers Parisiens ! !

Bien nous a pris de rentrer, car, dès le lendemain, commence une pluie incessante et une froide tempête, qui se change en une tourmente de neige de huit jours.

Barement, dans ce pays, on avait vu chose pareille: on ne peut songer à sortir; toutes les communications sont coupées ; une voiture venant de Jalïa a été perdue : cocher et voyageurs ont disparu.

Pendant une courte éclaircie, le 23 vers le soir, le soleil paraît, et nous jouissons, de nos fenêtres, d’un effet de couchant

l’orient

superbe : le ciel est d’im vert pâle, doré; les dômes qui couronnent les maisons, couverts de neige, prennent des teintes d’un mauve très-doux, plus sombre pourtant, comme valeur, que le ton du ciel; les murailles, d’un gris vigoureux, sont tachées de quelques vives lumières.

A partir du 27, le temps se remet au beau; en attendant que la neige soit assez Ibndue pour nous permettre le voyage de Samarie, pendant lequel il faudra camper, nous faisons quelques excursions à l’hôpital et à l’école Rothschild, si merveilleusement organisés; au quartier des consulats situés h l’extérieur de la ville, et dans les environs.

Les grandes pluies ont fait jaillir, auprès de la Fontaine de Joh, une source tourbillonnante, d’une abondance inouie. Ce phénomène se reproduit tous les deux ou trois ans ; il est considéré , pour Jérusalem, comme le signe d’une heureuse année. Aussi, tous les habitants y viennent-ils, en pèlerinage, puiser de l’eau et y faire

l’orient

(les al)luüons. Ils s’asseyent en cercles; boivent dn café et Aiment des narghilés. Dans les groupes, aux sons aigres d’une sorte de guitare, deux Grecs dansent. Nous revenons, en longeant les murailles, devant les portes des .Maugrabites, de David et de Sion. .

Le couvent franciscain de Saint-Jean du Désert, élevé à la place où naquit saint Jean, n’est intéressant que par les ruines, assez complètes, d’un couvent de Visilandines du temps des Croisés. Pour y arriver, on passe ]irès du monastère russe de la Sainte-Croix: dans la conr est l’arbre planté par Loth, sur lequel fut, prétend la légende grecque, coupé le liois dont on fit la croix de Jésus.

Le vendredi, nous allons à l’endroit appelé (( Lieu des lamenlalions. ■»

Le long d’nne haute muraille, dernier vestige du temple de Salomon, appuyés, agenouillés, accroupis, des Juifs, jeunes et vieux, jileurent et sanglotent en frappant leurs fronts contre les énormes pierres. Ils recitent, en se dandinant, comme tous les

l’orient

orientaux en prières, des psaumes implorant Dieu pour qu’il rende à Jérusalem et à Israël son ancienne splendeur.

Ils poussent des cris et des gémissements : les femmes apportent leurs enfants nouveaux-nés, pour leur faire toucher ces pierres vénérées.

C’est un imposant spectacle que celui de ces malheureux, demandant protection à Dieu, pour recouvrer leur gloire, à la place même où s’élevait, jadis, le grandiose monument de leur foi.

31 janvier.

C’est aujourd’hui que nous partons. Le malin, dernière visite au Saint-Sépulcre et à la poste, les deux endroits de Jérusalem où nous sommes allés le plus souvent, pour prier pour les nôtres, et pour chercher leurs lettres, toujours si impatiemment attendues!

Le K. Père est parti dès l’aube cavec le dro"man, pour aller, sans nous, àTaïbeh; il nous rejoindra demain, à midi.

A deux heures, notre caravane s’ébranle...

Adieu, Jérusalem... à jamais, sans doute! Ton charme a peut-être été diminué, cà nos yeux, par un trop long- séjour!

Nous sortons par la porte de Damas, et prenons le même chemin qui nous a amenés dans la ville sainte, il y a plus d’un mois!

l’orient

Nous suivons un désert accidenté, au sol couleur de rouille ; des vestiges de voie romaine et de pierres milliaires forment un chaos gris, que d’éclatantes anémones piquent de taches sanglantes.

Un dernier coup d’œil sur Jérusalem : à gauche, le mont des Oliviers, avec les fines silhouettes de la Tour russe et de la mosquée de l’Ascension, la vallée de Josaphat et les murailles que domine la mosquée d’Omar. Au milieu, la ville étend ses dômes, couronnés par la double coupole du Saint-Sépulcre; à droite, en dehors des murailles, l’oasis formée par les consulats s’étale sur la colline, au delà de la porte de Jaffa. Au fond, les montagnes de Bethléem gardent les dernières traces de la neige ; plus loin apparaît le fantôme bleu et vague de la chaîne de Moab.

Le campement est à El-Bireh ; au pied d’un petit village (l’éternel village arabe de Judée), Intéressant, seulement, par une église chrétienne à trois absides en ruines, où l’on voit encore de fines colonnes.

l’orient

A l’enlrée d’El-Bireli, les femmes viennent puiser l’eau, qui est rare dans ce pays.

Elles sont laides, mais ont de belles attitudes. Elles font, souvent, une marche de trois heures, en j)ortant, sur leur tête, leur lourde cruche de terre noire.

Nous voyons passer une longue caravane de chameaux, portant h Jérusalem de la farine de Naplouse.

La nuit est froide. Fin l’absence de Melhem, tout le monde se sent moins brave. Aussi, nos hommes ont-ils grand peur des habitants d’El-Rireh. Deuxmoucres couchent devant la porte de notre tente. Par surcroît de prudence, dans la crainte d’une invasion, on attache au poteau central de la tente le sac contenant les objets précieux, avec un des colliers de mules, dont les énormes grelots réveilleraient tout le camp à la moindre alerte !

Tous ces préjiaratifs étaient inutiles : la nuit a été on ne peut plus calme.

Nous reprenons le chemin pierreux du

l’ouient

désert, pour entrer, ensuite, dans la vallée des Voleurs. Son aspect sauvage a pu, autrefois, justifier son nom effrayant : des collines abruptes viennent, en s’emboîtant les unes dans les autres, mourir dans un torrent, dont le lit desséché sert de chemin. 11 est très -passager, ce chemin, et était autrefois défendu par de nombreux khans arabes, dont les ruines sont encore là.

C’est à l’un de ces khans que nous retrouvons le Révérend Père.

Le pays change un peu d’aspect : les montagnes de Samarie ne sont pas arides comme celles de la Judée. Elles s’élèvent par plateaux formant des gradins semblables à ceux des arènes antiques. Les plates-formes de ces gradins sont labourées et plantées d’oliviers et de figuiers, dépouillés par l’hiver. Un instant, au-dessus des sommets, on aperçoit la ligne bleue de la Méditerranée. A mi-côte, nos quatre tentes s’élèvent, sur un escarpement qui a l’air fortifié, où elles trouvent à peine la place de s’étaler à l’aise.

l’orient

Le rocher, derrière nous, est percé de grottes faites de main d’homme qui sont, évidemment, les vestiges d’anciennes habitations.

Pendant toute la journée du lendemain, nous traversons les douces campagnes de Samarie, quelques plaines et des montagnes aux formes arrondies; au fond, l’Hermon neigeux.

Plusieurs gazelles fuient devant nous.

Après le déjeuner, à la fontaine de Jacob, où Jésus a rencontré la Samaritaine, le Père Didon, appuyé contre le mur même du jardin, nous relit le bel évangile de saint Jean.

On aperçoit le puits de Jacob, au milieu des restes immenses et informes d’une église du temps de sainte Hélène. H était dans la crypte de cette basilique. Des tronçons de colonnes, en granit d’Ëgypte, émergent du chaos des ruines.

A droite, le mont Ebal. C’est de ce sommet que partaient les malédictions à l’adresse des infidèles, en réponse aux bénédictions

l’orient

du ciel appelées sur les bons, du haut du Garizim qui se dresse à gauche. Quelques Samaritains de Naplouse pratiquent encore la religion primitive, et montent sur ce Garizim sacrifier des agneaux blancs.

Nous gagnons Naplouse, en passant sur la place de l’ancienne Sichem, où Jésus resta deux jours chez les Samaritains. Naplouse est située dans une étroite vallée, aux pieds de montagnes couvertes de rochers et de cactus au pâle feuillage. C’est une ville beaucoup plus orientale que Jérusalem, mais empreinte du même caractère. Ce qui y frappe, à première vue, c’est le nombre surprenant de sources d’une belle eau claire qui jaillissent de tous les coins, et semblent couler, parfois, du haut même d’un pilier. Ces eaux limpides font ressortir d’autant plus la sordide saleté des rues. Une de ces citernes est d’un effet charmant : on y arrive, en descendant quelques marches dégradées, dans une sorte de tunnel; elle est dans les ruines d’une mosquée, dont le mirab subsiste encore.

l’orient

Nous gardons, de notre visite à la prison, une impression saisissante : on voit les détenus, du haut des terrasses. Ils sont dans une fosse, comme des ours. On en aperçoit d’autres, dans des cachots étroits, dont les fenêtres grillées donnent sur cette cour intérieure. Au milieu est une fontaine. Les uns puisent de l’eau; d’autres, tranquillement assis sur des nattes, fument le narghilé. Leurs costumes sont variés, et, toujours, quelqu’usés et sales qu’ils soient, soumis à cette exquise harmonie de tons particulière à l’Orient. C’est un tableau plein d’originalité et de couleur! Les assassins traînent une lourde chaîne aux pieds. L’un d’eux semble la porter comme un ornement : il fume indolemment; il est beau; son sourire est cruel; il est mis avec une élégance fastueuse. Ce doit être quelque fatal Don Juan! ! !

Les Samaritains, moyennant le perpétuel backchich, nous montrent un manuscrit du Pentateuque, enfermé dans un massif étui d’argent. Ils le prétendent contemporain de

l’oiuent

Moïse. Du reste, la ville est très-musulmane, et les habitants sont des plus fanatiques.

Après une nuit au patriarcat, dans une maison relativement confortable, nous entreprenons une promenade matinale autour de la ville, dans des chemins creux, dont les talus sont couronnés de cactus colossaux et biscornus.

Départ à deux heures, par une route qui est presque une route, chose rare en Palestine. Le paysage prend un caractère tout nouveau : Dans une vallée bordée de basses collines, des ruisseaux d’eau courante arrosent de gras herbages, où des oliviers sont régulièrement plantés, à distance égale, comme les pommiers dans les vergers de Normandie. Des Arabes sont là, pour travailler à la continuation de la route; mais ils sont presque tous couchés au soleil, leurs outils posés à côté d’eux.

Nous gravissons un monticule, à droite ; des fellahs piochent et labourent : ils sont beaux et presque nus ; ils travaillent en chantant.

l’orient

Arrivée à Sebastieh ; c’est l’ancienne Sebaste, plusieurs fois mise à sac et détruite, assiégée et reconstruite, notamment sous llérode, qui y consacra un beau temple à Auguste. On s’explique que cette ville ait été florissante, par sa situation sur une colline, au milieu d’un cirque de montagnes, entourée de plaines riantes plantées d’oliviers. A l’ouest, une belle échappée sur la mer : Césarée fait une tache sur les dunes sablonneuses de la plage.

Actuellement, le petit village est peu original; il est dominé par les ruines d’une importante église du plus pur gothi({ue, construite sur le lieu même où les disciples de saint Jean l’ensevelirent. Son tombeau est dans une crypte transformée en mosquée. On retrouve des chapiteaux de marbre blanc à feuilles d’acanthes, au milieu des décombres, ainsi que des plaques de marbre provenant, sans doute, de l’autel, et portant la croix des Croisés, dont les Turcs, par fanatisme, ont effacé les deux bras.

l’orient

Nous contournons la colline couverte des débris d’une ville somptueuse (peut-être celle d’Hérode ou de Jézabel, qui fut reine de Sébaste). Le long d’un chemin, qui fait une ceinture au monticule, s’élèvent de longues rangées de colonnes, toutes privées de leurs chapiteaux : elles émergent d’un mur fait avec les pierres de la vieille ville, et soutenu par des colonnes renversées.

D’autres encore se dressent dans les champs, éparses au milieu des oliviers. Le campement est du côté nord-est de la colline, sur une plate-forme, où l’on voit les restes d’un dallage antique. On trouve des fragments d’entablements. Des fouilles faites en cet endroit, et habilement dirigées, seraient certainement fructueuses.

Le site est charmant. Le costume des femmes est assez original : elles portent une longue et étroite chemise à larges raies bariolées, où le rouge et le vert dominent. Souvent, en guise d’ornement, une clef, en cuivre doré, pend <à leur cou. C’est celle de leur malle.

l’orient

Depuis Naplousc, un pèlerin espagnol s’est joint à la caravane. Haie classique costume de bure cousu de croix et de coquillages; ses cheveux et sa barbe sont longs; il s’appuie sur une haute croix, comme celle de saint Jean. Jamais, ici, on ne refuse l’hospitalité aux pèlerins; ils portent bonheur aux voyageurs.

‘Le vent est glacial quand nous nous mettons en route, le lendemain. Nous nous élevons, au nord, sur une des montagnes de la chaîne qui entoure Sehastieh, et nous redescendons, par l’autre versant, dans une plaine, Jiordée de collines de plus en plus basses, cultivées jusqu’à leur sommet. Klle est fertile et fleurie d’anémones de toutes couleurs; au mois de mai, elle devient hn'dante et desséchée. Au détour d’une l»elite vallée rocheuse apparaît Djenin, avec ses maisons blanches et quelques jolis bou- (piels de palmiers. Nous n’en avions pas encore revu, depuis que nous sommes en Palestine.

Nous campons auprès du cimetière arabe.

l’orient

dans une Ibrèt de cactus. Une bande de jeunes indigènes vient jouer autour de nos tentes.

Au bout du camp, du haut d’un petit monticule où s’élève le tombeau ruiné d’un cheik, on domine toute la plaine de Nazareth; avec ses carrés de culture, de tons dilï'érents, elle ressemble à un immense et harmonieux tapis. Elle est entourée de montagnes arrondies : adroite, le Gelboé; au fond, assise entre les plis d’une colline. Nazareth dont un rayon de soleil fait briller les maisons blanches; à gauche, la chaîne lileutée du Carmel.

5 février.

Notre nuit a été troublée par les hurlements des chacals; nous nous embarquons pourtant assez tôt, car nous devons traverser toute la plaine, aujourd’hui. Nous avons été réveillés par le chant poétique du muezzin. La route, sans un arbre, est monotone; nous passons à côté de quelques villages, entre autres de Sulam, patrie de la Sulamite, du Cantique des Cantiques.

•Notis contournons les contreforts du petit llermon, en longeant le champ de bataille où honaparte gagna la victoire du Thabor, et, avec 5,000 hommes, mit 35,000 musulmans en fuite.

Déjeuner dans un renfoncement rocheux, sur le versant du petit Hermon, à l’abri

l’orient

(lu vent qui souffle terrible. L;i vue est magnifique. A gauche du ïhabor, décrivant sa belle courbe que l’antiquité comparait à un sein, apparaît le blanc Ilermon; au loin, on distingue les monts du Ilaouran.

Nous ne sommes plus séparés de Nazareth que par une plaine ; voici Naïm : sur le versant de l’IIermon, quelques cabanes de pierre, qu’on ne peut même pas appeler des masures, au milieu de broussailles de cactus, avec une petite église très-moderne et très-européenne, tel est l’état actuel de la ville où Jésus ressuscita le fils de la veuve.

Nous montons, par une belle route toute nouvelle, la montagne de Nazareth, plus Apre que celles de Samarie, et rappelant, un peu, celles de Judée. La première impression que produit Nazareth est peu émouvante : presque pas de maisons arabes; un grand village italien, à maisons blanches, aux volets verts et bleus.

Le logement au couvent nous paraît triste et froid; en outre, les Franciscains refu-

sent (le recevoir notre drogman, dont nous ne voulons pas nous séparer. Nous nous décidons à camper.

L’église de l’Annonciation est assez jolie ; contrairement à tous les usages adoptés en Terre Sainte, on a laissé intact le rocher de la grotte, sans y draper des étoiles et des broderies.

Le seul endroit qui, à Nazareth, ait une véritable originalité, est la fontaine de la Vierge; le coup d’œil dont on jouit là, le matin, est vraiment pittoresque. Les femmes du pays viennent toutes y puiser de l’eau, dans des cruches de terre. De tous côtés on les voit descendre par longues files.

La fontaine coule sous une sorte de porche. Devant la margelle, ces femmes se jircsscnt, voulant toutes avoir les premières places; (dles se disputent, se poussent et se battent presque. Uien ne peut donner une idée de ce brouhaha étourdissant.

On se croirait auprès d’une volière en révolution.

Sous cette lumière éclatante, leurs cos-

l’orient

lûmes mullicolores font un efret cliannant. Elles ont une robe flottante à courte taille, ouverte sur de larges pantalons attachés au-dessus des chevilles. Elles portent un voile posé très en arrière, dont les pointes se croisent sous le menton, et se rattachent sur le sommet de la tête; (pielques-unes passent sur leur front, en guise de ferronnière, une étroite étoffe roulée comme une corde de kouffieh.

Le type des femmes est assez beau et rappelle celui qu’Hébert a donné à sa vierge. Les lèvres sont épaisses et la bouche fortement arquée; le nez très -long; les yeux grands, les paupières lourdes.

Un nègre affublé bizarrement, comme un vrai singe grotesque, vient danser, en chantant, devant nos tentes, à la grande joie des petits indigènes amenés par un Frère, dans la louable intention de faire une ovation au U. P. Didon ; tout à coup, le Franciscain emmène ses élèves en toute hâte, comme s’il avait vu le diable ; Melhem nous donne l’explication de cette fuite précipitée : il pa-

l’orient

raît que les refrains arabes de notre nègre feraient rougir un corps de garde.

Le Père étant retenu ici , nous nous décidons, Pierre et moi, à le laisser pour quelques jours, afin de faire une expédition à Damas. Nous le retrouverons dans une quinzaine, à Beïrout, pour nous embarquer ensemble.

Lundi 7.

En quittant Nazaretli, nous gravissons la colline qui est à gauche, et suivons un plateau tantôt cultivé, tantôt semé de roches couvertes de lis des champs en fleurs.

C’est de la montagne même où Jésus lit le miracle des poissons et des pains, que nous découvrons le lac de Tibériade.

Il est transparent et calme. Les montagnes qui l’entourent s’y reflètent, et dessinent dans ses eaux des petits caps finement découpés.

Au fond d’un golfe apparaît la ville; d’un aspect original et pittoresque, elle semble construite dans le lac même ; sur l’eau bleue, les maisons plates se détachent toutes claires, dominées par les silhouettes de quelques palmiers et d’un minaret. Elle est entourée de murailles sombres, flanquées de

l’orient

grosses tours délabrées, vestiges du passage des Croisés. A gauche, sur une petite éminence, se dessent les ruines imposantes d’une l'orteresse

L’intérieur de Tibériade paraît justifier sa réputation d’insalubrité : ses rues sales aboutissent presque toutes, en pente douce, au lac, dans lequel baignent les dernières maisons. L’eau est d’une limpidité étonnante, mais répand une odeur fiévreuse de marais. Le bazar est très -oriental. Des hommes y lument et y jouent; quelques femmes montrent aux fenêtres leurs figures terriblement maquillées.

Des coups de tonnerre grondent, mais l’orage semble passer à gauche.

Les montagnes qui dominentCapharnaüm et Bethsaïdé prennent des teintes violettes, plus sombres encore que le ciel noir, sur lequel la silhouette blanche de fHermon se découpe nettement à sa base, perdant ses cimes dans les nuages.

8 février, ,

L’orage est revenu, ramenant une pluie effroyable qui n’a pas gêné quatre voleurs surpris, à minuit, au moment où ils essayent (le s’introduire dans la tente-salle à manger.

Dès cinq heures nous sommes on selle; la journée sera rude; nous serons huit heures à cheval.

Un rayon de soleil favorise le départ.

Le brave Melhem nous dit adieu. 11 va rejoindre le Père. Nous restons avec quelques moucres et un cuisinier qui n’entendent pas un mot de français. A nous, toute notre érudition arabe!

Nous longeons les bords riants du lac, en suivant un sentier, à mi-côte; puis, nous marchons sur la petite grève de sable qui borde le rivage.

Do nombreux ruisseaux viennent s’y jeter, en serpentant au milieu de prairies fleuries de lauriers et d’anémones. Des troupeaux de clievaux errent dans ces pâturages.

Au moment où nous commençons à francliir la montagne, le déluge reprend : les hauts plateaux ne sont plus que d’immenses marécages, où mille petits torrents s’entrecroisent, au milieu des pierres. Nos chevaux y i)ataugent avec peine. A travers la brume é|taisse qui nous enveloppe, nous distinguons les silhouettes de quelques chameaux, (pii nous paraissent macabres.

Ajirès un diqcimer dans un khan abandonné, et une longue marche, nous apercevons, [lerdus dans des nuages de pluie, le lac .Mérom et le Jourdain, bien plus impétueux, ici, encore, qu’auprès de Jéricho.

Nous descendons au pont des Filles de Jacob. La vallée est très-étroite. Le fleuve coule, au milieu de grandes touflés de roseaux jaunâtres, formant d’innombrables ilôts.

On nous avait laissé espérer un logis

l’orient

possible, cliez des indigènes. Nous ne trouvons, liélas! auprès du pont, qu’une tour en mines, et une maison arabe, dont l’unique pièce est d’une saleté pleine de couleur locale, mais inacceptable pour des Européens !

Nous sommes transis, après cette grande journée sous la pluie ; et il va falloir camper sur les bords du Jourdain ! La terre est terriblement détrempée... En outre, les bagages arriveront-ils?... Les mules, très-chargées, auront-elles pu suivre ce chemin si glissant?... Après deux heures d’une vraie angoisse, nous les voyons apparaître sur le sommet de la montagne... On dresse les tentes... Pendant ce temps, nous profitons de l’hospitalité qui nous est offerte dans la maison de Jacoub, et nous nous initions intimement à la vie arabe.

Cette maison est habitée par deux frères, que notre présence n’empêche pas de vaquer à leurs occupations ordinaires.

Dans un coin de la petite chambre se fait le feu et la cuisine. L’un des frères, de

l’orient

"•rande allure, beau, avec des cheveux roux. Irisés en boucles régulières comme ceux des antiques assyriens, pétrit de ses mains merveilleusement fines, un pain, assez ap[)élissant ma foi, que l’autre fait cuire instantanément, en grands ronds minces comme des crêpes. Puis, il verse du lait caillé dans un bol. Des oignons rôtis et des poissons grillés, coupés en deux et recouverts d’une épaisse couche de riz, compléteront le repas du soir. Ces préparatifs se font pro|)rernent; le résultat en est presque engageant.

La cuisine faite, Jacoub charge son pistolet et toutes ses armes (un fusil arabe et quelques vieux fusils français à pierre) puis les raccroche au mur.

Nous sortons de chez eux, pour prendre |>ossession de nos lentes. Nous allons y grcloller, car la |)luic ne cesse pas.

9 février.

Quelle nuit ! La pluie et l’ouragan ont fait rage : aussi ne partons-nous qu’à neuf heures.

A peine le Jourdain passé, nous pénétrons clans le désert du Haouran...

... Le vrai désert... Jamais il ne nous était apparu dans toute son infinie et magnifique horreur, avec ce silence de mort. Pas d’horizon : la plaine sans limites; un chaos de petites pierres grises et quelques mamelons. Çà et là, des cahutes de Bédouins, faites de pierres entassées, ou des tentes de toile brune. Bientôt, un brouillard intense s’élève : on ne voit plus à vingt pas devant soi; le chemin, déjà si peu tracé, devient presque impossible à dis-

l’orient

tinguer! Si la brume augmente encore, que (leviemlrons-nous?

Nous sommes, pendant quelques heures, en proie à l’inquiétude la plus cruelle!

Enlin, le temps s’élève un peu et nous permet de descendre, dans la plaine, déjeuner au village circassicn de Mansourah !

Nous y trouvons un abri dans une cabane, et mangeons, malgré tout, de bon appétit!

Voici le soleil qui se montre... Yallah... on route i)Our Tondieb.

Nous marebons, soutenus par la promesse d’une cbambre confortable : nous traversons une longue plaine inondée, au pied de rilermon qui étend jusqu’à nous ses plaques de neige. Nous passons des torrents. Courage!... voici Tombeb!... C’est un misérable village; nous cherchons, en vain, la cbambre promise... Elle n’existe pas... Que lairo? nous n’avons pas le choix : il faut avoir recours à l’hospitalité des indigènes, car nos tenlos ne nous ont plus suivis; c’est la dernière étape avant Damas; d’ailleurs, on ne pourrait pas camper dans la neige!

l’orient

Nous occupons la maison d’une famille ; une chambre un peu plus grande que celle qu’on nous a proposée hier. Une mince cloison à jour la sépare, à droite, de l’écurie du chameau , qui nous regarde ébahi; à gauche, de l’étable des vaches. Pour gagner leur logis, elles traversent paisiblement le nôtre : des chats circulent partout, et des poules sautillent jusque sur nos genoux.

Dans un coin, une primitive cheminée, où se fera notre dîner quand arrivera la cantine; sur les murs, des essais de peintures, œuvres des indigènes, et des paillassons de plusieurs couleurs.

Nous attendons patiemment le dîner, en nous séchant au feu; le bon Salim cherche, dans son narghilé, une consolation à tous ses déboires.

Notre coucher est on ne peut plus pittotoresque : par la porte entrebâillée de la chambre aux chameaux, tous les habitants et habitantes, expulsés par nous de leur domicile ordinaire, assistent à notre désha-

l’orient

hillé. Leur étonnement se trahit par des éclats de rire. Francis et Salim, les deux guides qui nous sont restés, partagent notre appartement. Mais nos voisins font du leu, et toute la fumée vient s’engouffrer dans notre tanière. Heureusement, c’est du feu (le bois...

Dés quatre heures, il faut se lever; l’étape, la dernière, sera la plus longue de toutes, trop forte même pour les mules. Les bagages ne nous rejoindront que demain.

Les indigènes allument des lampions, pour jouir du spectacle de notre petit lever.

Avant 0 heures, nous les quittons. — Nuit étoilée, clair de lune admirable, mais froid (le Sibérie. —

Les chevaux, en traversant les ruisseaux, cassent une couche épaisse de glace.

L’IIermou détache, sur le ciel sans aucun voile, .sa neigeuse nudité. Le soleil, en se levant, féerique sur le désert, dore scs cimes de teintes roses.

C’est toujours le désert, mais, maintenant, c est le désert clair et éblouissant.

.■ ' * ‘ ^^. ■- * .. •. t , -: 1.nÎ

v®tx ^ •• • tV -il

. ' Aï' i .^ , . 5' ; v^ï

ti‘‘ - \ i --*^*î»

Mf*- :.|

Page 1