‹ L'OrientChapitre 3 sur 4 · I . cî.-:^/; J · texte numérisé non relu

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l’orient

D’une hauteur, nous découvrons Damas...

Ainsi, du Nébo, Moïse dut voir la terre promise ; espérons que nous serons plus heureux que lui...

Après sept heures de cheval sans un arrêt, nous nous décidons <à déjeuner rapidement, puis nous suivons une interminahle plaine. Avec ce beau soleil, cette plaine bordée de montagnes rouges et arides rappelle l’Égypte. L’atmosphère est si transparente, qu’on ne peut pas juger des di.stances.

Plus nous avançons, plus Damas paraît .s’éloigner... Nous marchons encore trois heures et demie. Enfin, nous arrivons, par une longue rue, entre 'des jardins clos de murs.

Le premier aspect de la ville, avec ses minarets élancés, est séduisant.

O prodiges de la civilisation ! nous rencontrons des voitures...

Nous descendons à l’hôtel Dimitri, installé dans une vieille et riche maison dalYiasquine. Au milieu d’une grande cour

(lo mosaïques (le marbre,

jaillihine fonlaine, sous un bouquet d’oranlïers et de citronniers cbargés de Iruits.

La journée a été pénible; nous nous reposons avec délices.

Damas est bien la ville essentiellement

l’orient

orientale, la perle de l’Orient, comme l’appellent les poètes arabes !

L’élément européen y est nul; notre costume fait tache.

Le caractère de Damas n’est pas le même que celui du vieux Caire. Le ton général m’en paraît moins artistique.

L’architecture, à part celle de quelques mosquées en ruines, n’est pas d’un goût si pur; les minarets sont plus rares, modernes, et beaucoup moins élégants. Peutêtre aussi, mes yeux habitués, maintenant, aux couleurs orientales, sont-ils plus exigeants qu’au début du voyage!

Les maisons se rejoignent presque, audessus des rues étroites : les fenêtres sont fermées par de simples treillages de bois : Où sont les fines dentelles des moucharabiehs du Caire, variées à l’infini?

Les plus belles maisons anciennes appartiennent à des Juifs; elles se ressemblent toutes : l’extérieur en est sordide; l’intérieur d’une somptuosité inouie.

Autour de la cour s’ouvrent des sortes

l’orient

(le loggias, surélevées (le quelques marcheset garnies de divans. Les murs sont surchargés de colonnes, de sculptures, de glaces peintes et donîes.

C’est d’un ellet bizarre, mais tapageur et clin- (|uant. Les salons d’été sont cons- Iruils dans 1 e m è m e s I y 1 e ; une l’ontaine les ralraîchit.

Ici, comme partout en Orient, Ions les hahitants

errent, inoccuités, ou restent accroupis à savourer le doux narghilé.

l’oiuent

Les voiles des femmes sont en soie de couleurs souvent jolies, mais toujours criardes.

Dans les rues, des ânes et des chameaux circulent , .avec d’énormes charges de chanvre, destiné à allumer les fours.

Partout, on voit des magasins de sucreries. Aussi, une odeur écœurante de cannelle estelle répandue dans toute la ville. Des pistaches, en petits morceaux, dans des jattes de lait caillé, me paraissent être la friandise la plus en vogue.

La merveille de Damas, c’est son bazar, dont celui du Caire ne donne qu’une faible idée. .le devrais dire : ses bazars, car il y a celui des joailliers, celui des bottiers, celui des selliers, celui des fourreurs, celui des marchands d’étoffes, celui des parfumeurs, sans parler de celui des Grecs, où se vendent, à l’encan, des marchandises d’occasion, des habits de toutes sortes, des armures, des instruments de musique et des étoffes.

Que de tentations, pour les amateurs de bibelots ! Que d’beures nous y avons passées dans ces bazars, errant de l’un à l’autre,

l’oriejnt

obsédés par le désir de posséder telle arme ou telle l étoffe, résistant quelque temps, et finissant par céder toujours...

Les marchands savent vous attirer et vous faire revenir, avec une science de comédiens dont il faut bien se défier.

Tous CCS bazars sont couverts; une foule compacte et bariolée y circule. Ils ont été

élargis, il y a quelques

années, par un pacha

qui, ne pouvant déci-

der les marchands à se retirer de leurs boutiques, y fit mettre le feu, une nuit, par la po-

) lice.

De place en

jilace, on voit des

portes voilées d’étoffes plus ou moins brodées; ce sont des bains (bammams), très-renommés et très -luxueux : l’un d’eux (le bain des faïences) a des murs recouverts de merveilleuses plaques anciennes, représentant des vases remplis de fleurs fantastiques.

Les khans sont de grands bâtiments, souvent anciens et imposants. La cour centrale est entourée de plusieurs étages de chambres, où sont déposées, comme dans des docks, les marchandises qui se revendent, en détail, aux marchands des bazars.

Le khan Assad-Pacha est superbe : sa porte est ornée de stalactites; scs dômes sont construits en pierre noire et blanche. Le jour pénétre par en haut.

Au centre même des bazars, s’élève la grande Mosquée. On y entre par une lourde porte en fer, qui doit provenir d’une église chrétienne, car des calices figurent parmi ses ornements. La mosquée n’est remarquable que par son immensité; elle manque de caractère.

Elle a, d’ailleurs, été détruite èt rebâtie

plusieurs lois; à l’intérieur, il y a quelques beaux tapis, et une sorte de mausolée, contenant, dit-on, la tète de saint Jean-Baptiste. Les nialiométans le vénèrent, de même que le Christ, comme des prophètes inférieurs, pourtant, à Mahomet.

Dans la cour, sous les arcades, quelques beaux vestiges de mosaïques et de faïences.

Cent (juatre-vingt marches conduisent au sommet du minaret, d’où l’on domine la ville et ses riants jardins : on plonge dans les cours des maisons, toutes plantées d’arbres et ornées d’une fontaine.

Le nom d’Ahd-el-Kader est très-vénéré ici par les musulmans, et aussi par les chrétiens, dont il sauva un grand nombre, lors dumassaere. 11 dut se laver de cette impureté, aux yeux des disciples de Mahomet, par un pèlerinage à La Mecque.

Son lils, l’Kmir, est aveugle. 11 a laissé quatorze enlants, (pii possèdent tout un (piartier de Damas. L’aîné reçoit de la I* rance une pension de 12,000 francs.

Le tombeau modeste d’.\hd-el-Kader est

l’orient

dans une mosquée du quartier de Salahiyeh, aupz'ès de celui d’un des cheiks les plus célèbres ; le faubourg de Salahiyeh est à la base de la montagne aride et nue du Kasioun. La légende place, dans les grottes qui abondent à son sommet, le tombeau d’Adam ; on montre, sur la roche, des marques rouges, trace indestructible du meurtre d’Abel...

Visite ruineuse au célèbre cheik Abou- Antika(le Père aux Antiquités). 11 a quatrevingt-deux ans ; son père est mort à cent vingt ans. C’était lui qui avait fondé, à Damas, le commerce des antiquités, aujourd’hui si répandu. Tout ce qu’on découvre de vieux, dans Damas ou dans les environs, est apporté à Abou-Antika ; il a dépouillé les mosquées et les bains de leurs plus belles faïences. Sa famille, composée d’un nombre illimité d’enfants et de petits-enfants, est vouée à ce commerce. Dans cinq ou six chambres énormes sont amoncelées d’innombrables richesses. Sabres anciens , faïences rares , étoffes et tapis chatoyants, cuivres de Da-

l’orient

mas, Aboii-Anlika a de tout, et ne sait souvent pas, lui-inèine, la valeur des choses... Aussi, demande-t-il 500 francs d’un objet (|u’il finit par donner pour quarante.

Au bout d’une des plus grandes rues de Damas, s’étend le faubourg de Meïdan, sorte de long boulevard-bazar à ciel ouvert.

C’esl j)ar là que la grande caravane part pour La Mecque.

C’esl aussi à ce bazar que les Bédouins des villages voisins viennent s’approvisionner de tout, depuis les armes jusqu’au blé: ils trouvent ces marcbandises à plus bas prix qu’à Damas même. On les rencontre, en grand nombre, faisant leurs achats; on reconnaît les Druses à leurs coilfures blanches. Ils sont la terreur des environs, qu’ils mettent sans cesse a rançon. Ils délient le gouvernement qui Il ose les |»oursuivre dans leurs montagnes.

De rbaipic côté de la rue, des teintureries : les longs voiles des femmes bédouines séchant, suspendus, semblent de , grandes orillammes bleues. Ces voiles, dont la teinture n est pas à toute épreuve, doivent con-

l’OPxIENT

tribucr à donner à leur figure cette couleur bleuâtre si étrange.

Il y a beaucoup de mosquées en ruines, le long du Meïdan. Le fatalisme musulman ne les relève pas: « Si la mosquée tombe, c’est qu’ Allah l’a voulu ! » Au-dessus des portes, au milieu de belles mosaïques, des plaques de faïence d’un bleu turquoise exquis.

Nous rencontrons un baladin, montrant une chèvre savante ; la petite bête est ravissante. A son cou et à ses cornes pendent de nombreuses amulettes. Elle est sacrée, parce qu’elle a été à La Mecque. Son cornac le lui rappelle, dans les chants qui accompagnent ses tours.

Le Meïdan commence et finit par un cimetière, où des femmes viennent, en partie de plaisir, jiasser presque toutes leurs journées. Dans le premier cimetière, sous trois coupoles, reposent les femmes de Mahomet. Le Prophète s’est arrêté, lui, à quelque distance de Damas, refusant d’y entrer, disant qu’il lui suffirait de connaître un seul Paradis.

l’orient

Nous sommes sans passeports et la police turque menace de nous empêcher de partir, si nous ne remplissons cette formalité. Aussi sommes-nous obligés de faire cent démarches au Serai (palais militaire) et auprès du consul, pour obtenir le tetzkéré demandé.

Nous nous expliquons l’insistance de la jiolice turque, quand, le passeport signé, on nous avertit que nous sommes redevables d’une somme assez ronde. C’est le bakchich sous une nouvelle forme !

Avant de quitter Damas, nous tentons une dernière expédition, à la poste : le service y est d’une intermittence très-orientale.

Les employés, n’élant suryeillés par personne, laissent, pendant des journées entières, leurs bureaux fermés, et restent chez eux à fumer le narghilé.

10 février.

A trois heures du matin, précédés d’une lanterne, nous gagnons la diligence. Nous avons loué les trois places du coupé. C’est ce qu’il y a de plus confortable (conlortable bien relatif) ; on se demande comment les autres voyageurs, empilés dans l’intérieur, avec de la paille sous les pieds, peuvent supporter ces treize heures de patache !

Nuit assez noire; on devine cependant qu’on traverse des bois, puis les montagnes abruptes du Kasioun. On s’élève de plus en plus, au vertigineux galop de six quadrupèdes; notre attelage étant formé d’un heureux mélange de mules et de chevaux renouvelés à onze relais.

Déjeuner à Chtôra, après lequel on remonte en voiture, pour escalader une côte

l’orient

ollVoyablc qui amène à un col enseveli sous la neige.

On marche, entre deux blancs talus, de plus d’un mètre de haut; sous ce soleil d’Ürient, l’éclat de la neige est aveuglant, et l'orce à fermer les yeux.

Seuls, quelques corbeaux animent ce paysage de glaciers.

Tout à coup, à un tournant, on découvre la mer, puis la plage dorée; enfin, les maisons de Béirout.

La roule merveilleuse qui y conduit rappelle celle de la Corniche. Elle descend en lacets dans la vallée, et traverse des villages ombragés de pins parasols.

Une longue avenue, bordée de jardins remplis de Heurs, amène à la ville. Cette route j)araît être le Longehamps de Beïl'out : nous y croisons des victorias, assez bien attelées, où paradent des élégantes du cru, le visage découvert et outrageusement peint.

L’hôtel d’Orient, où nous logeons, haigne presque dans la mer.

l’orient

De notre balcon, Beïrout produit une impression agréable. C’est ainsi que je me figure une ville des environs de Naples : des maisons

aux toits rouges, [peintes en couleurs

vives, avec de grandes baies toujours ouvertes, et des volets verts et bleus. Elle s’étage en éventail, et apparaît souriante, noyée dans la lumière. Des collines élevées

l’orient

l’entourent: au dernier plan, des cimes neigeuses se découpent sur le ciel bleu.

Les maisons s’avancent jusque dans la mer.; quelques-unes, construites sur pilotis, forment des pointes pittoresques.

Des rochers plats et couverts de mousse émergent le long du rivage; il n’y a ni plage ni quai; une rue longe simplement la mer. Une vieille tour, dont les fondements datent des Croisades, baigne dans le golfe où viennent mouiller les navires. Une frégate turque est préposée à la garde de la ville; ses canons ne servent qu’à annoncer le lever et le coucher du soleil.

b(‘ïrout n’a guère emprunté que leur saleté aux autres villes de Syrie.

Ses bazars n’offrent pas d’intérêt. Nous ti’ouvons, pourtant, un marcliand de soies qui a des morceaux originaux. Le goût prononcé des Arabes pour les couleurs vives est servi à merveille par les produits du jtays, et ne gâte en rien les arrangements des indigènes, mais il se prête mal aux adaplalions occidentales.

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Le quartier des bouchers, comme à Naplouse et à Damas, étale sa dégoûtante marchandise avec une sorte d’impudeur; dans ces rues étroites, on frôle, en passant, des quartiers de viande saignants et d’immondes triperies suspendus à des crocs.

A l’intérieur, toutes les maisons riches se ressemblent : Au premier étage, au milieu de chaque façade, trois baies ouvertes sur un balcon. Les autres fenêtres sont plus petites et ont des volets. La maison est traversée, en croix, par une grande galerie éclairée aux quatre extrémités.

Ces galeries sont plus hautes que les autres pièces; la partie du toit qui les couvre domine le reste du bâtiment.

Elles sont dallées de marbre blanc et noir, et peu meublées ; toutes les chambres et les salons donnent sur ces promenoirs.

Les salons sont ejitourés d’un divan qui peut être commode pour fumer le narghilé à l’arabe, mais qui semble dur à ceux qui s’asseyent à l’européenne. Les

l’orient

meiiblos de luxe sont couverts d’un satin rouf>e ou jaune, qui fait grincer les dents.

Le elimat de Beïrout qui nous avait, d’abord, ])aru si séduisant, est lourd et huiiiide.

Par un temps gris, visite à la baie de Saint-Georges, à quelques kilomètres de la ville. On montre des pierres, seuls restes de la grotte où il terrassa le dragon, et une ])clite mosquée, sans caractère, élevée à la place! de sa maison; le puits, où il faisait boire son cheval, est recouvert d’un dôme où les Russes viennent, en pèlerinage, (‘crire leurs noms.

Touché de la bonté et du dévouement de Mclbem, je lui ai, depuis longtemps, promis d’èire le parrain du lils dernier-né de sa tille, la belle Falakié. Il s’appellera Foad.

Le jour môme de notre départ, qui se trouve être le lundi gras, est fixé pour le baptême. Nous nous rendons pompeuseiiHUit à l’église maronite : A la fin de la cernnonie a lien la ju'ocession; on m’enve-

l’orient

loppc d’iin grand linge lilanc; puis, on me ineL mon filleul sur les bras. (C’est sans doute pour éviter les accidents que l’émotion pourrait lui causer, qu’on a eu la précaution de me draper dans une servielte.)

Ce n’est encore rien... dans chaque main, on me place un immense cierge. Le cortèee se met en marche : si l’enfant s’alite, je vais certainement le laisser tomber ou l’inonder de cire brûlante!

Pour comble, les cloches sonnent à toute volée, et un orchestre improvisé, de cymbales, de clochettes et de triangle, joue une symphonie burlesque, d’un comique irrésistible! L’enfant, charmé, cesse de crier; moi, je marche derrière le prêtre, qui fait cinq ou six fois le tour de l’église; toute l’assistance nous suit, chacun portant un cierge plus ou moins grand, selon sa dignité.

Je me sens grotesque et me tiens à quatre pour ne pas éclater de rire.

Cérémonie carnavalesque ; le vrai baptême du lundi gras!

Au retour, dans l’atrium de Melhem, la

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tahio est dresscc : pour la dernière fofs, dans un pompeux déjeuner, nous dégustons la cuisine de Francis. Toute la famille Ouardy est là ; les femmes ont des toilettes européennes, où toutes les couleurs sont désagréablement mariées, comme dans un kaléïdo.'icope... Quelques juives de la ville, mallieui'eusemcnt mises à la parisienne, cliantent et dansent en notre honneur.

A cinq heures, nous nous embarquons devant l’iiôtel même, pour éviter les difficultés de la douane. Nous sommes secoués jmi' une mer assez forte, pendant un quart d’heure eu petite barque sous la pluie, pour gagner le Lloyd.

Nous ne pouvons quitter, .sans émotion, cet excellent Melhem qui nous a, pendant plusieurs mois, donné d’incessantes preuves de I atlachement le plus touchant!

22 février.

La nuit a été brûlante, mais le temps est splendide et la mer calme, quand nous arrivons en vue de Chypre, en face de la ville de Larnaka.

Une ligne de maisons blanches, à toils rouges, avec des loggias et des balcons, bordant une plage unie, forme « la Scala » . Au fond, des montagnes assez élevées et dentelées, perdues dans un brouillard. — A gauche, la plage s’étend; quelques palmiers et plusieurs minarets s’en détachent.

Nous descendons à terre pour aller, au couvent franciscain, boire un verre du célèbre vin de la Commanderie; il nous paraît très fin, malgré son petit arrière-goût de souris.

L’enseigne du « Royal-Hôtel » dénonce

l’orient

la loulc-puissance de l’envahissante Albion.

Le temps devient de plus en plus radieux; l’eau bleue est d’une délicieuse transparence.

Nous regagnons le Lloyd à une heure.

Chypre est l’ancienne Kytium. L’île tout entière était vouée au culte de Vénus aphroditc. Larnaka est située à la place même de la ville de Kytium, au fond d’une baie (pi’on a|>pelait le Sein d’Amphytritc. Chaque année, il y avait un jour consacré à Vénus, qui se célébrait par une orgie, terminée par un bain général, dans le golfe.

Il paraît que, de nos jours, à la même époque, une sorte de foire a lieu, et que les mêmes scènes s’y passent encore, sans avoir pour prétexte le culte de la déesse.

Chypre est dominé par un pic qui évoque une légende plus chrétienne; c’est de ce sommet, que sainte Hélène exorcisa les démons, en y apportant la Sainte-Croix.

Au delà de cotte montagne, l’Olympe de Cliyprt*, voilé de nuages.

24 fécritr.

Toute la journée d’hier en pleine mer!

matinée grise, mais après-midi rayonnante, malgré un terrible vent de bout. Le soir, ciel sillonné d’éclairs.

Nous avons fait halte devant Rhodes, hélas ! à quatre heures du matin et nous n’avons rien pu voir : quand le soleil se lève, nous sommes au milieu de l’Archipel. De tous côtés, des îles aux crêtes découpées, surgissent comme des récifs, désertes, arides, sans arbres.

Nous en sommes entourés ; parfois elles ferment l’borizon : on se croirait sur un lac; parfois, elles semblent se toucher à droite et à gauche, en sorte qu’on se figure naviguer sur un fleuve immense, entre deux chaînes de montagnes.

l’orient

Éclairage ravissant : le ciel est fin, la mer sombre comme un beau saphyr, avec (les moutons blancs qui paraissent des mouettes ; les îles rocheuses sont claires et ros(îes, avec de grandes ombres violettes qui dessinent nettement leurs arêtes. Les plans se succèdent de plus en plus pâles : le dernier se perd dans une vapeur bleue ; quelquefois les montagnes, brusquement coupées comme par une falaise rougeâtre, viennent baigner à pic dans la mer; d’autres moins élevées y descendent en pentes douces; leurs sommets pointus sont semés de quelques taches boisées.

D(;s rochers émergent, isolés et majestueux, comme des forteresses qui défendent les grandes îles voisines; des roches, moins hautes et presque blanches, semiilent les ruines de quelque digue ou de «pielque jetée colossale, à l’entrée des délil(-s.

Knsuitc, CCS îles deviennent plus riantes. Nous passons entre le continent et l’île de Kùs. La ville du même nom finit en

l’orïent

une interminable file de moulins à vent.

Malheureusement, la tramontane souffle et nous fait terriblement danser; un impitoyable mal de mer nous force à redescendre dans nos cabines.

25 février.

Cette ;nuit, halte [devant Chio; à onze heures, nous sommes en vue de Smyrne.

La ville est délicieusement située, au fond d’une baie dont les eaux, au lieu d’être bleues comme celles de la Méditerranée, sont d’un vert cru.

Les maisons s’étendent sur une grande plage bordée d’un quai, où circulent des tramways ! A droite, sur une colline, le quartier arabe, dominé par les pointes noires d’une forêt de cyprès. Au dernier plan, de belles montagnes. Derrière la ville, sur un monticule assez élevé, d’imposantes ruines qu’on appelle « Le château ».

Dans le port, une grande animation; beaucoup de navires y sont au mouillage. Nous passons à la douane : Un petit pa-

l’orient

quet de cigarettes acheté à Chypre me cause d’interminables ennuis. Je finis par être obligé de laisser confisquer mon tabac, et de payer une amende.

L’intérieur de Smyrne n’est intéressant que par l’opposition que présente le quartier Européen avec le quartier Oriental, dans lequel on passe brusquement, sans aucune transition. Par moments, dans le quartier Arabe, on se croirait presque à Damas.

Pourtant le bazar, bien que très-pittoresque, y est beaucoup moins important.

Des caravanes de chameaux circulent, chargés de ballots de tapis.

Nous visitons quelques boutiques : Impossible de venir à Smyrne sans acheter un lapis et des figues !

Nous tentons d’aller voir les derviches tourneurs, mais leur inexactitude et notre impatience nous privent de les admirer.

Le 26, à trois heures, nous reprenons le Lloyd, qui nous emporte à Constantinople.

Au fond d’une petite anse, dans une eau

l’orient

d’un bleu éclatant, nichée dans l’anfractuosité d’un rocher bas et dénudé, une ville, aux maisons grises, avec des toits à l’européenne ; à droite, un vieux châteaufort, dont la mer bat les murailles crénelées, quelques tours carrées, un minaret : c’est Ténédos. A gauche de la ville, un rocher s’avance en presqu’île, couronné par un pittoresque groupe de moulins à vent. Les montagnes sont très-peu élevées; avec ce beau soleil, malgré l’absence de toute verdure, le site paraît riant.

De nombreuses barques viennent accoster notre navire.

A gauche, sur un îlot, un phare. C’est dans cette direction qu’était Troie.

27 février.

La nuit a été horrible, nous avons stoppé trois heures devant Mételin (ancienne Lesbos) et les embarquements et débarquements des caisses, ont fait, au-dessus de nos tètes, un bruit insoutenable.

A onze heures, nous entrons dans les Dardanelles: Le détroit, assez large d’abord, se resserre bientôt: à droite (côté de l’Asie), quelques villages, sur les pentes verdoyantes des collines qui descendent jusqu’à la mer; à gauche (côté de l’Europe), des grèves et des dunes rocheuses. Les touffes d’une végétation basse et grisâtre en rompent seules la chauve aridité. Cette côte claire et ensoleillée se découpe sur la mer, sans dureté; son reflet, mêlé au bleu éclatant

l’orient

de l’eau, prend des tons verts, dorés comme les ailes d’un beau scarabée.

A midi, nous sommes devant la ville de Dardanelles. De chaque côté, en Europe et en Asie, une ville et une forteresse défendent le détroit.

On décharge, ici, une partie des caisses qu’on avait embarquées cette nuit à Mételin avec tant de fracas. Il paraît que ce sont des oranges.

La côte européenne devient de plus en plus riante et cultivée. La ville de Gallipoli, rapidement aperçue au passage, nous paraît peu originale.

28 février.

Constantinople...

... Nous sommes à ' Constantinople...

Il est 6 Jieures et

■ demie du matin; à • gauche, nous distin-

■ guons la ville avec ses dômes et ses lins minarets; à droite, [la

l’orient

pointe du nouveau sérail et Sainte-Sophie. Mais hélas! le ciel est gris!

Nous traversons le Bosphore, en harque ; arrivés à Galata, un tunnel nous mène à Péra, à l’hôtel d’Angleterre, où nous nous sommes annoncés.

Le quartier que nous traversons est essentiellement européen, et même français : Nous nous sentons tout heureux de retrouver une ville vraiment civilisée. Le grand confort de l’hôtel surprend et éblouit des sauvages, comme nous, habitués à la société des Bédouins.

Première journée aux bazars. La pluie ne nous permettrait pas de voir Constantinople sous son véritable jour.

Les bazars sont dans le quartier turc de Stamboul. En traversant le grand pont qui rejoint Stamboul à Galata, avec ce ciel sombre, cette mer grise, ces maisons ternes, on pourrait se croire au Havre ou dans tout autre port du Nord.

Les bazars sont plus grands et plus luxueux, mais moins originaux que cetix

l’orient

de Damas. On y voit quelques restes bizantins. Le vieux l)azar des armes a un caractère intéressant.

Le lendemain, le temps est redevenu

superbe. Constantinople brille de tout son éclat; je comprends, maintenant, en le partageant largement, l’enthousiasme qu’elle a toujours excité!

Dès le second jour, nous nous précipitons de nouveau à Stamboul, pour visiter Sainte- Sopliie. Nous entrons dans la mosquée : c’est

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la splendeur même, et la révélation absolue du beau style byzantin; les mosaïques sont d’un ton merveilleux : ces colonnes sans nombre, ces voûtes se contrariant avec un art infini, font une saisissante impression! Beaucoup de ces colonnes, toutes en marbres rares ou en porphyre, ont été transportées de Baalbek (près Damas) à Rome, puis de Rome à Constantinople, par Théodora.

C’est de la galerie supérieure (gynécée) d’où l’on domine Sainte-Sophie dans tout son ensemble, que l’effet est le plus éblouissant !

Tous les sultans qui ont construit les mosquées de Constantinople se sont plus ou moins inspirés de Sainte-Sophie.

Celle du sultan Ahmed, quoique d’un grand luxe, est d’un goût beaucoup moins pur. Scs plafonds peints, imitant la faïence, sont désastreux. Pourtant, c’est la seule mosquée qui se soit permis d’avoir six minarets, rivalisant presque avec la mosquée par excellence, celle de La Mecque, qui en

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a sept. Le Sultan peut, par une pente douce, arriver à cheval jusqu’à sa tribune.

Cette mosquée est toute voisine de la

place de l’ilippodronie. Il ne reste aucun vestige du cirque où Justinien et Théodora venaient assister aux jeux.

La place n’est plus ornée que d’un

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obélisque, rapporté par Théodora, d’iléliopolis. (Celui que son frère semble regretter, dans les solitudes de la campagne inondée du Caire.) Auprès de lui, une colonne serpentine en bronze vert, provenant du temple de Delphes, formée de trois serpents entrelacés; et l’obélisque de pierre, élevé par Constantin Porphyrogénite.

Le musée des .lanissaires contient des mannequins revêtus des costumes de l’époque des mameluks. C’est une grotesque mascarade.

Le sultan Ahmet, dont nous venons de visiter la mosquée, a aussi construit une fontaine d’une rare élégance. Son tombeau n’est pas loin de la mosquée.

Rien n’est plus étrange, à Constantinople, que les tombeaux des Sultans. (Turbés.)

Au milieu des maisons, au coin des rues les plus fréquentées, ils reposent dans de ricbes pavillons, qui ne ressemblent à rien moins qu’à des sépultures.

On pénètre dans une sorte de grand salon, en marchant sur un moelleux tapis.

l’orient

2CÜ

Le jour arrive par de larges fenêtres, ta-

misé par des rideaux de soie et de velours.

Un beau lustre de cristal achève de donner à cette dernière demeure un aspect de luxe confortable.

An milicn de ce salon, où la mort appa-

raît toute drapée et empanachée, s’élèvent des tombeaux entourés de grilles d’argent ciselé. Ils sont recouverts de velours noir brodé d’argent; les cachemires du défunt sont étendus sur le haut des cercueils; à la tête est posé le lez ou le turban que le Sultan portait. Les tombeaux de Mahmoud et de son fils Abdul-Azis sont particulièrement élégants. Le fez de ce sultan Mahmoud est orné d’une aigrette de héron et d’une merveilleuse étoile de diamants.

Sur la Corne d’Or s’élève la mosquée de Suleïrnanié (Soliman le magnifique). 11 pouvait venir en calque, de son palais, jusque sous le dôme de la mosquée.

Dans son tombeau repose aussi sa lemme, la célèbre Roxelane, qu’il avait ramenée de Hongrie. Quand son fils eut vingt ans, et qu’il apprit que sa mère avait été chrétienne, il la tua; Soliman massacra son fils, pour venger sa femme. La mort a réuni les trois membres de cette famille si tendre et si unie, dans un paisible salon, entouré d’admirables faïences.

l’orient

Par un jour de pluie, en suivant des chemins efl'rayants et détrempés, nous gagnons une mosquée presque inconnue, située dans un quartier désert de Stamboul, auprès des vieilles murailles. Elle nous semble un véritable bijou.

C’est la petite Sainte-Sophie, antérieure de quatre-vingts ans à la grande, et où saint Jean Ghrysostôme a prêché.

L’extérieur est misérable; mais quelle surprise dès qu’on entre dans la petite galerie qui précède la mosquée!

Les voûtes sont couvertes de mosaïques d’une finesse exquise, dont les tons éteints, sur des fonds d’or, ont pris des délicatesses de fresques.

Les figures sont trcs-élancées, avec des gracilités sveltes qui rappellent la Renaissance et le Primatice. Ce sont des scènes de l’ancien et du nouveau Testament : le jugement de Salomon, la fuite en Égypte, le Baptême dans le Jourdain, les Noces de Cana, Jésus guérissant les lépreux ou ressuscitant Lazare.

l’oiuent

Le Christ est toujours revêtu d’une somhre robe bleue; il a la tète entourée d’une auréole du plus pur style byzantin. Au-dessus de la porte centrale, un Christ colossal lient un livre ouvert,

A l’intérieur même de la mosquée, il y a de beaux parvis de marbre ; hélas ! les mosaïques qui ornaient les coupoles, et dont les emblèmes chrétiens devaient blesser les musulmans, sont détruites ou cachées sous un enduit de plâtre. Dans une petite pièce, à droite de la mosquée, il y a encore de beaux restes de fresques.

Plus heureux ici qu’à Smyrne, nous pouvons, un vendredi, assister aux danses des derviches tourneurs. Dans une salle octogone assez élevée, et entourée d’une estrade où se tiennent les spectateurs, les derviches sont acci'oupis. Ils sont vingt, à peu près; dix à droite, dix à gauche; au fond, sur un tapis de fourrure, trône le grand chef. L’orchestre est caclié dans une galerie supél'ieure, grillée, d’où les femmes peuvent assister à la cérémonie; il se compose de

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tambours, et d’une flûte qui joue une mélodie assez douce, soutenue par les voix d’invisibles chanteurs.

'Après une prière, les derviches se lèvent. Leur longue robe d’un vert jaunâtre, traîne de tous côtés, étroite dans le haut, trèslarge dans le bas; une casaque pareille ouvre sur un gilet rouge; leur coiffure est un fez très- haut, comme une mitre, en feutre chamois.

Ils marchent lentement, l’im derrière l’autre, les mains croisées sur la poitrine, et viennent s’incliner devant leur chef, qui leur donne l’accolade. Immédiatement, trèsdoucement d’abord, puis, avec une rapidité vertigineuse, ils se mettent à toui'ner.

Leur visage garde une expression digne et presque extatique. Ils tiennent les bras étendus, une main la paume en haut, l’autre en bas. Leur robe s’étale autour d’eux, en abat-jour; ils ont l’air do véritables toupies.

C’est merveille de les’ voir valser : leurs pieds nus glissent sur le parquet, avec une

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régularité parfaite; jamais aucun danseur ne heurte son voisin. Le chef de la danse circule, au milieu d’eux, frappant du pied, de temps en temps, pour rappeler à la mesure ceux qui semblent défaillir. Tout à coup, ils s’arrêtent, s’accroupissent et se prosternent le front contre terre, tandis que le grand cheik chante, d’une voix basse et profonde, des prières monotones comme des litanies.

On nous vante, aussi, les derviches hurleurs. Leur mosquée est à Scutari.

Nous prenons un calque pour traverser le Bosphore.

Avant d’aller à Scutari, nous gravissons le mont Boulgourlou, du haut duquel on a une vue célèbre. La limpidité du ciel nous permet d’en jouir à merveille : en face, le panorama féerique de Constantinople : les faubourgs de Galata et de Fera, séparés de Stamboul, par la Corne d’or; dans le port, une flotte de navires; à droite, le Bosphore et les palais qui y baignent; à gauche, la pointe de San-Stefano, la mer de Marmara, les

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quatre îles des Princes et l’ile des mouettes. En se retournant, on voit l’ancienne route que les pèlerins de Stamboul suivaient pour se rendre à La Mecque. Maintenant, l’invention des bateaux à vapeur leur facilite ce pèlerinage.

Sur le sommet du Boulgourlou est un tombeau gardé par un derviche. C’est là que repose, vénéré à l’égal d’un saint, le cheval sur lequel Mahomet II entra triomphant dans Constantinople, et pénétra jusque dans Sainte-Sophie, en foulant des monceaux de cadavres.

Nous descendons au cimetière des Anglais, fondé, par la reine Victoria, pour les soldats tués pendant la guerre. C’est un parc, merveilleusement dessiné et soigné, dont les gazons sont plantés d’arbres superbes, et qui se termine, brusquement, par une falaise peu élevée. Sur les pelouses, des croix de marbre blanc ; on ne peut rien rêver de plus calme, et de plus poétique!...

A droite, on découvre la ville de Chalcédoine; en face, la pointe du sérail, sa sil-

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houette grise se découpe sur un ciel d’un bleu si discret, qu’il se confond avec les dernières maisons de la ville. Les flèches élancées des minarets se détachent délicatement sur ce fond, et la mer argentée reçoit le pâle reflet de cet ensemble gris. Des caïques glissent sur l’eau calme.

En quittant ce joli champ de repos, nous longeons un immense cimetière turc. Comme la mort y paraît sous un jour moins doux et moins tranquille que dans ce riant cimetière des Anglais! Ici, tout est .sombre, tragique, désolé ! La lumière traverse à peine la masse épaisse des cyprès. Partout, dans un sinistre désordre, les tombes surgissent, pêle-mêle; les colonnes renversées s’appuyent sur les troncs des arbres; pourtant, l’ensemble est grandiose ; c’est un décor pour une apparition de spectres!

A chaque tombe s’élèvent deux colonnes couvertes d’inscriptions dorées, l’une à la tète, l’autre aux pieds. Elles sont surmontées l)Our les lombes d’hommes, d’un turban, pour les tombes d’enlânts, d’un fez; celles

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des femmes ont une gerbe de fleurs, sculptée dans la pierre. Les tombeaux des cheiks sont sous une sorte de dôme de fer.

Enfin, nous voici chez les derviches hurleurs. Après s’être livrés, comme ceux du Caire, à la pantomime effrénée du zikr, ils s’asseyent sur des nattes; on passe devant eux des carafes d’eau et différents objets qu’ils bénissent, en soufflant dessus. Les dévots croient qu’ils leur donnent, par là, des vertus merveilleuses.

Legrand chef s’accroupit devant le Mirab ; une quantité d’infirmes viennent se prosterner devant lui.

Il se lève, touche les malades, et les guérit, en récitant des prières.

Parfois, le pèlerin se couche devant le derviche qui monte sur son corps. Nous le voyons ainsi marcher, plusieurs fois, sur une longue rangée d’enfants étendus.

Ce spectacle bizarre est imposant et n’a rien de ridicule. Le vieux cheik accomplit toutes ces cérémonies, avec une dignité recueillie, très-religieuse.

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Il faut profiter du temps splendide et du soleil d’été qui nous favorisent pour passer une journée sur le Bosphore! Embarquement à dix heures au port de Fera.

Tout ce qu’on a dit de cette merveille, reste au-dessous de la réalité!

Quel éblouissement que la vue des quais, des palais, des mosquées de marbre et d’or, reflétant leurs minarets dans les eaux bleues ! Les montagnes sont couvertes de pins; sur leur masse sombre se détachent les claires villas, peintes en rose; des balustrades de marbres séparent les jardins, et se prolongent jusqu’au sommet des collines.

Presque toutes les maisons qui baignent dans le Bosphore sont en bois, grandes et basses. Sur toute la longueur, le premier étage surplombe le rez-de-cbaussée, s’avan- * çant sur la mer, comme un bow-window.

Chaque villa a son quai, d’où l’on descend par des marches de marbre.

Une sorte de hangar, où Teau pénètre, sert d’abri aux caïques, pendant Tliiver.

Ces caïques, peints et dorés, filent avec

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une prodigieuse rapidité; on s’y assied, mollement, sur des coussins. Ils sont fins comme de grandes périssoires.

Tous les propriétaires des villas ont des

caïques, dont les rameurs portent des livrées à larges manches de soie éclatante.

L’été, quand le Bosphore est sillonné de ces luxueuses embarcations, le cou]> d’œil doit être féerique.

Au mois de juin, l’odeur de tous ces jardins en fleurs est si violente, que l’air en est embaumé.

Au départ, vue superbe sur la Corne d’Or; au fond, les mosquées, au premier plan, les mâts innombrables des navires.

En quittant Constantinople, on voit à gauche le grand palais rouge de l’ambassade d’Allemagne, entouré de cyprès. En bas, baignant, dans le Bosphore, les quais et les grilles dorées, des immenses et somptueùx palais de Dolma-Bagtché. Le Sultan n’y descend que deux fois par an, avec sa cour, pour des réceptions. 11 y a peur; il préfère habiter sur la hauteur, le kiosque appelé Yaldis (Etoile), où il se sent mieux gardé! Son yacht est amarré en face de Dolma- Bagtché. Un peu plus loin, brille la ligne éclatante des marbres du palais de Tcheragan; c’est là que Mouhrad-Pacha est enfermé; on prétend même qu’il a été, depuis J longtemps, assassiné et jeté dans le Bosphore.

Ij En face, c’est le délicieux palais de Beyler-

bey, où l’iiTipéralrice Eugénie logea, lors de son voyage en Orient. De chaque côté du

palais, deux petits kiosques, d’une exquise élégance, s’avancent dans le Bosphore.

A gauche, la belle mosquée d’Orta-Keui

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(au milieu de la campagne) semble émerger de l’eaubleue. Le sultan Azis aimait à y venir prier. Un cimetière turc abandonné, trèsvénéré des musulmans, couvre la colline.

A gauche, les tours byzantines crénelées du château d’Europe, Rouméli-Hissar. En lace le château d’Asie (Anatoli-Hissar); puis, en Europe, le calme et joli village,, au nom poétique d’Emirghian (reposez-vous tranquilles et heureux).

Une flottille de caïques paraît faire une pêche miraculeuse; des nuées de mouettes, pleines de sécurité (il est défendu de les tirer sur le Bosphore) voltigent autour des bateaux.

Nous voyons beaucoup de cormorans et, souvent, sur le ciel bleu, la ligne droite d’un vol de canards.

Thérapia. C’est là que sont les ambassades d’été de France et d’Angleterre.

Au fond d’une baie d’un calme reposant,

le village de Bouyouk-Déré : ses maisons multicolores sont chatoyantes comme un tapis brodé. C’est la villégiature aristocra-

tique par excellence. L’ambassade russe y a un joli pavillon.

En face, sur la crête

de la montagne , près du mont du Géant, les ruines d’une forteresse byzantine.

Pour revenir à Constantinople, nous prenons le Zig-Zag, bateau à vapeur qui touche

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alternativement une station en Europe et une station en Asie.

Presque toutes nos journées se terminent par une flânerie aux bazars, où l’on finit par trouver des objets intéressants; mais il faut chercher seuls et échapper aux prétendus guides, qui vous mènent devant les boutiques de broderies modernes ou de pastilles de séraii.

Le soir, nous circulons dans la ville.

Tentés par le plaisir, si nouveau pour nous, d’entendre une opérette française, nous essayons de voir Nitouche au théâtre de Péra. Malgré l’indulgence la plus complète, nous partons, sans regrets, apres le premier acte...

Nous avons entendu parler d’un étrange théâtre français, qui donne des représentations très -suivies à Stamboul. Un soir, nous nous mettons en route; après de longues recherches, nous finissons par trouver, derrière Sainte-Sophie, au fond d’une sorte de couloir, ce refuge de notre

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lillérature! Mais, ô décepLion! la porte est close, et on nous avertit que la représentation a cessé, après un demi-acte... faute de spectateurs.

Nous passons la plupart des soirées chez nous, à notre fenêtre, jouissant d’une vue dont nous ne nous lassons pas: au fond, Stamboul, les éternelles pointes noires des cyprès, et le port, avec tous ses bâtiments dont les feux brillent.

Grâce à l’amabilité de M. Outrey, secrétaire à l’ambassade française, nous pouvons assister au Sélamlik, précisément la veille de notre départ de Constantinople.

On appelle « Sélamlik », la visite oflicielle que le sultan fait, chaque vendredi, à la mosquée.

Nous recevons l’hospitalité en face de celle où il doit venir prier, dans un kiosque qu’il met à la disposition des ambassadeurs et de leurs invités, et où il leur fait offrir café, thé et cigarettes.

Décor charmant : la petite mosquée toute blanche ornée d’or s’élève au fond d’un

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jardin dont la grille monumentale est ouverte. A gauche, on domine la route par où viendra le Sultan, et les murs de son palais; à droite, le Bosphore et la pointe du sérail. Malheureusement le temps est gris et le soleil manque à la fête.

A midi arrivent les voitures des Sultanes (la Yalideh, mère du Sultan et ses sœurs).

Immédiatement, on dételle les chevaux.

Les princesses restent dans leurs voitures, gardées par les eunuques; elles contempleront, de là, l’arrivée de la cour et la revue impériale.

Des troupes sont rangées de chaque côté de la route. Enfin, un grand cri, plusieurs fois répété, annonce l’arrivée du Sultan. Ce cri est un souhait; il signifie « Qu’il vive mille ans ! »

Autour de la calèche impériale marchent tous les grands dignitaires, en uniformes. Le plus rapproché de la portière, le plus favorisé est le grand eunuque. On le traite d’Altesse, et il a rang de prince.

Dans la voiture, le Sultan est seul, au fond.

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En avant, le grand maréchal, qui a quatrevingt-quinze ans, et Osman-Pacha, le défenseur de Plewna.

Le cocher à une riche livrée albanaise rouge et or.

Le Sultan salue, à droite et à gauche : il entre dans la mosquée. Le silence se fait; du haut du minaret, le Muezzin appelle à la prière.

Le Sultan reste, à peu près, une demiheure en oraisons.

Pendant ce temps, nous, ses invités, dans le kiosque, nous fumons, en causant avec d’autres privilégiés; nous dégustons le thé exquis, dû à l’am.abilité de Sa Majesté, qui envoie un aide de camp remercier les étrangers venus au Sélamlik.

La prière achevée, le Sultan pénètre dans une salle attenante à la mosquée, et par une fenêtre ouverte, passe en revue ses 6,000 hommes de troupe. Les soldats défilent bien, avec une raideur où l’on sent, d’une manière frappante, l’influence germanique. D’ailleurs, le grand officier est Allemand.

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Il est là, debout, impassible, devant la fenêtre du Sultan, sanglé dans un splendide uniforme noir et or.

Nous remarquons, surtout, le régiment des nègres du Soudan, coiffés d’un étrange turban vert, et un admirable régiment de cavaliers (uniformes gris, — gants verts, — toques d’astrakan ornées d’or).

Dès que les derniers soldais ont défdé, on amène, devant le perron, une voiture de gala fermée, cinq ou six chevaux de selle tenus en main, et un pbaéton doré, doublé de satin groseille, attelé de deux poneys. Le Sultan peut ainsi choisir le moyen de locomotion qu’il préfère, pour rentrer au palais.

Il monte dans le pbaéton qu’il conduit lui-même; mais, un chambellan reste à la tête de chaque cheval; un autre, à chaque roue.

La voiture part au petit trot; toute la cour suit, en courant « l’ombre de Dieu ». (C’est ainsi qu’on appelle le Sultan).

Il ne SC rend jamais, paraît-il, au Sélam-

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lik qu’en tremblant. Avec ses deux courses annuelles au palais de Dolma-Bagtché, ce sont ses seules sorties.

Abdul-Azis allait sans crainte, chaque vendredi à Sainte-Sophie, et traversait Constantinople à cheval.

5 mars.

Avant de quitter Constantinople, nous voulons encore visiter la mosquée de la Valideh, célèbre par ses faïences. Elle est au pied de Stamboul, tout près de l’endroit où nous devons nous embarquer. C’est l’beure de la prière; nous y trouvons de nombreux fidèles prosternés.

Nous gagnons le bâtiment.

C’est notre dernière étape en Orient; nous jetons un regard d’adieu à cette ville si séduisante, à la pointe du Sérail, qui nous semble triste aujourd’hui.

Le temps est gris, comme le jour de notre arrivée.

Au fond de la mer de Marmara, les montagnes d’Asie sont couvertes de neige.

Le Bosphore nous paraît moins riant

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que l’autre jour; l’eau n’est ])lus bleue; d’innombrables marsouins bondissent autour du bâtiment.

... Après une nuit assez mauvaise, à six heures du matin, en pleine nuit, nous débarquons à Varna. Nous descendons, à tâtons, dans la barque. Heureusement la mer est calme, car il faut trois quarts d’heure pour arriver à terre.

Nous remontons en chemin de fer; impression étonnante! Nous avions presque oublié qu’il put exister des locomotives

A partir du moment où nous mettons le pied dans le wagon confortable de l’Express-Orient, jusqu’à celui où nous rentrons dans notre « home » si aimé, nous passons de surprises en surprises, à mesure que nous retrouvons les douceurs et les raffinements de la vie civilisée.

C’estàGiurgiu que nous prenons l’Express- Orient, après trois kilomètres de bateau sur le Danube.

Nous passons à Roustchouk: on s’y battait encore il y a deux jours.

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Noire court séjour à Buda-Pesth nous laisse l’impression d’une belle ville double; Peslb, moderne, sur la rive gauche, avec des voies larges et de grands quais, Bude, sur l’autre rive, avec son palais et son vieux burg, dominant la colline. Les longues soirées y sont cbarmées, par les orchestres tziganes. Combien peu ils ressemblent à ces tziganes falsifiés, dont on abuse tant à Paris !...

A Vienne, nous sommes bloqués par la neige. Aussi, pouvons-nous mal juger des charmes du célèbre Prater; en revanche, nous passons d’excellentes journées au Musée du Belvédère, si riche en Rembrandt, en Vandyck, en Franz Ilalz, en Rubens, en Holbein merveilleux, et en primitifs très -intéressants de l’école allemande.

Nous entendons, le dimanche 13 février, un magnifique concert au Conservatoire, où l’on exécute magistralement le Graal’ s-Feier du Pardfal de Wagner.

Le trésor impérial de Vienne contient des

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amas de richesses : les joyaux privés de la Maison impériale, dont plusieurs ont appartenu à Marie-Thérèse (entr’ autres, son magnilique sabre hongrois); le diamant « le Florentin », provenant de Charles le Téméraire; les insignes de Napoléon le, comme roi d’Italie, et les bijoux et reliques de l’ancien empire d’Allemagne.

Tout le monde connaît la passion de l’Impératrice d’Autriche, pour les chevaux; ses écuries méritent une visite; elles sont tenues avec un goût, qui atteste une surveillance active et personnelle. Son grand manège d’hiver est superbe.

Le musée historique des voitures est assez complet. On y voit la chaise à porteurs, le traîneau de Marie-Thérèse, et la grande voiture aux panneaux peints par Rubens, qui sert au couronnement des Empereurs.

Un jour de soleil nous permet d’aller à Schœnbrunn : On s’explique peu, en voyant ce château sans style ni grandeur, la passion qu’il inspira à Marie-Antoinette et à Marie-

Louise. Il est vrai que la saison ne nous permet pas de jouir de ses charmilles.

Munich ne nous séduit que par ses musées : sa Glyptothèque et son incomparable Pinacothèque, si remplies de chefs d’œuvre!

Le pittoresque, trop germanique des brasseries, de la Brasserie Royale, surtout, nous plaît peu ; nous lui préférons, même, celle de « Salvator-Quelle », qui n’est ouverte que pendant quinze jours. C’est une sorte de foire, ({ui met en fête tout un quartier de la ville.

Excursion, en traîneau, au château de Nymphcnbourg; dans le parc, un joli pavillon du siècle dernier, dans le style de Trianon; c’était une des retraites favorites de l’infortuné roi Louis.

Nuremberg, me paraît l’évocation d’une ville du )iioyen âge, avec ses maisons toutes variées, avec son antique burg qui la couronne, et sa ceinture de murailles, dont les quatre grandes tours furent dessinées par Albert Durer.

Le lundi 21, nous quittons Munich, à une

heure du matin; le wagon dans leciuel nous montons est celui qui nous ramènera !

Il nous })araît long, ce dernier trajet en chemin de fer, et le cœur nous hat, quand le train siffle, pour annoncer l’approche de Paris ! !

lis sont tous là, sur le quai, qui nous attendent, les chers nôtres! Les larmes du retour me sont d’autant plus douces, que j’ai craint de ne plus revoir tous ceux que j’avais laissés!...

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