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CHAPITRE IX

Applieation du Iiatti -liouniayoun d'après le s;f stèniu des minislres turcs.

On se demande avec raison de quoi se sont occupés les ministres turcs depuis que l'introduction des réformes dans l'empire byzantin a été formellement décrétée par le congrès de Paris, et surtout depuis la publication du hattihoumayoun à (lonstantinople. Yoici de quoi ils se sont occupés :

Ils ont d'abord perdu leur temps à tourner ou à retourner les questions de l'île des Serpents, de la petite ville de Bolgrad, et surtout celle de la réunion des principautés danubiennes , questions plus ou moins importantes pour les autres puissances, mais très-seconduires pour l'empire du Sultan. Car ce n'est pas sans doute la possession par la Russie de l'île des Serpents et de Bolgrad qui a tant de fois amené la dynastie du Sultan à deux doigts de sa perte, ni l'adjonction de ces lopins de terre au territoire moldave qui le consolidera. Ce n'est pas non plus l'état de séparation où les principautés danubiennes se trouvent encore aujourd'hui qui a empêché les Turcs de subir toutes les humiliations qu'il a plu aux Russes de leur imposer. La conduite déplorable de hauts fonctionnaires de la Porte dans cette dernière affaire à la suite du congrès de Paris, leurs basses intrigues et la lutte insensée qu'ils ont soutenue contre les traités les plus solennels et les droits incontestables des chrétiens de ces deux pays, ont produit la plus triste impression sur tous les esprits.

Toutefois pour ne pas paraître abandonner tout à fait l'application des réformes contenues dans le hatti-houmayoun, les ministres turcs ont essayé ou ont fait semblant d'en appliquer quelques-unes, mais toujours d'après leur invariable système.

C'est ainsi qu'ils ont voulu remplir l'obligation que le hatti-houmayoun leur imposait, de prendre les mesures convenables pour procurer au gouvernement les ressources nécessaires aux besoins de l'Etat et à l'encouragement du commerce du pays. Ils n'ont pas un moment balancé sur le choix de ces mesures : un emprunt à l'étranger d'abord, puis une banque dirigée par des étrangers, qui auraient en même temps administré l'État sous le titre modeste de comité de surveillance des revenus publics. Les exploiteurs de la civilisation des peuples, en conseillant de pareils expédients, étaient assurés d'y trouver toutes les facilités désirables pour absorber les dernières ressources de l'État. L'emprunt de soixante millions de francs, contracté en 1832 à la charge du royaume de Grèce par la régence étrangère du gouvernement de son pays, a procuré des fortunes fabuleuses aux membres de cette régence et enrichi tous les spéculateurs étrangers qui s'en sont mêlés d'une manière quelconque. En calculant donc ce que cet emprunt produirait à Constantinople, les financiers philanthropes de l'Occident ont trouvé, d'après les simples règles de l'arithmétique, que l'emprunt de trois cents millions, que les ministres du Sultan s'efforcent de contracter, donnera des résultats cinq fois plus avantageux que celui de la Grèce, sans parler des circonstances spéciales de ce pays, lesquelles, en multiphant indéfiniment ces résultats, les feraient arriver au chiffre le plus élevé des calculs différentiels! . . .

Quant à la banque étrangère, qui par dérision portera le nom de Nationale, on n'est pas si oublieux du passé

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qu'on ne puis?e se rappeler les grands avantages que la banque éfablie ily a quelques années à Constantinople, quoique beaucoup plus nationale que celle qu'on projette d'établir, avait procurés à tout le monde, excepté au trésor, au commerce et au peuple indigènes.

L'adoption subite des habits, des meubles, du luxe, des lialntudes et des manières extérieures des Européens, ainsi que l'envahissement de tout commerce et de toute inilustrie par les étrangers, est un autre point des rélurnies dont s'occupent les ministres du Sultan. Quoique cette lélbrme soit antérieure à la publication du hattihoumayoïui, les gens qui spéculent sur la civilisation de rorient se plaisent beaucoup à l'étaler comme un grand jias des Turcs vers la civilisation. Les individus au pouvoir Mutout sont tres-fiers d'avoir été les introducteurs et les protecteurs zélés de toutes ces réformes : car leur intelligence, leur patriotisme et lem^s intérêts personnels ne peuvent leur permettre d'en chercher d'autres, et la civilisation qu'ils ont eux-mêmes acquise ne consiste que dans des changements de même nature.

Nous admettons parfaitement que tout pays qui veut se civiliser doit tâcher de modifier ce qu'il y a de barbare ou simplement d'incommode dans les habitudes de sa vie privée, en adoptant graduellement les améliorations et les inventions des peuples civilisés. Nous ne prétendons pas qu'un peuple qui désire se réformer en imitant les peuples avancés en civilisation doive fermer ses ports aux étrangers, et les empêcher de former chez lui toute espèce d'entreprise industrielle, surtout lorsqu'il est démontré que les indigènes ne sauraient les faire d'eux-mêmes; mais nous insistons sur la justesse de l'opinion que nous avons toujours soutenue sur les moyens d'introduire dans notre pays les réformes et les améliorations qui pourraient le civiliser, ainsi que sur la manière d'y fonder des entre-

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prises industrielles : c'est-à-dire qu'on doit appliquer ces entreprises conformément aux intérêts et aux besoins du pays.

Nous n'en accusons pas les spéculateurs étrangers, qui ne cherchent naturellement que leur propre avantage, mais bien les fonctionnaires auxquels le Sultan a confié ses propres intérêts et ceux de ses peuples, et qui prétendent en tirer parti uniquement dans leur intérêt personnel.

Par les moyens qu'ils ont employés pour introduire leurs petites réformes, les ministres turcs ont fait de tous les habitants de l'empire du Sultan une clientèle obligée des manufactures et des fabriques européennes. Cette obligation a donc détourné les immenses ressources du pays au profit d'une exploitation perpétuelle des étrangers, et cela sans nécessité, car les ministres pouvaient aussi bien accueillir et encourager les manufacturiers et fabricants qui auraient voulu s'établir honnêtement dans le pays, et procurer ainsi aux industriels indigènes les moyens de se perfectionner dans la confection de tous les articles nécessaires aux besoins et aux commodités de la vie. Mais, au heu d'agir ainsi, les individus en possession du pouvoir ont obligé indirectement l'État et les habitants de tout l'empire à acheter à des prix exhorbitants et contre espèces sonnantes tous ces articles confectionnés à l'étranger, dont les matières premières proviennent pour la plupart de l'Orient , où elles ont été achetées à des prix insignifiants.

Nous avons en inains des preuves irrécusables de ce que nous venons de dire, et les Occidentaux les connaissent aussi bien que nous, ce qui nous dispense d'entrer ici dans de longs détails. Nous voulons seulement les rappeler aux ministres turcs, qui les connaissent, eux aussi, mais qui font semblant de les ignorer.

Autrefois, et jusque vers la fin du dernier siècle, la plus grande partie des produits de l'empire byzantin se confectionnait dans le pays même. La seule île de Chios avait trente-huit fabriques de soieries et de broderies de toute espèce ; la Roumélie et l'Anatolie fournissaient une grande quantité de toiles, de soieries et de broderies, de tissus de couleur, etc., etc. Les produits de ces fabriques suffisaient non-seulement aux besoins de tous les habitants de rOrient, mais on en chargeait encore chaque année un grand nombre de bâtiments pour les transporter en diflérents pays de l'Occident. Aujourd'hui presque toutes ces fabriques ont disparu, et les habitants de tout IVmpire du Sultan, même dans l'intérieur de l'Asie, ne font guère usage que de madapolams, de calicots, de nankins, d'indiennes anglaises et de tissus français et allemands. La même habitude a prévalu aussi pour tout ce qui regarde l'ameublement , les décorations intérieures des maisons et tous les instruments et ustensiles de nécessité, de commodité ou d'agrément; enfin, tout l'habillement de l'Oriental, ses meubles, ses draperies et les objets de sa toilette sont confectionnés dans l'Occident et lui sont vendus au poids de l'or par les étrangers. Les Orientaux mourraient même de faim si la Russie ne leur vendait ses blés, son beurre, ses graisses, tandis que les seules vallées de la Thessalie pourraient produire en abondance de quoi nourrir presque tout l'empire.

Et maintenant peut-on soutenir que de telles réformes puissent avoir d'autre résultat que de réduire bientôt à la plus extrême misère tous les habitants de l'empire byzantin, et surtout les mahométans ?

Ce système cependant paraît être l'objet d'une vive admiration de la part des prétendus amis des Turcs, c'est-à-dire de ceux qui visent à les dépouiller du peu qu'ils possèdent, à cause des grandes entreprises, telles

que banques, emprunts, chemins de fer, pavage et éclairage, dans lesquelles ils sont intéressés. Toutes ces entreprises sont indispensables sans doute à un pays qui veut se civiliser : les unes pour faire face aux besoins de l'État, et les autres pour lui créer des ressources stables et analogues à sa nouvelle position, ou pour procurer à ses habitants la sécurité et la commodité. Mais toutes ces entreprises devraient-elles être des exploitations ruineuses pour le pays, comme le prétendent les administrateurs en commandite des réformes el ceux qui les protègent?...

Les indigènes ne sont pas évidemment en état de fairp des entreprises qui exigent de si énormes capitaux. L'argent doit donc nous venir du dehors, et les véritables capitaUstes de l'Occident ne consentiraient pas naturellement à aventurer de grandes sommes sans avoir eux-mêmes la direction des entreprises pour lesquelles ils les auraient déboursées et sans un avantage proportionné à la somme qu'ils y auraient engagée et aux risques qu'ils doivent courir (1).

Cette prétention des capitalistes étrangers est aussi juste en principe que nécessaire à la réussite de ces sortes d'entreprises : car, outre le manque de grandes fortunes en Orient, il y a encore le manque des connaissances indispensables à de tels travaux. Mais malgré ces deux obstacles qui rendent inévitable l'immixtion des étrangers dans les grandes entreprises, on ne doit pas négliger deux autres considérations beaucoup plus sérieuses et également incontestables : c'est d'abord la stricte observation

(1) Nous avons assiste récemment îi une assemblée de hauts financiers de Paris qui projetaient une grande entreprise en Orient. Sur notre observation que les conditions qu'ils se proposaient d'exiger du Sultan étaient excessives et évidemment ruineuses pour son empire, un des principaux d'entre eux nous fit cette courte réponse : Et pourtant il ne convient pas aujourd'hui aux véritables capitalistes de l'Europe de faire des spéculations en Orient sans la probabilité de doubler en deux ans l'argent qu'ils auront déboursé.

de tous les droits du souverain du pays, et ensuite la participation des indigènes aux avantages matériels de ces entreprises. Ces deux conditions assurées, le Sultan doit aller au-devant de tels entrepreneurs et tâcher de faciliter leurs opérations par tous les moyens en son pouvoir. Sans ces deux conditions toute concession semblable serait un empiétement sur les droits du souverain et une misérable spoliation des ressources et des moyens d'existence de ce pays. Mais les ministres turcs et leurs amis ont de bonnes raisons pour ne pas être de cet avis.

L'amélioration des voies de communication dans l'empire du Sultan, ordonnée par le hatti-houmayoun , avait été aussi considérée sous le même point de vue. Dire que dans toute cette immense étendue on ne peut faire usage d'aucune espèce de voiture ou charrette de transport, et que, dans la plupart des provincesde l'empire byzantin, les routes sont impraticables même pour les chevaux et les mulets, c'est ne pas donner encore une idée bien exacte du malheureux état des voies de communication de ces provinces entre elles et avec la capitale. Cependant les ministres turcs, au lieu de s'occuper de rendre ces routes praticables pour faciliter la circulation des immenses produits du pays, se sont occupés de faire aux étrangers des concessions de chemins de fer très-onéreuses pour les intérêts politiques et financiers du pays et très-inutiles aux besoins du peuple ; c'est qu'ils étaient forcés de satisfaire les exigences de leurs amis, afin que ceux-ci les aidassent à conserver leurs places et qu'on ne leur reprochât pas, du moins pour cpielque temps, de ne s'occuper de rien.

Les ministres turcs eurent l'air de s'occuper aussi d*une autre disposition du hatti-houmayoun, de celle relative à l'éducation, du peuple ; mais ils s'y prirent encore de la même manière. D'abord ils ne voulurent s'occuper que de l'éducation et de l'instruction des enfants mahométans,

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sans se douter que cette partialité pouvait être funeste à la consolidation de la dynastie du Sultan sur le trône de Constantin ; ensuite ils cherchèrent à entraver par tous les moyens possdiles l'éducation des chrétiens. L'un d'entre eux prétentUt même faire fermer les écoles chrétiennes, sous prétexte que, comme les Turcs sont beaucoup plus arriérés en instruction et en civilisation que les chrétiens, les progrès de ceux-ci devaient être ajournés jusqu'à ce que les mahométans fussent arrivés au même degré, et pour faire ensuite marcher ensemble chétiens et mahométans !

De plus, la haine que les Turcs en place nourrissent contre tous les chrétiens du pays n'a pas manqué de les influencer encore dans cette circonstance : car, au lieu d'appliquer à l'éducation et à l'instruction des enfants mahométans le système des chrétiens du pays, lequel sans doute eût été pour eiu le plus convenable, et qui est à peu près celui des nations civilisées,- ils ont préféré courir tout autre risque plutôt que de permettre aux mahométans de ressembler, ne fût-ce que par le système d'éducation, à leurs concitoyens les chrétiens! Les Grecs et les Arméniens, malgré les entraves de tout genre que les Turcs leur ont toujours suscitées, sont depuis longtemps parvenus à former des écoles primaires et des écoles supérieures aussi complètes que leur état pohtique et social le leur a permis. Leurs enfants, après avoh' acquis dans ces écoles une instruction élémentaire et surtout une* éducation nationale, vont compléter cette éducation dans les grandes villes de l'Europe civihsée, ou y acquérir des connaissances spéciales. Les ministres turcs avaient sous les yeux les immenses avantages que les enfants grecs et arméniens tirent d'un pareil système d'éducation, généralement suivi par tous les peuples qui ont vraiment la volonté de se civiliser; mais pouvaient -ils employer les mêmes moyens

qiip les étrangers, ces chiens de giaours, comme ils les appellent, et surtout que leurs concitoyens rayas? Le Koran le défend d'une manière absolue, et c'est là un des préceptes principaux du livre auquel tient encore tout l'islamisme de cesmusulmans hétéroclites. Voici donc le système qu'ils imaginèrent et mirent en pratique. On éleva à Constantinople une soi-disant académie ou école supérieure dans laquelle déjeunes mahométans, qui n'ont aucune espèce de connaissances préparatoires, vont étudier les sciences médicales, physiques et mathématiques. Les professem's de cette académie, étant la plupart des Français, des Allemands et des Italiens, font leurs cours en langues européennes, et un drogman, pris habituellement parmi les garçons de place qui servent d'interprètes aux voyageurs, traduit aux élèves les idées du professem'. Pour le cours médical spécialement , comme l'islamisme défend à ses t^ectateurs de toucher à un cadavre, le professeur explique aux élèves la conformation du cerveau de l'homme en disséquant la tète d'un mouton ; et ainsi du reste.

11 resuite naturellement de cette organisation burlesque de l'instruction de la jeunesse mahométane, que ceux qui suivent le cours des hautes sciences à Constantinoplc n'apprennent absolument rien ; et il en sera ainsi tant que la jeunesse musulmane manquera de base par les études préparatoires. Toutefois les efforts et les énormes dépenses de l'école soi-disant supérieure n'ont que le désavantage de n'aboutir à rien.

Mais il n'en est pas de même des enfants qu'on envoie en Occident pour y faire leur éducation première ; ces enfants sortent d'entre les mains d'esclaves ou de domestiques de la dernière immoralité, de mères qui, à cause de leur position sociale, croient qu'elles n'ont d'autres devoirs à rempUr envers eux que de les mettre entre les mains d'une esclave ignorante et grossière qui puisse leur

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servir de nourrice et de bonne. Ces enfants n'ont jamais vu le monde ; ils n'ont pu acquérir la moindre connaissance ni recevoir la moindre instruction morale, aucun principe religieux. Aussi n'ont-ils jamais aucun sentiment de nationalité ou des devoirs qu'ils auront un jour à remplir envers leur patrie, leur souverain et la société. Tout ce qu'ils ont appris de leurs esclaves dans leur éducation domestique se compose de quelques immoralités dégoûtantes et de l'opinion qu'ils sont incomparablement supérieurs à tous les chrétiens, à cause de leur qualité de musulmans, et que les étrangers sont tous des giaours. C'est avec de pareilles dispositions que ces enfants sortent des mornes demeures où ils ont croupi depuis leur naissance, pour se voir transportés subitement au milieu des villes les plus brillantes et les plus tumultueuses de l'Europe.

Qu'on se figure l'étrange impression que doivent faire sur leur tendre et niaise imagination, sur leur intelligence atrophiée par l'éducation domestique, le bruit de ces grandes villes, les objets variés qu'on y rencontre, l'activité, le luxe et la magnificence de ce nouveau monde. L'indifférence religieuse, le libertinage, le relâchement de la morale, le matérialisme, l'absence de contrôle sérieux sur les actes de la jeunesse; tout ce qui constitue enfin le mouvement et la vie de la société des grandes villes de l'Europe occidentale , doit vivement impressionner nos jeunes mahométans et développer chez eux les appétits sensuels dont ils avaient déjà les premières notions.

On peut se figurer de quel œil avide ces jeunes idiots regardent les femmes et les jeunes filles qui courent librement et sans voile épais sur le visage, le perfectionnement de tous les besoins et de toutes les commodités de la vie, le raffinement de tous les plaisirs, les théâtres, les bals, les cafés, les estaminets, les maisons de tolérance, etc. etc.

Ces enfants, enivrés et bouleversés, s'abandonnent tout entiers aux j)]aisirs et ne tardent pas à oublier qu'ils sont nés musulmans. Ils professent en' même temps un mépris souverain pour leurs propres conationaux, pour leur propre religion, aussi bien que pour les habitudes et les opinions nationales. Ils deviennent tout à fait matérialistes et débauchés, athées et indifférents pour tout avenir de leur pays.

Et quand même quelques-uns de ces enfants parviendraient par miracle à acquérir quelques connaissances pendant leur séjour dans l'Europe civilisée, une circonstance, naturelle d'ailleurs , les empêcherait d'en tirer parti dans l'intérêt de la civilisation de leur pays à leur retour à Constantinople : car les uns ont fait leur éducation à Paris, les autres à Londres, d'autres à Berlin ou à Vienne. Ils ont par conséquent été élevés dans des principes politiques et sociaux diamétralement opposés, et il leur est impossible de se mettre d'accord entre eux, même sur le système étranger qu'ils pourraient vouloir appliquer à leur propre pays.

Quelques mois après la publication du hatti-houmayoun on a choisi à Constantinople une centaine d'enfants pour les envoyer étudier différentes sciences aux frais de l'État, à Paris et à Londres. Mais dans ce choix, on a encore vu la haine implacable et systématique que les ministres turcs ont contre tous les chrétiens sujets du Sultan : car au lieu de prendre ces cent enfants indifféremment parmi les mahométans et les chrétiens, ils les ont tous pris parmi les premiers. Comme ce sont les chrétiens qui payent la plus grande partie des impôts, ce sera par conséquent avec leur argent que les enfants musulmans feront ou ne feront pas leurs études (1).

(1) Parmi les cent jeunes musulmans qui sont arrivés l'année dernière à Paris , on en choisit vingt qu'on envoya à l'école impériale de la Flèche, destinée à préparer à l'étude des sciences militaires. Mais six mois après,

Indépendamment de celte exclusion injuste et impolitique des enfants chrétiens, du droit d'être aussi élevés aux frais de l'Etat, les ministres turcs continuent encore à empêcher, autant qu'ils le peuvent, les enfants chrétiens d'étudier, même à leurs propres frais. On en a vu dernièrement un exemple très-frappant : Aussitôt qu'on eut commencé à parler des réformes du hatti-houmayoun , un jeune chrétien, nommé Georges Tzohatzy, natif de Nyssa, en Bulgarie, ayant terminé ses études au collège d'Athènes, vint à Paris pour entrer à l'école mihtaire de Saint-Cyr et y compléter ses études à ses propres frais. Il s'adressa en conséquence au directeur de cet étahhssement, qui lui répondit que l'usage exigeait qu'il lui adressât sa demande par l'intermédiaire de l'amhassadeur de sa nation, à Paris, et que cette formalité remplie, il pouvait être sûr d'être admis. Le jeune chrétien s'adressa alors à l'ambassadeur turc à Paris, qui lui répondit qa'étant sans instructions sur un tel point, il ne pouvait prendre sur lui de transmettre sa demande, mais qu'il prendrait l'avis de son gouvernement. Le jeune Tzohatzy alla pendant plusieurs mois tous les jours à l'ambassade turque pour avoir une réponse, qui n'arrivait pas. Enfin, après six mois d'attente., de réclamations, de prières et de démarches inutiles, le jeune chrétien s'adressa à M. ïhouvenel, ambassadeur de France à Gonstantinople, qui eut l'obligeance de répondre peu de jours après qiiil en avait parlé aux m,inistres du Sultan, qui s'étaient empressés d'envoyer l'ordre à Mehmed-Bey, ambassadeur turc à Paris, de faciliter son admission à l'école militaire de Saint-Cyr. Georges Tzohatzy, tout content, se présenta de nouveau à l'ambassade turque ; mais on lui

le directeur de cet établissement écrivit à l'ambassade ottomane de Paris, qu'aucun des élèves turcs n'était capable d'apprendre quelque chose, et qu'ils avaient tous l'intelligence atrophiée et abrutie.

affirma qu'on n'avait pas encore reçu de nouvelles de Constanlinople. Six mois s'écoulèrent encore, et le jeune chrétien trouva le moyen de se faire recommander au ministre de la guerre à Paris. Ce haut fonctionnaire s'intéressa à lui et fit écrire à l'ambassade turque, dont il reçut une réponse évasive, telle que les Turcs en font d'habitude lorsqu'ils n'osent refuser et ne veulent pas accorder. Knfin on finit par dire nettement à notre jeune homme que le gouvernement de Sa Hautesse ne pouvait demander l'entrée d'un chrétien dans une école mïlitaire. Le jeime Tzohatzy passa alors à Bruxelles, et dans l'espace de deux jours il fut inscrit comme élevé de l'école militaire de cette ville.

On voit par ce fait comment les ministres turcs entendent l'égalité des droits lorsqu'il s'agit de chrétiens. A quelles conditions consentiraient-ils donc à admettre des chrétiens dans l'armée du Sultan?...

Si on veut savoir également comment les employés turcs respectent la liberté individuelle et comment ils observent les lois les plus communes lorsqu'il s'agit des chrétiens, on n'a qu'à jeter un coup d'oeil sur ce qui se passe journellement à Constantinople et dans toutes les provinces de l'empire. Les nombreux voyageurs qui vont tous les jours en Orient en reviennent stupéfaits!... Tous les journaux de l'Europe nous instruisent aussi chaque jour iVuue partie des meurtres, des assassinats, des brigandages et autres horreurs qui s'y commettent en plein soleil. C'est dans cet exposé de faits qu'on verra également comment les employés turcs exécutent les règlements formels que le hatti-houmayoun a dernièrement proclamés, et dont les grandes puissances chrétiennes exigent l'application !...

Tous ces faits établissent que ce sont lest;mployés mêmes de ce soi-disant gouvernement qui suscitent ces graves

désordres, quand ils n'en sont pas les auteurs directs; que ces gens ne veulent pas et ne seraient pas capables d'appliquer à ce pays ni même de supportei- une véritable réforme, et que les populations mahomélanes auxquelles ils attribuent tous les obstacles ne sont que leurs aveugles instruments.

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