CHAPITRE XII
Principaux obstacles à l'application des réformes décrétées.
Le premier et le plus grand de ces obstacles est l'impossibilité absolue d'appliquer à un pays dont le souverain professe la religion mahométane des réformes et des institutions chrétiennes, tout en laissant l'islamisme comme religion de la personne de ce souverain. Cet obstacle capital, quelque inliéient qu'il soit à la nature du système turc, ne saurait être imputé qu'aux circonstances de temps, et il serait par conséquent possible de le surmonter maintenant qu'il est connu ; car il ne dépend absolument que de la volonté du Sultan, qui ne peut avoir aucune raison sérieuse de ne pas vouloir le faire disparaître. Dans le cas contraire il serait très-facile aux grandes puissances d'enlever elles-mêmes cet obstacle par leur intervention, afin de prévenir de plus graves complications. Nous démontrerons pleinement cette vérité dans les chapitres suivants.
Mais il ne serait pas aussi facile de vaincre la résistance désespérée que les fonctionnaii'es, grands et petits, opposeront à cette mesure comme à toute autre réforme qui pourrait abroger le monopole dont ^Is jouissent. Cet obstacle est systématique, calculé et fortement soutenu par tous les organes du pouvoir. Il est par conséquent trèstenace et tres-dillicile à détruire. Tous ces individus, qui s'engraissent aux dépens de l'immense majorité des indigènes, conspirent naturellement contre l'introduction de toute réforme dans notre pays, et le hatti-houmayoun n'a
été pour eux qu'un morceau de papier bon à amuser pour quelque temps la crédulité de l'Europe.
Il est d'autant plus difficile de surmonter cet obstacle, que c'est précisément à ces mêmes individus que les puissances chrétiennes par convenance, et le Sultan dans sa bonne foi, ont confié la mission d'appliquer les réformes qu'ils ont décrétées!
Tout le monde connaît, et nous l'avons établi dans plusieurs endroits de ce livre, à quel point ces fonctionnaires publics ont abusé et abusent encore tous les jours des dispositions généreuses et de la confiance des grandes puissances et de celles du Sultan. Nous avons vu, et les faits prouvent, qu'ils font tous leurs efforts pour exciter les mahométans contre ces réformes et pour en dégoûter les chrétiens, et qu'ils trompent adroitement le souverain en attribuant la non-réussite de leurs prétendus efforts pour l'application du hatti-houmayoun, tantôt à la mauvaise foi des chrétiens, tantôt au fanatisme des mahométans ou aux prétentions des grandes puissances; enfin qu'ils exploitent avec la même audace la bonne foi des ambassadeurs chrétiens et les trompent également par les mêmes fourberies,
Mais ce qu'il y a de plus honteux pour l'honneur du christianisme et pour la civilisation du siècle, c'est que ces gens font mouvoir surtout contre les grandes puissances et leurs représentants les plus vils ressorts de la perfide politique à l'aide de laquelle les Turcs ont toujours triomphé des chrétiens. Nous voulons parler de cette astuce subtile et grossière à la fois dont l'histoire nous offre mille exemples, qui fut toujours la principale source des calamités que la barbarie de l'islamisme infligea à h civilisation chrétienne, et qui consistait uniquement à exciter ou à eiiiretenir la mésintelligence entre les chrétiens.
Partant de cet infernal principe, qui est traditionnel chez eux, les fonctionnaires du Sultan emploient encore
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roiitre les chrétiens, en plein dix-neuvième siècle, et malheureusement avec quelque succès, ce même procédé qui leur réussissait si bien autrefois. Tous leurs efforts tendent à exciter et à entretenu' des dissidences parmi les représentants des puissances chrétiennes à Constantinople et à exciter leurs susceptibilités, afin de les détourner de la ([uestion principale et de gagner ainsi le plus de temps possible.
Par malheur, la perspicacité de la diplomatie européenne est souvent mise en défaut par la duplicité turque, et les ambassadeurs chrétiens sont souvent dupes de perfides singeries dont ils ne peuvent apercevoir les mobiles et qui sont les instruments habituels de la politique islamique. Tels sont les principaux, on pourrait même dire les seuls obstacles à la réussite complète de tous les efforts qu'on a faits jusqu'à présent pour sortir d'un labyrinthe dont la seule issue était inconnue!...
Mais aujourd'hui que cette issue est très-exactement indiquée et qu'il est démontré jusqu'à l'évidence qu'on ne saurait en pratiquer une autre; aujourd'hui que les véritables obstacles à l'application des principes des gouvernements chrétiens à l'empire byzantin sont bien connus, les grandes puissances n'ont plus aucune espèce de difficuhé sérieuse qui puisse les forcer à prolonger davantage l'exécution de cette réforme, conformément aux décisions prises par elles-mêmes. Elles doivent au contraire résoudre sans retard ce redoutable problème et trancher d'un coup décisif les deux obstacles qui les gênent, par la christianisation de la personne du souverain de liyzance.