CHAPITRE XI
Les cliréllen!« d'Orient sont-ils admis dans les fonctions publiques depuis les prétendues réformes <ie 1839 et le haiti-Iiouniayoun de I850, on en sont-ils exclus?
Ce point est trop essentiel pour qu'on ne l'examine pas sérieusement.
Nous pensons qu'une revue sommaire des chrétiens qui étaient au service du Sidtan avant la révolution grecque de 1821 , et de ceux qui y ont été admis après la proclamation du hatti-schériff de 1839 et du hatti-houmayoun de 1856, éclaircira suffisamment cette question.
Avant la révolution de 1821 le premier interprète de la Sublime Porte était toujours un chrétien du rite grec. Cette dignité n'était pas alors restreinte comme aujourd'hui aux simples fonctions d'interprète du divan, elle embrassait tous les intérêts diplomatiques et toutes les relations du Sultan avec les souverains étrangers. Les fonctions de drogman de la llotte étaient également des charges très-importantes, qui n'étaient données qu'à des chrétiens grecs. Les princes régnants ou hospodars de Moldavie et de Valachie, ainsi que tous leurs ministres, officiers ou employés, étaient aussi exclusivement choisis parmi les Grecs. Tous ces hauts fonctionnaires chrétiens
exerçaient souvent une grande influence sur les affaires politiques de la Porte ; l'im mixtion des princes de Moldavie et de Valachie dans l'administration des affaires politiques de l'empire continuait même après leur destitution et leur remplacement par d'autres princes. En pareille circonstance, les princes déchus de Thospodarat et tous leurs employés revenaient à Constantinople, et étaient ordinairement consultés par le Sultan et ses ministres sur les questions les plus sérieuses, ou bien on leur confiait différentes missions politiques. Tous les traités avec les puissances chrétiennes, toutes les conventions de n'importe quelle nature, et les négociations qui exigeaient une certaine intelligence se faisaient par eux ou avec leur concours. La plupart des ambassades et les consulats étaient également confiés à des chrétiens du pays. Dans la flotte même de l'empire de Byzance, à l'exception du grand amiral, ou capitan-pacha, et des commandants de vaisseaux, qui étaient mahométans, tous les officiers marms proprement dits et presque tous les matelots étaient des chrétiens des îles de l'archipel. Les officiers mahométans du bord y figuraient plutôt comme administrateurs civils que comme officiers de marine, et leur ignorance ne leur permettait de remplir d'autre rôle que celui de porte-voix des chrétiens. L'hùtel des monnaies était aussi entre les mains des chrétiens, et les banquiers arméniens, qui avaient le monopole de cet emploi, n'étaient subordonnés que pour la forme au surintendant mahométan. Tous les revenus de l'État, dans la capitale comme dans les provinces, étaient perçus par des chrétiens de cette nation. Toutes les fournitures de l'armée et de l'État, tous les monopoles et toutes les entreprises pubUques, les affaires de banque, d'intendance et la direction des intérêts de tous les hauts fonctionnaires mahométans étaient aussi entre les mains des chrétiens arméniens. Les architectes des mosquées, des
palais, de tous les édifices publics et particuliers, étaient également des chrétiens du pays.
Voyons maintenant quelles sont les charges pubUques occupées par les chrétiens depuis la publication du hattischériff ô.e 1839 et celle du hatti-houmayoun de 1856.
A l'exception de deux places dans le conseil d'Rtat données dernièrement à MM. Vogoridès et Dadian; de celle d'ambassadeur confiée depuis quelques années à MM. Calhmaki etMousurus,et d'une vingtaine d'emplois inférieurs donnés à d'autres chrétiens, nous ne voyons absolument rien. Mais ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette étrange répartition des emplois d'un empire où les chrétiens sont quatre fois plus nombreux que les mahométans, c'est que ceux qui ont obtenu ces emplois les conservent, non à cause de leur mérite personnel ou de leur qualité de sujets du Sultan, mais parce qu'ils sont protégés par tel pacha turc ou tel personnage étranger!... Aussi n'auraient-ils aucun droit de se plaindre si demain, sans aucune raison et par le seul caprice d'un pacha, d'une favorite, d'un ambassadeur ou de tout autre puissant du jour, on les mettait à la porte. Quant aux affaires de banque, fournitures, entreprises pubhques, etc., tout cela passe de jour en jour entre les mains des étrangers, et l'on sait ce que le trésor de Sa Hautesse y gagne.
Les chrétiens d'Orient qui étaient autrefois employés de la Porte avaient une influence réelle et exerçaient avec une certaine autorité les charges publiques dont ils étaient investis. Le prince Nicolas Maurogény, ayant été nommé en 1788, par un halti-schériff du Sultan Abdoul-Hamit, général en chef des armées du Sultan dans les guerres que la Porte avait à soutenir à cette»époque contre les Autrichiens et les Russes, commandait en véritable chef, et le grand vizir Yousouph, le commandant nominal, n'agissait
que d'après les instructions, pour ne pas dire d'après les ordres du prince grec. Ce qu'il y eut de, plus rernarquable dans cette nomination de Maurogény à la dignité de général en chef, c'est qu'elle eut lieu après que le Sultan lui eût écrit une lettre autographe dans laquelle il l'invitait à embrasser l'islamisme, lui disant en propres termes qu'wn homme doué par la nature de si hauts mérites ne devait pas croupir dans la fange de la religion des chiens ! Maurogény s'y refusa hautement. Qui ne sait que les employés chrétiens d'aujourd'hui ne sont en réaUté que les instruments de leurs protecteurs mahométans, et que les titres dont ils sont encore revêtus n'ont aucune signification honorable ? On pourrait même dire qu'on ne les emploie que pour savoir ce qui se passe parmi leurs coreligionnaires, comme on emploie dans un bureau un calendrier ou un indicateur!... Ces employés, grands et petits, n'ont dans les affaires ni influence ni considération. Ils n'ont pas la confiance des ministres de la Sublime Porte, encore moins celle de leurs conationaux, et savent bien que leur situation précaire les place au-dessous du premier malotru turc venu.
Il y aurait encore une autre observation à faire sur ce même sujet. Autrefois la Sublime Porte et le peuple mahométan étaient envers les chrétiens d'une intolérance excessive à cause des principes de l'islamisme, qu'ils observaient scrupuleusement, et de la terreur qu'inspiraient les janissaires. Les ministres turcs auraient eu alors un prétexte plausible pour ne pas accorder à des chrétiens des emplois supérieurs dans l'administration du pays; ils auraient pu craindre que le fanatisme mahométan ne s'irritât de voir entre les mains des chrétiens des emplois exclusivement réservés aux sectateurs de l'islam ; mais maintenant les mahométans civilisés n'ont plus de fanatisme rehgieux, parce qu'ils n'ont plus de religion ; le
peuple, bien qu'il conserve encore les germes de sou ancienne croyance, en néglige assez ouvertement les pratiques, et les janissaires, ces vigilants gardiens des lois de l'islam, n'existent plus depuis 1826. Le peuple maliométan s'est habitué en outre depuis quelque temps à voir les plus hautes dignités de l'empire du Sultan occupées par des chrétiens occidentaux, qu'il déteste naturellement beaucoup plus que les chrétiens rayas de la Porte. Donc ce prétexte, qui autrefois aurait pu servir d'excuse aux ministres turcs, ne peut aujourd'hui que condamner leur conduite envers les chrétiens du pays. Pour justifier cette conduite et pour cacher en même temps leurs déplorables méfiances envers les chrétiens, ils mettent en avant des prétextes ridicules et qui prouvent justement tout le contraire de ce qu'ils prétendent établir.
Il reste donc bien constaté que les chrétiens sujets du Sultan non-seulement n'ont pas été réellement admis aux charges pubhques depuis la publication du tanzimal et du hatfi-houmayoun , mais qu'ils ne jouissent même pas depuis ce temps de la participation aux affaires et des avantages des entreprises publiques, qu'ils possédaient autrefois; que tout cela a passé et passe journellement entre les mains des étrangers, au grand désavantage de l'existence politique de la dynastie du Sultan et des intérêts les plus précieux de ses peuples chrétiens et mahométans.
Les ministres turcs connaissent ces faits mieux que personne et seraient, s'ils le voulaient, plus en état que nous d'offrir au public de plus frappants contrastes; ils ont pour parler difleremment des motifs que nous allons brièvement exposer.
Tout le monde sait que pour qu'un gouvernement puisse exister et se consolider, il doit avoir de son côté le peuple ou la majorité du peuple, ou enfin la partie du
peuple qui serait capable de le soutenir et de le défendre en cas de besoin.
Or les ministres turcs savent bien que la seule partie de la population qui soit capable aujourd'hui de défendre l'intégrité de l'empire byzantin sont les chrétiens ci-devant rayas. Ces hauts fonctionnaires connaissent par l'histoire et la tradition que, depuis la prise de Constantinople, toutes les fois que les chrétiens ont combattu à côté des mahométans, ceux-ci ont triomphé, et qu'ils ont été au contraire battus et humiliés quand les chrétiens sont restés indifférents ou hostdes. Les exemples à l'appui de ce fait rempliraient tout un livre ; il nous suffira d'en citer deux ou trois des plus connus :
Vers la fin du dix-septième siècle, les chrétiens d'Orient se battaient à côté des mahométans contre les Vénitiens, les Hongrois et les Autrichiens, et la politique de la Porte était dirigée par les chrétiens Panayoti et Maurocordato ; aussi les armées du Sultan enlevèrent Candie aux Vénitiens, soumirent la Hongrie et s'avancèrent jusque sous les murs de Vienne. 11 est morne probable que le croissant surmonterait aujourd'hui la coupole de Saint-É tienne , si l'avarice du grand-vizir ne l'eût emporté sur l'opinion des chrétiens, qui voulaient emporter d'assaut la capitale de l'Autriche. De même en 1770, les Turcs, pour se venger de la destruction de leur flotte devant Tchesmé par l'amiral Alexis Orloff, jetèrent en Morée soixante mille Albanais mahométans, qui pendant dix ans ravagèrent le pays et massacrèrent ses habitants. Le Sultan essaya vainement de mettre fin à leurs déprédations, et n'en vint à bout que lorsque le cauitan-pacha, son représentant en Morée, eut appelé à son secours les montagnards grecs. En 1799 également, les Turcs entrèrent à Rome avec les Russes et les Anglais pour rétabhr la papauté, aboUe par la révolution française; une grande partie des soldats de l'armée du Sultan étaient
des chrétiens d'Orient. On sait quelle en fut la conséquence. La Turquie eut la gloire d'être considérée comme une des trois puissances protectrices de la Papauté. L'archevêque de Turin fit même représenter à cette époque le successeur de Mahomet avec les attributs de la troisième personne de la sainte Trinité [{).
Lorsque la flotte anglaise, ayant franchi les Dardanelles, se présenta devant le palais du Sultan en 1807, Sélim III sortit de cette position critique à l'aide du clergé et du peuple chrétien de la capitale. Le patriarche de Constantinople, Grégoire Y, conseilla alors à la Porte de se dévouer entièrement à la politique française, et, à la tète du clergé et de tous les chrétiens, dirigea lui-même les travaux de défense contre les Anglais.
Enfin, lorsque (JhuUeka, Albanais mahométan, se révolta contre la Porte, les chrétiens d'Orient contribuèrent puissamment au succès des troupes ottomanes.
Dans toutes les guerres que les Turcs ont faites seuls contre les Russes, ils ont été au contraire battus et humiliés, parce que le clergé et les clu'étiens d'Orient, au lieu de les assister, se rangeaient du côté de leurs ennemis. La raison de cette différence de conduite ne vient pas, comme on pourrait le croire, de l'identité de croyance entre les chrétiens d'Orient et les Russes, mais bien de ce que la Russie est la seule puissance qui ait toujours appuyé les chrétiens dans la revendication de leurs droits, et qui leur ait promis de réaliser le désir d'émancipation complète qui est leur rêve éternel et le seul but de leur existence. Il
(1) Lorsque le gémirai Souvaroff fit son entrée triomphante à Turin, il fut reçu par le peuple avec le même enthousiasme que l'avait été avant lui le général Bonaparte. Une encyclique de l'évêque de Turin, de ce même prélat qui peu de temps avant avait fait le panégyrique de la Républiuue française, donna au général russe le titre à'ajiôtre du Seigneur; il fit même exposer des tableaux qui représentaient la sainteTrinité par les figures symboliques de la Russie, de l'Angleterre et de la Turquie. (Coi masse, Histoire des action'! humoiiies:, t. XI. p. 471.)
serait même impossilile qu'il en fût autrement, et il en sera ainsi tant que les ministres turcs s'obstineront à tenir les chrétiens en dehors des droits qu'ils demandent encore et qu'ils obtiendront bientôt, de gré ou de force.
C'est également à tort qu'on accuse le peuple mahométan de repousser toute fusion pohtique avec les chrétiens du pays, (le peuple l'eût au contraire acceptée avec plaisir si ceux qui devraient lui en l'aire connaître les immenses avantages ne persistaient à satisfaire leurs intérêts personnels plutôt que ceux de leur souverain et de leurs coreligionnaires. Mais le peuple mahométan ne consentira jamais à hisionner avec les étrangers, ou pour mieux dire à en t'ti(^ absorbé, et personne ne saurait trouver injuste ou fanatique cette prétention du peuple mahométan.
i'.e n'est donc pas la participation des chrétiens indigènes aux emplois publics de leur propre pays qui est la cause de l'exaspération des populations mahornétanes et des désordres qu'elles commettent dans tout l'empire, mais bien l'oppression et la conduite rapace, irréligieus(> et d(''pravée des hauts fonctionnaires du Sultan et leur persistance à repousser des affaires les indigènes en faveur du jtreniicr venu étranger. On ne doit pas supposer toutefois que les individus au pouvoir témoignent cette préférence aux étrangers parce qu'ils les croient supérieurs en con- Jiaissances ou en mérite aux indigènes. L'ignorance, la dépravation, la fainéantise proverbiales et les intérêts personnels de ces fonctionnaires ne leur permettent pas d'entrer dans des considérations de cette nature : le seul motif de cette préférence est qu'ils croient d'abord que les étrangers, ne visant qu'à gagner de l'argent, se prêteront facilement à toides leurs coml)inaisons ; ensuite, que ces mêmes étrangers, sachant l)ien qu'ils n'ont aucun droit aux places qu'ils occupent, consentiront toujours à satisfaire les caprices de ceux qui les ont nommés, de peur d'en
être congédiés; enfin que ces étrangers, n'ayant et ne pouvant avok aucun intérêt au bien-être et à l'avenir du pays, resteront impassibles devant les vexations, les gaspillages et les autres liorreurs que les ministres turcs commettent jourm^lement, tandis que les indigènes, rien que pour le bien-être et l'avenir de leur propre pays, se conduiraient tout autrement.
C'est surtout cette conduite des ministres turcs qui pousse au désespoir les populations maliométanes et réveille chez elles toute la férocité de leur nature barbare. Est-il étonnant après cela que ces populations abruties assouvissent leur rage sur tout ce qu'elles rencontrent et qui ne peut se défendre? Les officiers et les soldats anglais et français, assassinés ou maltraités sur différents points de ce pays par des gens du peuple mahométans au moment même où ils arrivaient en Orient pour défendre ce peuple contre la Russie, n'étaient point des cbrétiens d'Orient! Les tombeaux insultés l'année dernière à Péra n'étaient point non plus des tomlîeaux de chrétiens d'Orient ; ceux-ci se trouvent partout devant les yeux des mahométans, qui les ont toujours rehgieusement respectés ; c'étaient les toml)eaux des soldats français morts dans les hôpitaux de (lonstantinople des blessures qu'ils avaient reçues en se battant contre les Russes ! Ceux qui profanèrent ainsi les restes des héros de la Crimée en renversant et en foulant aux pieds les croix que leurs frères d'armes y avaient placées n'étaient pas des gens du peuple mahométans : c'étaient les cadets de l'école mihtaire turque, ayant à leur tête leurs officiers et leurs professeurs.