CHAPITRE XVI
Fanatisme mahométan.
Examinons maintenant si le fanatisme est la cause principale de l'aversion que les populations mahométanes témoignent contre les réformes.
Tout le monde sait que ces populations ont toujours été fanatiques et intolérantes; car le système absurde et féroce qui leur servait de règle ne pouvait produire un autre résultat. Cette règle était tout chez les Turcs, et suffisait dès le principe à garantir leur existence. L'autorité avait un intérêt direct à encourager, à exalter même ce fanatisme et cette intolérance, d'où dépendaient le prestige et l'existence de la domination turque. Mais depuis que la force des circonstances a renversé ce système, les ministres turcs ont-ils adopté une règle de conduite opposée qui serait dans la logique de la situation, et se sontils occupés seulement d'aviser aux moyens de faciliter un changement inévitable? Quelles mesures ont-ils prise? pour préparer les populations mahométanes à cette nouvelle règle? -S'est-on même occupé jamais, depuis que ces populations, d'armée conquérante qu'elles étaient, ont di'i se transformer en société permanente , dô leur procurer les premières notions de la vie sociale et de leur assurer de nouveaux moyens d'existence en remplacement de ceux qu'elles avaient déjà perdus? Depuis que différentes réformes soi-disant européeimes se sont introduites dans ce pays, et que les ministres turcs assurent qu'ils se sont
eux-mêmes civilisés, parce qu'ils mangent du porc, boivent du vin, portent des pantalons collants et des croix et sont devenus des esprits forts, ces ministres ont-ils pris le moindre soin pour instruire et éclairer ces populations, afin d'adoucir leurs maux et de les préparer peu à peu à une existence conforme aux principes de la civilisation ? Rien!.... Absolument rien!... Au contraire, tant que ces populations mahométanes se battaient et procuraient à ceux qui occupaient le pouvoir des pays conquis, du butin, de la gloire et le respect des autres puissances, la Sublime Porte les comblait de soins et de faveurs. Mais du moment où elles cessèrent de conquérir et ne parurent sur les champs de bataille que pour se faire battre, la même autorité qui les caressait la veille, les méprisa le lendemain et les réduisit à l'état de brutes.
Il était donc impossible que les populations mahométanes devinssent tout d'un coup et d'elles-mêmes aujourd'hui des populations civilisées au seul son de la publication du hatti-houmayoun ! 11 était fort naturel, au
contraire, qu'ayant été abandonnées dans l'ignorance et dans les vices où elles croupissaient depuis leur formation, elles continuassent à rester attachées à leur ancien fanatisme, à leur systématique intolérance, à leur aversion séculaire contre toute innovation, et surtout contre toute habitude chrétienne.
Mais , leur supposât-on la merveilleuse faculté de se porter d'elles-mêmes, par un instinct naturel, vers la voie delà civilisation chrétienne, ne devraient-elles pas s'effrayer et reculer en envisageant les horreurs dans lesquelles se sont précipités ceux de leurs coreUgionnaires qui disent avoir embrassé cette civilisation ?
En effet que voient- elles , ces populations chez leurs frères les mahométans soi-disant civilisés? Qu'ils ont abandonné leur propre rehgion et qu'Us en foulent aux
pieds les pratiques et les prescriptions sans en embrasser au moins une autre; qu'ils ne croient pas même à l'existence de Dieu; qu'ils se glorifient de leur état abject, et qu'ils étalent leur cynique athéisme. Le peuple turc voit bien ces soi-disant musulmans, qui n'ont conservé de l'islamisme que le nom, employer contre leurs propres coreligionnaires, et dans leur intérêt personnel, le mensonge, l'astuce, la rapine, le mépris et tous les autres vices que l'ielamisme avait permis d'employer contre les chrétiens et dans le seul but de soutenir la domination des mahométans. Il voit encore que ceux qui prétendent avoir embrassé les mœurs européennes trahissent tous les intérêts de leur propre souverain, de leur pays et de leur religion pour conserver leurs places ou pour les rattraper après les avoir perdues. Il voit enfin que ses gouvernants civi~ lises, pour suffire à leur luxe effréné et se vautrer insolemment dans la débauche, proiUguent aux spéculateurs étrangers, qui leur oifrent des conditions particulières plus avantageuses, l'exploitation de toutes les ressources du pays, deviennent les associés de ces oiseaux de proie et appauvrissent ainsi toutes les populations indigènes, les mahométans aussi bien que les chrétiens !
D'un autre coté à quel état ces populations se sont-elles trouvées réduites par cette dépravation de leurs coreligionnaires civilisés? A la privation de tout moyen d'existence, à la ruine de leur petit commerce, à la vente de leur chétif mobilier et cà l'expropriation de leurs immeubles pour procurer le pain quotidien et quelques grossiers vêtements à leurs enfants affamés et demi-nus, enfin à la plus affreuse misère et au dernier désespoir.
Cependant ces populations voient. des hommes qu'elles ont connus garçons de boutique, porteurs de pipes, esclaves ou vils instruments d'infâmes plaisirs, occuper les plus hauts emplois publics et s'enorgueillir du caprice
de leur destinée. Elles voient ces gens qui hier encore n'avaient ni feu ni lieu, jouissant aujourd'hui de revenus immenses, possédant des palais et des châteaux magnifiques, regorgeant de biens et devenus propriétaires des plus beaux domaines; elles les voient mener un luxe effréné, vivant en vrais Sardanapales, et de plus méprisant et faisant mépriser par les étrangers les mêmes populations dont ils absorbent la sueur et le sang.
Enfin il y a une observation très-juste à faire et qui excuse logiquement l'aversion et le mécontentement que ces malheureuses populations mahométanes témoignent contre les réformes, telles que les ministres turcs les leur présentent. C'est que ces nouveaux Lycurgues, pour épouvanter les mahoraétans sur les conséquences des réformes, agissent envers eux, sous le rapport de leur application, par les mêmes procédés qu'ils emploient pour en dégoûter les chrétiens. Comme ils ont prétendu commencer l'application des réformes du hattihoumayoun en imposant à ceux-ci le recrutement, qui était la seule obligation onéreuse qui manquât à leur triste position, ils ont également commencé à appUquer ces mêmes réformes chez les mahométans, en les privant de l'exemption des impôts, la seule prérogative qui leur était restée de tous leurs anciens avantages. Car on sait bien qu'autrefois les mahométans, étant tous soldats de profession, ne payaient naturellement aucune çspèce d'impôt à l'État. Au contraire, c'était l'État qui lei^r assignait comme moyens d'existence le butin des guerres et le travail des chrétiens qui vivaient dans le pays conquis par les Turcs. La décadence de la puissance mihtaire les avait depuis cent cinquante ans privés des avantages du butin des guerres; et la destruction des janissaires leur ôta, il y a une trentaine d'années^ celui du travail des chrétiens. Le seul avantage qui leur restait, le seul soulagement qui
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les aidait à traîner leur misérable existence, était donc l'exemption de tout impôt. Et c'est par le brusque enlèvement de cette dernière consolation des mahométans que les ministres turcs ont voulu faire goûter à ces populations les délices des réformes civilisatrices!... Vraiment, en prenant en sérieuse considération ces faits éclatants et mille autres pareils, on est tenté de supposer que les grandes puissances n'ont fait tant de sacrifices et n'ont introduit la réforme dans cet empire que pour faire vivre en Xérons et en Sardanapales deux ou trois cents individus, au détriment d'un malheureux peuple de trente millions d'habitants ! . . . .
Que les gens du monde nous disent ce que le peuple le plus doux et le plus modéré de l'Europe civilisée ferait, s'il lui arrivait de souffrir de la part des employés de son gouvernement la centième partie de tontes ces horreurs?...
De plus une grande partie des populations chrétiennes peut tirer des avantages, quelquefois même très-considérables, du commerce eui'opéen en Orient, vivre à son aise et acquérir d'immenses richesses, comme on le voit dans toutes les grandes villes de l'empire byzantin : car les chrétiens de ce pays, connaissant ce commerce mieux que les Occidentaux, en escamotent pour ainsi dire à ces derniers tout le profit à l'aixle des protections politiques des puissances chrétiennes dont ils se couvrent. Mais les populations maliométanes, ne faisant pas cette espèce de commerce et n'étant pas même capabk^s de le faire, n'y gagnent rien et croupissent dans la misère. Réduites à cet état, elles en sentent toute l'amertume ; elles s'en plaignent ouvertement; elles réclament tout haut un changement quelconque; elles conspirent même et se révoltent fréquemment pour l'obtenuM... Pourquoi donc ces malheureuses populations mahomélanes n'accepteraient-elles pas avec plaisir les bienfaits salutaires de la civilisa-
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tion si on s'y prenait avec elles de la façon dont on a toujours agi envers les autres populations barbares qu'on a vraiment voulu civiliser?
Les ministres turcs et leurs apologistes allèguent de plus que les traités des puissances chrétiennes avec le Sultan, en accordant aux sujets de ces puissances des droits et des privilèges exceptionnels, entravent la libre action des autorités turques, et deviennent ainsi un des principaux obstacles à l'application du batti-houmayoun. Us ajoutent enfin que les jalousies continuelles de ces puissances et les étranges prétentions de leurs représentants tiennent la Sublime Porte dans une pénible perplexité et dans une lutte incessante qui absorbent tous les soins de ses ministres et paralysent tous leurs projets.
Tout cela serait peut-être vrai!... Mais les puissances chrétiennes peuvent-elles consentir à une modification de leurs traités avec le Sultan, se dessaisir de leurs anciens droits et privilèges acquis par tant de sacrifices, et abandonner leurs propres sujets à la discrétion des Turcs, tant qu'elles ne sont pas convaincues que cette race veut et peut se réformer et se civiliser? Malheureusement cette double conviction manque encore aux puissances, malgré tous les efforts qu'elles ont faits pour l'acquérir!... Quant aux jalousies continuelles de ces puissances et aux étranges prétentions de leurs représentants, nous trouvons bien plus étrange que les ministres turcs osent s'en plaindre : car on sait bien que ce sont eux-mêmes qui provoquent et tolèrent toutes ces prétentions et toutes ces jalousies, et qui font tous leurs efforts pour les exciter et les entretenir!...
D'ailleurs qu'est-ce que la domination du Sultan aurait à craindre de ces épouvantai Is du deliorr, si elle était en bonne harmonie avec ses propres peuples et si se,s ministres n'étaient pas ce qu'ils sont? Mais ce qu'il y a de plus déplorable dans ce point de la question, c'est que ce
système moribond ne doit la prolongation de son existence qu'à ces jalousies et à ces prétentions!....
Ce ne sont donc ni le fanatisme ni l'horreur des maliométans contre toute civilisation, non plus que la mauvaise foi des populations chrétiennes, ni les entraves des anciens traités des Sultans, ni les jalousies des puissances chrétiennes ou les prétentions de leurs représentants, qui empêchent dans ce pays l'apphcation des réformes contenues dans le halti-houmayoun; mais ce sont uniquementles abus, les vexations, la dépravation et les autres mauvais procédés des employés de ce désordre personnifié qu'on se plaît encore à qualifier de gouvernement de la Sublime Porte ! ...
Yoilà pourquoi aucune des réformes , imposées aux Turcs, ou accordées spontanément par le Sultan, mais toujours acceptées et proclamées par ce souverain, ne pourra jamais se réaliser, tant que leur apphcation dépendra de la discrétion des gens qui sont par système ennemis do toute civihsation, de tout ordre, de tout principe et de toute amélioration sociale.