CHAPITRE XVII
Impossibilité de réformer le système tare.
De tout ce que nous venons d'exposer dans les chapitres précédents il résulte une objection bien embarrassante et qui domine toute la question de la civilisation de l'empire byzantin. Le soi-disant gouvernement de la Sublime Porte serait-il de sa propre nature susceptible des ré-
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formes contenues dans le liatti-lioumayoun, quand même ses ministres auraient eu la bonne volonté de s'occuper sérieusement de leur application?
Il est incontestable que, par le traité de Paris et la proclamation du hatti-lioumayoun, le Sultan a déclaré qu'il consentait à embrasser la civilisation moderne et à introduire dans ses Etats un gouvernement basé sur les principes et les formes des gouvernements chrétiens ; peu importe que cette déclaration soit un effet de sa volonté spontanée ou celui d'une transaction , d'une feinte provisoire ou d'une résignation forcée. Le fait est que ce souverain s'est formellement engagé envers les grandes puissances, et que ce n'est qu'à cette condition que celles-ci l'ont admis à jouir des avantages du droit public et du concert européen, c'est-à-dire qu'elles lui oui permis d^ exister en Europe et qu'elles lui promirent de le protéger.
Cela étant, il faut recbercher avant tout si le système turc porte en lui les germes nécessaires qui pourraient le faire marcher vers la civilisation moderne et accepter les principes des gouvernements chrétiens, ou si au contraire il s'appuie sur des principes opposés, inséparables de son existence, et inextirpables, qui l'empêcheront à jamais de pactiser avec la civilisation européenne et d'accepter les principes des gouvernements chrétiens : en termes plus précis, nous devons examiner si le système turc est de sa nature civilisahle ou incivilisable.
Nous acceptons à priori tous les arguments que les turcopliiles par spéculation allèguent à ce sujet, nous admettons même qu'on pourrait trouver le moyen d'humaniser les hauts fonctionnaires turcs!... Mais nous espérons pouvoir prouver que, quand même tous ces miracles seraient accomplis, la civilisation de ce pays n'en serait pas plus avancée I... Il existera toujours dans la nature propre du système turc d'autres obstacles beaucoup plus forts et plus
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tenaces que ne le sont chez les tiircophiles Tenvie de civiliser les pays barbares, et chez les fonctionnaires turcs la persistance à croupir dans la fange de leurs intérêts personnels.
L'incompatibilité naturelle qui existe entre rislamisme et la civilisation chrétienne ne serait pas le seul obstacle à vaincre : car, quand même on laisserait de côté la rehgion et les lois de l'islam, il y aurait encore de nombreux obstacles, purement politiques, à la vérité, mais également insurmontables.
Ces obstacles chez les Turcs consistent dans le manque absolu ou dans l'altération des principales conditions qui constituent un gouvernement civilisé ou susceptible de civilisation, et qui sont : 1° l'éducation du souverain, la connaissance qu'il acquiert de son gouvernement avant de monter au trône et la part qu'il y prend après y être arrivé; 2° le mode de la formation de l'aristocratie, le choix des ministres et autres fonctionnaires du gouvernement, leur éducation , leurs connaissances et leur conduite morale et politique; 3° l'unité nationale et l'égalité civile, politique et religieuse de toutes les populations qui forment un même Etat ; 4* enfin les relations internationales de tout gouvernement avec les puissances étrangères.
Dans tous les gouvernements civilisés il y a un souverain qui, dès sa naissance, reçoit une éducation très-soignée et un sérieux développement de toutes ses facultés intellectuelles et à qui on enseigne graduellement tous les devoirs de sa haute destinée. Cet héritier présomptif de la couronne, arrivé à un certain âge, fait son apprentissage de l'art de régner en prenant part aux affaires du gouvernement , du vivant même du souverain qu'il doit remplacer. Lorsqu'il est appelé à régner, il conserve dans leurs fonctions les ministres du souverain précédent, ou bien il eu choisit d'autres, qu'il prend ordinairement dans les
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hautes classes de la société; parfois cependant il élève aux principales charges de l'Etat des hommes appartenant aux classes moyennes, mais à la condition cju'ils se soient distingués par des services importants ou c|u'ils possèdent un rare mérite personnel. Ces hauts fonctionnaires forment, dans tout pays civilisé, ce c|u'on pourrait appeler Vnn'siocraiic de l'État. Ils sont élevés dans les sentiments de la religion, de l'amour de la patrie, de la morale, de l'honneur, de la gloire nationale, et de tous les devoirs que leur situation pourra leur imposer.
Toutefois ces hommes, hien qu'ils offrent de fortes garanties de leur future conduite dans l'administration des affaires puhliques, ne peuvent, lorsqu'ils y sont appelés, les diriger arbitrairement en ne prenant conseil que de leur caprice; tous ces employés du gouvernement, sont obligés de se conformer strictement à la lettre des lois écrites, tant pour l'administration des affaires publiques que pour celle des intérêts des citoyens. Le souverain possède tous les moyens de surveiller les détails de leur conduite, et s'ils s'écartent des lois, ils encourent la punition qu'elles édictent contre leur crime.
Une autre condition pruicipale de tout gouvernement civilisé est, comme nous l'avons déjà dit, l'unité nationale et l'égalité civile, politique et religieuse de tous les habitants d'un même Etat. En effet il arrive très-souvent que les populations d'un gouvernement civilisé soient de races diverses, ou qu'elles professent des religions différentes. Mais ces nuances se trouvent effacées par la parfaite égahté de tous les citoyens devant toutes les lois, devant toutes les obligations et tous les droits civils et politiques.
Enfin dans ces gouvernements il existe des traités avec les puissances étrangères, lesquels, tout en garantissant les droits internationaux de ces puissances et les intérêts de leurs sujets respectifs, tnipêchent que quebpi'un de ces
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gouvernements tombe sous la domination des autres, ou devienne une sorte do fief alternativement possédé par chacun d'eux.
Si ces conditions ne se trouvent pas réunies dans les gouvernements qu'on veut civiliser, il faut absolument que leurs germes y existent, ou du moins qu'ils ne soient pas d'avance corrompus et déjà devenus incivilisables par des vices diamétralement opposés aux principes de ces conditions et profondément enracinés chez les hauts fonctionnaires, ainsi que dans l'aristocratie du pays.
Jetons maintenant un coup d'œil rapide sur l'histoire et les principes du soi-disant gouvernement turc, pour ai'river par des preuves réelles à préciser sa nature sous le rapport de ces concUtions.
Vers le commencement du neuvième siècle une horde de barbares, nommés Turkmans ou Turcs, poussée par l'attrait du pillage, sortit des bords de la mer Caspienne et se porta vers le centre de l'Asie, où elle vécut longtemps de rapines ; de là elle envahit au dixième siècle l'Arménie et se mit à la solde des califes, chefs spirituels et temporels des ynusulmans. Yers le onzième siècle le chef des Turcs, dans le ])ut d'obtenir l'honneur d'être nommé lieutenant temporel de ces successeurs temporels et spirituels de Mahomet, embrassa et fit embrasser à tous les siens l'islamisme ; c'était un premier pas vers l'usurpation de leur pouvoir. En effet, dès le douzième siècle, malgré la dépendance politique et religieuse qui les attachait aux califes, les Turcs envahirent les contrées du saint empire, s'emparèrent de Bagdad, capitale de l'islamisme et renversèrent, dans la personne du dernier calife Mustazem fils d'Haroun-al-Raschid, la race des seuls légitimes vicaires des vrais croyants.
Mais à leur tour ils durent céder leurs conquêtes à d'autres envahisseurs, aux Tartares du nord, qui les forcè-
rent à émigrer vers le midi.
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Heureusement pour eux, l'an 1233, Erthogrul, un de leurs chefs, ayant utilement secouru Ala-Eddyn, sultan d'Iconium, contre le roi des Mongols, en fut récompensé par un petit territoii'e voisin de Kara-Issar et de Kutaich, dans le district de Baseuni, auquel Ala-Eddyn donna, en l'honneur de son alhé, le nom de Sultan-Euni (œil du Sultan), berceau de la puissance de la dynastie ottomane.
Othman ou Osman (1), fils d'Erthogrul, était comme lai émir ou général d'Ala-Eddym. A la mort de ce prince, Othman fut appelé à prendre une part de son héritage : une partie de la Cappadoce et de la Bythinie lui échut, des conquêtes qu'il fit sur les Grecs du côté de la Lycie et de la Carie et quelques petits États qu'il enleva à de petits princes chrétiens indépendants qui s'étaient ligués contre lui, formèrent bientôt cet emphe redoutable dont Pruse devint la capitale. Aussi, dès l'année 1299 ou 1300, Othman prit le titre de padischah (souveram) et ne songea plus qu'à étendre sa domination. Lorsqu'il mourut, en 1326, ses troupes venaient de s'emparer de Brousse, en Bytliinie, dont Orkhan, son fils et son successeur, fit sa capitale, rapprochant ainsi sa résidence de Constantmople , vers laquelle devaient tendre ses efforts et ceux de ses successeurs.
Orklian changea le titre de padischah, qu'avait pris son père, pour celui de Sultan et s'étucUa à paraître digne de succéder à Osman et par ses cruautés et par ses conquêtes. Osman, lUt l'histoire, perça d'une flèche son oncle, un viedlard de quatre-vingt-dix ans, qui avait osé lui parler de modérer ses conquêtes (2).
La nature donc de l'origine des Turcs leur fit baser leur domination sur des principes tout à fait différents de ceux
(1) Les Arabes prononcent Othman et les Persans Osman.
1:2) On voit encore jusqu'à présent sur la route de Kioupri-Issar le tombeau de ce vieillard, première victime de la férocité de la race des souverains ottomans.
des autres peuples. Vagabonds de profession, ils bannirent de leur système toute idée de cet attachement naturel que les autres peuples portent à leur pays natal, ou patrie, ainsi que tout lien de famille. D'un autre côté, ayant embrassé l'islamisme uniquement par calcul et par intérêt temporel, ils prirent et gardèrent de cette religion, d'ailleurs tout à fait militaire et sensuelle, tous les principes qui leur convenaient pour s'établir, non en nation, mais en armée permanente. C'était par conséquent l'armée qui représentait chez les Turcs la patrie, la nation, la famille, les devoirs, les vertus, les lois, l'administration temporelle et spirituelle, en un mot tout ce qui représente chez les autres peuples la société et le gouvernement. La rehgion était le code mihtaire de cette armée; aussi elle n'accordait les récompenses humaines et divines qu'à ceuv qui se battaient bien, et n'infligeait les peines de ce monde et de l'enfer qu'aux seuls poltrons. Point de lois civiles ou administratives : tout était jugé, gouverné, administré et réglé par ce code et par la volonté absolue du chef de l'armée. Toute civilisation ou institution étrangère, toute instruction eu général, et même toute habitude qui n'émanait pas du Koran était proscrite et condamnée comme la plus sacrilège impiété. 11 n'y avait absolument rien en dehors du Koran, et le chef de l'armée en était le seul interprète.
Conformément à ces principes, ce n'étaient ni les vertus sociales, ni les qualités intellectuelles, ni les connaissances politiques, ni l'instruction, qui concouraient à distinguer le souverain de ce peuple, ou Sultan, de ses autres sujets. Ce souverain n'était que le chef d'une armée, et par conséquent c'étaient ses vertus militaires, son courage, son astuce et sa férocité qui seuls pouvaient le montrer aux yeux de ses soldats digne de la première place qu'il occupait parmi eux. Aussi le Sultan n'avait pas besoin et ne se sou-
ciait guère d'étudier l'art de régner avant d'arriver au trône ou après l'avoir occupé ; sa destination, sa seule mission était de livrer des batailles et de vaincre toujours. 11 lui était également inutile de s'occuper du soin de choisir ses ministres ou de viser aux moyens de rendre son peuple heureux. Ses ministres et ses conseillers étaient ceux qui se distinguaient sur le champ de bataille, lesquels n'avaient non plus besoin d'aucun autre mérite ni d'aucune connaissance. Quant au bonheur du peuple du Sultan, comme ce peuple n'était qu'une armée, il consistait, à l'exclusion de toute autre chose, à remporter des victoires, à recueilhr le butin de la guerre et à faire travailler poui" lui ceux des peuples vaincus qui ne voulaient pas embrasser l'islamisme et s'incorporer ainsi dans l'armée des vrais croyants.
Cette armée, à qui on a doimé, par extension du terme, le nom îVempire et de gouvernement , était devenue la puissance la plus formidable à l'époque où les princes chrétiens, divisés, faibles, pauvres, livrés aux plaisirs, sans connaissances ni génie militaires, n'étaient en état de lui opposer aucune résistance sérieuse. Aussi cette armée, très-nombreuse, constamment en campagne, bien disciplinée, exaltée par le fanatisme et tes préceptes de sa religion, poussée par sa férocité naturelle, encouragée par ses succès journaliers et volant de victoire en victoire, celte armée courait à la conquête du monde entier, brisant et bouleversant tout ce qu'elle rencontrait sur son passage.
Tant que les principes fondamentaux de l'existence de cette armée permanente furent strictement observés par ses propres chefs, commandants et soldats, de brillants succès soutinrent la prééminence universelle des Turcs, Leur soi-disant gouvernement était grand et puissant, parce que l'armée l'était, et le gouvernement, l'empire, la nation, la famille et la religion de cette espèce de ralliement militaire étaient dans Farmée.
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Ainsi donc ce système des Turcs, exclusivement militaire et conquérant dès sa formation, florissait et pouvait exister tant cfu'il conserverait énergiquement le caractère primitif que ses fondateurs lui avaient imprimé, tant que les Turcs marcheraient de conquête en conquête , tant qu'ils vivraient en soldats féroces et en dehors de toute civilisation, de toute instruction, de toute habitude sociale et de tout usage étranger.
Mais lorsque les Turcs, maîtres de nombreux pays civilisés et enivrés des délices qu'ils y rencontraient, voulurent s'y établir et se former en société, il durent nécessairement déchoir. Leur système, basé par calcul sur des principes antisociaux, les avait rendus incapables de conduire et même de supporter un pareil changement. Aussi leur domination, ayant cessé d'être ce qu'elle avait été dans le principe et ne pouvant devenir ce que la force des circonstances exigeait qu'elle devînt, s'affaissa de jour en jour sous son propre poids et finit par tomber en dissolution.
Dès lors le luxe, l'ivrognerie, la lâcheté, la fainéantise, toutes les voluptés et tous les vices de la vie sociale, dépouillés même du voile de la bienséance avec lequel la civilisation les couvi'e chez les chrétiens, remplacèrent chez les Turcs modernes leurs vertus militaires, qui étaient autrefois le seul apanage de cette horde conquérante. De manière qu'il ne resta plus à la domination turque, de son état primitif, (jue la férocité naturelle de ses anciens soldats, la vanité stupide de ses employés, grands et petits, et les vains et ridicules préjugés dont s'étaye l'ignorance.
Or, tant que ce peuple ne fut qu'une armée, l'homme qui était appelé à régner sur lui, pour être bon souverain, n'avait besoin que d'être un brave capitaine ; mais depuis qu'il avait perdu tous ses mérites militaires sans les avoir
remplacés par aucune des qualités sociales, le chef de ces masses inertes s'est trouvé par la force des choses absolument étranger aux uns et aux autres.
Les héritiers présomptifs de l'empire byzantin restèrent aussi privés de toute éducation et de toute instruction analogues à celles des héritiers du trône dans les autres pays ; et comme le Sultan régnant craint toujours d'être assassiné ou empoisonné par quelqu'un de ceux qui ont le droit de lui succéder, il les tient tous enfermés dans le caffache (1).
Les Sultans modernes ne peuvent donc acquérir avant de monter sur le trône la moindre connaissance pratique de leur autorité, comme cela se pratiquait dans les anciens temps. Ils n'ont même d'autre distraction que celles que peuvent leur procurer quelques odalisques hors d'âge ou les jeunes captives qu'on place près de leur personne (2).
Aussi lorsque ces princes montent sur le trône par suite de la mort naturelle, de l'assassinat ou de la déposition de leur, père ou de leur frère, ils ne sont nullement aptes à exercer les fonctions de chef d'armée que leurs prédécesseurs exerçaient autrefois; car ces anciennes fonctions des Sultans ont été anéanties par la chute de la puissance turque. D'un autre côté, l'islamisme défend à un souverain de la religion mahométane d'adopter les usages des souverains chrétiens ; de sorte que les Sultans modernes, n'étant plus souverains mahométans et ne pouvant imiter les princes chrétiens, sont fatalement hors d'état de remphr les devoirs qui leur incombent.
La chute de la puissance turque amena le même incon-
(i) Les Turcs appellent caffache (qui veut, dire proprement cage) les prisons dans lesquelles restent enfermés tous les parents mâles du Sultan régnant.
(2) Toutefois les enfants nés de ces femmes sont tous étranglés ; la même cruauté s'exerce jusqu'à ce jour contre les enfants mâles nés des filles ou des sœurs d'un Sultan.
vénient dans le choix des ministres et autres fonctionnaires de l'État. Si du moins l'aristocratie turque avait été composée d'une noblesse héréditaire, les Sultans, qui ne pou-, valent plus choisir leurs ministres et autres employés, comme autrefois, parmi les soldats qui s'étaient distingués sur le champ de bataille, les eussent pris au sein de cette aristocratie; ces choix auraient du moins eu la chance de tomber sur les descendants d'hommes de quelque mérite. Mais chez les Turcs la noblesse n'étant et ne pouvant être que personnelle, il n'existe point de caste aristocratique.
Les Sultans furent donc réduits à choisir leurs ministres au hasard, et ils les tirèrent de la lie du peuple, qui avait remplacé les légions d'où ces ministres et fonctionnaires sortaient dans les anciens temps. Ces infortunés souverain s n'ayant ni les moyens de distinguer, ni l'habitude de préférer dans leur choix aucun des mérites reconnus, furent obligés de choisir sans règle et se laissèrent entraîner aux caprices les plus puérils, par leur propre faiblesse, et souvent aussi par les passions les plus ignobles et les vices les plus dégoûtants.
Cette étrange situation que la force des choses avait créée aux Sultans présenta aux yeux du monde, après la décadence de la puissance turque, les plus singuliers contrastes dans le choix des hauts fonctionnaires de l'État. Un des Sultans faisait un grand vizir d'un portefaix dont les énormes moustaches avaient attiré l'attention de Sa Hautesse, et qui dès lors prenaient fièrement le titre de Moustaka!... Un autre choisissait pour ministre un cordonnier parce qu'il avait les sourcils très-épais, et cet homme se glorifiait du titre de papoutz-pacha (le pacha cordonnier). D'autres individus du bas peuple obtenaient les plus hautes dignités parce qu'ils étaient les favoris d'une mère, d'une sœur ou d'une tante du Sultan; d'autres
parce qu'ils étaient les esclaves favoris d'un grand personnage à qui ils succédaient à l'exclusion de ses propres enfants, ou parce qu'ils avaient favorisé l'ivrognerie et les brutalités de leurs maîtres.
Mais ce qui prouve dans quelle dépravation peut tomber un système politique basé sur de faux principes, c'est la source ordinaire d'où sont sortis un grand nombre de ministres et autres employés supérieurs de ce soi-disant gouvernement!... La dignité de la nature humaine ne permet pas de nommer cette source ! . . . et pourtant tout le monde sait en Orient que ces ministres et employés supérieurs étaient des garçons de boutique ou des vagabonds que le hasard a placés sur le chemin d'un Sultan ou d'un pacha, et qui doivent la fortune uniquement à leur jolie figure ! ! ! Sur un geste du maître on les enlevait immédiatement et on les transportait au palais du personnage qui les avait remarqués, et là, après quelques années d'un service dégradant pour la nature humaine, ils étaient promus aux plus grandes dignités de la Sublime Porte!... Quelquesuns d'entre eux ont même obtenu l'insigne honneur de devenir par là les gendres du souveraine
L'existence de pareils faits, que tout le monde connaît en Orient, n'a pas besoin d'autres preuves. Mais si on en voulait, il suffirait de prendre au hasard cent individus parmi les plus hauts fonctionnaires turcs, depuis la décadence de leur puissance, et d'examiner l'origine et les moyens par lesquels ces gens sont arrivés à ces dignités!... On y verrait qu'à peu d'exceptions près tous ces individus sont parvenus par les voies que nous venons d'indiquer.
Pour comble de malheur, ces tristes personnages, indépendamment de la férocité naturelle à leur race et des autres vices qui depuis des siècles ont remplacé le courage militaire, qui faisait le seul mérite des Turcs, ces
individus, disons-nous, ont encore emprunté à notre époque tout ce que la civilisation a de plus mauvais, l'ivrognerie, le luxe, la débauche et l'impiété!...
Les ministres et autres fonctionnaires auxquels, par la nature du système invariable des Turcs, le Sultan est obligé de confier les rênes de son soi-disant gouvernement, étant ainsi faits, il serait ridicule de prétendre examiner quel usage ils font du pouvoir, comment ils administrent la justice et dirigent les autres intérêts des habitants de ce pays, et comment ils ont en tout temps conduit les affaires de ce gouvernement , si toutefois on peut donner ce nom à un système de désordre organisé!... Enfin il faudrait ne pas avoir la moindre notion de tout ce qui se passe publiquement chaque jour à Constantinople pour douter un moment du zèle et de la bonne foi avec lesquels de tels ministres procédèrent à l'appUcation des principes des gouvernements chrétiens, conformément aux décisions bien claires des grandes puissances, au désir du Sultan lui-même et aux exigences impérieuses des circonstances ! . . .
Outre cette dépravation et celte nullité des ministres et autres employés du soi-disant gouvernement turc, il y a encore un autre obstacle très-grand qui empêchera toujours ce pays d'entrer dans la voie de la véritable civihsation : cet obstacle est, comme nous l'avons déjà dit, le manque d'unité nationale, provenant de l'inégalité religieuse, civile et politique de ses différentes populations.
Lorsque les Turcs se sont emparés de l'empire byzantin, ils ne pouvaient pas, à cause des principes fondamentaux et invariables de leur propre système, fusionner politiquement avec les nombreux chrétiens de ce pays qui n'avaient pas voulu embrasser l'islamisme. 11 faUait donc ou exterminer jusqu'au dernier ces chrétiens, ou les tenir à jamais séparés des raahométans en faisant d'eux de vé-
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ritables ilotes condamnés à travailler pour faire vivre leurs maîtres. Le premier de ces deux expédients avait été d'abord préféré; mais les mahométans ayant rencontré dans son exécution d'immenses difficultés, il avait été abandonné (1). Le second, au contraire, ayant présenté des avantages considérables pour les Turcs, fut strictement suivi. Aussi ces populations chrétiennes sont-elles restées jusqu'à nos jours séparées du gouvernement et des populations mahométanes, étrangères dans leur propre pays, où elles n'étaient pas même reconnues sujettes, dans Tacception qu'on donne ordinairement à ce mot dans tous les gouvernements humains; carie Sultan et son armée sont restés jusqu'aujourd'hui campés dans l'empire byzantin, tenant comme prisonniers de leur conquête, uniquement par la force brutale, les habitants de cet empire', qui en sont par conséquent les seuls citoyens légitimes.
Un autre sérieux obstacle à la civiUsation en question serait encore les droits et privilèges exceptionnels accordés aux sujets étrangers en vertu des traités existant entre le Sultan et les souverains européens. On sait bien que les puissances chrétiennes, encouragées par la décadence toujours croissante des Turcs, ont commencé dès le dixseptième siècle à leur imposer des conditions diamétralement opposées aux principes fondamentaux du système turc et à l'existence même' de ce système. Chaque traité conclu par le Sultan avec une de ces puissances, après la défaite et la dispersion de ses propres troupes, portait un
(1) L'auteur du présent ouvrage a trouvé dans son voyage officiel en Roumélie des documents qui constataient que, pendant les premières années qui avaient suivi la soumission de ces provinces aux Turcs, les mabométans qui s'y étaient installés se plaignaient fréquemment par des pétitions au Sultan de ce que, en continuant d'exterminer les chrétiens, on exposait les mahométans à mourir de faim !... Dans ces plaintes on rencontre souvent cette phrase bien remarquable : Si vous exterminez tous les chrétiens du pays, qui travaillera pour nous nourrir?
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coup plus OU moins grave aux principes de cette espèce d'administration militaire, et paralysait les seuls liens qui la rattachaient à ce système primitif. Les Turcs ne se faisaient pas illusion sur la ruine chaque jour plus complète de leur ancien système, et par conséquent sur la fin de leur domination en Europe , catastrophe, à laquelle ne pouvaient manquer d'aboutir les complications qui se multiphaient tous les jours. Effrayés de leur décadence rapide, mais incapables de modifier les conditions de leur existence, ils se recommandaient, faute de mieux, à leur expression sacramentelle d' Allah-Kerim (que Dieu prenne pitié). De manière que de nos jours ce prétendu gouvernement a été réduit à la déplorable nécessité de tolérer dans son propre sein autant de gouvernements et de législations différentes qu'il y a de légations chrétiennes à Constantinople ! . . .
Tout homme de bon sens , en résumant ce que nous venons d'exposer dans le présent chapitré ainsi que dans les précédents, conchu'a avec nous qu'il serait de toute impossilDLhté de réformer ce système et de lui appliquer la civilisation moderne et les principes des gouvernements chrétiens avant d'avoir changé radicalement les bases sur lesquelles reposent depuis six siècles ses principes et ses intérêts, qui sont diamétralement opposés à toute civilisation et à tout véritable gouvernement.